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(fr) Le Sud mexicain se met en commune

Date Tue, 3 Oct 2006 14:34:39 +0200 (CEST)


La démocratie parlementaire mexicaine est mise à nue. Une énième fraude, commise
par la droite avec la complicité de l?ancien parti unique, aurait légèrement forcé
la machine lors du scrutin du 2 juillet. En face, une insurrection civile montait
déjà en puissance en pleine campagne électorale. À Oaxaca, les gens ne
reconnaissent plus les autorités et envisagent de se gouverner eux-mêmes. Mais gare
aux ruades du
Léviathan !

LE 1er AOÛT, À OAXACA, capitale de l?État du même nom, six mille femmes armées de
casseroles ont occupé la radio et la télévision officielles. Pendant trois
semaines, à micro ouvert, elles - et leurs maris - vont remplacer les journalistes
devant les caméras et présenter les infos sans rougir de leurs tabliers de
ménagère. Radio La Ley est rebaptisée Radio Casserole. Voilà maintenant plus de
cent jours que Oaxaca, Etat
voisin du Chiapas, est entré en zone de turbulences. Ça a commencé le 22 mai, en
pleine campagne électorale, avec une grève des maîtres d?école. Leur revendication
: une prime de vie chère et des moyens pour les écoles rurales. Le gouverneur Ruiz
refusant de négocier, 20 000 d?entre eux occupent le centre de la capitale. Le 14
juin, malgré une campagne de presse calomnieuse et après une intervention policière
ultra violente contre leur campement, la population s?insurge en leur faveur.
Depuis, l?industrie touristique, les administrations et les tribunaux sont en berne
et une Assemblée populaire du peuple de Oaxaca (APPO), réunissant syndicats
indépendants, associations et municipalités en rébellion, paralyse la ville en
exigeant la démission du gouverneur. "Le 14 juin marque une rupture dans l?histoire
de Oaxaca", déclare Aldo González, dirigeant zapotèque de l?Union des Organisations
Sociales de la Sierra Juárez. "La population s?est sentie attaquée. Les premiers à
réagir ont été les gens des quartiers. Mais dans la Sierra, les gens collectaient
déjà des vivres pour les grévistes. Tous ne peuvent pas se déplacer, mais presque
tous sont là."

Oaxaca est un fief historique du PRI, l?ancien parti unique qui a cédé le pouvoir
fédéral à la droite en 2000, après 70 ans de règne sans partage. Ici, le PRI
continuait à faire carton plein à chaque élection, grâce à un
système clientéliste musclé. Oaxaca est un état pauvre, à majorité indienne. La
source principale de revenus est l?argent envoyé par les émigrés. En 1995, de
crainte que le soulèvement zapatiste n?essaime aussi
dans ces montagnes-là, le PRI lâche du lest en reconnaissant légalement la
démocratie indigène. Le parlement local vote une loi dite "des us et coutumes",
avec en arrière-pensée la ferme intention d?intégrer les communautés "autonomes" à
sa clientèle électorale. Le gouverneur s?appuie pour cela sur des caciques
indigènes, qui imposent aux villages leurs négoces avec des entrepreneurs véreux.
De plus en plus de communautés se rebellent contre ces corruptions et, accusées de
terrorisme, sont en butte
à une répression brutale. Des dizaines de paysans sont assassinés ou moisissent en
prison pour avoir osé tenir tête aux notables du PRI. C?est de cette résistance que
se nourrit l?actuel mouvement d?insurrection civile.

Parce qu?il y a vu un miroir grossissant de ses propres appétits, l?archaïsme
politique du PRI s?est mis depuis quelques années au service d?un projet des plus
modernes : le Plan Puebla Panama, méga-
entreprise de conquête économique qui lorgne sur toute l?Amérique centrale. Dans ce
cadre, l?isthme de Tehuantepec ferait office d?alternative au canal de Panama. Un
large couloir d?autoroutes et de voies de chemin de fer relierait la mer des
Caraïbes et l?océan Atlantique. Ce couloir devant attirer une ribambelle d?usines
de montage (maquilas), des barrages et des lignes THT sont en passe de fleurir
dans toute la région, à Oaxaca, au Chiapas, au Guatemala... Manque de bol, les
milliers d?hectares
nécessaires à cette entreprise de progrès sont habités par de sombres peuplades
arc-boutées sur leurs traditions et leurs lopins de terre. "Le principal soutien à
Ruiz vient des investisseurs, explique Bertín Reyes, un porte-parole de l?APPO. Ils
sont sur les starting-blocks pour exploiter les matières premières et la
biodiversité de Oaxaca. Le gouverneur précédent a déblayé le terrain légal.
Maintenant, l?heure était venue d?acheter et de dépouiller les communautés. Voilà
la clé de la crise actuelle." En échange de la mort physique et culturelle des
villages ? La vague promesse d?un poste de travail sur une chaîne de montage ? Rien
de très réjouissant pour des communautés qui vivent en étroite relation avec la
terre.

