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(fr) Reflexions autour du nouveau parti anticapitaliste

Date Thu, 28 Feb 2008 17:03:50 +0100 (CET)



Nous ne pouvons pas ignorer les appels du pied répétés de Besancenot vers les
anarchistes : ils sont évidents, et souvent explicites. Cela n?empêche pas la LCR
de se référer aussi au Che, icône mondiale du modèle révolutionnaire.

Il y a eu la chute du mur de Berlin et l?évanouissement des régimes communistes, il
y a eu les chutes des tours à New-York et le début de la guerre en Irak, tout cela
sur fond de mondialisation et d?échec du marxisme-léninisme.

En même temps, il y a eu l?émergence de manifestations géantes autour des G8, de
mouvements sociaux revendicatifs, ouvriers ou étudiants, et même de luttes
sociétales.

Tous, sous des formes apparemment différentes, ont mis en oeuvre des pratiques que
l?on peut décrire comme libertaires à un moment ou à un autre, c?est-à-dire
privilégiant l?auto-organisation et l?action directe.Si cette évolution réjouit les
anarchistes, elle ouvre l?appétit à bien des généraux en mal de troupes.


Une place de libre à gauche

L?arrivée de Sarkozy au pouvoir a fait éclater une gauche qui ne s?était pas
relevée de sa disqualification à la présidentielle de 2002, ni de son désarroi
devant le référendum sur le Traité constitutionnel européen. La présidentielle de
2007, avec le « hold-up » de Royal sur le Parti socialiste, a fait éclater les
structures politiques encore en place.

L?appétit sarkozien assumé pour un pouvoir tous azimuts et le succès de sa tactique
de débauchage ont eu pour conséquence de faire apparaître les organisations de
gauche pour ce qu?elles étaient : des écuries de prétendants au pouvoir et
seulement à cela.

Elles sont toutes en faillite. Elles ne sont pas discréditées par leur incapacité
de gérer le pays, mais par l?absence totale de différence fondamentale entre leur
programme et le tsarkozisme.

Le seul message que le PS et le PC comme les Verts sont désormais capables
d?émettre est le suivant : « Gardons nos places à défaut d?en conquérir d?autres. »
Il n?y a plus de programme politique, si tant est qu?il y en ait eu un. Une place
traditionnelle, celle que l?on nomme « tribunicienne », longuement occupée par le
PC dans le passé, est donc à prendre.

Ce rôle est tenu aujourd?hui par la Ligue communiste révolutionnaire.Jamais elle
n?a été aussi importante et avec autant de personnes capables de tenir des débats.
Jamais un leader trotskiste n?a été aussi haut dans les sondages : Besancenot est
actuellement la principale personnalité de gauche à passer dans les médias
bourgeois ; il est dans ce contexte le politicien le plus féroce contre Sarkozy.

La caractéristique fondamentale de la Ligue, c?est, à défaut d?être une
organisation nouvelle, de rassembler un grand nombre de jeunes gens représentatifs
d?une société où la classe ouvrière s?est diluée dans une multitude de
sous-divisions sociologiques. Elle est en train de créer une« nouvelle orga » : le
Nouveau Parti anticapitaliste pour affirmer cette image « jeune », « récente ».
C?est l?une des clés de son succès.

Elle devient de fait la référence visible pour tous ceux qui, venant du mouvement
contre le CPE ou bien contre le référendum européen ou encore des grèves sans
débouchés, cherchent une issue « constructive ».


Un nouveau parti ?

Le PS n?offrant plus de perspective transformatrice de la société, la LCR pense
avoir un créneau dans la recomposition de la gauche : celui délaissé par un PC
toujours en crise.

Cette vision traditionnelle de la classe politique et une pratique autoritaire au
sein de l?organisation sont en fait les seuls restes de sa référence au trotskisme.

Pour le reste, elle vise à présenter un visage rénové à un public jeune qui n?a
plus les références idéologiques des « anciens ». Les conséquences idéologiques
sont la dilution de la contestation dans la référence « 100 %à gauche » ; ce
faisant, la LCR espère capter ceux et celles qui sont révoltés sans références
idéologiques nettes. Dans ce cadre, le mot « libertaire » a la même fonction que «
féministe » ou « écologiste » : il vise d?abord à rassembler autour du parti des
pratiques qui existent de fait dans la société.

Dans ce contexte, nous ne pouvons pas ignorer les appels du pied répétés de
Besancenot vers les anarchistes : ils sont évidents, et souvent explicites. La mise
en avant de ses propres références libertaires, culturelles ou politiques (Louise
Michel, les Bérurier noir, etc.) s?accompagne de nets clins d?oeil idéologiques. Il
affirme ainsi la dimension individualiste comme déterminante dans sa propre
réflexion ; Philippe Corcuff, qui est un des membres idéologiquement influents de
la LCR aujourd?hui, ne cesse de mettre en avant l?héritage de Proudhon. Cela
n?empêche pas la LCR de se référer aussi au Che, icône mondiale du modèle
révolutionnaire. En oubliant de mentionner ses crimes, commis autant contre le
peuple cubain que contre tous les autres révolutionnaires, dont les anarchistes.

Pour créer cette nouvelle organisation, les dirigeants de la LCR n?ont pas hésité à
solliciter Alternative libertaire qui s?en est tirée par une pirouette : d?accord
pour créer un parti anticapitaliste mais non à l?électoralisme.

