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(fr) Le mythe de la nature democratique des Forces armees venezueliennes (1)
Date
Fri, 29 Feb 2008 09:53:16 +0100 (CET)
Publié dans les «Cuadernos de cultura libertaria» par la Comisión de Relaciones
Anarquistas (CRA) en Caracas, en 2006 (deuxième édition juillet 2006), ce texte a
été écrit par un avocat libertaire vénézuélien. Même si nous ne partageons pas
toujours son point de vue, son texte a le grand mérite de reposer sur de solides
informations historiques et d?ouvrir des pistes d?interprétation fructueuses sur
les tendances à long terme de la société vénézuélienne, au-delà de la ridicule
«chavomanie» actuelle. Les mots ou les dates figurant entre crochets ont été
ajoutés par nos soins. Le lecteur trouvera à la fin de ce texte un glossaire
détaillé et un article du groupe Insurgentes qui complète et actualise le texte
d?Humberto Decarli. Les dates et mots entre parenthèses ont été ajoutés par le
traducteur. (Ni patrie ni frontières)
«Le grand événement du vingtième siècle a été l?abandon des valeurs de liberté par
le mouvement révolutionnaire; le recul progressif du socialisme de liberté devant
le socialisme césarien et militaire. À partir de cet instant, un espoir a quitté ce
monde, une solitude a commencé pour chaque homme libre.»
Albert Camus
Parler des forces armées vénézuéliennes c?est affronter un mythe solidement
constitué et diffusé par l?ordre établi depuis le 23 janvier 1958: l?armée
vénézuélienne serait démocratique parce qu?elle aurait soutenu le modèle politique
dominant, depuis un demi-siècle, et n?aurait pas organisé de coups d?État. Derrière
cette trame de vérités apparentes se dissimule une pléiade de faits incontestables
qui nous amènent à une conclusion opposée. En réalité, les militaires vénézuéliens
font partie d?une institution autoritaire depuis sa création, soit depuis la
victoire de Cipriano Castro sur le banquier Manuel Antonio Matos à La Victoria [en
octobre-novembre 1902], soit depuis sa réorganisation sur le modèle prussien, sous
la dictature de Juan Vicente Gomez. L?armée actuelle, mutatis mutandis, est la même
que celle qui mena l?invasion andine. La preuve en est que ses cadres ont été
formés à l?École des Amériques dont les enseignements ont été mis en pratique dans
les camps de concentration des années 1960 et ont culminé dans le génocide du 27
février 1987 [ou massacre du Caracazo]. Ce travail vise à démystifier les messages
idéologiques des fabricants de l?opinion publique, et à dévoiler de la façon la
plus crue les falsifications de tous ceux qui prétendent que les administrateurs de
la violence d?État possèdent une mentalité démocratique.
«Mon général, votre tank est si solide !
Il couche une forêt, il écrase cent hommes.
«Mais il a un défaut:
il a besoin d?un mécanicien.
«Mon général, votre bombardier est si puissant ! Il vole plus vite que l?orage
et transporte plus qu?un éléphant.
«Mais il a un défaut:
il a besoin d?un pilote.
«Mon général, l?homme est très utile !
Il sait voler, il sait tuer.
«Mais il a un défaut: il sait penser.»
Bertold Brecht (Chansons et poésies)
Introduction
L?un des mythes récurrents du modèle politique actuel consiste à définir les forces
armées vénézuéliennes comme démocratiques. Les administrations qui se sont succédé
depuis la chute de la dictature de Perez Jimenez [en 1958] se sont chargées de
populariser l?idée que l?armée serait une institution citoyenne soumise au pouvoir
issu des élections. De Rómulo Betancourt à Hugo Chávez, tous les hommes politiques
ont été d?accord pour soutenir une telle conception et ainsi s?attribuer, une fois
pour toutes, une aura de légitimité. Pour tous ces gens-là, l?armée nationale
serait seulement un outil au service du régime civil.
Pour appuyer cette affirmation, ils citent le petit nombre de conspirations qui se
sont produites depuis que le Venezuela est arrivé au stade de la démocratie
formelle et représentative (1). Si l?on entendit beaucoup de bruit de sabres
immédiatement après le renversement du général de Michelena [Pérez Jiménez], la
prospérité pétrolière diminua ostensiblement les inquiétudes au sein de ce corps de
répression.
Citons quand même quelques exemples de turbulences survenues dans l?institution
armée immédiatement après 1958:
- le soulèvement du général Castro León à la Planicie [siège du ministère de la
Défense], écrasé par le déploiement dissuasif d?un nombre très important de soldats
[en juillet 1958];
- la révolte du régiment de cavalerie de San Juan de Los Morros;
- et le soulèvement de San Cristóbal (1959) dirigé par ce même général.
Toutes ces tentatives de putsch furent mises en échec car elles ne jouissaient
d?aucun appui populaire et parce que leurs dirigents n?exprimaient pas les
revendications des officiers. Les mutineries qui suivirent, celles de La Guaira, le
«Barcelonazo» (1961), le «Carupanazo» (1962) et le «Porteñazo» (1962) furent
éphémères et le pays connut ensuite une période de calme relatif.
Si le soulèvement de Ramo Verde (1966), la désobéissance publique du général Flores
et la méfiance du général García Villasmil pendant la première présidence de Rafael
Caldera (1969-1974) marquèrent des exceptions notables à l?équilibre de l?armée, on
ne peut pas pour autant affirmer qu?ils ont fondamentalement ébranlé cette
institution.
Comme nous le verrons plus loin, l?anticommunisme attisé par Romulo Betancourt
(1945-1948 et 1959-1964) puis la corruption à partir du premier gouvernement de
Carlos Andres Pérez (1974-1979) permirent de répondre à toutes les réclamations
éventuelles des militaires.
Cependant, l?expérience populiste commença à montrer ses limites lorsque se
réduisirent les pétrodollars. C?est alors qu?apparut la véritable nature de l?armée
et que se produisirent les mouvements étranges qui eurent lieu pendant la dernière
étape de la présidence de Jaime Lusinchi (1984-1989) et les soulèvements militaires
de 1992. On découvrit alors que c?étaient des facteurs exogènes, et non des raisons
institutionnelles, qui expliquaient le calme des militaires. En effet, au
Venezuela, il n?y a pas eu un processus d?accumulation historique institutionnelle,
d?où l?impossibilité qu?il puisse avoir une tendance continuelle dans cette
direction.
Dans ce domaine, le Venezuéla ne constitue pas une exception en Amérique latine.
Après l?indépendance, tout le continent sud-américain fut dominé par des élites
héritières du pouvoir de la péninsule Ibérique, d?origine espagnole ou portugaise.
Ces élites, dépourvues d?identité, prétendaient imiter les Européens, mais sans
avoir les mêmes origines. Elles fondèrent des nations à partir de valeurs
racistes qui se manifestèrent dès le départ par l?exclusion des autres groupes
sociaux. Elles résolurent la question gouvernementale en copiant les systèmes
juridiques du Vieux Continent mais sans les appliquer: c?est ainsi que les
caudillos et les hauts fonctionnaires se partagèrent la scène du pouvoir.
