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(fr) Interview avec 3 membres des Anarchistes contre le mur

Date Mon, 4 Sep 2006 08:44:12 +0200 (CEST)


« PALESTINE - ISRAËL :EN DEHORS DE LA BARRIÈRE- INTERVIEW AVEC TROIS MEMBRES DES
ANARCHISTES CONTRE LE MUR.
mardi 29 août 2006

La barrière de séparation enferme toujours plus de villages palestiniens. Leurs
habitants sont coupés de leurs sources de subsistances. Certains israéliens ont
décidé de ne pas rester silencieux. Matan Cohen a perdu un ?il à cause de cela.
Shai Karmeli- Polak a laissé tomber pour cela une carrière prometteuse. Leila
Mosinzon s?apprête à aller en prison pour son engagement, le mois prochain. La
barrière de séparation est devenue leur obsession. Qu?y a t-il dans ce mur, destiné
à séparer les israéliens des palestiniens, qui amène de jeunes gens à abandonner
leur vie de bourgeois bien nourris pour prendre des gaz lacrymogènes en pleine
face chaque vendredi soir ? C?est simple : la frontière intérieure ...

Par Asafa Peled - Yedioth Aharonot 14/04/2006


Depuis longtemps, des douzaines de villageois - enfants, jeunes et adultes -
attendaient à l?entrée du bâtiment du conseil municipal de Beit Sira. Déjà très
excités, leur enthousiasme explosa quand la voiture s?arrêta devant la porte. Il
en sortit un garçon de 17 ans, à la démarche légèrement maladroite et portant des
lunettes de soleil qui lui donnaient une allure de lycéen typique de Tel Aviv. La
foule l?entoura immédiatement, des lumières dans les yeux. Une queue se forma
car chacun voulait lui serrer la main. Le garçon, habillé en jeans et baskets,
semblait plutôt embarrassé par cette réception très chaleureuse : « Tu as donné
ton ?il pour notre lutte » dit l?un des chefs du village à Matan Cohen. « Tu as
risqué ta vie pour permettre qu?on entende notre voix. Si c?était possible,
chacun d?entre nous aurait échangé son bon ?il pour celui qu?on t?a détruit ».

C?était la première visite de Matan Cohen au village après qu?il ait été
sévèrement blessé à l??il par une balle en caoutchouc, tirée par un soldat des
Gardes frontières un mois et demi auparavant, pendant une manifestation contre la
barrière. Cohen a déjà subi deux
opérations et sa vue est très limitée. Il faudra attendre encore plusieurs mois
pour savoir s?il retrouvera la vision de son ?il
endommagé. En attendant, la lumière du soleil lui est douloureuse et il plisse
les yeux constamment.

Immédiatement après les faits, la presse palestinienne avait publié la photo du
visage en sang de Cohen en indiquant « un activiste de la paix israélien a été
blessé d?une balle tirée dans l??il pendant une manifestation contre la barrière
». « C?est très émouvant de voir la réaction des habitants du village, et tous
les enfants qui attendaient mon arrivée. », déclara Cohen. « En ce qui me concerne,
cette chaleur humaine, le fait que nous soyons tous ensemble, est la plus
grande réussite de ma lutte. Plus qu?une lutte contre le mur physique et les
milliers d?hectares qu?il spolie aux palestiniens, la vraie lutte est celle
contre le mur mental ».

La manifestation au cours de laquelle Cohen fut blessé, le 24 février dernier,
avait lieu dans le cadre des manifestations organisées chaque vendredi soir par des
comités locaux, dans différentes zones de Gaza, le long de la route de la
barrière. Les organisateurs sont parfois appelés les « Gandhis palestiniens », du
fait de leurs manifestations non-armées.

Chaque semaine, depuis le début de la construction de la barrière, il y a un
rituel régulier : après la prière du vendredi, tous les habitants du village
quittent la mosquée, en compagnie des activistes israéliens des « Anarchistes
contre le mur » et de sympathisants étrangers, et se mettent en route vers la
barrière qui entoure le village.

L?armée israélienne a déclaré cette zone - qui inclut une grande part des terres
du village - zone militaire fermée. Le cortège avance. Certains chantent,
d?autres font des discours, d?autres encore font une sorte de théâtre de rue qui
change toutes les semaines.

Les soldats et les gardes frontières forment un cordon et attendent les
manifestants, pour les empêcher d?atteindre les environs de la barrière. Les
manifestants, eux, essayent de l?atteindre de toutes les manières. Il y a de
nombreux photographes, et quasiment chaque seconde est enregistré. La
manifestation se veut non violente. Ce matériel pourra être utile après coup,
pour défendre en justice ceux qui seraient accusés d?attaques contre les soldats.

Le soleil est accablant, les nuages de poussière montent haut. Les manifestants
crient « Soldats, rentrez chez vous ! ». Ceux-ci
répondent en repoussant les manifestants. Il y a des bousculades, des cris, des
injures. Mais bientôt, des grenades fumigènes et des
grenades explosives sont tirées par les soldats, ainsi que des balles en
caoutchouc. Les manifestants s?éparpillent, en lançant des slogans aux soldats :
« Partez ! Ici ce sont nos maisons ! », « Voleurs ! », « Ne tirez pas ! ».
Certains manifestants sont blessés, d?autres sont arrêtés et emmenés dans des
véhicules militaires garés derrière la barrière. Les évènements durent ainsi
plusieurs heures avant que tout le monde ne se disperse.

