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(fr) L'anarchie dans la philosophie politique (2)

Date Tue, 31 Jul 2007 08:27:51 +0200 (CEST)


[ deuxième et dernière partie du texte téléchargeable intégralement à
http://www.creum.umontreal.ca/IMG/pdf_01_Vol.2N1_Dupuis-Deri.pdf ]

4- L?ANARCHIE EN TANT QUE RÉGIME POLITIQUE :CONSIDÉRATIONS POLITIQUES

En respectant la règle mathématique de la typologie traditionnelle, il est logique
d?ajouter l?anarchie non pas comme une forme corrom pue du régime démocratique,
mais plutôt comme une forme particulière d?organisation politique où personne
n?exerce son pouvoir sur d?autres. Trois questions surgissent alors. Premièrement,
est-il légitime de dire qu?une communauté anarchiste où il n?y a plus de
gouvernement constitue un « régime » politique ? Deuxièmement, s?il s?agit bien
d?un régime, est-il viable et vaut-il la peine que l?on en discute sérieusement ?
Une dernière question renvoie enfin à l?élément qualitatif des régimes : quelle est
la forme pathologique de l?anarchie ? Ces interrogations méritent réponses.

L?ANARCHIE EST-ELLE UN RÉGIME POLITIQUE ?

Il faut ici distinguer les concepts « gouverner », « autorité », « coercition », «
pouvoir » et « violence » pour mieux comprendre la spécificité de l?anarchie. Si
l?on s?inspire librement de la distinction que propose la philosophe Hannah Arendt,
une autorité politique (exercée par une personne, une minorité ou la majorité)
dispose de moyens coercitifs, c?est-à-dire qu?elle peut forcer physiquement un
individu sur lequel cette autorité s?exerce à agir ou à ne pas agir au gré de la
volonté de l?autorité. L?autorité politique dispose de moyens physiques d?imposer
sa volonté de manière coercitive à des individus qui perdent du coup leur autonomie
et leur liberté. La coercition n?est pas synonyme de « pouvoir », selon Arendt,
mais de « violence » ou de menace de violence. Toute autorité est potentiellement
coercitive et donc violente. Toujours selon Arendt, le pouvoir se distingue de la
violence en cela qu?il se constitue collectivement : il est le résul tat d?une
volonté collective constituée à travers une délibération entre individus libres et
égaux qui cherchent à s?entendre et se donnent le pouvoir ? précisément ? de
réaliser des choses ensemble, de créer un monde commun (15). D?un point de vue
théorique, l?anarchie ne signifie pas tant l?absence de gouvernement que l?absence
de chef(s), c?est à-dire d?instance(s) officielle(s) d?autorité. Si l?on entend par
régime politique une façon de gouverner une communauté pour en organiser la vie
commune, l?anarchie doit être entendue comme le régime propre à des individus qui
veulent vivre en commun dans un contexte de liberté et d?égalité réelles, sans être
soumis à une autorité politique exercée par certains privilégiés. Les citoyens se
donnent le pouvoir d?agir collectivement par leur participation collective à
l?assemblée, lors de laquelle le consensus est recherché (pour simplifier, je m?en
tiens ici à la sphère « politique », bien que l?anarchisme soit également préoccupé
par la liberté, l?égalité et l?autogestion dans d?autres sphères dont l?économie,
l?amour et la sexualité, l?éducation, etc.).

Si l?on reprend le mythe du contrat social, l?anarchie serait le résultat d?un
contrat par lequel les contractants décident de vivre en commun pacifiquement mais
sans déléguer leur souveraineté et leur pouvoir de légiférer à une autorité
politique distincte de l?ensemble des citoyens. Il y aurait donc une assemblée
populaire où seraient discutées les orientations communes, mais cette assemblée
chercherait à atteindre le consensus plutôt qu?à dégager une simple majorité et
cette assemblée ne disposerait pas d?un appareil coercitif lui
permettant d?imposer son autorité (la coercition étant inutile lorsque tout le
monde sont d?accord).

L?ANARCHIE EST-ELLE VIABLE ?

Les remarques qui précèdent démontrent qu?il est possible de penser l?anarchie
comme un régime politique par lequel une communauté accepte de se gouverner sans
autorité, c?est-à-dire sans coercition ni violence. Cette définition conceptuelle
de l?anarchie doit être comprise dans le cadre de la théorie politique. La pratique
politique répond bien évidemment à d?autres impératifs quand elle s?incarne dans un
monde qui n?est pas, bien sûr, aussi clair et ordonné que les typologies
philosophiques. Savoir si un tel régime anarchiste est
possible d?un point de vue militaire, économique ou culturel, par exemple, est
sujet à débat. Ce débat mérite d?être mené, mais trop souvent les philosophes ont
tout simplement évité de réfléchir et de discuter de l?anarchie en affirmant qu?il
s?agissait d?un régime non-viable.