Ils finirent par construire un miroir brisé parce que l?image qui s?y reflétait se
décomposait. On peut affirmer que, au Venezuela, la «démocratie» des
sociaux-démocrates (adecos) et des sociaux-chrétiens (copeyanos) s?est appuyée
uniquement sur l?hypertrophie financière de l?État ? et rien de plus.
Les spéculations sur les vertus du modèle électoral ne sont rien d?autre que des
raisonnements creux parce que, si le Venezuela n?avait pas connu l?indigestion
d?argent qu?a produite la vente du pétrole brut, ce serait un pays comme la Bolivie
ou la Syrie durant les années 1960, avec des changements de gouvernement
incessants. L?actuel premier magistrat (Hugo Chávez) tresse fréquemment des
louanges aux militaires et ses critères de jugement sont éminemment militaristes.
Sa vision du monde est structurée par une optique militaire et c?est pourquoi il
préfère que des officiers administrent le Venezuela.
Les discours enflammés de l?époque du Pacte de Punto Fijo nous présentaient
également l?armée comme un simple auxiliaire du pouvoir civil. À plusieurs reprises
les défenseurs du Pacte de Punto Fijo insistèrent eux aussi sur les échecs des
conspirations militaires, et leur position a pu paraître respectueuse des
institutions, aux oreilles des Vénézuéliens. Cependant, cette position est en fait
totalement idéologique. J?emploie ce terme dans son sens strict: il ne s?agit que
d?une version trompeuse de la réalité imposée par les détenteurs du pouvoir. Il est
faux de prétendre que l?armée se serait démocratisée ? dans lemeilleur des cas ceux
qui tiennent ce genre de propos font preuve d?une ingénuité totale.
1 - L?armée actuelle n?est pas celle de Bolivar
Hugo Chávez essaie toujours d?identifier les administrateurs actuels de la violence
étatique avec l?armée de Simón Bolivar.
Même si l?on s?abstient de tout jugement critique envers les officiers qui
dirigèrent le processus d?indépendance, qui expulsèrent les représentants de la
Péninsule ibérique et qui fondèrent une nation caractérisée par toute une série
d?aberrations intrinsèques, une telle comparaison et un tel jugement de valeur
n?ont aucun sens. En effet, les armées de la révolution indépendantiste, ou
sécessionniste comme les appellent certains historiens, visaient à exporter le
projet du Libertador. C?est ainsi qu?elles partirent de la République de la
Colombie vers le sud, en occupant Quito et Guayaquil avant l?entrevue historique
avec José de San Martín en 1830. Elles poursuivirent vers le Pérou où elles
affrontèrent l?oligarchie vétuste de Lima; elles réussirent à libérer le Haut-Pérou
en créant une nouvelle nation, la Bolivie, où elles imposèrent toute une
instrumentation juridico-politique comme en témoigne la première Constitution
bolivienne. Par la suite, au Portete de Tarqui, le maréchal de Ayacucho arrêta et
liquida l?invasion péruvienne au cours d?une brillante bataille [le 27 février
1829]. Jusqu?à ce moment-là on peut dire que cette armée eut un rôle émancipateur
parce qu?en général ce qui se produisit ensuite a été surtout une longue série de
génuflexions.
En effet, on a vu, lorsque les idées unificatrices de Simón Bolivar furent mises en
pièces après sa mort, comment les dirigeants militaires s?approprièrent tous ces
pays. Le mouvement de la Cosiata dirigé par Miguel Peña avec José Antonio Páez
comme pointe de l?iceberg à Valencia, le coup d?État de Francisco de Paula
Santander contre Rafaël Urdaneta à Bogota, l?irruption du général originaire de
Puerto Cabello, Juan José Flores, en Équateur; et les élites hispanisantes de Lima,
tous ont démontré le peu de perspective historique des combattants de
l?indépendance ? par ailleurs fort courageux. Ils se répartirent littéralement
chaque segment de la zone du nord-ouest de l?Amérique du Sud.
Il existe donc très peu de liens, voire aucun, entre les escadrons vénézuéliens qui
combattirent sans relâche contre certains de leurs compatriotes et contre les
Espagnols, entre 1811 et 1830, et l?actuelle armée vénézuélienne. Ce sont deux
corps très différents parce qu?ils obéissent à des circonstances, des causes
et des formations diverses.
L?armée libératrice (de Bolivar) a mis en place une organisation armée pour imposer
un projet d?État naissant capable de rompre avec la Péninsule ibérique sur le plan
politique, mais pas sur les autres plans. Quant à l?armée vénézuélienne actuelle,
il s?agit d?une entité forgée avec la naissance du mouvement de Juan Vicente Gomez
[à partir de 1910]. Le caudillo de la Mulera est celui qui a fondé l?État
vénézuélien actuel en créant un pouvoir hautement centralisé, des forces armées
totalement imprégnées par l?idéologie prussienne. Ces forces ont garanti la
concentration du pouvoir et un système fiscal dirigé à partir de Caracas et la
région septentrionale-côtière du pays. Et c?est de là que vient la structure
militaire vénézuélienne du XXIe siècle.
2- Les débuts des forces armées contemporaines
L?armée vénézuélienne contemporaine est réellement née avec le processus
centralisateur dirigé par Juan Vicente Gómez. Il y avait déjà eu un antécédent
quand Cipriano Castro avait mis en échec, avec moins de la moitié de ses effectifs,
le banquier José Manuel Matos à La Victoria en 1902. Dans son livre Época de
Revolución en Venezuela, le général Alberto Müller Rojas juge que cet événement
représente l?acte fondateur de l?armée actuelle: «Mais la professionnalisation des
membres de ce qui se constitua comme une corporation, centrée sur l?entourage du
caudillo andin et son successeur, le général Juan Vicente Gómez, a été un processus
jusqu?à présent inachevé.».
Juan Vicente Gomez, dit El Benemérito, après avoir asphyxié les mouvements et les
caudillos régionaux (fédéraux), créa un État tout-puissant et pour cela consolida
un système fiscal national, une administration publique rigide commandant à partir
du centre du pays et évidemment, un appareil militaire compact.
Le chef de la Mulera (Juan Vicente Gomez) fit venir du Chili un officier prussien,
Samuel Mc Gill. Celui-ci, appliquant ses critères intransigeants, forgea une armée
à son image et à sa ressemblance. La genèse militaire contemporaine est très bien
expliquée par le professeur Angel Ziem dans son fameux livre sur la formation de
l?armée (2) et il la place à cette époque historique tout comme le fait Domingo
Alberto Rangel. C?est le compère d?«El Cabito» [surnom de Cipriano Castro] qui
enclenchera effectivement la genèse des forces armées vénézuéliennes
contemporaines.
Cette organisation militaire améliora son caractère opérationnel sous les
administrations de López Contreras [1936-1941] et Medina Angarita [1941-1946],
héritiers de Juan Vicente Gómez bien que, profitant des ouvertures dictées par les
circonstances, se soit organisée une véritable loge militaire qui fit échouer la
gestion de Medina Angarita et, en alliance avec Action Démocratique, domina
pendant la période 1945-1948. Ensuite les militaires se débarrassèrent du «parti du
peuple» autoproclamé (Action Démocratique) pour administrer le pouvoir seuls, ce
qu?ils obtinrent après la chute de Rómulo Gallegos, entre 1948 et le 23 janvier
1958.
