A - I n f o s
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **

News in all languages
Last 40 posts (Homepage) Last two weeks' posts

The last 100 posts, according to language
Castellano_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ The.Supplement
First few lines of all posts of last 24 hours || of past 30 days | of 2002 | of 2003 | of 2004 | of 2005 | of 2006

Syndication Of A-Infos - including RDF | How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups
{Info on A-Infos}

(fr) Chronique de Oaxaca, 26 novembre 2006

Date Mon, 27 Nov 2006 22:45:58 +0100 (CET)


Objet : [cspcl] Oaxaca, le 26 novembre 2006
Répondre à : cspcl_l@samizdat.net


Bien le bonjour,

Nous sommes le samedi matin et nous nous préparons à aller à la
manifestation, le point de départ, Santa María Coyotepec, se trouve à
plus de quinze kilomètres de la ville, cela en fait hésiter plus d?un et plus
d?une autour de moi, quinze kilomètres à pieds sous le soleil de
Satan, il y de quoi hésiter en effet. Le tyranneau a pris soin de construire le
nouveau et luxueux palais du gouvernement loin de la ville et de ses
turbulences. Avec Calderón, le futur président du Mexique, qui va
prendre possession du pouvoir à San Lázaro derrière des murailles d?acier
élevées tout autour du bâtiment législatif et dans un quartier encerclé depuis
plusieurs jours par les policiers et les militaires, ce sont les images
les plus délirantes et tordues de la science-fiction qui deviennent
réalité. La manifestation doit se terminer par un encerclement effectif
des forces d?occupation qui se trouvent sur le zócalo pendant 48 heures.

Nous sommes allés voir les jeunes qui tiennent la barricade de Cinco
Señores. El Cholo et el Conejo, ainsi qu?un troisième barricadier,
ont été faits prisonniers par un commando de la police ministérielle soutenue
par la police fédérale préventive, ils ont été salement tabassés et torturés
avant de se trouver derrière les barreaux sous des inculpations
grotesques, comme tentative d?homicide, mais qui peuvent leur coûter
cher.
Les gens de la barricade avaient retiré, sous la pression semble-il du
Conseil, certains véhicules pour "libérer le passage", ils ont libéré le
passage au commando, finalement. Cela sent la provocation à plein nez.
Deux réunions ont eu lieu avec les colonies pour parler de la
manifestation et de l?idée de l?encerclement des forces militaires.
L?intervention de celle qui est la porte-parole au sein du Conseil de la
barricade Los Cinco Señores a été très intéressante : "Il faut être
clair sur les buts, chacun, que ce soit l?Etat ou l?APPO, fait valoir sa
scénographie, la mise en spectacle de la confrontation, par exemple,
ou du dialogue, par contre, l?intention reste confuse et floue, on ne poursuit
pas un objectif précis et immédiat ou, du moins, explicite, on se
contente d?une mise en scène."

Notre première inquiétude au sujet de l?isolement de la barricade Cinco
Señores s?est dissipée au vu de ces réunions, les gens venus des
barricades comme Brenamiel, Calicanto, et des colonies se sont reconnus
sur des points de vue très proches. Les "dirigeants", du moins ceux qui
aimeraient bien être reconnus comme dirigeants, craignent la réaction
des quartiers et des barricades, c?est un monde qu?ils ne peuvent contrôler.
Dialogue de sourd ? Quoi qu?il en soit, il y a là comme un hiatus qui
affaiblit le mouvement. Les habitants des quartiers par exemple ne
veulent pas entendre parler de dialogue ou de négociation avec le gouvernement
central ni avec les commandants de la Police fédérale préventive. Ils
veulent chasser les flics du Zócalo, or l?APPO a perdu une bonne
opportunité de le faire, le 2 novembre, quand les porcs ont dû battre en
retraite après la bataille de l?université. Ce souhait est-il réalisable
ou non ? S?il est réalisable, donnons-nous les moyens de le réaliser,
s?il ne l?est pas à quoi rime la manifestation et cette idée d?encerclement ?
Deux réunions ont été nécessaires pour ne pas répondre à cette question.