Dans le monde politique réel, l?anarchie, tout comme les autres régimes, fait face
à divers défis qui menacent sa stabilité et sa cohérence. Et pourtant, de très
nombreuses sociétés dites traditionnelles ont fonctionné parfois pendant des
millénaires sans auto rité politique (ni État, ni police) : les Inuits, les
Pygmées, les Santals en Inde et les Tivs au Nigéria. Plus récemment, des
expériences d?organisations anarchistes ont eu lieu à grande échelle (lors de
l?Espagne révolutionnaire de 1936-39, par exemple) et à petite échelle (dans des
communes ou des groupes politiques libertaires) (16).

Des philosophes tels que Marx, Nietzsche et Foucault, ainsi que des sociologues et
des anthropologues, ont signalé avec force que la question du pouvoir, de sa
conservation et de ses effets de domination et des réactions de résistance, ne peut
être limitée à la seule structure officielle du régime politique. Qui évoque ces
sociétés traditionnelles sans État ni police n?affirme donc pas nécessairement
qu?il n?y a là aucun rapport de force ni de situations de domination. Dans le même
esprit, on ne doit pas présumer qu?un processus de prise de décision anarchiste est
exempt de tensions et de paradoxes sociaux et psychologiques. La recherche du
consensus est un proces sus complexe lors duquel peuvent surgir des dynamiques
sociales et psychologiques de normalisation, d?autocensure, d?exclusion, etc. (17).
Des rapports d?influence s?articulent inévitablement autour d?enjeux symboliques
dans une société anarchiste. L?anarchiste réaliste ne rêve donc pas d?un monde sans
conflit ou sans domination. Mais ce qui est vrai pour l?anarchie est également vrai
pour les autres types de régimes politiques : il existe une multiplicité de formes,
de réseaux d?autorité et de domination informelles dans une monarchie, une
aristocratie, une démocratie et une république. Ceci demeure vrai même si ces
régimes prétendent être institués pour le bien commun. Un anarchiste réaliste ne
rêve pas d?un monde sans conflit ni domination. Les anarchistes, souvent inspirés
en cela par les féministes radicales, ont imaginé et
expérimenté plusieurs méthodes pour répondre aux problèmes des inégalités et des
dominations informelles dans leurs communautés et leurs groupes politiques. Parmi
ces méthodes, on peut mentionner la distribution de la parole en assemblée par
alternance entre les hommes et les femmes (parce que les hommes en Occident sont
généralement plus enclins que les femmes à parler en public, ce qui leur donne plus
d?influence dans les délibérations (18)) et l?attribution en priorité de la parole
à une personne qui ne s?est pas encore exprimée en assemblée, alors que d?autres
demandent la parole pour une seconde fois, ou plus. Il est aussi possible de
pratiquer des jeux de rôle qui aident à identifier les inégalités quant à la
capacité d?influence, ou encore de permettre la formation temporaire ou per manente
de groupes non mixtes constitués de membres de sous-com munautés moins influentes
(les femmes, par exemple) pour les aider à développer leur estime de soi et des
stratégies face aux sous-com munautés plus influentes (les mâles, par exemple). En
d?autres mots, et tout comme dans les autres types de régimes politiques, les com
munautés anarchistes ne proposent pas toutes exactement les mêmes procédures quand
au processus de prise de décision. Ces communautés peuvent adopter et adapter des
procédures et des pratiques particulières pour faire face à diverses mises à
l?épreuve de leurs principales valeurs (liberté, égalité, solidarité, consensus,
bien commun) et elles peuvent les modifier au fil du temps et des expériences.

QUELLE EST LA FORME DÉGÉNÉRÉE DE L?ANARCHIE ?