La naissance de l?armée vénézuélienne est de nature réactionnaire parce qu?elle
s?est produite sous les régimes de Cipriano Castro [1899-1904] ou de Juan Vicente
Gómez, quel que soit l?angle d?analyse que l?on adopte. Elle constitue un outil
élaboré pour soutenir le réseau des structures dominantes. Sa fonction est
essentiellement celle-là, même si certains militaires prétendent être les «garants
de la souveraineté nationale» à travers une «doctrine de la dissuasion». Et même
s?ils évoquent les «guerres asymétriques» ou celles de la «quatrième génération»
(menées notamment par l?intermédiaire des médias, NdT) (1) auxquelles ils ne sont
évidemment pas préparés.
Ce dernier type de confrontation émerge de l?absence de multipolarité militaire [à
l?échelle internationale] et dans les pays où des secteurs militairement faibles
peuvent se faire remarquer par la voie du terrorisme pour combattre celui de
l?Etat. Le cas typique est celui de la destruction du World Trade Center à New York
ainsi que la destruction partielle du Pentagone par un ennemi qui a le don
d?ubiquité: le réseau fondamentaliste d?al Qaida.
3- Le Pacte de Punto Fijo et l?armée vénézuélienne
«Je n?approuve pas les salaires que gagnent les professeurs d?école primaire; le
jour où un instituteur gagnera plus qu?un général, alors le Mexique sera sauvé.»
Francisco «Pancho» Villa (lettre à Adolfo De La Huerta, président du Mexique)
Avec l?avènement du projet populiste du Pacte de Puntofijo, Rómulo Betancourt dut
affronter les structures militaires héritées de la dictature de Perez Jimenez. Il
était évident que l?organe de sécurité de l?État, la terrible Sécurité nationale,
s?était dissous mais l?armée conçue par l?homme de Michelena [Perez Jimenez]
n?avait pas fondamentalement changé, au point qu?un officier de son administration
(qui présida le Cercle militaire et l?Institut national des sports), le
contre-amiral Wolfgang Larrazábal, fut le personnage le plus important de la Junte
militaire patriotique qui lui succéda.
Deux officiers supérieurs du régime qui venait d?être renversé, «El Turco» Casanova
et Romero Villarte firent partie de cette Junte, mais le mouvement populaire
réussit à les chasser pour les remplacer par Eugenio Mendoza et Blas Lamberti,
représentants affichés du grand capital. Ceux-ci firent évidemment pression pour
percevoir les créances (des capitalistes, NdT) contre l?État vénézuélien, créances
impossibles à négocier sur les marchés internationaux à cause de la crise. Si la
présence populaire fut assurée par le biais de la Junte patriotique dirigée par le
légendaire Fabricio Ojeda, il n?y eut pas réellement de défaite des forces armées
comme celles qu?elles subirent en Bolivie quand un puissant mouvement ouvrier mit
en échec l?armée régulière en 1952.
Face à certains administrateurs de la violence étatique, partisans du «putschisme»
traditionnel, et face à des actions violentes comme l?attentat de Los Próceres
[contre le président Romulo Betancourt], le gouvernement d?union nationale COPEI-AD
(sociaux-chrétiens et sociaux-démocrates) devait prendre des initiatives. Les chefs
militaires réactionnaires de l?époque ne voyaient pas d?un bon ?il la coalition du
Club Caraïbes (originellement formé par Pepe Figueres au Costa Rica, Muñoz Marin à
Porto Rico, Prío Socarrás à Cuba, Víctor Raúl Haya de la Torre au Pérou et le
«Napoléon de Guatire» ? Romulo Betancourt ? au Venezuéla), mais leur haine contre
le gauchisme, le socialisme, le communisme et autres idéologies semblables, était
infiniment plus grande. Il ne faut jamais oublier que tous ces officiers avaient
été formés aux Etats-Unis.
Romulo Betancourt commença donc à diffuser un discours de type maccarthyste afin de
regrouper autour de lui le noyau des «putschistes». Il provoqua la gauche,
représentée par le Parti communiste vénézuélien et les secteurs radicaux d?Action
Démocratique et de l?Union républicaine démocratique. Le mitraillage d?une
manifestation de chômeurs sur la Plaza Concordia fut la première étape de ce plan.
La gauche vénézuélienne a été toujours très dépendante des oukazes des centres de
pouvoir internationaux du bloc socialiste et spécialement de l?Union soviétique.
Le «browderisme» (3) eut un effet d?étouffoir pour les communistes dans toute
l?Amérique latine et favorisa l?essor de la social-démocratie, puisque l?union
antifasciste [de l?URSS] avec les Alliés des PC poussa les PC à éviter les conflits
avec les PS et à retarder la réalisation de leurs propres projets.
Évidemment, le Département d?État et le Pentagone s?empressèrent de soutenir le
projet de Romulo Gallegos. Ainsi, l?École des Amériques, centre de tortures très
spécialisé, forma beaucoup d?officiers dont les «talents» dans ce domaine furent
utilisés sur les différents théâtres d?opérations, ce qui se traduisit par un
nombre élevé de personnes torturées, «disparues», arrêtées illégalement et
assassinées. Les camps de concentration de l?Isla de Burro ou de Tacarigua sur le
lac de Valencia (camp ironiquement appelé Rafaël Caldera [du nom du dirigeant et
président social-démocrate]), ceux de Cachipo, Cogollar et d?autres qui échappent à
ma mémoire, ont servi de terrains d?apprentissage pour ces méthodes.
La confrontation n?occasionna pas beaucoup de pertes parce que les petits groupes
d?avant-garde ? le «Triangle Noir», le FUL (Front uni de libération) et le
Directoire Révolutionnaire Vénézuélien ou Direve ? s?empressèrent de se rendre dans
les montagnes pour rééditer l?expérience de la Sierra Maestra. Le Parti communiste
vénézuélien (PCV), le MIR (Mouvement de la Gauche révolutionnaire) et certains
secteurs de l?Union républicaine démocratique dirigés par Fabricio Ojeda, prirent
ensuite le chemin de la lutte armée rurale dans un pays éminemment urbain. La
défaite était prévisible, mais le projet populiste utilisa la conjoncture pour
intégrer à sa coalition le facteur de pouvoir le plus important, celui des armes.
Les partisans du Pacte de Punto Fijo réussirent ainsi à agréger les militaires à
leur modèle.
Il nous faut ici nous arrêter un moment pour commenter les insurrections de 1962
connues sous le nom de «Carupanazo» et de «Porteñazo», et qui se produisirent dans
les villes de Carúpano et de Puerto Cabello, respectivement le 4 mai et le 2 juin
de cette année. Elles furent organisées par un groupe de l?appareil militaire du
Parti communiste vénézuélien et du secteur militaire du MIR (Mouvement de la Gauche
révolutionnaire) dans deux centres de la marine et de l?armée de terre. Les deux
actions se terminèrent par un échec et affaiblirent fortement la gauche au sein de
l?armée. Ces actions ne furent pas coordonnées avec les guérillas et, isolées,
elles ne pouvaient qu?être vaincues.
