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(fr) Refractions # 19 - Hiver 2007-2008

Date Sat, 8 Dec 2007 16:07:34 +0100 (CET)



*** La commission de rédaction
« La France a peur? »

Il y a quelques décennies ce slogan a coûté sa place à un présentateur TV. Il y a
quelques mois, il a valu son élection à Nicolas S. Alors, pour éloigner cette peur,
tous ceux qui profitent de la domination et de l?injustice ont recours à ce qui
leur a toujours été utile : faire naître, ou favoriser des peurs : peur de
l?étranger, de ces « sans » qui sont de plus en plus nombreux dans nos rues à
tendre la main, à nous solliciter aux feux rouges, en troublant la paix provisoire
et illusoire de notre habitacle automobile. De ces jeunes qui envahissent nos
allées en fumant des substances suspectes et en riant très fort, alors qu?il n?y a
vraiment pas de quoi rire. Si on expulse les étrangers, avec la violence qu?on
sait, si on sanctionne les irresponsables qui tentent de les protéger, si on
multiplie les contrôles de police, c?est pour notre bien, c?est évident, pour
protéger notre tranquillité. Alors, il faut aider ceux qui nous protègent, et
dénoncer : dénoncer les parents sans papiers d?enfants scolarisés, dénoncer les
jeunes qu?on voit trop souvent regroupés et qui fomentent sans doute quelque
complot terroriste en liaison avec Al Quaida. « Le gouvernement par la peur est une
recette aussi vieille que la domination », écrit Jean-Pierre Garnier en ouverture
du dossier de ce numéro. Nos démocraties ne reconnaissent pas volontiers le recours
à ce sentiment peu avouable, qui évoque des temps anciens et obscurs, même si elles
savent parfaitement l?orchestrer dans ses diverses modulations. Nos m?urs libérales
tolèrent mal les intimidations trop évidentes, le consentement est sollicité pour
éviter ou cacher la coercition, les peurs latentes sont canalisées pour obtenir
l?adhésion. Il s?agit à cette fin de mettre en évidence les risques envisageables
(sociaux, politiques, naturels), évalués par les « experts » du pouvoir. Ce pouvoir
serait capable, et seul capable, de nous en préserver, selon un « principe de
précaution » justifiant l?instauration d?une société du contrôle généralisé (La «
société du risque » : une peur qui rassure).

Encore faudrait-il nous interroger sur ce nous rassembleur qui serait mis en danger
dans notre « société mondiale du risque ». Posant cette judicieuse question, et
dénonçant un amalgame destiné à camoufler les inégalités et les conflits réels,
Jean-Pierre Garnier relève que les risques (toujours estimables) pris par les
décideurs ont peu de choses en commun avec ceux qu?encourent effectivement les
classes dominées, fragilisées et menacées dans leur vie professionnelle et
familiale.

Appliqué au départ à la protection de l?environnement naturel, le principe de
précaution englobe désormais l?ensemble des sphères de l?activité humaine. Le
secteur urbain, avec ses « zones de dangerosité », étant appelé à devenir un de ses
principaux champs d?exercice.

Définir, dans le brouillard flottant des inquiétudes et des frayeurs, les vraies
peurs, les risques qui les justifient, les précautions nécessaires pour nous en
préserver, voilà le rôle qui échoit en dernier ressort à l?État. Définissant les
actions légitimes pour rétablir la sécurité, l?État légitime les peurs utiles à
l?extension du contrôle de la population (Ronald Creagh, La France et ses peurs
légitimes). Se proclamant la seule autorité compétente en cas de danger collectif,
instance régulatrice des risques et protectrice des plus faibles, il prend en
charge la sécurité des citoyens en échange de leur docilité. Ne pouvant plus
ouvertement « faire peur », il fait reconnaître sa nécessité et sa légitimité en
rassurant face aux risques qu?il met en relief. Mobilisant en vagues d?inquiétude
les inquiétudes vagues, l?État affermit la dépendance des sujets. Et cette
dépendance est encore consolidée par les occasions « d?épanouissement personnel »
de la société marchande, qui constituent
autant de nouveaux pièges étendant le domaine du contrôle.

Piège aussi cette réalisation de soi dans le travail où, avec le risque du
dégraissage et du chômage, la reconnaissance du « mérite » opère bien moins que la
« pression », le management de la peur qui fait dégringoler ses effets d?étage en
étage.