Si la tyrannie de la majorité (19) est la forme dégénérée de la démocratie, quelle
est la forme dégénérée de l?anarchie ? C?est le chaos, c?est-à-dire l?absence
d?organisation collective politique de la vie commune. Ici, l?introduction de
l?anarchie dans la typologie des régimes politiques révèle, tout en le remettant en
cause, le simplisme du schéma mathématique tel que proposé traditionnellement.
En effet, un individu, une minorité ou une majorité qui détient l?autorité peut
gouverner pour ses seuls intérêts qui sont incompatibles avec le bien commun. Mais
si tous gouvernent par consensus, ils ne peuvent privilégier leurs intérêts au
détriment du bien commun. Cela ne signi fie pas qu?une assemblée anarchiste prend
toujours des décisions sages et les exécute de manière cohérente. Les anarchistes
peuvent com mettre des erreurs et exécuter une décision prise par consensus d?une
manière telle qu?elle provoquera des problèmes inattendus pour la communauté, ce
qui nuira au bien commun. Un consensus implique toutefois en principe que la
décision est prise par tous pour le bien de tous, et non pour le bien de
quelques-uns. Même si une décision consensuelle concerne spécifiquement une partie
seulement de la com munauté (les femmes ou les jeunes, par exemple), elle est
pensée en référence au bien commun ? à tout le moins en référence aux principes
communs (liberté, égalité, solidarité). Le consensus est donc par définition
associé au bien commun. Mais atteindre le consensus n?est pas toujours chose aisée.
De plus, dans le cadre conceptuel de l?anarchie, un seul individu a la capacité de
bloquer le processus en s?opposant à la majorité dans la mesure où il peut bloquer
l?atteinte du consensus en exprimant son dissensus. Si la pression du groupe est
trop forte, l?individu qui est en désaccord avec les autres peut décider de se
retirer de la communauté et ne
sera plus lié à la décision consensuelle, ni à son exécution. Il faut noter
d?ailleurs que les groupes militants anarchistes accordent souvent le droit à un
individu qui est en désaccord avec la majorité, de s?abstenir ou de se dire « en
retrait » lors d?un processus de prise de décision si son malaise face à la
décision ne résulte pas d?un désaccord fondamental, ou encore le droit de « bloquer
» (veto) la décision lorsqu?il a une raison fon damentale de s?opposer à la
majorité. Ces membres qui s?abstiennent et qui bloquent peuvent agir par respect
pour le bien commun s?ils pensent que la majorité se trompe. De telles méthodes
peuvent relancer la délibération et conduire la majorité à reconsidérer sa position
et changer d?opinion, si la position du ou des dissidents apparaît au fil des
débats comme la meilleure pour la défense et la promotion du bien commun. Dans la
pratique, le consensus n?est donc pas syno nyme d?unanimité et les communautés
anarchistes peuvent fonction ner même si des membres s?abstiennent ou bloquent une
décision de temps en temps.

Cela dit, l?anarchie est menacée de dégénérer si de telles attitudes ? le retrait
ou le blocage ? sont inspirées par des intérêts égoïstes, plutôt que par des
considérations pour le bien commun, ou si la majorité décide qu?il est dans son
intérêt de passer outre la voix des dissidents. Dans une telle situation, un
individu, une minorité ou une majorité, insatisfait quant au processus de prise de
décision ou quant à la décision elle-même, peut déclarer que le processus consen
suel devrait être remplacé par une autre forme de processus décision nel (par un
individu, une minorité ou une majorité) (20). Une telle crise peut mener à un
renversement de l?anarchie et à l?instauration d?une monarchie, d?une aristocratie
ou d?une démocratie. Ces régimes politiques peuvent en effet être perçus par
certains comme des solutions aux problèmes rencontrés en anarchie, ou être
privilégiés parce qu?ils serviraient mieux leurs intérêts personnels. Il y a donc
une tension ? une rivalité mutuelle ? entre les régimes.

Cela dit, si la crise reste circonscrite dans le cadre conceptuel et politique de
l?anarchie, le régime passe de sa forme pure à sa forme dégénérée, soit le chaos,
c?est-à-dire la dissolution de la communauté et du processus de prise de décision
collectif. Il n?y a dès lors plus de communauté ni de politique, puisque plus
personne ne gouverne la communauté. Selon la perspective mathématique, on passe du
tout (anarchie) au zéro (personne ne gouverne, c?est donc le chaos). Il n?y a donc
pas de correspondance mathématique entre l?anarchie et sa forme dégénérée.
L?anarchie est l?autogestion par tous, sa forme dégénérée est la dissolution du
politique, soit une situation où plus personne ne gouverne, où chacun ne poursuit
que ses intérêts per sonnels au détriment de ceux des autres (21). Il découle de
cette discussion une nouvelle typologie schématisée dans le
tableau ci dessous.