Ces deux soulèvements se produisirent sous le gouvernement du social-démocrate
Rómulo Betancourt [1945-1848], quatre ans à peine après la chute du dictateur Perez
Jimenez et la consolidation du modèle populiste instauré à partir du Pacte de Punto
Fijo entre les chefs des trois formations politiques [AD, COPEI et URD] qui étaient
revenus d?exil et dont les objectifs étaient transparents.
Le dirigeant du Guatire, Romulo Betancourt, avait formé un gouvernement de
coalition de son parti, Action Démocratique (social-démocrate) avec le COPEI
(chrétiens sociaux) et l?Union républicaine démocratique. Il doubla le budget pour
que l?État assume le fardeau qui pesait sur l?économie nationale: la clientèle des
partis qui gravitait autour du secteur public pour obtenir des charges, des
contrats et des parcelles de pouvoir.
Toutefois, en matière militaire, il devait affronter un grave problème. Malgré le
renversement du dictateur Pérez Jiménez l?appareil militaire continuait à exercer
un pouvoir sur le gouvernement. Quelques officiers qui avaient étroitement
collaboré avec la dictature furent purgés de l?administration mais on entendait le
bruit des sabres dans la classe militaire. Plusieurs événements comme la mutinerie
de La Planicie [1958] et la prise de San Cristóbal par le général Castro León
[1959], le «Barcelonazo» [1961] et l?attentat de Los Próceres [contre Romulo
Betancourt le 24 juin 1960], révélèrent les problèmes posés par les militaires.
En outre, il fallait tenir compte d?un facteur international significatif pour
l?armée. Les régimes au pouvoir en Amérique latine à cette époque étaient
essentiellement dominés par les casernes. Odría au Pérou, Somoza au Nicaragua,
Batista à Cuba, Stroessner au Paraguay, Duvalier à Haïti, Trujillo en République
dominicaine, les forces de gendarmerie en Argentine, au Guatémala et dans d?autres
pays d?Amérique centrale et les Caraïbes, étaient dirigées par des officiers et des
sous-officiers appartenant à l?armée.
Romulo Betancourt avait fixé une orientation politique très nette dans le cadre des
confrontations de la guerre froide. Il avait ouvertement pris le parti des
Etats-Unis et son amitié avec l?emblématique gouverneur de Puerto Rico, Muñoz
Marin, ne pouvait que conforter ce choix. Pour consolider sa position politique, il
avait besoin du soutien des forces armées et il l?obtint en utilisant la peur du
communisme et le chantage au péril rouge.
Pour concrétiser son projet, il provoqua la gauche afin qu?elle se lance dans la
rébellion. La man?uvre réussit facilement, vu le manque d?idées des forces
révolutionnaires, qui tombèrent dans le piège et se réfugièrent dans les montagnes
pour rééditer l?exploit de la Sierra Maestra. Cette action poussa les militaires,
généralement fascistes ou de droite, à serrer les rangs et à se regrouper tous,
comme un seul homme, derrière le président.
Avec les guérillas du Parti communiste vénézuélien, du MIR (Mouvement de la Gauche
révolutionnaire), de secteurs de l?Union républicaine démocratique et de groupes
indépendants, Rómulo Betancourt résolut deux difficultés auxquelles devait faire
face son gouvernement. D?une part, il obtint l?appui inconditionnel des militaires
face au péril communiste; d?autre part, il démontra son audace et ses capacités
politiques au président John F. Kennedy en se révélant un allié absolument fiable
dans le conflit Est-Ouest.
Cependant, quelques officiers défendaient des positions idéologiques différentes de
la majorité des cadres militaires, grâce au travail des organisations de gauche à
l?intérieur des forces armées. La gauche avait quelques officieurs qui jouissaient
d?un certain prestige et, poussés par le désespoir, ceux-ci décidèrent d?organiser
un putsch. Le lieutenant-colonel Jesús Molina Villegas, le commandant Vegas
Castejón et le lieutenant Fleming Mendoza furent entre autres, les porte-drapeaux
de la mutinerie de Carúpano. Mis en échec par les forces loyalistes, ils furent
arrêtés et emprisonnés avec les civils Eloy Torres et Simón Sáez Mérida.
Moins d?un mois plus tard, Puerto Cabello, la ville où la Première République
s?était effondrée, fut le théâtre d?une autre tentative importante de renverser le
régime. Le capitaine de navire Manuel Ponte Rodriguez, le capitaine de frégate
Pedro Medina Silva et le capitaine de corvette Víctor Hugo Morales constituèrent la
direction du soulèvement qui disposa de l?appui des lycéens et du peuple en
général. Les bombardements opérés par les forces aériennes et le fait que le
détachement local de la Garde nationale de Puerto Cabello décida de se retirer de
la conspiration furent les deux facteurs déterminants qui expliquent la défaite des
insurgés.
L?existence de petites fractions de gauche dans l?armée et ces deux insurrections
ne signifient nullement que l?armée vénézuélienne ne soit pas une entité au service
des intérêts transnationaux. Pendant le début du régime populiste, les militaires
s?alignèrent de façon inconditionnelle sur les Etats-Unis. Et par la suite ils ont
continué à maintenir la même attitude, comme tente de le montrer cet article.
Il vaut la peine de signaler ici la conception que défendait le chef d?Action
Démocratique, originaire de la ville de Guatire, Romulo Betancourt: il envisageait
en effet un système politique, économique et social, la Pentarchie, dont nous
parlerons plus loin, et qui repose sur cinq facteurs de pouvoir [les partis,
l?armée, l?Eglise, les syndicats et le patronat]. Dans le domaine politique
Bettancourt crut toujours en l?alternance entre les deux partis ayant des objectifs
clientélistes, Action Démocratique (les sociaux-démocrates) et COPEI (les
sociaux-chrétiens), bien que d?autres groupes aient servi de bouche-trous comme
l?Union républicaine démocratique, le FND (Front national démocratique) et le FDP
(Front démocratique populaire), puis plus tard le MEP (Mouvement populaire) et le
Mouvement d?action pour le socialisme (MAS).
Dans le domaine religieux, le haut clergé constitua l?axe de la représentation
catholique qui pesa, par sa voix et par son vote, dans les décisions du petit
comité dirigeant. Fedecámaras représenta le patronat, et la Confédération des
travailleurs vénézuéliens (CTV), la centrale syndicale chargée de retenir et
d?encadrer la classe ouvrière. Et pour parachever le modèle de Romulo Betancourt,
il y eut l?armée qu?il informa de ses orientations les plus importantes.
Betancourt considérait que les militaires constituaient un soutien essentiel dans
un pays dépourvu de tradition démocratique et ayant eu une trajectoire
particulièrement mouvementée. Il réussit ainsi à neutraliser les groupes de droite
qui dominaient l?armée dans les années 1950 et, avec la menace fantasmatique du
communisme, il les amena à se rallier à lui pour défendre son nouveau schéma de
domination. La défaite de l?insurrection des guérilleros lui permit d?intégrer les
militaires dans son modèle politique. Sur ce plan il fut toujours soutenu par le
Pentagone. Il bénéficia aussi de l?afflux des pétrodollars qui jouèrent un rôle
déterminant, notamment grâce à son disciple Carlos Andres Pérez. Cette situation
lui permit non seulement de briser les conflits sociaux mais d?endormir les
officiers de l?armée.