Comment échapper aux manipulations politico-commerciales, à la solitude de la
concurrence et à l?isolement de l?épanouissement privé ? Par la résistance lucide,
dit Ronald Creagh, et par nos capacités de solidarité créative. Un retournement
positif de la peur aussi est possible, ou plutôt l?élan pris dans une peur
salutaire (Alain Thévenet, Angoisse, peurs et liberté). Sous la forme de
l?angoisse, la peur nous dit que le choix existe, qu?au-delà des risques entrevus
s?offre la joie de la fugue et de l?action libératrice, libératrice au moins des
énergies bloquées. C?est une brèche ouverte dans l?enfermement. Sur le plan
collectif également, sur le plan de l?histoire, la fugue hors des situations
anxiogènes est une issue. Dans l?émotion de la révolte et de la colère collectives
se revivent, se ravivent, les émotions d?anciennes ruptures et l?effervescence de
précédentes brèches dans l?histoire.
Une nouvelle allégresse balaie alors, en affrontant les dangers encourus, les
représentations dépressives et l?imaginaire figé imposés par la rhétorique et les
spectacles de l?idéologie jusque-là dominante.

Les émotions collectives sont dangereuses pour le pouvoir politique si elles se
fixent sur des objets qui lui échappent. Un des mécanismes sociaux du contrôle de
l?anxiété parmi les plus efficaces consiste à donner un objet clairement
identifiable à la crainte, à la cristalliser en une peur déterminée qui voile les
conflits sociaux. C?est à quoi sert la désignation de l?ennemi source de tous les
dangers, explique Eduardo Colombo (Les chemins de la peur). Ennemi extérieur, quand
la situation internationale s?y prête, mais aussi et surtout l?ennemi intérieur :
le membre des « classes dangereuses », mais aussi le déviant et l?hérétique, et
d?abord l?ennemi infiltré qui sape la stabilité de notre société. Ce mécanisme du
bouc émissaire fabrique de nos jours la figure menaçante de l?immigré, instrument
ou propagateur d?un Islam conquérant et terroriste.

Tant que les méthodes de persuasion, de conditionnement et de dérivation restent
efficaces et suffisantes, les pouvoirs évitent la coercition brutale ou la limitent
à des secteurs marginalisés. Mais ils en reviennent à l?emploi de la force et de la
violence dès que leur domination ou le fonctionnement de l?économie capitaliste
risquent d?être ébranlés par une crise profonde ou un mouvement social de grande
amplitude. Annick Stevens, qui a amorcé dans le numéro 17 de Réfractions une
analyse des mouvements sociaux dans quatre pays d?Amérique latine, montre ici
comment au Mexique, l?État d?Oaxaca a mis en branle tout son appareil répressif
pour mater la rébellion des populations. Et comment, et pourquoi, tout
particulièrement dans la capitale, les stratégies de propagation de la terreur ne
parviennent pas à saper la détermination des rebelles
(Détermination contre terreur au Mexique).

Cette étude des mouvements sociaux en Amérique latine se poursuit dans notre
rubrique TRANSVERSALES par un entretien avec l?écrivain et journaliste politique
uruguayen Raúl Zibechi. Il met en lumière leur effort vers une double dispersion du
pouvoir : la désarticulation du centralisme étatique et la mise en place de formes
d?organisation multiples et diversifiées, sur des bases horizontales et
communautaires (Disperser le pouvoir : un espoir en Amérique latine).

Si, dans nos démocraties libérales, nous pensons en avoir fini avec les régimes de
terreur, nous ne devons pas oublier pour autant qu?il n?y a pas, sur le plan social
et politique, de progrès irréversible, que la peur peut toujours être relayée par
la terreur. Nous en avons des exemples dans des périodes et contrées pas très
éloignées. Et les nouvelles du monde nous parlent tous les jours de régimes
répressifs solidement installés. Revenant sur deux régimes qui, sur des modes
certes différents, ont appuyé leur domination sur la terreur, le nazisme en
Allemagne et la dictature militaire en Argentine (1976-1983), Heloisa Castellanos
décrit les ravages durables produits dans la vie psychique des individus par une
politique systématique et violente de la peur et de l?arbitraire (Les âmes qu?on
malmène).

Ce dossier sur la peur, sur les formes diverses de son expression et de son usage,
se prolonge à travers de nouvelles rubriques : dans un témoignage, Eduardo Colombo
fait retour sur les antécédents de la dictature argentine à propos de Joaquin
Penina, le fusillé de Rosario et des autres « disparus » des années trente. Dans
les COMMENTAIRES, qui proposent des analyses plus développées que nos habituelles
notes de lecture ? celles-ci conservent leur place habituelle ?, Pierre Sommermeyer
retient d?un ouvrage collectif sur « les logiques totalitaires en Europe » le cas
de la terreur généralisée sous le système soviétique, tout en interrogeant les
présupposés et les points aveugles des auteurs.