Tableau 2: nouvelle typologie où l?anarchie est un modèle type

Qui gouverne ? Personne Un seul Une minorité
La majorité Tous
Pour le bien commun (juste) Monarchie Aristocratie
Démocratie Anarchie
Pour ses intêrets (injuste) Chaos Despotisme Oligarchie Tyrannie
(De la majorité)


5- ANARCHIE : ENTRE LE MACROPOLITIQUE ET LEMICROPOLITIQUE

Si l?on accepte de penser l?anarchie dans sa forme non dégénérée, on peut adopter
une vision soit pessimiste, soit optimiste. Pour l?anarchiste optimiste, c?est
uniquement dans un régime sans autorité(s) formelle(s) qu?il est possible
d?atteindre le bien commun. Selon l?anarchisme en tant que philosophie politique,
en effet, les individus en poste d?autorité n?aident en rien la paix sociale ni
l?atteinte du bien commun. L?exercice même d?une autorité formelle change la
psychologie et l?attitude sociopolitique de celui ou de ceux qui l?exercent de
façon telle qu?ils en viennent à défendre et à promouvoir en priorité leur propre
autorité plutôt que le bien commun. En bref, comme l?exercice de l?autorité
corrompt inévitablement celui qui l?exerce, tout régime acceptant l?autorité
formelle est corrompu et incapable de défendre et de promouvoir le bien commun.
Conséquemment, l?anarchie offre la seule solution conceptuelle et pratique pour
l?at teinte du bien commun entendu comme le bien de tous les membres d?une
communauté.

Considérant avec une telle méfiance l?autorité politique, l?anar chiste serait
tenté de pratiquer un simplification arithmétique où l?on se retrouverait avec une
combinaison binaire : d?un côté l?anarchie, de l?autre la tyrannie qui désigne
toutes les autres formes de régimes politiques. Mais les tenants des républiques ou
régimes mixtes (Aristote, Montesquieu, Madison) imposent à l?anarchiste plus de
rete nue. Quoique imparfaites, l?équilibre relatif des forces politiques
officielles (entre le présidence, la chambre haute et la chambre basse) et leur
séparation (entre l?exécutif, le législatif et le judiciaire), ainsi que les
Chartes des droits adoptées par de nombreuses républiques libérales, permettent
d?éviter ? en principe ? que l?autorité politique ne soit que pure violence.
Pourtant, la « démocratie » moderne man que, en dépit de son mode d?organisation
institutionnel d?inspiration républicaine, d?un véritable élément démocratique : il
n?y a pas d?as semblée populaire où le peuple peut exprimer directement sa volonté.
Un tel manque encourage les tendances autoritaires au sein des républiques
modernes. De plus, même si un tel élément démocratique était intégré par les
républiques modernes, cela ne ferait qu?y ajouter une forme supplémentaire
d?autorité, soit celle de la majorité.

Un anarchiste pessimiste dira que l?idée même de « bien com mun » est une invention
des gouvernants pour berner les gouvernés. Aussi bien des monarques que des
aristocrates et des représentants ont prétendu gouverner pour le bien commun. Selon
les anarchistes pessimistes, chaque société est constituée d?intérêts divergents,
voire opposés, et il y aura toujours un ou quelques individus qui n?accepteront pas
la manière d?être anarchiste et contre qui le régime anarchiste devra exercer une
certaine forme de coercition (en les excluant ou en les éliminant). Plus
problématique encore, il y aurait une pluralité de manières d?être anarchiste et
des individus s?autoproclamant « anarchistes » seraient sans doute incapables de
s?entendre au cours d?un processus délibératif consensuel sur une définition du
bien commun et encore moins sur la manière de le défendre et de le promouvoir. En
ce sens, un régime anarchiste n?est qu?un idéal-type à jamais inachevé.

Une telle tension entre l?anarchisme optimiste et pessimiste n?empêche pas
l?anarchie de trouver sa place dans la philosophie politique en tant que type de
régime qui peut inspirer la pensée plutôt que provoquer les moqueries et la haine.
Le silence dont fait preuve la philosophie politique à l?égard de l?anarchie comme
type de régime éventuellement légitime prive l?imaginaire politique d?un sujet
stimulant de réflexion. L?anarchisme invite également à ne pas penser le politique
exclusivement en termes globaux et stratégiques. La tradition philosophique qui
s?articule autour de la typologie des régimes tend à concevoir les communautés
politiques comme des ensembles définis dans leur globalité par la nature de
l?autorité politique qui les chapeaute. Des penseurs classiques de l?anarchisme,
comme Proudhon et Kropotkine, des anarchistes contemporains comme John Clark et
Todd May, ainsi que des philosophes politiques comme Michel Foucault et les «
postmodernistes », indiquent de diverses façons d?autres pistes de réflexion et la
pensée peut découvrir à les suivre un monde politique composé de marges,
d?interstices, d?entrelacs et de rapports de forces tactiques (22).