4- De l?inutilité de l?«alliance civico-militaire»
Il est vrai qu?au départ les communistes essayèrent d?infiltrer les forces armées
et qu?ensuite le groupe Ruptura [dirigé par Douglas Bravo dans les années 1970 et
1980] poursuivit la même orientation: ces deux tendances défendirent la thèse d?une
alliance entre les civils et les militaires, avec un apparent succès. Néanmoins, si
l?on observe le comportement des officiers qui se sont mis au service du régime
chaviste, on constate qu?il n?existe aucune différence avec l?attitude des
militaires qui ont soutenu auparavant le pacte de Punto Fijo. Ce qui dément les
bienfaits d?une concertation politique avec l?armée.
Les victoires remportées contre la gauche après quelques escarmouches épuisèrent
l?efficacité de l?argument de la menace communiste pour les militaires. Il fallait
donc formuler un nouveau modèle pour les maintenir tranquilles. La prospérité
pétrolière après l?embargo arabe de 1973 en fournit l?occasion. La corruption
permit de calmer ce secteur de la société vénézuélienne. Et la Commission de la
Défense du Sénat, autorisée par la Constitution à promouvoir les officiers ayant au
moins le grade de colonel et de capitaine de navire, compléta cette politique.
Cette commission étant dominée par les sociaux-démocrates d?Action démocratique et
les sociaux-chrétiens de COPEI, les deux partis décidèrent évidemment des
promotions selon des critères politiques, ce qui leur permit de manier les ressorts
du pouvoir.
L?effondrement du prix du brut entraîna la crise du clientélisme vénézuélien et la
chute du projet de la polyarchie. Cette circonstance influença aussi la conduite
des forces armées qui furent affectées par un malaise ostensible. Mais auparavant
les militaires se livrèrent à un génocide effroyable le 27 février 1989. Seize ans
plus tard, ils continuent à bénéficier de l?impunité et l?on ignore encore ce qui
est arrivé à de nombreuses personnes assassinées de la manière la plus barbare. La
première grande insurrection contre la mondialisation a été noyée dans le sang.
Une dépêche de l?agence United Press International (UPI), a qualifié les émeutes
vénézuéliennes de février 1989 de «baiser de la mort» du Fonds monétaire
international. Un dirigeant politique aujourd?hui décédé, sorte d?oracle du
populisme national, a repris cette expression pour décrire les terribles événements
survenus pendant les derniers jours de février et les premiers jours de mars 1989.
Les causes de cet événement sanglant sont nombreuses. Il faut commencer par
indiquer que la violence tangible, directe et immédiate, n?a pas souvent été
présente à une grande échelle pendant le XXe siècle au Venezuéla, excepté quelques
conflits isolés ou éphémères. Ainsi, au début du XXe siècle, le pays a connu
quelques affrontements significatifs comme la bataille de La Victoria, durant
laquelle 9 000 soldats gouvernementaux écrasèrent environ 16 000 insurgés [en
1902]. Après le renversement d?«El Cabito» [alias Cipriano Castro], Juan Vicente
Gómez se chargea de chasser les caudillos régionaux pour créer un État national
unifié et solidement vertébré. Cependant, cette unification signifia la création
d?un État puissant et la liquidation des autonomies régionales qui avaient un long
enracinement historique.
À la dictature de Juan Vicente Gomez, succéda un gouvernement dirigé par le général
Eleazar López Contreras, qui utilisa la violence comme un dispositif de maintien de
l?ordre et créa une administration qui prépara la transition vers d?autres formes
politiques. Isaías Medina Angarita incarna une gestion tranquille mais les
putchistes qui le renversèrent employèrent des méthodes arbitraires après avoir
déposé le président Rómulo Gallegos et écarté les sociaux-démocrates d?Action
Démocratique. Entre 1948 et le 23 janvier 1958, les secteurs militaires dirigeants
du Venezuéla eurent recours à la répression, à la torture et à l?intoxication de
l?opinion publique. Ils se fondèrent sur l?emploi de la force et bénéficièrent de
l?appui des Etats-Unis, puisque leur politique était en harmonie avec leurs
intérêts durant la guerre froide.
Quelques réactions violentes se produisirent dans les rues, mais elles furent
rapidement contrôlées par les cadres traditionnels des partis qui n?engagèrent
pas de lutte contre le gouvernement de facto [des militaires]. Rómulo Betancourt,
Rafael Caldera et Jóvito Villalba, les principaux dirigeants d?Action
Démocratique (sociale-démocrate), de COPEI (sociaux chrétiens) et de l?Union
républicaine démocratique, tombèrent d?accord durant leur exil à New York pour
instituer un modèle politique fondé sur le populisme et la collaboration des
facteurs de pouvoir. Ils reçurent la bénédiction des Etats-Unis parce que les
trois partis voulaient que le Venezuela soutienne l?Occident dans le conflit de
la guerre froide.
Des groupes d?avant-garde se rendirent dans les montagnes pour imiter l?exemple
cubain. Le Parti communiste vénézuélien, le MIR (Mouvement de la Gauche
révolutionnaire) et des secteurs de l?Union républicaine démocratique se lancèrent
dans une lutte armée rurale. Poussée par l?immédiatisme, la gauche tomba dans le
piège de Betancourt et fut battue. Pendant des années on assista à une sorte de
guerre de positions et à des escarmouches entre l?armée et une avant-garde ne
bénéficiant d?aucun soutien des masses.
L?influence d?Action Démocratique (sociale-démocrate) se poursuivit avec Raúl
Leoni, qui utilisa la même dose d?oppression et de violence léthale, comme dans le
triste cas du professeur Alberto Lovera, des frères Pasquier (deux militants du
Mouvement d?action pour le socialisme assassinés en 1965, NPNF), de Donato Carmona
et de beaucoup d?autres «disparus». La lâcheté du ministre de l?Intérieur, Gonzalo
Barrios, se manifesta de la façon la plus évidente lorsque, interviewé par Miguel
Otero Silva dans le quotidien El Nacional, il osa déclarer que les camarades de
Lovera étaient responsables de sa mort !
Le premier gouvernement du social-démocrate Rafael Caldera [1969-1974] réprima
violemment le mouvement étudiant et viola les droits humains, comme en témoignent
les cas de Carlos Bello, Luis Hernández, José Uribe et de beaucoup d?autres jeunes
qui furent tués dans la rue par les forces de répression de l?Etat, qui changèrent
alors de nom (la Digepol fut remplacée par la Disip, et la SIFA devint la DIM).
Les régimes des sociaux-démocrates Carlos Andres Pérez (1974-1979) et Luis Herrera
Campins (1979-1984), connurent une immense prospérité fiscale, garantissant donc la
tranquillité sociale par la neutralisation des conflits grâce à des ressources
considérables. La nouvelle classe politique émergente, née à la faveur de la
corruption, opéra une énorme ponction sur le budget public.