« La manifestation était en fait déjà finie quand ils m?ont tiré dessus »,
raconte Cohen. « Nous nous trouvions avec trois autres activistes israéliens,
assez loin des soldats. Je leur ai crié de ne pas tirer, mais l?un d?eux a pointé
son fusil sur moi et m?a tiré directement dans l??il. » Sur les photos et les
vidéos de ce jour, Cohen semble effrayé. On le voit saignant et hurler pour
appeler une ambulance, entre ses amis activistes et les soldats qui venaient
juste de le blesser et qui essayaient de l?aider. Finalement, une ambulance
palestinienne l?emmena jusqu?au check-point de l?armée où il fut transféré dans
une ambulance israélienne et emmené à l?hôpital.

Il n?est toujours pas calme. « Bien sur que j?ai peur » dit-il. Il raconte
d?autres cas, durant les trois années où il a participé aux protestations pendant
lesquelles des soldats tiraient sur des civils désarmés. Des centaines on été
blessés et une dizaine tués.



Etais-tu prêt à sacrifier ton ?il pour la lutte contre la barrière ?
« Je ne pense pas que si quelqu?un m?avait dit que je serai
blessé comme ça, j?aurai été à la manifestation. Mais le risque
d?être blessé ou tué plane toujours au dessus de la tête de tout le monde. En ce
qui me concerne, je continuerai à aller aux
manifestations non-violentes, car il n?y a pas d?autres choix. La barrière laisse
des gens complètement démunis, dans un total
désespoir. Continuer la lutte est vital pour montrer que - même s?ils utilisent
la violence quotidienne pour briser la lutte - ils n?y arriveront pas et ne nous
feront pas taire. Je crois que les
protestations non-violentes ont beaucoup plus de pouvoir que
l?oppression violente. »

Le groupe connu comme « Les Anarchistes contre le mur », auquel Cohen appartient,
est l?un des phénomènes qui sont apparus du fait de la construction de la
barrière. Le terme d? « anarchistes » fait
référence à un groupe de punks tatoués, qui ont déserté le service militaire et
qui protègent les fleurs sauvages avec la même furie qu?ils se dévouent pour les
palestiniens opprimés. En pratique, leur anarchisme s?exprime surtout par
l?activité indépendante de chaque membre, avec de nombreuses différences
individuelles entre eux.

En fait, ce n?est pas à proprement parler une organisation, mais un collectif
d?individus. La plupart d?entre eux n?étaient impliqués dans aucune activité
jusqu?à ce que les bulldozers commencèrent leur mise en ?uvre du fait accompli.
Ils sont entre 10 et 100 personnes, sans leader ni hiérarchie, sans cotisations
ni d?obligations fixes. Chacun finance ses propres dépenses. La coordination se
fait par téléphone ou email, et tous ceux qui veulent les rejoindre sont les
bienvenus.

Beaucoup d?entre eux ont servi dans des postes de combat dans
l?armée. Certains sont maîtres de conférence à l?université, experts en
informatique, étudiants ou retraités. La plupart sont végétariens - voire
végétaliens - et certains sont arrivés à la lutte contre la barrière par les
actions pour le droit des animaux.

La barrière les a placés bien loin en avant du débat et du discours général
israélien, sur la nécessité ou non pour la défense nationale de la barrière ou
encore le débat politique sur le démantèlement des colonies. Peut être à l?image
des jeunes berlinois dans leur ville divisée, la barrière a eu un énorme impact
psychologique sur eux. Ils ressentent que cette barrière divise leur propre vie,
ce qu?ils
perçoivent comme un « avant » et un « après ». L?ennemi qu?ils
connaissaient surtout à travers les médias est précisément devenu humain avec la
construction de la barrière. La barrière a entraîné le désir de rencontrer les
humains qui vivent derrière, qui étaient absents des informations avant qu?ils ne
soient séparés d?Israël. Le prix de leur engagement est élevé : ils ont été
frappés, blessés, détenus par journées entières et sont accusés de douzaines de
charges criminelles devant les courts de justice.

Il est difficile de comprendre ce qui pousse des gens ordinaires, qui ont des
vies quotidiennes calmes dans le centre du pays, à se laisser entraîner dans ce
rituel quotidien et à de nombreuses occasions à renoncer à leur liberté. Après
plusieurs jours passés parmi eux, on peut au moins comprendre ce qui les
maintient ici. Les scènes
auxquelles ils sont exposés sont très différentes de ce que vous pouvez voir dans
les informations, à la télé : des villages coupés de leur sources de subsistances
(ressources en eau, écoles, hôpitaux, travail,...). Les mouvements sont
sévèrement restreints, des
centaines d?hectares sont confisqués et des milliers d?arbres ont été déracinés
pour ériger la barrière. Les gens qu?ils rencontrent sont enfermés en cage
derrière les murs, avec une seule et unique petite porte entre eux et le monde
extérieur. Les gens qui jusqu?à
l?Intifada avaient un travail en Israël sont maintenant sans emplois depuis déjà
5 ans, avec leurs familles au bord de la famine. La
barrière leur a aussi retiré la possibilité de retourner à
l?agriculture comme moyen de survivre. Pour les activistes, chaque voyage vers la
barrière rend le retour encore plus difficile.

ETRE VAGUEMENT BLOND ...

Trois ans auparavant, Matan Cohen a déménagé avec sa mère de Kfar vardim en
Galilée vers Tel Aviv. Il a grandit dans une ambiance de gauche, d?inclinaison
humaniste. Déjà à l?école primaire il cherchait sa propre voie. Après un an à
l?Ecole Ouverte Démocratique de Jaffa, il trouva ce cadre de travail pourtant
souple très désagréable. Il le quitta et se prépara tout seul au baccalauréat,
qu?il a passé avec succès l?an dernier.

