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(fr) Des nouvelles de Oaxaca, le 10 janvier 2007

Date Fri, 12 Jan 2007 17:51:59 +0100 (CET)


Bien le bonjour,
Je rentre de la région mazahua, au nord de la capitale. C?est une région
montagneuse oùl?eau, bien précieux pour une capitale de plus de 25 millions
d?habitants, abonde ; des retenues y ont été construites qui
alimentent en eau une partie du District fédéral et de l?État de Mexico.
Une retenue avait cédé et des terres avaient été inondées, les femmes mazahua, vous
vous en souvenez sans doute, avaient alors constitué une armée zapatiste pour
obtenir des indemnisations et différents ouvrages
(comme l?accès à l?eau courante !) que leur avait promis le gouvernement.
La lutte continue d?ailleurs et tout dernièrement elles ont dû fermer les vannes
d?un barrage (le barrage de Cutzamala) pour que l?État se souvienne de ses
promesses. Je suis allé à Pueblo Nuevo : en 1680, suite à la
politique de regroupement et de concentration de la population indigène menée par
l?Église, le royaume d?Espagne avait reconnu un territoire communal aux Indiens
mazahua, d?où le nom du village, Pueblo Nuevo. Ces terres communales sont
aujourd?hui remises en cause et les Mazahua de Pueblo Nuevo doivent faire face à un
procès interminable tout en cherchant à s?émanciper de la tutelle des partis
politiques. Simple délégation ou agence municipale, ils ont réussi à imposer, il y
a peu, leurs autorités désignées selon les us et coutumes, mais leur but est de
faire reconnaître Pueblo Nuevo comme commune autonome et de ne plus dépendre de San
José, le chef-lieu qui leur a été imposé. De là, je suis allé au hameau d?Aguazarca
où les femmes mazahua, avec les hommes, tentent de construire, sans l?aide du
gouvernement et avec bien des difficultés, vous l?aurez compris, une clinique
communautaire, il n?y a que les murs, le soir tombe, nous sommes
sans doute à 3 500 mètres d?altitude, la discussion s?engage sur la poursuite ou
non de ce projet communautaire et puis elle dévie sur le rôle des nouvelles
autorités issues de leurs rangs face à la municipalité.
Les femmes sont assises par terre, protégées doublement par leurs châles et par les
murs, les hommes restent stoïquement debout pliés comme des arbres sous le vent
glacial qui descend du volcan la Nevada de Toluca. Ils vont poursuivre leur projet
de clinique et se revoir pour préciser ce qu?ils attendent de leurs nouvelles
autorités.

Sur la route du retour, nous passons par Toluca et je me sens soudain projeté dans
le premier monde, un monde industrialisé où les voitures filent dans tous les sens
sur des avenues à trois voies, avec des grands
magasins largement éclairés, nous sommes loin du Mexique rural du Sud-Est, de la
montagne mazahua et même d?Oaxaca, une gifle de la modernité, un univers de fiction
où se dissout peu à peu le sentiment de notre réalité, le Rio Lerma si limpide
quand il traverse Atlapulco est devenu un large égout dans lequel les usines à la
façade pimpante déversent leurs déchets.
J?ai fait le voyage en compagnie de Juana, qui est la présidente de l?association
des femmes mazahua de la capitale. Elle m?a parlé du premier exode vers la capitale
à la fin des années quarante, légende, mythe ou
anecdote ? Un jeune couple accusé à tort d?assassinat a dû fuir la tribu pour
échapper à la police, ils sont descendus de la montagne,marchant la nuit et se
cachant le jour pour arriver finalement à Mexico où ils ont
trouvé du travail ; elle ne m?a pas dit si la femme vendait des fruits sur une
charrette ou si elle travaillait comme bonne dans une maison bourgeoise, mais elle
m?a parlé de "la India Maria", la Bécassine mazahua
des films à succès des années cinquante, puis de la télévision : bonne fille un peu
niaise venue de sa lointaine montagne et qui faisait rire le bon peuple en lui
donnant à bon marché, le sentiment d?une supériorité.
C?est ce jeune couple qui aurait donné, à travers les relations qu?il avait gardées
dans la communauté, l?idée aux Mazahua, surtout aux femmes, d?aller dans la
capitale afin de trouver un palliatif à leur appauvrissement. L?exode des campagnes
se poursuit et la métropole monstrueuse continue à absorber jusqu?à l?indigestion
ces paysans qui fuient des conditions de vie, de survie, de plus en plus aléatoires
et compromises.