Le social-démocrate Jaime Lusinchi assura ensuite le pouvoir (1984-1989) son
administration signa des accords de refinancement (de la dette) avec la Banque
mondiale dans des conditions très défavorables au pays et mena une politique
économique d?expansion de la demande sociale accompagnée d?une inflation
relativement haute (40 % en 1987 et 356 % en 1988).
Le social-démocrate Carlos Andres Pérez (dirigeant d?Action Démocratique) gagna une
seconde fois les élections présidentielles le 4 décembre 1988 grâce à son charisme
personnel. Le peuple vénézuélien aspirait à une solution messianique et magique de
la situation et il crut que la prospérité de 1974 reviendrait sous la direction de
ce personnage qui avait su profiter de l?embargo pétrolier arabe de 1973. Mais le
social-démocrate de Clarines (Jaime Lusinchi) avait ruiné le pays: le Venezuela ne
disposait plus de réserves opérationnelles. Le pays ne réussissait qu?à payer un
montant dérisoire de l?amortissement de la dette externe et connaissait une
situation inflationniste.
Devant ce tableau désastreux, Carlos Andres Pérez aurait pu récupérer la vaste
dette du secteur privé envers l?État à travers l?impôt sur le revenu, taxer la
sortie de devises, fortifier les salaires et la consommation, entreprendre une
réforme fiscale progressive et proportionnelle, et imposer des mesures
protectionnistes. Mais il fit tout le contraire: il alla voir les créanciers du
pays et refinança à nouveau la dette. Plus grave encore, il adopta des mesures
[d?austérité] néo-libérales et suivit les «recettes » des institutions
internationales.
Le caudillo de Rubio (Carlos Andres Pérez) préféra pactiser avec les groupes
économiques nationaux exportateurs, ceux qui avaient un excédent à placer, vu
l?insuffisance du marché intérieur vénézuélien. En annonçant la liste des membres
de son cabinet, l?ancien secrétaire de Rómulo Betancourt présenta surtout des
yuppies de l?IESA [Institut d?Etudes Supérieures de l?Administration, université
privée] et des personnalités patronales: Moisés Naijm (Développement), Fanny Bello
(Agriculture), Gustavo Rossen (Éducation), Pedro Tinoco (Banque centrale du
Venezuéla) et Reynaldo Figueredo (secrétariat de la Présidence), tous liés à ces
milieux patronaux.
Le 2 février 1989, il prit possession de sa charge au cours d?une cérémonie
organisée dans la salle Rios Reyna du complexe Teresa Carreño. Ce fut un spectacle
fastueux, ostentatoire et vulgaire, auquel assistèrent une brochette hétéroclite de
personnalités: Fidel Castro, Dedmont Hoyte, Daniel Ortega, Oscar Arias, Virgilio
Barco, Willy Brandt, Alan García et même des chefs d?État d?Océanie. Ce prologue
servit à dissimuler la prise de décisions qui allait suivre.
Le président Carlos Andres Pérez présenta son plan: augmentation des services
collectifs (électricité, eau, téléphone, essence, etc.), unification des taux de
change à un taux fluctuant en accord avec le rapport entre l?offre et la demande,
augmentations salariales pour les travailleurs du secteur public sans embauche
collective, privatisation d?entreprises publiques et élimination de subventions
dans différents secteurs de l?économie. C?étaient des mesures très semblables à
celles prises par le président Hugo Chávez le 12 février 2002 quand il dévalua
fortement la monnaie vénézuélienne, le bolivar. Le peuple les surnomma le
«paquetazo» (le grand paquet), «les recettes» ou «l?électrochoc».
L?application de ces mesures visait à prendre un virage radical pour améliorer la
santé économique de la nation, en conservant toujours la même structure sociale et
en cherchant à obtenir une plus grande rentabilité du capital. Peu importait au
gouvernement le coût humain de ce paquetazo, ce n?était pas son problème.
La nouvelle dimension planétaire du pouvoir politique confère à l?économie des buts
qui n?ont aucun rapport avec l?amélioration de la qualité de vie des hommes et des
femmes.
Aujourd?hui, la compétitivité, la rentabilité du capital et le fait que le travail
soit dépouillé de tout facteur humain entretiennent et reproduisent la logique d?un
mouvement productif et commercial indépendant du sujet de l?histoire.
Il y avait déjà eu des précédents internationaux en matière de restrictions graves
pour sauver les créances de la Banque mondiale.
Le modus operandi avait été mis au point à partir de la crise mexicaine de 1982.
Comme on pouvait difficilement imposer un embargo économique contre les États
nationaux endettés du tiers monde, il était préférable, et moins coûteux, de faire
jouer dans ces pays l?intervention économique des organismes de Bretton Woods: la
Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
La révolte du «Caracazo» se déroula du 27 février aux premiers jours de mars 1989.
Carlos Andres Pérez et ses technocrates lancèrent un ensemble de décisions
nuisibles qui provoquèrent, moins d?un mois après la prise de fonctions
présidentielles, une réponse ferme des Vénézuéliens face à des décisions qui ne
pouvaient qu?aggraver leur situation. Tout était mis en place pour faire peser le
lourd fardeau de l?intervention économique des institutions internationales sur les
épaules des classes économiques les plus faibles de la pyramide sociale.
La révolte du «Caracazo» fut précédée par quelques signes annonciateurs sur le
plan interne. Le 2 février 1989, le président Carlos Andres Pérez organisa une
réunion fastueuse pour son intronisation. Fidel Castro, par sa personnalité haute
en couleurs, fit passer à l?arrière-plan la présence de tous les autres chefs
d?État présents, y compris de hauts dignataires espagnols et américains. La
droite maccarthyste vénézuélienne, représentée à l?occasion par le groupe
Cisneros, lança d?abord de violentes attaques contre le président cubain, puis
vanta l?intérêt commercial et politique de sa venue au Venezuela.
Le Diario de Caracas, le même jour, fit sa une sur le «mariage de l?année», entre
deux personnes appartenant à des groupes monopolistes nationaux. On ne pouvait
mieux souligner l?existence de deux mondes aussi éloignés dans le pays.
Le samedi 25 février 1989 on put voir un spectacle kafkaïen dans les
stations-service: de longues files d?automobilistes qui remplissaient leurs
réservoirs d?essence, profitant du dernier jour avant la hausse. En même temps
n?était-il pas absurde d?acquérir un bien inéluctablement voué à augmenter ? Cela
illustrait bien la conduite magique et irrationnelle des Vénézuéliens quand ils
cherchent une solution à leurs difficultés.
La hausse du combustible était une des premières mesures imposées par le Fonds
monétaire international. Cette augmentation entraîna automatiquement une hausse des
tarifs des transports publics. Mais les gouvernants ne s?attendaient pas à une
réaction du peuple, qui, d?une façon étonnante et unique, avait toujours supporté
les humiliations et les vexations. Depuis les débuts du modèle populiste, de
l?augmentation des dépenses publiques et de la triste diminution concomitante du
salaire des fonctionnaires durant le quinquennat de Rómulo Betancourt (1958-1964),
jusqu?à «l?électrochoc» de Carlos Andres Pérez en 1989, pendant toute cette période
où la morale de la république avait été piétinée, la Pentarchie n?avait jamais
imaginé une seconde que le peuple vénézuélien fût capable de réagir. Les élites
dirigeantes ne tenaient aucun compte de ce qui s?était produit dans les autres pays
d?Amérique latine où l?on avait appliqué la recette du FMI.