C?est à l?age de quatorze ans qu?il commença à participer aux actions dans les
Territoires occupés. Il commença au début par simple
curiosité. « J?avais lu des choses sur les attaques terroristes et les tueries de
civils palestiniens. Quand les victimes sont
palestiniennes, elles restent sans nom. Juste des nombres : deux palestiniens
tués, sept palestiniens blessés ... Pas de nom, pas de détail personnel. Ce
langage est ce qui amène les israéliens à se fermer eux-mêmes aux souffrances de
l?autre bord.

La même chose est vraie aujourd?hui en ce qui concerne mon cas. Quand j?ai été
blessé, les médias ont reporté l?information, mais ils n?ont pas dit que quatorze
palestiniens avaient été blessés dans la même manifestation. D?un côté, quelqu?un
de vaguement blond a été blessé, ce qui a entraîné automatiquement une
identification de la personne. Et de l?autre côté, pour les autres, quand bien
même il y aurait eu une personne de tuée, il n?y a pas eu de commission
d?enquête.
Jusqu?à aujourd?hui aucun soldat n?a été poursuivi pour avoir tué des
manifestants non armés. L?humanité des palestiniens est totalement ignorée.

J?ai rencontré des soldats de mon age, certains avec qui j?avais grandi. Ils
n?avaient jamais été dans ces villages, n?avaient jamais parlé à ces gens,
n?avaient aucune idée de leur situation. Ils
pensent juste qu?ils remplissent une mission pour défendre Israël. Ils ne
comprennent pas que je ne suis pas leur ennemi. Je suis ici pour dire que ce
n?est pas une barrière de sécurité, que vous ne pouvez pas établir la sécurité en
opprimant un autre peuple qui vit à vos côtés. »

Matan dit que sa famille soutien ses positions politiques mais lui a demandé de
ne pas aller aux manifestations. Toutefois, avec le temps, ils ont compris que
leur enfant est sérieux, qu?il ne s?agit pas d?un aventurier irresponsable. Sa
première action était de rejoindre un convoi qui apportait de l?aide humanitaire
dans un village sous
couvre feu, dans la zone de Nabus. Il était le plus jeune des
dissidents israéliens. « Je me souviens que je ressentais de la peur et que je me
disais que ce que je faisais était dangereux. Mais la réalité que je vis m?a
alors choqué. Nous avons été arrêtés et
harcelés pendant trois heures aux points de contrôle de l?armée
israélienne. Quand finalement nous avons pu passer, tout est devenu réel,
concret. Les morts et les blessés avaient une réelle forme humaine. L?abîme entre
nous, cette habitude de dire « nous autres » et « eux » s?affaiblissait pour se
transformer en un « nous » qui inclut tout le monde. Je ne voyais pas de
différence entre une
personne qui souffre ici et une personne qui souffre là-bas. »


Est-ce qu?il ne s?agit pas d?un regard biaisé ? Les palestiniens
lancent des pierres et des soldats israéliens sont blessés.

« La présence des soldats est violente en elle-même. Quand des gens vivent sous
une oppression quotidienne, certains jeunes ne peuvent pas retenir leur colère,
et je comprends cela. Leur gagne-pain leur a été ôté, et on leur interdit de
manifester contre les voleurs de leurs terres. Quand une jeep blindée entre dans
un village pour faire une démonstration de force, je comprends très bien pourquoi
des gens lui jettent des pierres. »

Avec la construction de la barrière, Cohen a rejoint l?intense
activité dans les villages sur les terres desquelles la construction se déroule.
Pendant des semaines entières, il est revenu jour après jour, et a de nombreuses
occasions il est même resté la nuit avec les autres activistes. « Rester la nuit
dans un village palestinien n?est ni dangereux ni effrayant. La sensation de peur
vient de l?ignorance de la situation réelle. Nous avons grandi avec du brouillard
devant nos yeux, une génération entière vivant sous le sentiment permanent de
peur. La plus grande chose qui m?est arrivée a été de découvrir que j?étais le
bienvenu parmi les palestiniens. Je vais dans les territoires occupés, les gens
me parlent en hébreu, j?ai appris un peu d?arabe, et je suis reçu amicalement
partout. »

Comme la plupart de ses amis activistes, il finance de sa propre poche toutes ses
activités telles que ses voyages vers la bande de gaza, les appels téléphoniques,
les honoraires des avocats. Avec le temps, il a eu de moins en moins d?amis qui
n?étaient pas engagés dans son action. « Les non activistes pensent que ce que je
fais est très étrange. Pour eux c?est un comportement excentrique pour une
personne de Tel Aviv de faire ce que je fais. »

Il n?a pas l?intention d?accepter son service militaire (qu?il
devrait accomplir d?ici un an). « Je suis imprégné de ce que j?ai vu dans les
Territoires occupés. J?ai vu des familles être déchirées de chaque côté de la
barrière, des enfants à côté de moi sur qui on a tiré et qui sont handicapés pour
la vie. Tout ceci est devenu une part de réalité de ma vie. Je suis toujours
choqué qu?un soldat de mon âge ait été capable de pointer un fusil en direction
de ma tête et d?appuyer sur la gâchette alors que je lui criais « ne tire pas,
personne ne te met en danger ici ! » Tout cela parce qu?il avait un ordre,
quelque chose comme « donne-lui une leçon, ne le laisse pas manifester ». Comment
pourrais-je rejoindre une telle armée ? Le sentiment de confort que je pouvais
avoir, de sécurité dans la
routine de la vie quotidienne, tout cela s?est envolé. La meilleure chose que je
puisse faire pour notre sécurité - oui, aussi pour notre sécurité - c?est de
continuer la lutte pour les droits de l?homme et la liberté.