Penser que cela pourrait être une opération sans lendemain serait ne pas voir la
réalité.

Cette démarche doit nous alerter. L?objectif de créer un « parti révolutionnaire »
qui serait un creuset de toutes les sensibilités révolutionnaires, du marxisme à
l?anarchisme, n?est pas nouveau. Ces rassemblements ne se sont guère soldés par des
réussites jusqu?à maintenant, même si les raisons des échecs sont diverses.

En revanche, ils se sont toujours accompagnés de la neutralisation et de
l?affaiblissement des forces libertaires au bénéfice des autoritaires.


Eux et nous

S?il peut sembler exclu de voir ce NPA participer un jour au pouvoir national,
rappelons nous pourtant la participation formelle de la LCR aux pouvoirs régionaux.
Malgré cela, on peut s?attendre à ce que le slogan « Autogestion ! » redevienne
d?actualité, de la même façon que les revendications écologistes sont devenues des
mots d?ordre du capitalisme moderne. En effet, comment le capital ne
souhaiterait-il pas avoir des ouvriers, des techniciens et des employés qui
assumeraient volontairement sa loi d?airain ? Quand Philippe Corcuff cite Proudhon,
il le fait dans le cadre d?un concept politique qu?il baptise du nom de «
social-démocratie libertaire ».

Quand Daniel Bensaïd, autre mentor de la LCR, critique les positions de John
Holloway, il dénonce en fait les conceptions anti-étatistes libertaires. Il les
qualifie de « fétichisme » ou « d?illusion symétrique » au socialisme étatique et
dont « les ultimes conséquence seraient ce paradoxe libertaire de l?individualité
absolue dressée contre « la tyrannie de l?entraide » et contre toute forme
d?organisation collective ».

On touche alors du doigt ce qui fait notre singularité. Nous ne sommes pas
uniquement anticapitalistes ou antifascistes ou anti quoi que ce soit,nous sommes
anarchistes ! Si nous nous élevons contre l?exploitation économique, nous
n?oublions pas non plus de dénoncer la domination étatique. Nous ne sommes pas
naïfs au point de croire qu?il suffirait de ne plus avoir de patrons pour ne plus
avoir d?État. Car, au fond, ce que pensent ces nouveaux généraux en quête d?armée,
c?est qu?il faut conquérir l?État pour se défaire du capitalisme. C?est le retour
de la vieille illusion qui, de Lénine à Mitterrand en passant par Castro ou Chavez,
n?en finit pas d?accumuler les démentis et, plus grave, de discréditer l?idée même
d?un changement social.

Nous sommes d?accord avec les dirigeants de ce futur parti : la conquête de l?État
nécessite une organisation structurée efficace et disciplinée !

Mais ce sera sans nous. Les anarchistes ont payé par le passé un trop lourd tribut
à ce genre de conception pour s?y fourvoyer.

Les divergences entre la LCR et les anarchistes ne sont donc pas seulement
idéologiques ; elles se retrouvent dans les finalités mêmes des combats où nous
sommes souvent amenés à côtoyer les militants trotskistes.

Notre démarche y est résolument tournée vers l?autonomie des individus et
l?autogestion des mouvements sociaux en lutte. Nous ne voulons pas de parti qui
parle et agit en notre nom, pour mieux institutionnaliser nos aspirations, dans des
mécanismes dont la seule fonction est de gérer l?intolérable capitaliste et
étatique. En outre, nous savons le prix des trahisons et des renoncements
politiques autant que syndicaux. C?est bien pour cela aussi que les stratégies de
prise de pouvoir nous laissent froids, car l?essentiel est ailleurs : il est de
réhabiliter l?idée, le projet et les pratiques révolutionnaires, de faire naître et
durer les oppositions aux capitalistes et aux gestionnaires de l?État et de ses
rouages, de fédérer les secteurs de la société qui sont en lutte, à partir de
modalités porteuses d?émancipation individuelle et collective, pour aujourd?hui et
pour demain. Et, surtout, loin des écuries électorales.


En conclusion

Nous pensons que la rupture ne peut arriver que par l?auto-organisation des luttes.
Pour cela, il faut chercher et construire des alternatives autogestionnaires.
Celles-ci doivent être anticapitalistes et tendre à nous émanciper des tutelles
institutionnelles qui, sous le manteau de la social-démocratie, participent à la
gestion d?un système qui ne profite qu?aux puissants et à leurs complices. Les
anarchistes ont été et sont toujours acteurs de ces alternatives dans les champs
syndical, culturel,pédagogique, féministe, associatif, écologique. Nous
continuerons à rencontrer dans ces diverses luttes des militants du futur NPA ?
s?il voit le jour ? quand ils ne seront pas, malheureusement, accaparés par des
tâches politiciennes. Et si nous ne devons pas faire l?économie d?un examen
critique de nos cultures, de nos organisations, de nos pratiques,de nos
partenariats, etc., il est certain que nous ne gaspillerons pas nos efforts à
construire le NPA.

Daniel (Nîmes), François (Rennes), Guy (Paris), Pierre (Strasbourg)
membres de la Fédération anarchiste
in « Le Monde libertaire » n°1506 du 28 février au 5 mars 2008


[ texte repris du site http://www.avoixautre.be ]
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