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(fr) Note de lecture - La memoire et le feu

Date Tue, 30 Jan 2007 18:12:17 +0100 (CET)


LA MÉMOIRE ET LE FEU
Portugal: l'envers du décor de l'Euroland,
Valadas, Jorge, 2006, 128 pages.
L'Insomniaque, Paris.

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Ce livre est diffusé au Québec par La Sociale (asociale(a)colba.net) et disponible
à la librairie L?INSOUMISE, 2033 St Laurent Montréal. Tel: 313-3489.
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[`La Mémoire et le Feu' dresse, en quelques rappels historiques et aperçus de la
vie sociale, le bilan du nouveau Portugal - démocratique depuis 1974, " européen
" depuis 1986. Jorge Valadas y évoque la désertification tant humaine
(l'émigration, la précarisation) que naturelle (les incendies, la " sahelisation
") du pays. Ce bilan, nullement spécifique, ne fait qu'illustrer les ravages de
la construction européenne dans les pays faibles de la périphérie. Par contraste,
l'auteur nous parle aussi d'utopie et nous rappelle les moments de rupture où se
sont affirmées les aspirations émancipatrices, libertaires - depuis les violentes
révoltes du début du XXe siècle jusqu'aux " excès " de la révolution des ?illets.
Mémoire subversive des vaincus, ensevelie par la succession de la nuit
totalitaire et de la paralysie démocratique, où l'on retrouve la composante
universelle de l'histoire lusitanienne.
Jorge Valadas est l'autre nom de Charles Reeve, qui a fait paraître chez
L'Insomniaque avec Hsi Hsuan-Wou : Bureaucratie, bagnes et business (1997). Il a
également publié de nombreux ouvrages politiques et historiques sur le
développement du capitalisme en Chine entre autre Le tigre de papier (Ed
Spartacus, 1972), visant à dénoncer l'imposture maoïste. Sur le Portugal son pays
d'origine, il a publié : Portugal, l'autre combat (Ed Spartacus, 1975),
L'Expérience portugaise (Ed. Spartacus, 1976) et Les ?illets sont coupés (Ed.
Paris-Méditérranné, 1999). Il anime la revue Oiseau-tempête depuis sa création.]
(http://www.sjakoo.nl/books/10877.htm )

Les analyses de ce livre proposent un constat amer de la situation sociale au
Portugal. Histoire d?un combat contre la mort -le feu- et contre l?oubli -la
mémoire- , ce livre intelligent relance la volonté de ne jamais plier devant les
terribles démentis que l?histoire inflige.
Ses commentaires témoignent des valeurs humaines en fuite, de l?exil et de
l?effacement de l?histoire dans un Portugal arraisonné à l?Europe. Mais Jorge
Valadas sait aussi donner, au milieu de toutes ses pages, un visage à ceux qui
doutent d?avoir encore un futur dans notre monde crépusculaire. Mélange
d?inquiétudes et de douleurs, souvenirs irrévérencieux, sa certitude spontanée et
naturelle recrée le désir d?une communauté possible par delà le temps, grâce au
rappel du pouvoir de la mémoire.
Son bilan évoque en creux un progrès dominé par l?économie et l?aliénation, les
passions et les rebellions qui ont ébranlées les lois et les conventions morales
au nom de la vie dans l?histoire du Portugal. Dans ces pages palpitent liberté et
lucidité, la possibilité d?un devenir et le refus d?admettre le nivellement
uniforme qui avance. La lutte contre la mort et l?oubli s?efforce de maintenir
tête haute la vérité toujours scandaleuse, jusque dans ses excès, de l?utopie
jamais abattue, révolutionnaire, d?une communauté libre.
Le Portugal actuel, happé, phagocyté par la mondialisation n?est ni anonyme ni
obscur. Son histoire est riche de luttes et de courage, de combats et d?un savoir
historique qui, avec de tels livres, ne seront pas écrasés par le mécanisme et la
pression d?une modernité aliénante.
Le naufrage n?est pas total, la vie rôde toujours, intense et mystérieuse, prête
à renaître, à se défendre, à combattre. Ce livre en est l?éloquent témoignage.