L?ENFER A UNE HEURE ET DEMI DE LA MAISON

Un groupe d?activiste israéliens et palestiniens essaye d?avancer vers la partie
occidentale du village, vers la barrière, près de l?endroit où Matan Cohen fut
blessé. Des soldats arrivent et les stoppent. Les palestiniens sont en colère,
car il s?agit de leurs propres terres et qu?il leur semble qu?elles ne leur
reviendront jamais.

Shai Carmeli-Pollak, un metteur en scène de cinéma de trente sept ans et un des
principaux activistes, refuse le diktat de l?armée. Il appelle le bureau du
porte-parole de l?armée sur son téléphone mobile et explique en longueur que lui
et ses compagnons sont sur un
territoire complètement « casher palestinien », qu?ils ne cherchent pas la
confrontation et que ce sont les soldats qui brisent la loi.

Aussitôt le lieutenant-colonel apparaît et autorise les manifestants à marcher
cinq cent mètres de plus, mais accompagnés étroitement par lui et ses soldats.
Pollak profite de l?opportunité pour lui parler et lui exposer en détail ses
opinions et sa vue du monde : « vous regardez les palestiniens uniquement sous un
angle militaire. Vous êtes complètement aveugle au fait que vous faites face à
des civils ».

Le colonel répond patiemment. Les deux continuent leur discussion devant des
palestiniens médusés. Pour eux un tel contact les yeux dans les yeux avec un
militaire israélien est juste inconcevable. Quelques jours plus tard, Pollak
insistera pour mener une discussion non moins profonde avec des soldats à un
check-point qui refusent le passage de tous ceux qui ne sont pas porteurs d?une
carte de
journaliste. Chaque jeudi soir, la zone autour du site de
construction de la barrière de sécurité est déclarée zone militaire fermée, pour
tenter d?empêcher l?entrée des activistes israéliens. Pollak insiste pour voir
l?ordre : « Si vous n?avez pas un ordre correct, signé par un officier habilité,
vous ne pouvez pas mettre en place une zone fermée » dit-il aux soldats. Alors
qu?il est en
profond débat avec le détachement de soldats, les autres manifestants contournent
le check-point à pied et continuent leur chemin par les champs.

Dans la manifestation, il s?adresse aux soldats qui ont formé un cordon pour
bloquer le cortège avant la barrière : « vous avez été envoyés pour protéger des
activité illégales. Vous n?êtes pas en train de protéger le pays, vous protégez
les intérêts des magnats de l?immobilier et des entreprises de BTP. Vous devez
comprendre que l?Etat d?Israël a signé un traité international qui oblige une
force d?occupation à prendre soin des populations occupées. Même la court
suprême a accepté certains de nos arguments. »

Sans crier - mais avec détermination - il continue une longue
conversation avec les soldats. Une discussion calme, sans
confrontation, où il leur explique qu?il pense qu?ils sont dans
l?erreur. Quand un soldat répond « nous défendons la frontière », Pollak le
corrige : « Non, ce n?est pas vrai. La frontière n?est pas ici, elle est à sept
kilomètres derrière toi. On vous a donné toutes ces armes non pour défendre la
frontière, mais pour être les gardiens de la prison des villageois, pour les
maintenir en cage. »

Quand un soldat s?adresse à lui de façon brutale, il n?hésite pas à appeler une
nouvelle fois le bureau des porte-parole de l?armée, demandant que le soldat
menaçant soit calmé. Il dit que depuis qu?il a commencé ses activités dans la
bande de Gaza il y a trois ans, il n?a jamais cessé ces discussions. « Dans les
deux premières années, je faisais beaucoup plus de discours et de sermons.
Maintenant je réalise que j?étais insupportable. Bien sûr, quand vous voyez ce
qui se passe ici, vous pouvez devenir fou avec de la colère. Maintenant,
j?essaie plus de comprendre comment les soldats perçoivent la
situation. En parlant plus avec eux, je réalise que leur ignorance est réellement
incroyable. Je leur suggère de parler à leurs
officiers, de leur demander des clarifications sur pourquoi ils ont été envoyés
ici et ce qu?ils sont supposés faire, et pas simplement suivre les ordres
aveuglément. »

Il y a trois ans de cela, Pollak était loin d?être politiquement impliqué.
Certes, il était de gauche, mais cela s?exprimait surtout au moyen du bulletin de
vote. Il a fait son service militaire dans une unité terrestre de l?Armée de
l?air israélienne. Il a ensuite étudié le cinéma à l?Université de Tel-Aviv et
dirigé la pièce « Avramov ». Puis il s?est profondément immergé dans le monde de
la télé israélienne, dirigeant des émissions humoristiques telles que « Zbeng
», et a été élu président de l?association des producteurs TV. Il y a trois ans
de cela, il est parti en Hollande visiter son frère Yonathan Pollak, âgé de 23
ans, militant anarchiste particulièrement impliqué à la fois dans la lutte contre
la barrière et dans la
défense du droit des animaux. Le jeune frère était aussi partie
prenante de la vague de manifestation anti-mondialisation, et Pollak est reparti
très impressionné.