L?Occident est aujourd?hui dominé par des régimes impurs, incarnant les principes
traditionnels du républicanisme : équilibre et séparation des diverses autorités.
Sur les territoires qu?ils occupent peuvent toutefois apparaître des lieux où la
politique se vit selon d?autres principes. L?anarchisme est une philosophie
politique qui anime tout mode non autoritaire d?organisation politique, en partant
d?un niveau local et dissimulé dans l?ombre de la vie quotidienne. Conséquemment,
elle peut s?incarner aussi bien au sein de groupes politiques que dans des squats,
des journaux et des maisons d?édi tions, des entreprises autogérées, etc.
L?anarchisme peut être vécu ici et maintenant, et différentes conceptions de
l?anarchisme inspirées par des sensibilités et des expériences particulières
peuvent mener à des organisations distinctes les unes des autres (23). Le rejet
radical de l?anar chisme par les philosophes politiques qui affirment que sa
réalisation est impossible n?est donc pas raisonnable et appauvrit notre réflexion
philosophique et notre compréhension de la complexité de la réalité politique.


Francis Dupuis-Déri
Professeur, département de science politique, UQÀM


NOTES

(15) Hannah Arendt, The Human Condition, Chicago, 1958, p. 200; On Revolution, New
York, 1965, p. 71; On Violence, New York, 1970, p. 44 et Jürgen Habermas, « Hannah
Arendt: On the Concept of Power », J.H., Philosophical-Political Profiles,
Cambridge, 1985, p. 173-189.

(16) Voir Harold Barclay, People Without Government : An Anthropology of Anarchy,
Londres, Kah & Averill, 1996 ; John Clark, « The microecology of communities »,
Capitalism, Nature, Socialism, vol. 15, no. 4, déc. 2004, p. 69-79 ; Pierre
Clastres, La Société contre l?État, Paris, Minuit, 1974; F. Dupuis-Déri, «
L?altermondialisation à l?ombre du drapeau noir : l?anarchie en héritage », Éric
Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dirs.), L?altermondialisme en
France, Paris, Flammarion, 2005.

(17) Donald Black, The Behavior of Law, Orlando, Academic Press, 1976, ch. 7 («
Anarchy ») ; David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Chicago,
Prickly Paradgim Press, 2004, p. 24-37 ; Joseph Pestieau, « La tyrannie de l?État
et son contraire », Guy Lafrance (dir.), Pouvoir et tyrannie, Ottawa, Éditions de
l?Université d?Ottawa, 1986, p. 95-98 (la section intitulée « De la tyrannie des
coutumes »).

(18) Mary Crawford, « Gender and language », R.K. Unger (ed.), Handbook of the
Psychology of Women and Gender, New York, John Wiley & Son, Inc., 2001, 228-244;
Nina Eliasoph, « Politeness, power, and women?s language : Rethinking study in
language and gender », Berkeley Journal of Sociology, 32, 1987, 79-103; Carol
Gilligan, In A Different Voice, Cambridge : Harvard University Press, 1982;
Margaret Kohn, « Language, Power, and Persuasion: Toward a Critique of Deliberative
Democracy », Constellations, 7 (3), 2000, 408-429; Corinne Monnet, « La répartition
des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation »,
Nouvelles questions féministes, 19 (1), 1998; Lynn M. Sanders, « Against
Deliberation », Political Theory, 25 (3), 1997, 347-376; Virginia Valian, Why So
Slow ? The Advancement of Women. Cambridge (MA), MIT Press, 1998; Iris Marion
Young, « Difference as a Resource for Democratic Communication », J. Bohman & W.
Rehg (dirs.). Deliberative Democracy: Essays on Reason and Politics, Cambridge
(MA), MIT Press, 1997, 383-407; Don H. Zimmerman & Candace West, « Sex roles,
interruptions and silences in conversation », Rajendra Singh (dir.), Toward a
Critical Sociolinguistics, Philadelphie, John Benjamins Publishing cie., 1996
(1975), 211-235.