Dans les montagnes revêches où ont été acculés les Indiens, la figure du maître
d?école inspire le respect. Il n?en a pas toujours été ainsi, quand l?instituteur,
comme le curé, tentait d?imposer une culture jugée
étrangère. Mais depuis que certains jeunes sont devenus instits bilingues, les gens
apprécient mieux leur abnégation. Mal payés, affectés dans des zones retirées, où
ils restent pendant des semaines sans voir leur famille, les maîtres ont appris à
se bagarrer pour leurs droits et aussi pour ceux des villages. Un des détonateurs
de la grève actuelle a été le viol et l?assassinat de deux jeunes institutrices
alors qu?elles se rendaient à pied dans la communauté où elles enseignaient. La
colère est telle que la grève et l?occupation ont persisté même pendant les
vacances scolaires. Lorsque le 14 juin, le gouverneur lance trois mille flics
contre le campement des instits, la population se soulève donc contre lui. Deux
heures après l?assaut à balles réelles, tirées parfois depuis des hélicoptères (la
rumeur parla de six morts),les instituteurs et leurs alliés reprennent la ville.
"Quand il se rend compte de son erreur, le gouverneur propose de négocier", raconte
Dolores Villalobos, coordinatrice du Conseil Indigène et Populaire-Flores Magón.
"Mais c?est trop
tard : en réponse au large soutien qu?ils viennent de recevoir, les instits mettent
leurs demandes sectorielles en veilleuse et se font les porte-drapeau de la volonté
générale : que Ruiz s?en aille. Il n?y a plus de discussion possible."

"Nous allons provoquer une crise économique en bloquant les routes et en boycottant
les grandes enseignes multinationales."
La radio des instits a été détruite ? Qu?à cela ne tienne, les étudiants occupent
Radio Universidad et la mettent au service du mouvement. Une Assemblée populaire
(APPO) réclame la destitution du gouverneur. "Personne
n?est l?APPO, nous la représentons tous", affirme Aldo González. "Chacun y
participe à sa façon, en expulsant un maire pourri, en occupant une officine
gouvernementale, en convoquant une assemblée, en récupérant les traditions, en
bloquant les rues et les routes." À chaque sursaut répressif du gouverneur, le
mouvement prend de l?ampleur. L?occupation de la radio et télévision officielle
vient en réaction au sabotage de Radio Universidad par des nervis. Après vingt
jours de télé et radio libres, des paramilitaires délogent en pleine nuit les
journalistes improvisés. La même nuit, l?APPO investit douze radios commerciales.
Quand la nuit suivante des sicaires montés sur des fourgonnettes circulant à vive
allure mitraillent les façades de ces radios, tuant deux occupants, les habitants
des quartiers dressent des barricades pour empêcher ce convoi de la mort de
circuler. Il y a encore, à l?heure où nous écrivons, plus de mille barrages dans la
capitale. Pour les matérialiser, des véhicules de police aux pneus crevés et des
bus réquisitionnés. "Nous allons provoquer une crise économique en bloquant les
routes et en boycottant les grandes enseignes multinationales", déclare à "La
Jornada" Rogelio Mesinas, un porte-parole de l?APPO. "Nous remplacerons les centres
commerciaux par des
marchés populaires sauvages." La procureur général de l?état accuse l?APPO d?être
une guérilla urbaine. "L?APPO n?a aucune relation avec une quelconque guérilla, ni
avec la coalition de gauche qui s?est
mobilisée au niveau national contre la fraude électorale, bien que nous respections
leurs luttes", clarifie Rueda Pacheco, leader des instits. D?abord en marge de la
campagne électorale puis, à partir du 2 juillet, en
parallèle à la mobilisation antifraude, le mouvement de Oaxaca a dépassé le terrain
de la politique institutionnelle : si le départ du gouverneur est une exigence
fédératrice, le vide de pouvoir actuel permet de voir surgir au grand jour une
pratique démocratique jusqu?à présent souterraine,
marginalisée. "L?APPO doit s?inspirer de la vie communale des villages", affirme
Lucio López, ancien président municipal de la région mixe.

Les zones rurales, et certains quartiers urbains, ont souvent développé une
démocratie parallèle qui contourne l?autoritarisme du PRI. Cette expérience, ancrée
dans la culture de résistance indigène, est un outil précieux pour inventer une
administration de la chose publique qui n?échappe plus aux gens. « Le peuple de
Oaxaca s?est souvenu qu?il est communauté », s?enthousiasme Dolores Villalobos. "On
apprend à
s?organiser pour manger, pour l?autodéfense, pour les occupations, pour construire
un accord, pour nos récoltes... C?est tout bénef, surtout si on dépasse les
discours sur la solidarité et le soutien mutuel pour en venir à une pratique qui
garantit notre survie." Sacrément utile quand les fonctionnaires ont fui... Alors,
pourquoi se contenter de la destitution du cacique en chef et de l?arrivée d?un
gouverneur intérimaire qui entérinerait un retour à la normale ? "La mobilisation a
été intense, on peut imaginer qu?une fois la chute du gouverneur et la libération
des prisonniers obtenues, le calme reviendrait", pense Carlos Beas, de l?Union
des Communautés Indigènes de la Zone Nord de l?Isthme, contacté par "CQFD". "Mais
la réaction des villages et des quartiers a été impressionnante. Et ils ont bien
d?autres motifs d?insatisfaction !" Pourquoi ne pas systématiser cette démocratie
vivante ? Pendant que, dans des hôtels déserts, les commis de l?État et les partis
de gouvernement négocient une sortie de conflit qui leur soit favorable, que Fox
craint un
embrasement du reste du pays et que l?armée patrouille et intimide, voilà la
question qui court les rues de Oaxaca, la ville aux mille barricades.

Nicolas Arraitz

Article publié dans "CQFD" n° 37, septembre 2006, actuellement en kiosques et
librairies. À lire également, les articles sur Oaxaca LE VIEUX RÉGIME EST MORT et
CHRONOLOGIE D?UN FEU QUI COURT parus dans le même numéro.

http://www.cequilfautdetruire.org/
http://cspcl.ouvaton.org/article.php?id_article=347

[ article diffusé sur la mailing liste [cspcl] - <cspcl_l(a)samizdat.net> -
http://cspcl.ouvaton.org ]






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