Quand il est revenu en Israël, la seconde Intifada faisait déjà rage. Mais Pollak
était encore « pris dans l?euphorie de la paix de Rabin » comme il le dit
lui-même. Mais vint le jour - ainsi qu?il essaye d?expliquer lui-même ce qui a
bouleversé sa vie - où il réalisa qu?il ne pouvait croire plus longtemps les
informations télévisées et les déclarations officielles affirmant « qu?il n?y a
personne à qui
parler ». « Je ne sais pas pourquoi ça ne m?est pas arrivé plus tôt. Ça a été une
décision de m?élever et de ne plus croire aveuglément ce qu?ils nous disent. Or,
pour le dire d?une autre manière, j?ai vu des palestiniens en colère et j?ai
décidé de croire leur colère. »

Son premier pas dans l?action a été de rentrer dans la bande de gaza et de
rejoindre un groupe qui y achemine de la nourriture et des médicaments à des
villages encerclés. « J?étais confus » se souvient- il. « Tout cela était nouveau
pour moi, je ne connaissais
pratiquement personne. Je me souviens que près de la colonie de Susya (au sud des
collines d?Hébron), la police nous a arrêtés et nous a interdits de continuer.
Les gens de Ta?ayush (Coexistence, un groupe mixte d?activistes palestiniens et
israéliens) ont décidé de juste défier la police. C?était la première fois de ma
vie que j?allais contre la loi, que j?agissais contre ce qu?un policier
m?ordonnait de faire ou de ne pas faire. A ce moment, j?étais surtout en colère
contre la violation de mes droits civiques. Mais quand j?ai rencontré des
palestiniens et que j?ai vu dans quelles conditions ils devaient vivre, j?ai
réalisé que je me trompais complètement d?objectif. Comme mes gémissements sur le
non respect de mes droits étaient mesquins, comparé avec la façon dont les droits
les plus basiques des
palestiniens étaient piétinés.

Dans les premières années, il se rendait au mur environ deux fois par semaine.
Mais depuis que la campagne anti-mur a débuté, son
engagement a considérablement augmenté, allant jusqu?à plusieurs fois par
semaine. Simultanément, il a continué de produire l?émission « Zbeng » et
d?autres programmes télés. C?est devenu une forme de
schizophrénie. « C?était si difficile de partir d?ici pour revenir à Tel Aviv et
de changer complètement le mode de pensée. A Tel Aviv, tout le monde marche sans
souci dans la rue et s?assoit aux terrasses des cafés. Bien sûr, de temps à
autre, il y a des attentats suicides où des gens sont touchés, et cela est dans
le subconscient de tout le monde. Mais ici, les gens n?ont pas ce luxe de pouvoir
simplement marcher dans la rue, librement. Soudain, il y a des amis qui vous
appellent en plein milieu de la nuit, des amis d?un village, et qui vous
expliquent que l?armée arrive, qu?elle procède à des détentions, que des gens
sont battus. A une heure et demi d?ici, il y a l?enfer, et personne ne le sait ».


Pourquoi n?avoir pas fait le choix de votre vie personnelle, de
votre carrière professionnelle prometteuse ?

« Quand tu es jeune tu as toute une série de croyance sur le monde, mais
graduellement la réalité te rattrape. Il arrive un moment où la plupart des gens
se résignent, que finalement le monde est tel qu?il est et qu?on ne peut rien
faire pour le changer. Mais j?ai le
sentiment de m?être éveillé de ce lavage de cerveau, qui nous assène constamment
que nous n?avons pas de partenaires et qu?il n?y a
personne avec qui parler. Je suis entouré de personnes qui cherchent la «
spiritualité » dans toute sorte de sectes et de mythes obscurs. Tout cela ne
m?intéresse pas. Par contre ce que je fais en ce moment - de mon point de vue -
c?est une vraie manière d?acquérir une forme de mérite spirituel. »

Plus il était impliqué dans les manifestations plus il se
désintéressait de son travail. Alors metteur en scène prometteur, il a
aujourd?hui pratiquement disparu de la scène de la télé. « Je
réalisais des productions légères et marrantes. Maintenant, je peux difficilement
concevoir de telles choses. Je suis toujours attiré par la réalisation de films,
mais des films qui seraient une part de ce que je fais aujourd?hui, de la lutte
dans laquelle je suis engagé. »


Il est difficile de comprendre pourquoi une jeune personne a pu
abandonner ses rêves secrets ?

« Je n?ai pas l?impression d?abandonner une vie prometteuse, pas du tout. Peut
être que pendant une courte période, j?ai pensé cela, quand tout ce que je voyais
me bouleversait dans un choc de réalité. Aujourd?hui, j?ai le sentiment que ma
vie quotidienne inclut des expériences qu?auparavant je ne pouvais que voir dans
des films
d?aventure. Des moments dangereux avec des soldats énervés pointant leurs armes
sur moi, mais aussi le fait de réaliser soudainement à un check-point que les
soldats sont prêts à m?écouter. Et les
palestiniens qui m?acceptent moi, un israélien, à leurs côtés. Tout cela n?a pas
moins de valeur que d?avoir une carrière et de voyager dans le monde. De toute
façon, je ne pense pas que ma carrière soit finie. Je pense juste qu?elle a pris
une autre direction. »

De son père, l?acteur Yossi Pollak, il a reçu une petite caméra vidéo et a
commencé à filmer les évènements auxquels il participait. Au début, il s?agissait
juste de films à usage de mémento personnel. Il y a un an de cela, il a trouvé un
producteur avec qui partager le travail, et il réalise actuellement un film pour
la chaîne Channel 8 sur la lutte contre le mur à Bil?in. Il enregistre tout, les
dommages aux personnes et aux matériels, les réunions avec les activistes pour
les droits de l?homme, la construction du mur et les changements dans son tracé,
et particulièrement le comportement de l?armée. Quand lui et son frère ont été
frappés et détenus par l?armée, Pollak a
transmis les images à la chaîne Channel 1 News. Le témoignage filmé prouvait le
mensonge de l?armée quand celle-ci affirmait que les frères Pollak avaient
attaqué les soldats.