Je reprends cette chronique ce dimanche matin avec des sentiments
mêlés et contradictoires dus au relâchement après les moments intenses de cette
nuit insurrectionnelle. Tôt ce matin, des équipes de balayeurs tentaient
d?effacer toute trace de l?émeute de la veille, des peintres
recouvraient avec de la peinture blanche les slogans, des camions-bennes
enlevaient les restes des barricades, en vain. Comment gommer les six immeubles,
dont le
Tribunal supérieur de justice, La Chambre des hôtels et motels, le
ministère des Relations extérieures, qui ont été incendiés ? Des
flics en
civil rôdent, mêlés aux bourgeois, dans les rues autour du Zócalo et des
patrouilles composées de quatre à cinq camionnettes remplies jusqu?à la
gueule de flics en tenue anti-émeute tournent les unes derrière les
autres
dans les rues adjacentes. Beaucoup de gens ont été appréhendés, on parle
d?une centaine de disparus, d?autres ont pu trouver refuge, ce fut notre
cas, dans des maisons amies. Ce ne fut pas une émeute, ce fut le premier
pas d?une insurrection. A la jubilation de voir dans la nuit Oaxaca en
flammes se mêle le goût amer des massacres et assassinats perpétrés par
les forces de l?ordre.

Nous avons rejoint la marche à mi-parcours, beaucoup de monde mais moins
de monde que lors de la grande marche du dimanche 5 novembre, moins de
slogans, absence des peuples indiens de la Sierra, qui devaient
venir, des participants plus tendus, aussi. La rumeur avait couru qu?il allait y
avoir des affrontements, que des francs-tireurs embusqués tireraient sur
la foule, ou que des commandos de paramilitaires interviendraient, c?est
Ulises Ruiz qui était à l?origine de ces rumeurs en laissant entendre
qu?il ne contrôlait pas la situation (comme s?il l?avait contrôlée un
jour !), cela signifiait en fait qu?il laissait carte blanche à ses
tueurs. La marche sous le soleil de midi s?est déroulée sans
incidents. A 3 heures et demie, nous étions au centre-ville et les gens ont envahi
les rues qui mènent au Zócalo, foule bigarrée, assez silencieuse, fatiguée
aussi par cette longue marche. Temps d?orage, mais nous ne savions
pas si l?orage allait éclaté ou non. Une longue file s?est formée où l?on
distribuait de la nourriture, riz et haricots noirs, et puis rien,
quelques groupes descendaient bien les rues pour aller défier la Police
fédérale préventive, mais sans trop de conviction, celle-ci était bien
protégée derrière des murailles d?acier, le Zócalo était devenu une
place forte, à mon sens, imprenable.

Et puis comme un premier éclair, des gamins qui descendent la rue en
courant avec un cadi rempli de caillasses, des femmes sur le parvis de
l?église les encouragent à grands cris tout en leur demandant de ne pas
céder à la provocation. Des pierres partent dans tous les sens, des
fusées zigzaguent et éclatent, les cloches de l?église se mettent à sonner le
tocsin, on arrache des palissades pour former des barricades, on
monte sur la terrasse du bâtiment en construction, des brigades de secours se
forment avec coca, eau et vinaigre, des masques de tampax imbibés de
vinaigre sont proposés aux combattants, les rues se remplissent de
tonnerre et de fumée, l?orage. Il est 4 h 30 de l?après-midi,
l?offensive, on se jette à corps perdu contre la place forte en espérant la faire
fléchir. Le parvis de Santo Domingo est devenu une carrière à
fabriquer du caillou, tous s?activent.