Pour ceux qui ont connu et aimé le Portugal de la Révolution des ?illets de
74/75, le constat de ce livre fait peur. Le pays a terriblement évolué depuis
cette date, notamment avec les bouleversements du paysage urbain et rural dus aux
Jeux olympiques de Lisbonne de 2004 et l'entrée dans l'Union Européenne. Ces deux
événements ont signifié la libéralisation à marches forcées de l?économie, le
développement d,un taux de chômage alarmant, une très grande misère sociale pour
le plus grand nombre.
Les clivages se sont dangereusement accentués ; les enfants de réfugiés des
anciennes colonies (Angola, Mozambique, Cap-vert, Timor) sont ordinairement
ostracisés ce qui est nouveau au Portugal ; le racisme et l?exclusion progressent
comme partout en Europe.
Mais sans doute que dans ce pays, les faits sont plus criants compte tenu de sa
taille et de son rôle de réservoir de main d'oeuvre qu'il a depuis longtemps
(entre 1958 et 1974, un million de portugais se sont installés en France, cette
émigration a généré son lot d?exploitations cyniques, de discriminations et de
brutalités)

Un journaliste portugais écrivait il y a peu qu?il n'y a plus de raison d'avoir
deux pays, que l'Espagne et le Portugal, tout en s'ignorant, partagent les mêmes
valeurs contemporaines ce qui suffirait à en faire un pays unique malgré
l?histoire et la mémoire. Doutons que ce journaliste ait tout à fait raison, mais
son affirmation est révélatrice du morcellement et du désarroi du pays profond,
de la perte de sa culture, de l'éparpillement en kitch de son décor comme sur la
côte de l'Algarve, de l'asservissement économique puis de sa mémoire carbonisée
par le feu qui désertifie le pays.
Si l'identité portugaise semble en mauvaise posture, elle le doit peut-être plus
aux telenovelas brésiliennes qu?à la proximité de la Castille.

L'émancipation dans le présent est précisément ce qui est en jeu dans le cours
actuel du temps et les révolutionnaires ont intérêt à ne pas oublier que face à
eux, parmi les armes de l?hégémonie culturelle, figure l?instrumentalisation de
la mémoire sociale à des fins d?intégration ou d?oubli.
L?oubli des luttes et le nivellement de l?histoire correspondent à la rationalité
de la domination même. Ils sont un des caractères coercitifs de la société
aliénée.
Apprendre à transformer l'expérience du temps qu'on nous inculque est au c?ur de
chaque lutte pour plus de liberté, et ce livre fait précisément face à la menace
de l'oubli. Là est son impact immédiat et tangible. Plus qu'un livre, c'est une
brique solide de mémoire dans le présent, un ensemble de liens efficaces qui
rappelle des pans à peine connus ou en voie de disparition de la culture et de
l'histoire portugaise.
Il pose la question du comment transmettre au milieu d'une crise de la
transmission, du comment rattacher le présent à son avenir alors que l'avenir est
ici considérablement obscurci.

L'imaginaire que dénonce ce livre, un imaginaire assujetti au discours dominant
prête à l?histoire actuelle la domination harmonieuse du spectacle et de la
marchandise, la fin des luttes sociales, l?épanouissement de tous grâce à un
discours universaliste de soumission et de résignation. Un tel livre constitue un
obstacle majeur aux formulations totalisantes de l?idéologie rationnelle
contemporaine : la fin des grands récits, des grandes mutations sociales, telle
que nous est idéologiquement présentée la nécessaire immersion positive dans le
système dominant, occupent l'espace et le temps à la façon d'une crise : comme
pensée de la fin, d'un temps déstructuré, d'une certaine atemporalité, d'un temps
maîtrisé, de la ruine des utopies.
C'est un imaginaire des limites, un imaginaire qu'aurait aimé Alvaro Cunhal
(1913-2005), le secrétaire général du PCP (Parti Communiste Portugais, un vrai
parti authentiquement stalinien), un imaginaire fermé, auto reproductible,
concentrique, raisonnable, et le contraire de la vie.
Mais cette pensée idéologique, on le voit en Irak, en Afghanistan, dans les
soubresauts africains, en Amérique latine et en Argentine, en France avec les CPE
et les révoltes des banlieues, devient parfois sa propre victime.
Cet imaginaire fermé au monde, imaginaire de l?échec et de la résignation, a
aussi à affronter fortement sa condamnation sous les coups d'une profonde
violence justifiée, comme en 2005 en France.
En quelque sorte l?histoire continue. Et l?utopie n?est pas morte.

Évocation de la nécessité de la mémoire, du travail historique de la mémoire et
des liens qu'elle entretient avec les valeurs de la résistance et les dimensions
de l'autonomie créative dans les luttes sociales du présent constituent les
rappels pénétrants des analyses de "La mémoire et le feu".
Les directions de pensées déterminées par ce livre prennent valeurs de signes
impératifs et de vecteurs stratégiques pour qui ne s?accommode pas de ce monde.

L'attention seule au présent devient aveuglement si elle n'est pas couplée avec
la mémoire.


titusdenfer


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