Pollak : « la caméra aide à libérer les activistes palestiniens sur qui pèsent de
lourdes charges. Il y a eu des cas où le juge a exprimé de la colère contre
l?armée et la police pour avoir détenu de telles personnes. Quand un palestinien
est traîné en justice, c?est à lui de prouver son innocence bien plus qu?à
l?accusation de prouver sa
culpabilité. Ils peuvent aussi rester en détention préventive avant le jugement
pendant de longs mois. Les films vidéos permettent aussi aux médias classiques
d?avoir des images du c?ur des évènements où elles n?osent pas envoyer leurs
équipes professionnelles. Parfois, nous réussissons à montrer au grand public à
quel prix le mur de sécurité est construit, avec quelle rapidité l?armée tire des
grenades lacrymogènes sur des fillettes de 12 ans qui protestent contre le vol de
leur terre familiale. »

Pollak lui-même a été battu à coup de clubs de golf à la tête et sur le corps, et
des grenades à effet de souffle ont explosé tout près de lui. Ainsi, quand il
n?est pas physiquement proche du mur, il est constamment disponible sur son
téléphone : coordination avec les comités d?action, demandant la situation de ses
amis dans différents villages, cherchant des volontaires pour le transport de
volontaires internationaux. Avec les palestiniens, il parle un arabe loin d?être
mauvais.

« J?ai changé complètement ces dernières années », dit-il. « Si vous avez un
minimum de sensibilité, quand vous allez dans la bande de Gaza et que vous voyez
la situation telle qu?elle est, il est
impossible que vous restiez le même. Cela a aussi affecté au point de devenir
végétalien (j?étais déjà végétarien), c?est à dire quelqu?un qui ne consomme
aucun produit animal de quelque nature.

Ce que j?ai vu m?a donné une compréhension plus profonde de
l?industrie de l?alimentation animale. J?ai décidé de mettre en place des choses
qui à première vue paraissent une fantaisie impossible. Si je devais produire un
film maintenant, je choisirai évidemment une histoire sur quelqu?un qui choisit
d?aller dans les Territoires
occupés et de rencontrer les gens, un type de personnage qui me
ressemblerait, et j?en ferai le bon dans le film. »


Il y a quelque chose de très naïf dans cela. Vous vivez dans la
réalité que vous vous êtes choisi, et vous décidez que vous êtes le gentil.

« Dans notre société, faire quelque chose uniquement parce que c?est une bonne
action, un acte moral, semble aux yeux des gens un motif idiot. Ce qui compte,
c?est de se dire « qu?est-ce que je peux faire pour réussir dans la vie » ?
Beaucoup d?israéliens auraient aimé améliorer la situation, mais ils ont peur de
perdre leur position privilégiée. Qu?est-ce qu?il y a de mieux que d?être né dans
une couche sociale privilégiée, et non dans le groupe où les gens
naissent pour être ouvriers dans le bâtiment ou éboueurs ? La
différence c?est que je peux voir ce confort comme en fait une
illusion, et que je suis déterminé à casser cette division. Je
n?accepte pas ces phrases « vous êtes un naïf » et « c?est le monde tel qu?il est
» comme légitimes. Je ne peux pas accepter qu?il y ait des solutions immorales. »


Est-ce que vous vous sentez aussi blessé et outragé par les
attentats suicides ?

« Bien sûr ! C?est une évidence que je m?oppose aux meurtres et aux assassinats
aveugles des deux côtés. Mais il y a quelque chose de très hypocrite dans
l?attitude commune face aux attentas suicides. La vie sous l?occupation c?est la
vie sous le terrorisme permanent. C?est quelque chose que les gens ici ne veulent
ou ne peuvent pas comprendre. Ils sont fixés sur la pensée que ce sont eux les
victimes. Un homme de mon âge en Israël est né dans une réalité où son peuple
occupe un autre peuple, et qu?il a un rôle à remplir dans cette occupation. Je
pense que tout le monde doit se demander s?il veut participer à cela. Ils disent
comprendre qu?ils vivent dans une bulle qui un jour va leur exploser dans la
face. Quand je me promène dans les territoires occupés et que je vois comment les
gens y
vivent, les attentats suicides me paraissent une conséquence logique - malgré le
fait que quand je me promène dans les rues de Tel Aviv je peux être la prochaine
victime comme n?importe qui. »

La prochaine étape est la maison de Wagee Burnet, un homme d?une cinquantaine
d?années du village de Bil?il. Lui et Pollak
s?embrassent chaleureusement plusieurs fois. Burnet, un ouvrier du bâtiment, a
travaillé en Israël pendant 30 ans. Il parle couramment l?hébreu et pourrait être
confondu avec un habitant des communautés Moshav de la région de Jérusalem. Deux
jours après que l?Intifada ait explosé, une balle de l?armée a touché le fils de
Burnet, le plus jeune de dix enfants. Le fils est maintenant paralysé et consigné
pour le reste de ses jours dans une chaise roulante électrique, qui se déplace
lentement dans les rues pavées de Bil?in. Son père a été automatiquement inscrit
sur la liste des personnes dont l?entrée en Israël est interdite (selon la
théorie des autorités que quiconque pouvant avoir un motif pour se venger doit
être interdit d?entrée). Il n?a pas eu le choix et est retourné cultiver des
légumes et
s?occuper d?un troupeau de moutons. Quelque temps après, il a été victime d?une
attaque cardiaque, mais il a continué de se rendre aux manifestations.