La horde sauvage, la horde de la dignité, face à l?armée de l?ordre,
retranchée, bien protégée et supérieurement armée, la place ne cède pas,
un espoir, pourtant, dans une rue parallèle, les forces armées, moins
bien protégées auraient montré des signes de faiblesse, nous nous y lançons,
défiant les grenades de gaz, nous avons des bus à notre disposition,
nous
en man?uvrons un et nous avançons derrière ce tank improvisé, en
vain, les grenades pleuvent de tous les côtés le bus devient alors une barricade
derrière laquelle seuls ceux qui ont des masques à gaz peuvent encore
résister. Mais l?idée était bonne et nous la renouvelons de l?autre
côté, pour le même résultat. C?est alors que se déclanche la contre-attaque,
elle nous a surpris et malgré une résistance acharnée, nous nous rendons
vite compte que nos positions sont indéfendables : nous nous replions en
vitesse vers la place de Santo Domingo sous une grêle de grenades
lacrymogènes.

Un court moment de répit, on repart à l?assaut et puis tout se passe
très vite après quatre heures de combat, c?est le soir maintenant. Une des
filles est intoxiquée par les gaz, tout le centre-ville est devenu
irrespirable, nous la conduisons à un poste de secours improvisé dans la
bibliothèque publique du peintre Toledo, nous la laissons à
l?intérieur et nous nous replions vers les rues perpendiculaires, des bataillons de
choc de la police fédérale avancent derrière leurs tanks, nous avons juste le
temps de passer. Nous allons faire un tour du côté des associations des
droits humains pour rendre compte de la situation, mais surtout pour
respirer.

Nous y restons peu de temps, il faut récupérer la copine, un repli des
forces de police nous permet de revenir vers Santo Domingo, la copine
n?est plus dans le poste de secours, nous la retrouverons plus tard chez
des amis, saine et sauve. Les commandos de la police fédérale entrent à
nouveau en action derrière leurs tanks, ils cherchent à prendre en
tenaille les irréductibles qui se sont regroupés un peu plus bas, nous
marchons vite, une porte amie s?ouvre, à quelques secondes près nous
étions pris et matraqués. Impuissants nous assistons à une scène
terrible, le croisement est noir de flics, les irréductibles ont pu s?échapper
mais l?un d?eux est resté prisonnier du camion qu?il conduisait, je pense
qu?il avait déjà été atteint et blessé, à la merci de la meute, qui balance
des grenades lacrymogènes dans la cabine... (C?était le vrai conducteur du
camion, je viens d?apprendre qu?il a réussi à s?échapper au dernier
moment, bien que blessé, avec l?aide des jeunes par quel miracle ? Les
chiens ont rempli de gaz une cabine vide. Ouf !)

La ville brûle, tout autour rôdent les camions de la PFP à la recherche
des derniers mohicans, beaucoup vont pouvoir se cacher dans des maisons
hospitalières, rôdent aussi les tueurs à gage d?Ulises Ruiz, nous
entendons des coups de feu, la radio signale qu?ils auraient tiré du
côté de la barricade Cinco Señores et qu?il y aurait des morts. Un commando
vêtu de noir, armé jusqu?aux dents, se trouvent dans les jardins de
l?hôpital. Sept personnes en civil, armées de révolvers, sont entrées
dans les urgences et ont menacés les personnes présentes. Le bilan est
tragique, on parle de quatre morts, le nombre de blessés est
incalculable, 149 détenus et 41 disparus. Ulises Ruiz et l?Etat fédéral entendent
profiter de la situation pour perquisitionner les habitations,
arrêter les leaders de l?APPO, et occuper militairement tout le centre
touristique et pas seulement le Zócalo ; leurs prochains objectifs seront la cité
universitaire et la barricade de Cinco Señores ; ils n?arrêteront pas le
mouvement, qui, selon mon sentiment, va se reconstituer rapidement,
c?est un simple coup de vent d?un mouvement insurrectionnel venu des
profondeurs de l?Etat d?Oaxaca. Les communautés indiennes de la Sierra Norte n?y ont
pas participé, ils se doutaient bien de ce qui allait se passer, ils ne
voulaient pas affaiblir leur force dans une escarmouche.


Oaxaca, le 26 novembre 2006.

George Lapierre

[ texte diffusé sur la mailing liste [cspcl] - http://cspcl.ouvaton.org ]






_______________________________________________
A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
http://ainfos.ca/cgi-bin/mailman/listinfo/a-infos-fr
http://ainfos.ca/fr


A-Infos Information Center