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(fr) Livre - Yegg. Autoportrait d'un honorable hors-la-loi

Date Tue, 29 Apr 2008 18:42:53 +0200 (CEST)



Note de lecture : YEGG, Jack Black, Les Fondeurs de Briques, 2007
Si la révolte a ses racines dans l?injustice, le vol est à la fois l?amour du défi
et le constat d?une société complètement falsifiée. Le voleur court à sa perte en
manifestant matériellement son mépris de la propriété, toujours opposé à la société
bourgeoise. En homme blessé depuis longtemps, irréductible et prêt à payer, le
voleur est un homme qui vit dans un tourbillon de répétitions basées sur
l?appropriation ? ou pour les plus conscients des enjeux sociaux sur la
réappropriation -. Il est habité de sa propre clarté éthique, de sa propre
différence et d?une énergie entièrement dédiée à faire des « coups », à recréer
l?esprit de l?aventure et le plaisir de la rapine devant la grisaille sociale sans
jamais modérer son choix de la clandestinité. La liberté du voleur consiste à
peupler chaque horizon, villes, villages, maisons, pays, des conditions et de la
pratique de son secret. Le vol est son métier, métier propice à l?exaltation mais
aussi objet d?une préparation méticuleuse qui tente de maîtriser le hasard et les
coups du sort. Le Yegg voit partout autour de lui les conditions d?une liberté qui
n?existe jamais, qu?il sait toute relative. Le voleur s?insère partout où cela lui
est possible grâce aux trous noirs et aux fissures sociales. Il confirme par son
audacieuse pratique que le fait même de la propriété, se construit sur une longue
pratique du vol, légal et illégal. Il connaît intimement les raisons de son choix
de vie. C?est un choix obstiné qui refuse en bloc l?intégration à la société «
honnête ». Parce qu?il a pu mesurer la duplicité des lois et de la justice sociale,
il lui préfère la marginalité et l?humanité des « bas fonds ». Dans la défaite, le
Yegg est noble lorsqu?il trébuche dans l?engrenage social. Le parcours de Jack
Black dans les prisons fait preuve d?un comportement vrai, totalement absent de
toute compromission.

L?histoire du yegg Jack Black est l?illustration de la longue condamnation à
perpétuité - ou pire - de tout ce qui relève la tête, refuse les règles imposées et
méprise les valeurs édifiées à Wall Street. Mais l?Amérique (et pas seulement elle)
a toujours répondu à la violence par la violence et les législateurs ont toujours
écrit des textes de lois de plus en plus répressifs pour rassurer les honnêtes gens
comme on le faisait déjà du temps de Jack Black. Celui-ci a payé un lourd tribut à
la société : voleur par hasard puis par goût et par habitude mais aussi criminalisé
par la très ancienne pratique sociale qui consiste à punir sans comprendre ni
écouter, il pouvait écrire, car il avait connu de très près la répression, que « la
société lutte contre les gangsters avec des méthodes de gangsters, contre les
brutes avec des méthodes de brutes et contre les assassins avec des méthodes
d?assassins, sans jamais se poser la question de savoir si cela ne mène pas à une
escalade
de la violence ».

L?Amérique de la fin du XIXe siècle, les USA et le Canada dont nous avons hérités,
s?est édifiée sur la répression, le pistolet et la matraque. Lorsque le nouveau
continent se peuplait, le flux de la vie aurait pu s?organiser sur les bases du
respect et non du mépris, sur la compréhension, la réflexion et non sur la
violence, et mettre en congé l?injustice et la criminalisation notamment celle des
vagabonds, des marginaux et des laissés pour compte, sujets de ce livre.

Jack Black raconte la vie des Yeggs, ceux dont le détective Pinkerton pensait
qu?ils formaient une confrérie de criminels casseurs de coffres-forts qui«
forçaient les serrures de toutes les tôles du pays ». Jack Black fut un yegg avant
de raccrocher après 15 ans passés dans diverses prisons. Il raconte avec talent la
vie de ces hobos devenus voleurs de grands chemins, toujours prêts à une forme de
solidarité que n?auraient pas désavouée certains bandits anarchistes comme
Alexandre Jacob en France. Circulant des U.S.A. au Canada, sa vie de voleur est une
quête incessante de butins amassés et de « coups » réussis et ratés, d?amitiés et
de trahisons, de cibles repérées et de bonne ou de mauvaise étoile.

Mais si cette autobiographie est une réflexion sur ce qui conduit à la criminalité,
elle est surtout une magnifique réplique à la brutalité de la société face à la
délinquance. Jack Black montre comment et pourquoi une société entière criminalise
des petits voleurs en les privant de tout respect et en appliquant des lois
essentiellement répressives avec une cruauté implacable en invoquant la justice et
l?ordre, l?égalité et la sécurité. L?injustice appliquée en lieu et place d?une
justice déjà sujette à caution endurcira Jack Black sans jamais lui faire regretter
sa vie de voleur. De petit voleur elle le conduira seulement à s?endurcir et à
pratiquer son art sur une plus vaste échelle.

Ce livre est une puissante réflexion sur l?injustice instaurée comme modèle de
justice et de gouvernement. Il permet de toucher l?ordinaire de la prison de cette
fin de siècle, l?absolue disproportion et l?inutilité et la cruauté des châtiments
corporels comme le furent la flagellation utilisée au Canada ou la camisole de
force aux USA, sanctions pratiquées à l?époque de Black et subies par lui.

Cette autobiographie montre les processus qui vident l?individu et son univers
social de toute liberté en installant la peur, la police et les prisons des
honnêtes gens.

On y découvre également les magnifiques portraits de marginaux intransigeants.
« Yegg » servit de matrice à « Junky » de William Burroughs.

Le livre est disponible à la librairie L?INSOUMISE, 2003 St Laurent Montréal
Tel : (514) 313-3489
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