« Je sais qu?il n?y pas de symétrie entre nous deux », dit Pollak. « Ce qu?il
m?est permis de faire lui est interdit. Pourtant, j?ai
l?impression qu?il m?apporte beaucoup plus que je ne peux lui donner. Je le
regarde avec un étonnement sans fin. Avec toutes ces
souffrances terribles qu?il a traversées, il est toujours heureux de la vie, il
peut encore nous remercier, nous, des israéliens. Nous avons tant à apprendre
d?eux, de leur connaissance intime de la
terre. Au lieu d?apprendre des erreurs du passé, on continue de
confisquer ces mêmes terres et de maintenir ces gens comme des
prisonniers. »

Les aboutissements de Pollak et ses amis sont minimes. Ils essayent d?entrer dans
la conscience du public, mais le public ne veut même pas les entendre. L?aide
humanitaire qu?ils réussissent à délivrer, en collectant de la nourriture et des
produits vitaux du centre du pays pour le distribuer dans les villages est loin
de répondre aux besoins. La construction du mur avance inexorablement et enferme
toujours plus de villages. Beaucoup d?activistes se sont usés et tués à la tâche
durant toutes ces années, mais de nouveaux ont pris leur place. Parfois, seule
une poignée d?israéliens participent dans les manifestations, et ils doivent se
séparer pour aller dans les différents villages.

« Les résultats sont très petits » reconnaît Pollak. « Parois je me réveille le
matin et je me dis "je suis fatigué, lessivé, complètement cassé, je ne vais pas
aller à la manifestation aujourd?hui". Mais je finis par y aller. Je ne peux pas
faire autrement, surtout si je sais que dix activistes - ou moins - vont faire le
déplacement. »

Après deux jours de rencontres avec les palestiniens à Bil?ing, Pollak a l?air
réellement épuisé. Pourtant, il continue de répondre sur son téléphone mobile qui
ne cesse pas de sonner. « Aussi
longtemps que je serai un israélien et que je vivrai ici, je ne pourrai pas être en
paix avec moi même si je ne fais rien contre l?occupation. Et si jamais je devais
faire ça jusqu?à la fin de mes jours, j?espère que j?aurai toujours la force pour
continuer. »

ONZE CHARGES CRIMINELLES D?ACCUSATION

A l?entrée du village de Budrus, Leila Mosinzon sort un grand châle et couvre ses
cheveux.

Elle cache ses longs cheveux, à la mode des femmes palestiniennes. Avec sa longue
jupe sur son jean et son sweat-shirt bleu par-dessus, elle pourrait facilement
être prise pour une fille palestinienne. Elle dit qu?elle porte un mandil
par-dessus ses cheveux, de façon à éviter aux femmes du village le déconfort
qu?elle ressente quand des israéliennes ou des manifestantes internationales
arrivent dans le village avec des vêtements découverts.

Dans la maison de Sudkiya et d?Ahmed Abd-el-rahim et leurs 15
enfants, dans le centre du village, elle est reçue avec des
embrassades et devient immédiatement un membre virtuel de la famille. Dans la
cour de la pauvre maison, tout le monde l?entoure, les
enfants attendent impatiemment leur tour pour l?embrasser.

Pendant un moment, il est difficile de reconnaître l?activiste
déterminée qui pendant le trajet en voiture parlait avec une telle férocité
idéologique des injustices de l?occupation. Pour le moment, elle baisse le
volume, pose des questions et répond aux
interrogations avec délicatesse et un rayonnant visage joyeux.

Mosinzon, comme Pollak, est née à Jaffa, dans un environnement
mélangeant juifs et arabes. Sa mère est une Mizrahi, originaire d?un pays arabe,
son père un Ashkénase d?Europe centrale, dont les parents ont rejeté leur belle
fille.

Elle avait huit ans quand avec ses plus jeunes frères, ils ont été séparés de
leurs parents et placés chez leurs grands-parents. « J?ai vécu dans une maison
raciste. Mon grand-père avait l?habitude de dire " le seul bon arabe est un arabe
mort".

Pendant des années, j?ai souffert physiquement et mentalement. Il m?était
interdit de voir mes parents biologiques. A l?âge de seize ans, je me suis enfuie
de la maison avec mon chien. J?ai essayé
d?expliquer à un professeur de mon école à quel point je souffrais, mais elle ne
m?a pas cru. C?était exactement comme en ce moment, quand je reviens des
territoires occupés et que j?essaye de dire ce que j?ai vu, les gens ne veulent
pas entendre. Ils ne peuvent pas voir la vérité en face.

La première fois que je suis allé à une manifestation et que l?armée a commencé à
tirer, j?ai ressenti la détresse et la solitude des palestiniens, et cela m?a
rappelé m?a propre expérience de petite fille. Quand je me trouve face aux fusils
des soldats, je me dis que peut-être du fait de ma présence cela empêchera que
quelqu?un soit blessé. C?est une sorte de tikkun (rédemption).

Elle agit dans la bande de Gaza comme une sorte d?activiste
indépendante. Elle participe aux actions des groups plus organisés, mais d?une
façon très personnelle et émotionnelle.

Pendant son service militaire , elle a été affectée comme
institutrice dans une ville pauvre du nord. Ensuite, elle est partie pour un long
voyage à l?étranger, puis à son retour elle a enchaîné les petits boulots, de
serveuse à femme de ménage.

Elle était déjà impliquée dans des actions pour la protection des animaux et
était volontaire dans des associations comme Ta?ayush ou Amnesty International.
Elle était une activiste plutôt passive
jusqu?à ce que débute la campagne dans le village de Yanun il y a de cela trois
ans. Les colons de Ithamar menaçaient, harcelaient et attaquaient continuellement
les 25 familles du petit village, jusqu?à ce que finalement ces derniers fuient
du village de peur. Elle était parmi les activistes qui étaient venus passer la
nuit dans les
maisons palestiniennes jusqu?à ce que ceux-ci se sentent suffisamment en sécurité
pour revenir et ré-habiter leur village. Elle a passé là cinq nuits en tout, et a
établit avec l?une des familles un contact qui a tout changé dans sa vie.

