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(fr) Chronique d?Oaxaca, 6 novembre 2006

Date Tue, 7 Nov 2006 17:23:44 +0100 (CET)


Un résumé des événements de la semaine passée

Vendredi 27 octobre des hommes armés en civil tirent contre les barricades et tuent
trois personnes dont un journaliste new-yorkais d?Indymedia. Soi-disant pour
rétablir l?ordre, le dimanche 29 octobre, à partir de 14 heures, 4.000 policiers de
la PFP (Policia Federal Preventiva) s?avancent vers le centre d?Oaxaca, détruisent
les barricades, repoussent les occupants avec camions à eau, gaz lacrimogènes et
tirs d?armes à feu. Derrière les barricades, des vieilles femmes ravitaillent en
pierres les jeunes qui les lancent sur les policiers. Certains militants avaient
d?abord tenté de dialoguer avec ceux-ci : "Puisque vous êtes aussi foutrement
baisés que nous, pourquoi vous nous faites ça et vous ne nous débarrassez pas
d?Ulises ?" Alors que le zocalo est déjà occupé par la PFP, des centaines
d?habitants s?y dirigent en familles et s?y installent comme chaque dimanche. Cette
première journée d?assaut cause trois morts civils : un infirmier, un professeur et
un enfant.

Durant tout l?après-midi, la direction de l?APPO n?a pas cessé d?essayer de
contacter par téléphone la Secretaria de Gobernacion, ministère fédéral responsable
de la police, en vain. Ils insistent dans tous leurs
communiqués pour que les Mexicains et les citoyens du monde entier comprennent bien
que ce n?est pas l?APPO qui a rompu le dialogue. Ils accusent le président Fox
d?avoir choisi la répression violente
malgré ses déclarations lénifiantes de solution pacifique, et dans la foulée
accusent Felipe Calderon (futur président élu frauduleusement) de complicité :
"Pauvre petit Calderon. Après ce qu?il a fait aujourd?hui, avant d?être président,
il ne va pas poser un pied à Oaxaca durant tout son mandat."

A 19 heures, l?APPO abandonne le centre et se replie dans la cité universitaire. La
répression se poursuit pendant la nuit, dans la ville et dans les colonies proches,
et une cinquantaine de militants sont arrêtés à
leur domicile.

La radio universitaire est la dernière radio qui subsiste aux mains des
sympathisants de l?APPO : des étudiants l?occupent depuis six mois avec le
consentement tacite du rectorat. Elle sert de moyen de tramission
d?urgence : demandes d?envoi de médecins, de renforcement d?une barricade, etc.
Entre ces communiqués et les chants révolutionnaires, elle diffuse les messages de
solidarité qui affluent du monde entier.

Le recteur de l?Université autonome Benito Juarez d'Oaxaca (UABJO), Francisco
Martinez Neri, exprime officiellement son inquiétude quant au risque de violences
contre la communauté universitaire et condamne d?avance toute tentative de prise du
campus par les policiers. Il appelle à la résolution de conflits par le dialogue et
la négociation, selon la tradition démocratique d?un Etat de droit.

Les étudiants et les militants de l?APPO renforcent la défense de l?accès à la
radio et préparent leurs armes : pierres et lance-pierres, cocktails Molotov,
"basukas" consistant en un tube de PVC rempli de poudre à pétards ? "une
authentique métaphore de David et Goliath", commente un journaliste de La Jornada.

Le jeudi 2 novembre, la PFP donne l?assaut à l?université, malgré le refus très
clair du recteur qui rappelle que la loi mexicaine interdit l?incursion des forces
de l?ordre dans les universités autonomes, à moins
qu?elles soient appelées par le rectorat. Les résistants sont environ 50.000, tous
les habitants du quartier et les étudiants s?étant massés autour du campus pour le
défendre. Après sept heures d?affrontements très
violents, la PFP doit se retirer sans avoir réussi à atteindre le c?ur du campus.
Officiellement, ils diront qu?ils "n?ont jamais essayé d?entrer" !
Les résistants déplorent cependant une vingtaine de morts, une centaine de blessés,
plus de 120 prisonniers et de nombreux disparus.

Solidarité nationale et internationale

Les marques de soutien et d?appui surgissent de tout le pays ainsi que de nombreux
pays d?Amérique et d?Europe. La "Otra Campaña" des zapatistes, qui se trouve dans
le Nord, ainsi qu?une multitude d?associations
indigènes appellent à bloquer routes, autoroutes et ponts. Ils invitent à organiser
une grève nationale le 20 novembre. La communauté "Las Abejas" organisera le 9
novembre une caravane depuis le Chiapas pour apporter vivres et médicaments à
Oaxaca. Tous les communiqués montrent la même conscience de lutter contre les mêmes
exploiteurs, les mêmes dominateurs voleurs de terres et de ressources naturelles,
corrompus et assassins.