(19) Ce concept est présenté par John Stuart Mill (De la Liberté, chap. I) et
Alexis de Tocqueville (De la Démocratie en Amérique, vol. I, partie 2, chap. 7),
ceux-ci parlant moins d?une tyrannie politique que d?une pression sociale poussant
l?individu au conformisme.

(20) Même au sein des philosophes anarchistes, il n?y a pas de consensus quant au
meilleur mode de prise de décision, certains penchant pour la décision à la
majorité (démocratie directe), d?autres au consensus (anarchie telle que définie
ici). Pour un anarchiste partisan du consensus, voir l?anarcho-syndicaliste Erich
Mühsam, « La société libérée de l?État : qu?est-ce que l?anarchisme communiste ? »
[1932], É. Mühsam, La république des Conseils de Bavière ? La société libérée de
l?État, Paris, La Digitale-Spartacus, 1999, p. 165. Pour une perspective critique
du consen sus et une défense de la prise de décision à la majorité, voir Murray
Bookchin, « Communalism : the democratic dimension of social anarchism », M.
Bookchin, Anarchism, Marxism, and the Future of the Left : Interviews and Essays
1993 1998, San Franscico-Edimbourg, AK Press, 1999, p. 146-150. Voir aussi les
débats autour de la « plate-forme » de Mahkno.

(21) Ce que certains nomment l?« anarcho-capitalisme » devrait être classé, selon
notre nouvelle typologie, dans la catégorie du chaos. Selon l?anarcho-capitalisme,
les membres d?une communauté ne prennent pas de décisions politiques collectives,
puisque cette société aurait une capacité à s?auto-ordonner et s?autoréguler grâce
à la mécanique des actions et des rapports individuels économiques dans un libre
marché. Or un tel système n?est pas politique : plutôt que de faire des choix
politiques, les individus devraient se limiter à faire des choix économiques qui
per mettraient au système économique capitaliste sans gouvernement de s?autoréguler
naturellement. En d?autres mots, les individus ne sont plus des citoyens mais des
producteurs et des consommateurs : ils ne délibèrent plus mais ils marchandent (des
biens ou leur force de travail). Ces individus n?ont finalement pas même besoin de
se parler, la communication passant par l?échange de monnaie ou de biens (troc).
Selon l?anarcho-capitaliste, les vainqueurs du marché ? les propriétaires des
moyens de production ? peuvent légitimement jouir d?une autorité sur leurs employés
et même disposer d?appareils coercitifs sous la forme d?agences de protections. Un
tel système, sans citoyens ni actes politiques, ne peut certes pas être identifié
comme un régime politique. C?est au mieux un système économique où se déploient des
rapports d?autorité, de coercition, de violence et de soumission (librement
consentie, en principe), au pire un monde chaotique. Du point de vue de la
philosophie politique, le capitalisme sans politique est la face sombre de
l?anarchie, sa forme dégénérée. Voir : David Friedman, The Machinery of Freedom:
Guide to a Radical Capitalism, LaSalle (ILL), Open Court Publishing cie., 1989;
Pierre Lemieux, Du libéralisme à l?anarcho-capitalisme, Paris, Presses
Universitaires de France, 1983

(22) John Clark, « The microecology of communities » ; Todd May, The Political
Philosophy of Poststructuralist Anarchism, University Park, Pennsylvania State
University Press, 1994, p. 7-15. Voir aussi F. Dupuis-Déri, « L?altermondialisation
à l?ombre du drapeau noir : l?anarchie en héritage », Éric Agrikoliansky, Olivier
Fillieule, Nonna Mayer (dirs.), L?altermondialisme en France, Paris, Flammarion,
2005.

(23) L?expression « ici et maintenant » se retrouve dans Martin Buber, Paths in
Utopia, New York, Collier Books-Macmillan Publishing Company, 1949 [1946], p. 81.
Voir aussi : Hakim Bey, T.A.Z. ? The Temporary Autonomous Zone, Ontological
Anarchy, Poetic Terrorism, Automedia, 1991 [1985]. Murray Bookchin est très
critique du concept du TAZ et de ce qu?il nomme avec dédain « l?anarchisme de style
de vie ». Il rejette l?approche tactique de la micropolitique pour lui préférer
l?approche plus traditionnelle, stratégique et macropolitique (dans Anarchism,
Marxism, and the Future of the Left.)


[ Texte repris du numéro d'hiver 2007 des Ateliers de l'éthique, la revue du Cérum -
http://www.creum.umontreal.ca/spip.php?article508 ]



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