Mosinszon a voyagé en Allemagne pour participer à une rencontre entre israéliens
et palestiniens soutenus par le mouvement La Paix
Maintenant. De là, elle s?est rendue au Japon à ses propres frais, pour récolter
des fonds pour une famille de Yanun dont les deux
filles étaient nées avec un handicap aux mains et avaient besoin d?un traitement
compliqué excessivement coûteux.

Quand les manifestations contre le mur ont commencé, elle les a de suite
rejointes. Depuis, dans les trois années passées, elle a
travaillé par intermittence, prenant un petit boulot le temps
nécessaire pour financer sa nourriture, ses dépenses de déplacement et son
téléphone portable. Elle a abandonné l?idée d?avoir un
appartement à elle, et elle vagabonde entre les maisons des ses amis à Jérusalem
et celles des familles palestiniennes dans les villages, et plus particulièrement
celle de la famille Budrus qui l?a
virtuellement adoptée.

Elle vend de l?huile d?olive pour le compte des familles Mes?ha, qui ne peuvent
pas quitter leur village du fait d?un barrage de l?armée fait de rochers, et elle
leur donne l?argent récolté. Elle organise des colonies de vacances d?été pour
les enfants dans sept villages palestiniens et ses amis artistes de cirque
viennent apprendre leurs tours aux enfants. Elle a été battue, touchée
directement par une grenade, emprisonnée dix fois et interdite de s?approcher du
mur, mais elle est toujours revenue. Elle a été accusée de onze charges
criminelles telles que « comportement désordonné » et « agression de soldats »,
et le procureur insiste pour l?envoyer derrière les barreaux.

En septembre, elle ira probablement commencer une période de prison de trois mois
à laquelle elle a été condamnée suite à une procédure de plaider-coupable. On
peut difficilement la trouver calme ou
modérée. Elle est belle, émotive, tête brûlée, suspicieuse envers les médias et
plus généralement envers tous ceux qui voient les choses différemment qu?elle.

« Bien sur que je ne veux pas aller en prison, de la même façon que je ne veux
pas me faire tirer dessus pendant les manifestations. Souvent, j?ai très peur
dans les manifestations à cause de la
violence, mais je sais pourquoi j?y suis. Je n?ai pas l?intention de fermer mes
yeux comme les Allemands ont fermé leurs yeux pendant la période Nazi. Je ne veux
pas rester silencieuse quand des gens
doivent attendre pendant des heures à un check-point alors que je peux passer
librement. »

Elle n?est pas motivée par une idéologie très précise, mais plutôt par un
sentiment personnel de responsabilité morale. Elle a aussi participé comme
volontaire à des organismes de charité qui collecte de la nourriture pour les
pauvres en Israël. Quand elle essaye
pourtant de parler d?idéologie, ce qu?il en ressort est un mélange concentré de
différentes convictions : « Notre société produit de la violence et croit la
régler en coupant une nouvelle forêt et en
construisant un nouveau centre commercial. Le découvert en banque continue de
croître parce que nous ne nous aimons pas et alors nous devons consommer toujours
plus de choses dont nous n?avons pas
réellement besoin. Et cela nous est égal si le lait que nous buvons vient d?une
vache qui souffre l?enfer dans une ferme industrialisée. Est-ce que nous nous
inquiétons des personnes sans abris qui dorment dans nos rues ? Nous avons créé
une société aliénée. Je veux détruire cette aliénation, pour traverser les
barrières qui entourent le c?ur humain. ».

Mosonzon est venue à connaître la famille Budrus quand elle a
organisé un camp d?été dans le village. Ils savaient que je n?avais rien à leur
donner d?autre que venir et m?asseoir avec eux et rire avec leurs enfants dont je
suis tombée amoureuse et qui m?ont grand ouvert leur c?ur. Venir ici m?a fait
faire un retour en moi-même, dans ma volonté, ma nature. Ils sont heureux que je
sois là, et cela me donne le sentiment d?une vraie famille, que je n?ai pas eu
avant.

Afin de fournir un soutien économique à la famille, Mosinzon s?est associée avec
un ami qui travaille dans une ferme écologique. Ils ont organisé une sorte
d?atelier de travail au village, pour permettre à des israéliens qui étudient
l?agriculture écologique de venir se former sur un terrain appartenant à un
membre de la famille. Les élèves israéliens sont venus sept fois à Budrus, en
payant à chaque fois 50 shekels la leçon qui leur était donnée par la famille.

Pendant les périodes agitées, elle évite de rendre visite à la
famille, par crainte que sa présence ne renforce la colère de l?armée et ne leur
cause des dégâts. Il y a deux ans de cela, raconte t elle, une partie de leur
terre a été confisquée pour le mur et 50 de leurs oliviers ont été déracinés. Un
mois auparavant, Sudkia avait été blessé par une balle plastique quand les
soldats étaient venus
arrêter son frère. « Quand Skudia a été blessé, j?étais en route pour un
événement social à Jérusalem. Quand j?ai entendu cette nouvelle, mon corps entier
s?est mis à trembler et je suis tombée,
inconsciente. J?ai décidé que cela pouvait être plus néfaste si je n?étais pas
avec eux. Je me dévoue à leur donner tout ce que j?ai à donner. Je les aime. Ils
sont proches de la terre, proches les uns des autres. Je suis ici parce que j?ai
adopté et j?ai été adopté par une famille. Notre contact est sans politique, et
surtout sans
arrogance ni sentiment de culpabilité.



Yediot Aharonot est le quotidien le plus lu en Israël, plus de 50% des lecteurs
hébreux. Cet article est paru dans le supplément week- end du magazine Shivah
Yamim (Sept Jours).

Traduction : Syndicat Interco Paris Nord CNT-AIT

[ repris du site http://cnt-ait.info ]

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