"Nous, prisonniers politiques arrêtés le 25 novembre 2006, dont les noms et les
signatures suivent en bas de cette lettre, nous voulons porter à la connaissance de
l?opinion publique que nous n?avons commis aucun délit, c'est dire que nous sommes
innocents et que l?on nous accuse de délits préfabriqués, pour cette raison nous ne
sommes pas pénalement responsables, en conséquence nous n?avons pas à demander
pardon à une
quelconque autorité pour obtenir notre libération, nous sommes innocents.
Le faire serait comme accepter notre culpabilité et sortir de la prison à genoux,
nous demandons notre liberté immédiate et sans condition, sans chantage d?aucun
type, notre liberté doit être obtenue le front haut, nous rappelons que nous sommes
innocents. Nous demandons aux organismes internationaux des droits humains qu?ils
insistent auprès des autorités pour venir prendre les témoignages de nous tous afin
que des sanctions
soient prises contre les diverses autorités pour leurs agissements contraires aux
lois et à notre préjudice." Suivent les noms de trente détenus.

Malgré les menaces des directeurs des prisons, des matons et des policiers, les
familles tiennent bon et continuent à occuper les abords des pénitenciers de
Tlacolula, à une trentaine de kilomètres d?Oaxaca, et de Miahuatlán de Porfirio
Díaz (qui porte bien son nom), à une centaine de kilomètres. A Miahuatlán, la
situation est tendue, le directeur a interdit toutes les visites en accusant de
cette mesure les familles du planton, du
coup les prisonniers de droit commun chauffés par les groupes de pouvoir au sein du
milieu pénitencier sont remontés contre les gens de l?APPO et les menacent de
représailles. Bonjour l?ambiance ! Aujourd?hui, les
familles de Tlacolula ont manifesté sur la route internationale Cristobal Colon qui
conduit à Salinas Cruz et à Juchitán, ce n?est pas la première fois qu?elles le
font.

Le satrape Ulises Ruiz chante sur tous les tons de la propagande que le calme et la
tranquillité sont revenus dans sa bonne ville mais il va jusqu?à craindre une
manifestation d?enfants pour le jour des Rois mages
et il est amené à prendre des mesures draconiennes pour tenter de s?en protéger, en
vain. Les flics ont bien formé un cordon menaçant tout autour des femmes de la Como
(Coordinadora de las mujeres de Oaxaca, Primero de Agosto) qui, sur la place Santo
Domingo, récupéraient des jouets pour les enfants des prisonniers, des disparus et
pour les enfants de la ville, les gens ont passé outre à ce barrage de la flicaille
et ont apporté des jouets en grand nombre, neufs et jusqu?à des tricycles. Comment
peut-on être touristes dans une telle ville ? Le jour de la distribution des
jouets, ce samedi, les flics ont bien interdit l?accès à la place Santo
Domingo en barrant par de hautes grilles et par leur présence les rues qui y
mènent, la distribution des jouets s?est faite sur une autre place, la place Carmen
Alto, et elle a eu un énorme succès. Ulises Ruiz a loué
plus de quarante autobus pour faire venir les paysans du CROC, le syndicat maison,
et occuper la place de la Danza d?où devait partir la manifestation des enfants,
plus de trois cents enfants sont partis de la rue qui se trouve à côté de la place.
J?évite le plus souvent le centre-ville, qui sue la haine et la peur, comment
peut-on marcher à l?ombre de toute de cette poulaille, dernière image de la ville
où règne le tyran Ulises Ruiz ?

Les dehors de la ville sont bien gardés aussi, la Sierra Norte est occupée
militairement, des barrages, à l?entrée des deux routes qui pénètrent à l?intérieur
de la sierra, veillent et se veulent dissuasifs. La guerre
continue, plus souterraine, elle risque d?être longue. La population d?Atzompa,
municipalité voisine d?Oaxaca, vient de s?opposer aux travaux de restauration de la
mairie engagés par l?ex-président. Celui-ci, soutenu
par Ulises Ruiz et sa police, pensait pouvoir reprendre pied. La population l?avait
destitué pour nommer de nouvelles autorités liées à l?Assemblée populaire. Elle
continue à les soutenir. A la frontière avec l?État du Guerrero, 20 des 36
communautés de la région triqui viennent de former, après maintes discussions, la
commune autonome de San Juan Copala, qui sera régie selon les us et coutumes et où
le conseil des anciens
sera une des principales instances de décision, avec l?assemblée. Les nouvelles
autorités, qui appartiennent toutes à l?Assemblée populaire des peuples d?Oaxaca,
espèrent arriver un jour à ne plus dépendre de l?État grâce aux ressources
naturelles de la région et au travail communautaire.