Dans ces commentaires encore, on pourra lire les réflexions d?Edouard Jourdain sur
les trois « essais de philosophie anarchiste » de Daniel Colson (Islam, histoire,
monadologie) et un article du même Daniel Colson sur l?utile réédition de la
Coutume ouvrière (1913) de Maxime Leroy. Cette étude célèbre mais longtemps ignorée
présente le grand intérêt, d?une part de mettre en évidence l?originalité d?une
conception libertaire du droit, d?autre part d?aider à comprendre pourquoi le
projet libertaire a pu rencontrer les premiers développements du mouvement ouvrier.
Autre retour sur notre passé, le témoignage de Thom Holterman sur Arthur Lehning,
ce militant anarchiste et anarcho-syndicaliste dont la vie a couvert tout un siècle
et qui s?est exprimé aussi en historien. Il a été le fondateur en 1935 de
l?Institut international d?histoire sociale d?Amsterdam, et c?est dans le cadre de
cet institut qu?il a publié à partir de 1961 les monumentales « Archives Bakounine
».

En TRANSVERSALE, Uri Gordon aborde le problème du conflit entre la Palestine et
Israël sous un angle qui n?est pas celui, certes envisageable, de la peur, mais
celui de l?examen critique d?un certain nombre de prises de position anarchistes
sur la question des « luttes populaires de libération contre des occupants »
(Anarchisme, nationalisme et nouveaux États). C?est une interrogation qui revient
aussi ces temps-ci dans le « travail de mémoire » sur la guerre d?Algérie. La
commission de rédaction

Sous le titre que nous avons retenu, Politiques de la peur, est paru aussi en
octobre 2004 un numéro bien fourni de la revue lignes (176 p., 17 euros). Pour le
sommaire, voir http://www.editions-lignes.com/public/catalogueRevue.php


*** Présentation

? un jour viendra, un jour d?un siècle ou d?une heure, dans un jour ou dans un
siècle mais peu importe, où nous nous libérerons des entraves imaginaires que vous
nous avez imposées et où nous fuguerons. Nous aurons peur, bien sûr, dans cette
lutte. Mais cette peur, loin de nous retenir sera pour nous le stimulant le plus
fort. Et pendant cette heure ou ce siècle, nous jouirons de tout ce que vous nous
aurez interdit : de notre liberté et de notre solidarité, attentifs à tous les
imprévus que nous rencontrerons sur notre route. Et savez-vous ? Nous y avons déjà
goûté, pendant les longues nuits que nous vous avons dérobées.

Vous apparaîtrez alors pour ce que vous êtes, de ridicules pantins qu?il n?y aura
même pas besoin de pendre, mais dont nous brûlerons les oripeaux. Vous n?aurez
alors pas d?autre alternative : vous laisser engloutir dans le désespoir ou vous
joindre à nous. Pitoyables éducateurs qui prétendez savoir pour nous ce qui nous
convient, penseurs désabusés et méprisants, politiques arrogants, nous vous «
péterons de rire au nez ». Après, sans doute, reviendra le temps de l?angoisse et
des peurs que vous nous offrirez comme dérivatifs à celle-ci. Mais, cependant, rien
ne pourra plus jamais être pareil. Sous l?apparence du semblable, quelque chose
aura fondamentalement changé, qui nous donnera la force pour les luttes à venir.



*** Sommaire

Dossier
La « société du risque » : une peur qui rassure ? Jean-Pierre Garnier
La France et ses peurs légitimes, Ronald Creagh
Angoisse, peurs et liberté, Alain Thévenet
Les chemins de la peur, Eduardo Colombo
Détermination contre terreur au Mexique, Annick Stevens
Les âmes qu?on malmène, Heloisa Castellanos
Joaquin Penina, le fusillé de Rosario, Eduardo Colombo

Transversales
Actualité d?Arthur Lehning, Thom Holterman
Anarchisme, nationalisme et nouveaux États, Uri Gordon
Disperser le pouvoir, un espoir en Amérique latine, entretien avec Raúl Zibechi

Commentaires
Logiques totalitaires, Pierre Sommermeyer
Islam, histoire, monadologie, Edouard Jourdain
L?anarchisme et le droit ouvrier, Daniel Colson

Les livres, les revues, etc.



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