Le lundi 27 février 1989 semblait devoir être une journée comme les autres.
Cependant, à Guarenas, une ville-dortoir proche de la capitale, des incidents
graves éclatèrent à cause de l?augmentation disproportionnée du prix des transports
vers Caracas. C?est à peine si la «sultane de l?Avila» [l?un des surnoms du
président Carlos Andres Pérez] s?émut des troubles habituels qui se produisirent à
la fin de la matinée à l?Université centrale du Venezuéla. Mais l?après-midi fut
différent. Les automobilistes et le peuple en général prirent possession des rues
en érigeant des barricades. La révolte culmina par des pillages dans toutes sortes
de magasins, avec la participation de la classe moyenne et la complicité de la
Police métropolitaine. La terreur, le désordre et le chaos régnaient. Une masse
sans organisation, sans objectifs ni avant-garde, secoua l?ordre établi. En fait,
le «Caracazo» reproduisait ce qui s?était déjà produit au Brésil et en République
dominicaine.
Les élites avaient commis une grave erreur. La Confédération des travailleurs
vénézuéliens ne voulut pas exercer de pressions sur le gouvernement; Fedecámaras
(organisation patronale vénézuélienne) était satisfaite des accords internationaux
et de sa participation importante au gouvernement récemment formé; les services
secrets de l?armée n?avaient pas prévu l?émeute populaire; les sociaux-démocrates
d?Action Démocratique restèrent prostrés et furent complices de l?exécutif.
L?opposition était trop occupée par le partage des postes au profit de sa clientèle
(les sociaux-chrétiens de COPEI, le Mouvement d?action pour le socialisme et la
Nouvelle Génération Démocratique étaient en train de négocier à propos des
présidences des commissions parlementaires et autres sinécures nécessaires pour
rassasier leur faim [de pouvoir]).
Le mardi 28 février 1989, la capitale était méconnaissable. Elle semblait avoir été
dévastée par les affrontements; certains endroits rappelaient Beyrouth au pire
moment de la guerre civile libanaise. Et l?armée patrouillait dans les rues. Mais
les troubles, les pillages et les destructions continuèrent, débordant les
militaires.
Même si les marmites des gens du peuple étaient souvent vides, c?était surtout la
bouilloire de leur colère qui avait explosé.
Trop de choses pesaient sur son couvercle et maintenant elle avait atteint le point
d?ébullition. De façon irrationnelle, le peuple se fit justice lui-même. La
petite-bourgeoisie commença rapidement à s?inquiéter et à prendre ses distances
avec les «marginaux», tandis que le lumpen faisait des siennes et s?attaquait aux
tout petits commerçants.
Tout le monde connaît le dénouement de ce mouvement spontané provoqué par la hausse
des prix de l?essence et des transports collectifs. Il s?agit du génocide le plus
important jamais commis dans l?histoire du pays. Les organisations internationales
de défense des droits humains estiment que plus 3 000 personnes furent assassinées,
malgré le cynisme des chiffres officiels qui dépassent à peine les trois cents.
Cependant, le plus triste est que ce massacre est resté impuni jusqu?à ce jour. En
effet, la Cour interaméricaine des droits humains a condamné l?État vénézuélien à
verser une indemnisation financière et à prendre une série de mesures pour
sanctionner pénalement les responsables, purger les forces de répression afin
d?éviter un nouveau massacre et prendre les mesures nécessaires pour qu?une
situation semblable ne se reproduise plus.
Seize ans après ces événements infâmes, les responsables matériels et intellectuels
des morts, des blessés et des disparus du «Caracazo» n?ont toujours pas été
condamnés. Les procès sont paralysés et l?enquête n?a pas avancé. Les forces de
répression sont restées intactes et on n?a rien fait pour qu?un tel massacre ne se
reproduise plus jamais.
Les événements du 11 avril 2002 [le dernier coup d?Etat manqué contre Hugo Chavez]
ont démontré cette assertion.
L?État se réjouit d?avoir négocié le paiement des indemnisations. Mais il se passe
la même chose qu?après le massacre d?El Amparo, à la suite duquel la Cour
interaméricaine des droits humains a ordonné à l?Etat vénézuélien de payer des
dommages et intérêts aux familles des victimes, de sanctionner les responsables de
la tuerie et de réformer ce dinosaure juridique que constitue le Code de justice
militaire, qui viole le droit de la défense et le processus nécessaire [à la
manifestation de la vérité]. Si des dommages et intérêts ont bien été payés aux
victimes, les autres décisions sont restées lettre morte.
Le Cofavic (Comité des familles des victimes du 28 février 1989), organisation née
après le «sacudón» [autre nom pour le Caracazo], insiste pour que l?Etat exécute la
décision de la Cour interaméricaine des droits humains mais en vain: l?État refuse
catégoriquement d?appliquer la sentence. Cette attitude n?a pas été seulement celle
des administrations de Carlos Andres Pérez [social-démocrate], Ramón J. Velásquez [
] et Rafaël Caldera [social-démocrate]. C?est aussi celle de l?actuel gouvernement
d?Hugo Chavez qui a fait bien peu de démarches pour que les auteurs du génocide
soient condamnés, étant donné que ce sont les policiers, les membres des services
secrets et les administrateurs de la violence d?État qui ont été les agents actifs
de ce massacre.
Certains prétendent innocemment que ce n?est pas un gouvernement déterminé qui
serait l?auteur du crime mais la structure de pouvoir existante. On a entendu (et
on entend) cet argument dans toute l?Amérique latine, continent qui a connu ce type
d?atteintes aux droits humains. En Colombie, l?Etat prétend combattre la guérilla
et le trafic de drogues; au Guatemala, le gouvernement affirmait lutter contre une
insurrection de guérilleros; en Argentine, les militaires et la Triple A se sont
livrés à des exécutions; au Salvador, ce furent les escadrons de la mort du
commandant Robert D?Aubuisson; au Chili, il y eut Pinochet et ses «caravanes» de la
mort; en Uruguay, la répression fut orchestrée par l?armée; au Pérou, Fujimori prit
prétexte du combat contre le Sentier Lumineux; et le massacre le plus emblématique,
celui de la Place des Trois-Cultures, au Mexique, eut lieu [le 2 octobre 1968] sous
la dictature parfaite du Parti révolutionnaire institutionnel.
Au Venezuela, les droits humains ont toujours été violés.