Quel est le devenir de l?Assemblée populaire des peuples d?Oaxaca et, plus
généralement, quel est le devenir du mouvement social au Mexique ? Loin d?être un
homme du passé issu d?un parti d?État archaïque et corrompu, Ulises Ruiz, comme
Calderón, est l?homme politique du présent sinon de l?avenir, il représente le
nouveau pouvoir, celui d?une oligarchie prédatrice s?appuyant sur les forces
réactionnaires d?une société en
décomposition (et dont elle précipite par son activité prédatrice la
décomposition). Quelles sont ces forces ? La bourgeoisie dans son ensemble, le
monde du commerce et de l?entreprise, attaché au gain, à l?immédiateté de l?argent,
mais aussi toute cette partie atomisée de la société soumise au pouvoir, dont elle
attend un appui dans un monde si impitoyable. La décrépitude du parti d?État ne
fait qu?augmenter son angoisse et renforcer son attachement à l?autorité et à la
brutalité la plus manifeste de son expression : l?armée dans sa fonction
policière, les forces policières, les paramilitaires et les partis d?extrême droite.
Calderón, par exemple, a bien compris cet attachement obsessionnel à l?ordre et à
la sécurité au point d?en faire le thème unique de sa propagande. Nous le voyons
vêtu d?une vareuse militaire vert olive et coiffé d?un képi à cinq étoiles,
présider, entouré de généraux médaillés, les grandes man?uvres de la lutte contre
la délinquance organisée. Ces man?uvres à grand spectacle aujourd?hui seront
dirigées dans un proche
avenir, n?en doutons pas, contre les mouvements sociaux, nous passerons alors de la
mise en scène à la réalité.

Dans un article récent paru dans La Jornada, Carlos Beas parle de la dérive
fasciste du gouverneur Ulises Ruiz : "La stratégie dessinée par le gouverneur
Ulises Ruiz pour se maintenir au pouvoir a été le fascisme...
En plus de détruire physiquement les opposants, il a cherché à créer un climat de
terreur qui paralyse la population et la rend docile et malléable." Ulises Ruiz n?a
fait que suivre la stratégie de la droite qui est au pouvoir depuis quelque temps
déjà au Mexique et qui est celle des pays d?Amérique latine inféodés aux États-Unis
: constitution des groupes paramilitaires au Chiapas aboutissant au massacre
d?Acteal ; répression
avec un luxe de brutalité et un grand mépris des droits humains des
altermondialistes à Guadalajara (Jalisco), le gouverneur de l?État était alors
Francisco Ramírez Acuña, aujourd?hui il est le ministre de l?intérieur de Felipe
Calderón ; sauvage intervention de la police fédérale préventive à Atenco (État de
Mexico), suivie de violences sexuelles, de tortures et d?emprisonnements
arbitraires, le secrétaire de la Sécurité publique fédérale était alors Eduardo
Medina Mora, Medina Mora est aujourd?hui procureur général de la République. Nous
devons reconnaître que la droite ne manque pas d?un certain suivi dans les idées.

L?oligarchie au pouvoir se prépare à l?affrontement. Elle a clairement
conscience de la fragilité de sa position sur le plan politique, de son absence de
légitimité démocratique. Dans une société inquiète, profondément troublée du fait
de sa politique libérale, la droite s?est accrochée au pouvoir contre la volonté de
la majorité des électeurs, par un coup de force électoral, qui s?apparente un peu,
nous devons en convenir, à un coup d?État. Nous nous trouvons en face d?une
situation assez inédite, qu?il serait intéressant de définir, du moins dans ses
grandes lignes. Sommes-nous en présence d?un nouveau fascisme comme semble le
suggérer quelques auteurs d?opinion ? Le fascisme est le recours à l?État
religieux, l?État chrétien du roi de Prusse, quand une crise sociale due à
l?activité capitaliste met en péril un des fondements de la société bourgeoise, la
division du travail. C?est l?État religieux, totalitaire, opposé à l?argent, qui
reprend à son compte l?activité de division du travail, pour un temps du moins,
celui de palier le déficit de
l?État démocratique. Le Mexique connaît une profonde crise sociale due à l?activité
capitaliste et l?État providentiel (dans le sens religieux du terme), qui pouvait
freiner cette débâcle sociale, est lui-même remis en
cause par les grands marchands, qui le perçoivent comme une entrave à la libre
entreprise. Affaiblir l?État providentiel, c?est aussi courir le risque de voir
surgir les mouvements sociaux (que l?État providentiel
contenait avec plus ou moins de rigueur) mettant en cause, sous différentes formes,
l?activité de division du travail du capital, le devenir totalitaire du monde. Le
Mexique se trouve à cette croisée des chemins : L?État démocratique de la libre
activité marchande des pays du "centre" (de l??il du cyclone), est bien incapable
ici de contrôler l?insatisfaction sociale née de cette même activité, mais l?État
providentiel s?avère désormais un frein à la libre activité des marchands et doit
en conséquence disparaître : la quadrature du cercle. Comment la résoudre ?