Dans l?État d?Oaxaca comme dans les autres États de la République, quand on parle
avec les gens dans la rue, tous ont la même indignation vis-à-vis de cet assassin
qui se cramponne au pouvoir au prix de dizaines de morts, et beaucoup ont la
conviction que les années de soumission sont terminées, que maintenant le peuple ne
se laissera plus tromper et abuser.

Dans le monde, des manifestations et occupations ont eu lieu devant les ambassades
et consultats du Mexique, notamment à Vancouver, Los Angeles, Boston, Chicago,
Lima, Londres, Madrid, Barcelone, Milan et d?autres villes d?Italie.

La situation actuelle

Le samedi 4, une partie des personnes arrêtées ont été libérées ; toutes se
plaignent de tortures physiques et psychologiques. L?armée occupe la ville et a
même reçu 2.000 effectifs supplémentaires pour assurer son omniprésence. On dégage
progressivement les carcasses de véhicules brûlés, les commercent rouvrent
timidement, craignant encore des incursions de tireurs "non identifiés". Radio
Universidad est toujours gardée par des barricades, l?état d?alerte se maintient
(vendredi matin un groupe d?hommes armés a tiré sur les antennes mais sans les
endommager suffisamment pour arrêter les émissions).

Hier, dimanche 5 novembre, des dizaines de milliers d?habitants venant de l'État
d?Oaxaca et d'autres Etats ont formé une gigantesque marche vers la capitale de
l?État pour exiger à la fois la destitution du gouverneur et le retrait des forces
de police, au cri de "Oaxaca n?est pas une caserne : dehors l?armée !". Il n?y a
pas eu de nouveaux affrontements avec la PFP, qui s?est contenté de suivre la
caravane et de l?observer. L?APPO demande à nouveau au président Fox d?installer
une table de négociation, au plus tard pour ce mardi.

Avancées politiques

Les choses semblent cependant avancer politiquement : la Procudaria General de la
Republica (la plus haute instance de justice) a ordonné une enquête sur les
relations entre le PRI local et les groupes paramilitaires
; un haut fonctionnaire a été envoyé à Oaxaca par le secrétaire de gouvernement
Carlos Abascal Carranza (l?équivalent du premier ministre) pour favoriser les
négociations et pour rencontrer notamment le
recteur de l?université. Le fonctionnaire a assuré à celui-ci qu?"il n?a jamais été
dans les objectifs de la PFP ni dans les plans de l?opération d?entrer dans aucun
espace appartenant à l?Université. Nous devons assurer la préservation de son
autonomie." Le gouvernement a assuré qu?il n?interviendrait pas dans la
programmation de Radio Universidad, qui jouit de l?autonomie de l?université.
D?autre part, il a fait savoir que c?était
au PRI de demander à Ulises Ruiz de se retirer. Les députés et sénateurs ont
également exhorté le gouverneur Ruiz "à une réflexion sur sa capacité à gouverner".
En fait, le PRI est divisé, une partie de ses membres ne voulant plus soutenir le
gouverneur.

Complètement en décalage avec la situation, le Syndicat national des enseignants
(SNTE), dirigé par la priiste Elba Esther Gordillo, reproche au gouvernement de
mener des négociations avec la section 22 qui ne jouit
d?aucun statut juridique, au lieu de les mener avec la direction nationale du
syndicat.

La double position de l?Eglise

Comme il est bien connu, en Amérique latine, une partie de l?Église est très
engagée à gauche tandis qu?une autre, et principalement la hiérarchie, est engagée
à droite. On en constate un nouvel exemple avec la
confrontation entre le président de la Conférence de l?Episcopat mexicain, qui
donna son aval à l?intervention de la PFP, et les nombreux prêtres de l?Etat qui
lui ont demandé d?expliquer ou de rectifier cette position. Dans un communiqué, les
prêtres l?interpellent ainsi : "Nous ne doutons pas de la sagesse de nos évêques ni
de leur capacité à discerner les signes des temps ; c?est pourquoi nous nous
demandons : en réalité, ne pouviez-vous prévoir que ce que cherchait le
gouvernement fédéral c?était une bénédiction pour la répression ?" De même, la
messe de ce dimanche dans la cathédrale de Mexico a été interrompue par des
centaines de personnes pour protester contre le soutien que l?archevêque Norberto
Rivera avait déclaré en faveur de l?intervention policière.

Attentats à la bombe dans la ville de Mexico

La nuit dernière, peu après minuit, trois explosions de bombes artisanales ont
ébranlé la capitale, la première dans une succursale de banque, la deuxième au
tribunal électoral, la troisième au siège du PRI. Des
précautions avaient été prises pour qu?il n?y ait pas de victimes : un appel
téléphonique avait averti la police du secteur et une pancarte "Danger : bombe"
avait même été apposée sur la porte d?une autre banque, où se trouvait une
quatrième bombe qui n?a pas explosé. Il n?y a jusqu?à présent aucune revendication,
mais l?APPO a déjà communiqué qu?elle n?avait rien à voir avec ça.

Annick Stevens
Sources : La Jornada, les communiqués de l?APPO et de diverses associations indigènes.


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