Jusqu?à une période récente, l?École des Amériques a été un institut pédagogique
parfait pour que les militaires vénézuéliens apprennent les techniques de
persécution sur leurs théâtres d?opérations. Et cela s?est traduit au Venezuela par
les massacres de Yumare, Cantaura et El Amparo, et ceux de l?actuelle
administration Chavez à Puente Llaguno [où des chavistes ? pour se défendre,
paraît-il ? tirèrent sur une manifestation d?opposants lors du coup d?Etat de 2002,
et où les policiers de la Police métropolitaine anti-Chavez ripostèrent, NPNF] et
dans l?Etat de Vargas [après les inondations de décembre 1999]. Tous ont un
dénominateur commun: ces crimes sont restés impunis.
Le massacre d?El Amparo n?est que l?une des nombreuses violations des droits
humains commises par les militaires et les policiers vénézuéliens. Malgré le
verdict de la Cour interaméricaine des droits humains qui a ordonné à l?Etat de
verser des indemnités aux familles des victimes, la décision n?a été qu?à moitié
appliquée et aucune responsabilité pénale n?a été fixée pour les responsables de
cette tragédie. La Cour interaméricaine des droits humains a aussi ordonné une
réforme du Code de justice militaire parce que ce code porte atteinte aux droits de
la défense, mais rien n?a été fait à ce sujet. L?histoire vénézuélienne
contemporaine a connu plusieurs tueries comme celles de Cantaura et de Yumare, qui
n?ont jamais été sanctionnées.
Un autre argument des défenseurs de l?«union civico-militaire» reprend en fait la
vieille thèse du Département d?État américain, qui voulait liquider les armées
latino-américaines. Il s?agit d?imiter l?expérience du Costa Rica en vue de créer
une seule entité chargée de maintenir l?ordre intérieur (la Garde civile), pour
combattre la criminalité et les insurrections. Il est évident qu?une telle
situation conviendrait aux Etats-Unis et l?histoire des forces armées
latino-américaines a montré qu?elles ont toujours suivi les intérêts des Etats-Unis
et qu?elles ont été formées par les académies militaires américaines. Les courants
de type «nassérien» n?ont guère eu de succès dans notre région. Velasco Alvarado,
Omar Torrijos, Juan José Torres et compagnie, n?ont représenté que des expériences
relativement éphémères.
Quoi qu?il en soit, dans le passé récent, l?armée vénézuélienne a toujours joué un
rôle de police, de force contre-insurrectionnelle et de gardienne de l?ordre
public. Il n?est pas nécessaire que les Américains veuillent l?éliminer, ou la
transformer en un larbin soumis, pour percevoir clairement les intentions du
Département d?État vis-à-vis des militaires.
Il faut donc s?interroger sur l?utilité réelle de cette fameuse «union
civico-militaire» dans le Venezuéla contemporain. La première manifestation de
cette union a commencé le 23 janvier 1958 et a conduit à la création d?un modèle
politique pentarchique, qui a escamoté les droits démocratiques, la démocratie
représentative ou formelle. Les insurrections de l?année 1992 [le coup d?Etat
manqué de Chavez] n?ont pas véritablement uni les deux secteurs parce que la
direction est restée exclusivement entre les mains des officiers. Les plans de
Kléber Ramirez (dirigeant de Ruptura incorporé au courant chaviste comme conseiller
des officiers insurgés) ne furent pas pris en compte et l?organisation des deux
soulèvements fut strictement militaire.
On a pu observer un autre échantillon des liens entre militaires et civils au sein
du gouvernement chaviste où les hauts cadres de l?exécutif sont des militaires. La
combinaison entre les deux expériences historiques (celle du pacte de Punto Fijo et
celle du chavisme), a été pour le moins néfaste. En fait, la thèse de l?union
civico-militaire a servi à sauver la structure de domination vénézuélienne une fois
les formes de domination antérieures épuisées. L?expérience de Pérez Jiménez
(1952-1958) tout d?abord, puis l?expérience clientéliste ont lamentablement échoué,
et il fallait donc les remplacer. L?union civico-militaire apparut miraculeusement
pour maintenir la catastrophe nationale.
Comme les partis politiques souffraient d?un profond discrédit, Chávez s?est peu
servi de ces organisations. Il les a utilisées pour les élections et les
mobilisations de rue avec le Mouvement Cinquième République et la fédération des
groupes qui constituaient le Pôle Patriotique. Il a attaqué la Confédération des
travailleurs vénézuéliens mais il lui a permis de subsister car il n?a jamais
cherché à faire appliquer l?un des rares décrets de la Constituante bolivarienne
qui avaient un sens, celui qui concernait les enquêtes sur les biens des dirigeants
syndicaux.
Fedecámaras [organisation patronale] s?oppose à Chavez mais ne représente pas les
chefs d?entreprise les plus importants en raison de la mondialisation. Le président
critique violemment la hiérarchie catholique quand cela lui convient. Il lui est
arrivé d?appeler l?évêque Baltazar Porras un «adeco [membre d?Action Démocratique]
en soutane», mais quand il a eu besoin de lui, le 11 avril 2002, il lui a demandé
pardon et l?a appelé pour qu?il vienne participer au négociations du fort Tiuna [où
Chavez fut enfermé lors du coup d?Etat]. De toute manière, l?Eglise catholique a
perdu beaucoup de sa force en tant que pilier du pouvoir.
L?armée, en particulier selon la Constitution, est le pilier du schéma politique de
Chavez. Ce schéma est fidèle au triangle conçu par le sociologue péroniste Norberto
Ceresole et qui repose sur trois éléments: le Chef, l?Armée et le Peuple, ce
dernier étant bien sûr compris comme une masse amorphe. Cette organisation armée
répond aux intérêts des Etats-Unis. Ce n?est pas un hasard si l?on entend les
officiers de la Plaza Altamira parler de «castrocommunisme» et s?ils emploient
d?autres termes provenant du vieux lexique de la confrontation Est-Ouest. Même s?il
est évident que l?armée n?est pas une caste, elle se place au-dessus du reste de la
société. Avec l?avènement du lieutenant-colonel Hugo Chavez, les militaires ont
acquis désormais une plus grande importance et c?est pourquoi ils occupent des
postes élevés dans l?administration.
Humberto Decarli,
Caracas, mars 2005,
2e édition juillet 2006
Notes de l?auteur (NdA) et du traducteur (NPNF)
1. La «démocratie» a été rétablie au Venezuela en 1958 (NPNF)
2. On lira à ce propos l?interview du général Raul Isaias Baduel,
http://www.voltairenet.org/article17133.html. Elle illustre parfaitement la
confusion mentale, la prétention et l?ignorance des militaires chavistes, car ce
parachutiste cite de façon favorable Samuel Huntington (!), Noam Chomsky et John
Berger, qu?il n?a visiblement pas lus et qu?il met sur le même plan, tout en
parlant à plusieurs reprises de ses «amis» officiers parachutistes américains
rencontrés à l?Ecole des Amériques, cette célèbre école de tortionnaires et de
spécialistes de la lutte contre la guérilla pendant des décennies ! Ce ministre de
la Défense du gouvernement Chavez est très récemment devenu d?ailleurs un opposant
du régime, un peu avant le référendum de la fin 2007. (Ni patrie ni frontières)
3. Müller Rojas, Alberto (2001), Época de Revolución en Venezuela, Caracas, Solar
Ediciones, p. 122 (NdA).
[ fin de la première partie ]
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