Mettre à la tête de l?État des gens totalement inféodés au monde des affaires qui
vont mener une politique libérale à marche forcée (ce qui est le contraire du
fascisme), engendrant une profonde crise sociale qu?ils se
préparent à affronter en s?appuyant sur les forces réactionnaires issues de cette
crise (ce qui se rapproche du fascisme) : les mouvements d?extrême droite, ce qui
reste des organismes de contrôle social du parti
unique, réseaux du parti d?État qui vont nécessairement se rapprocher des réseaux
d?extrême droite pour former cette part de l?ombre, de la police secrète, cette
part obscure du contrôle social, où se mêlent dans une grotesque connivence les
réseaux mafieux du trafic de la drogue, les forces de police et les organisations
politiques : "Vicente Fox et Felipe Calderón ont été plus près des courants les
plus arriérés et brutaux du
PRI que des secteurs de la population qui sont en train de demander depuis en bas
un véritable changement démocratique pour le Mexique", nous dit Carlos Beas. C?est
la part peu avouable du maintien de l?ordre, la part visible reste l?armée, symbole
de la nation, de l?État souverain, mais, à l?inverse de ce qui se passe dans le
fascisme, cette armée n?est pas conquérante, elle n?est qu?un instrument de police
dirigé contre les forces vives de la nation.

Toute cette stratégie du pouvoir n?est pas seulement le fait du Mexique, elle vient
de plus haut. Nous ne sommes pas dans une crise du capitalisme mais dans une crise
sociale aiguë générée par l?activité capitaliste de suppression du travail. Dans
les pays de la périphérie où existe encore une vie sociale forte faisant obstacle
au devenir totalitaire du monde, la stratégie consiste à s?appuyer sur les forces
réactionnaires nées de la désintégration sociale pour combattre les mouvements de
résistance à cette désintégration. La périphérie (ou semi-périphérie) du
système-monde capitaliste n?est pas seulement géographique, en fonction d?un centre
originel et historiquement plus avancé, elle est essentiellement sociale, la
périphérie peut être définie par la survivance d?une vie sociale fondée sur la
culture de la réciprocité ; cette vie collective reposant sur l?échange réciproque
peut être plus au moins autonome et forte comme c?est encore le cas dans certaines
tribus africaines, elle peut-être plus ou moins dégradée comme c?est le cas dans
les quartiers populaires.
L?activité capitaliste, ou devenir totalitaire du monde, se nourrit de la
décomposition des cultures, c?est le sens et l?unique visée de l?activité
capitaliste : la guerre contre l?humanité. A la puissance du capitalisme
nous ne pouvons opposer que la puissance de l?esprit : reconstruire une vie
collective fondée sur la reconnaissance mutuelle, sur le sentiment de l?autre. La
base de cette reconnaissance ne peut être que
l?assemblée, de la communauté ou du quartier. C?est cette pratique ou cette
tradition qu?il s?agit de reconnaître, de renforcer et d?étendre, non dans
l?isolement mais à l?intérieur de tout un ensemble culturel régi par la règle de la
réciprocité et où la fête et le potlatch restent le but de toute l?activité.

Cet après-midi il y a eu une nouvelle manifestation, partie de la place des
Sept-Régions sous l??il des troupes de choc d?Ulises Ruiz, mi-flics mi-commandos,
les jaguars, sur des 4×4 flambant neufs, certains sur des
motos tout aussi flambantes, la manif s?est dirigée, alerte et déterminée, vers la
place de la Danza. Du monde. Le matin nous sommes allés visiter les familles des
prisonniers de Miahuatlán. Moins de tensions, le
directeur a levé l?interdiction de visite des familles, ce qui a assoupli les
rapports dans la prison. Ils sont dix-sept, six femmes, onze hommes, venus de Tepic
(Nayarit) plus deux, qui étaient là avant la rafle du 25
novembre. La majorité sont jeunes et poursuivent des études, ils sont dans une même
cour et peuvent communiquer, les visites ne sont autorisées que pour les parents
très proches. Certains d?entre eux ont été, selon une technique mise au point dans
les geôles de l?armée américaine en Irak et poursuivie à Atenco, sexuellement
humiliés. Ulises Ruiz n?a pas cherché à frapper, terroriser et humilier les seuls
membres de l?APPO, mais bien tous les habitants d?Oaxaca, qui, sans participer
activement à l?Assemblée, étaient solidaires de la lutte, tous ceux qui n?étaient
pas proche des cercles du pouvoir finalement, et ils sont nombreux.

Oaxaca, le 10 janvier 2007.

George Lapierre


[ texte repris de la mailing liste [cspcl]
http://listes.samizdat.net/sympa/info/cspcl_l ]


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