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(fr) Qu'est-ce que l'APPO ? - Mexique

Date Fri, 3 Nov 2006 09:16:26 +0100 (CET)


Bien le bonjour,
Je vais répondre à tes questions, cela m?a paru intéressant de faire un petit topo
sur le fonctionnement interne de l?Assemblée populaire des peuples de Oaxaca
(APPO), je ne vais pas rentrer dans les détails, du moins je vais essayer de
trouver un juste équilibre.

A la suite de l?envoi des forces de police le matin du 14 juin contre les
enseignants, qui manifestaient depuis le mois de mai, la population de la ville
d'Oaxaca prit spontanément le parti des maîtres d?école. C?est en grande partie
avec l?aide des habitants du centre que les enseignants purent se remettre de
l?attaque surprise des flics et reprendre l?offensive, infligeant aux forces de
l?ordre de l?Etat d'Oaxaca une défaite dont ils ne se remettent pas. A la suite de
cet affrontement, eurent lieu deux manifestations, qui ont regroupé plusieurs
centaines de milliers d?habitants. Peu à peu, les gens ont commencé à s?organiser.

Le 23 juin, les délégués des colonies (les colonies sont des quartiers créés à
partir de la concession de terrains par les habitants eux-mêmes), des associations
civiles (de développement, de communication, de culture, d?éducation, de santé,
de droits humains, de protection de la nature? Il y en a plus de 500 répertoriées
dans tout l?Etat d'Oaxaca), des associations indiennes (UNOSJO, Service Mixe, CIPO
Ricardo Flores Magon, Conseil des anciens de Yalalag, Service communautaire Ñuu
Savi, Union des communautés
et peuples indigènes Chontales, Union des femmes Yalatèques?), des représentants
des communes de l?Etat (plus de cent communes se sont libérées à cette occasion, de
la tutelle du Parti révolutionnaire institutionnel ? PRI), des artistes, des
représentants du secteur académique (université autonome de Oaxaca - UABJO), des
groupes politiques de gauche et d?extrême gauche, des étudiants, des individus sans
qualité particulière, des libertaires, des syndicats (de la santé, par exemple) et,
bien entendu, la section 22 du syndicat de l?éducation (la section 22 est la
section syndicale qui correspond à l?Etat d'Oaxaca) se sont réunis en assemblée
pour désigner les membres d?une commission provisoire négociatrice. Cette
commission, comme son nom l?indique, est chargée d?entreprendre les négociations
avec le gouvernement fédéral (pour l?assemblée, le gouvernement de l?Etat d?Oaxaca
n?existe plus), elle doit continuellement rendre compte des négociations à
l?assemblée populaire, qui, en retour, lui dicte ses volontés. Théoriquement, les
décisions sont
prises par l?APPO, par la majorité des présents quand le consensus ne peut être
atteint, jusqu?à présent la majorité a toujours été proche du consensus. J?écris
"théoriquement" et "jusqu?à présent", car il se dessine
une tendance, parmi les dirigeants syndicaux proches des partis, qui cherche à
passer outre aux décisions de l?assemblée. La base ne se laisse pas faire mais ces
man?uvres sont déplaisantes et à la longue accentuent le divorce entre deux
courants (les modérés et les radicaux) et affaiblit par des tensions internes
l?assemblée. Le 10, le 11 et le 12 novembre aura lieu le congrès constituant de
l?Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca.
Une dernière remarque, c?est une assemblée ouverte, tous les habitants peuvent y
participer, cependant il existe comme une vigilance interne à travers une chaîne ou
réseau de reconnaissances, dans le sens où il est toujours possible de savoir qui
est "ce nouveau venu".

Il faut comprendre que la ville n?a pas été ébranlée dans ses fondements par
l?absence et le non-fonctionnement des institutions gouvernementales.
La vie continue comme avant, elle est même plus passionnante et agréable, c?est une
ville touristique et les touristes l?ont désertée, ce qui a entraîné une perte des
profits de l?industrie touristique et de ses satellites, mais les marchés sont
approvisionnés, les magasins sont ouverts, les transports publics fonctionnent, les
restaurants et les cafés sont ouverts, on y dépense son argent, seulement la ville
est en alerte, des barricades aux entrées d?Oaxaca obligent à de longs détours et
parfois, en alerte maximale, l?entrée de la ville est interdite, ou alors très
difficile. Il y a aussi des barricades dans les colonies et dans les endroits
stratégiques, elles sont en général ouvertes la journée, sauf celles qui se
trouvent dans des endroits à protéger comme la radio communautaire, le zocalo, le
siège de l?assemblée, ou des bâtiments publics désoccupés et interdits comme le
siège du gouvernement, le tribunal, etc. Ces barricades ont été dressées
spontanément par les habitants des colonies pour se protéger des opérations
commandos des escadrons de la mort (des policiers municipaux en civil qui tiraient
sur les gens, la nuit, à partir de camionnettes). Ces opérations d?assassinat,
commanditées par le gouverneur déchu, à partir de commandos et de francs-tireurs
continuent à faire des blessés et des morts à proximité des barricades ou dans des
rues isolées. Des commissions ont été créées par l?assemblée pour le fonctionnement
minimal de la ville, j?en cite quelques-unes de mémoire : commission de la santé,
de l?hygiène, des finances, de la logistique, de la presse, de la cuisine et de
l?approvisionnement (pour les campements et pour ceux qui viennent de l?extérieur),
commissions des brigades mobiles et de la surveillance, de la sécurité.

La commission de sécurité a été constituée sur le modèle des topiles, ou plus
précisément de la police communautaire telle qu?elle existe dans le Guerrero ou au
Chiapas parmi les zapatistes, ils ont été désignés, ou plutôt acceptés (ce sont
pour la plupart des volontaires) par l?assemblée.
Les délinquants sont remis à l?APPO, qui, en général, après leur avoir expliqué la
situation, les condamnent à un travail d?intérêt collectif comme balayer les rues,
actuellement la situation se durcit et les voleurs
sont souvent frappés quand ils sont pris par les commerçants. Quand il s?agit d?un
assassin, d?un paramilitaire ou d?un franc-tireur, l?assemblée le remet à la
justice fédérale, la PGR (Procuraduría General de la República) par l?intermédiaire
du syndicat des enseignants.

Les revendications des enseignants et la destitution par l?Etat fédéral d?Ulises
Ruiz restent au premier plan des négociations. Les enseignants ont obtenu
satisfaction sur l?ensemble de leurs demandes, reste la destitution du gouverneur
ou la reconnaissance de la disparition des pouvoirs dans l?Etat d'Oaxaca, qui est
la revendication principale de l?Assemblée populaire. C?est là qu?apparaît la
fracture entre les
dirigeants syndicaux qui ont obtenu satisfaction sur tous les points et
l?Assemblée, qui comprend aussi les instits de base, qui ne veut plus d?Ulises
Ruiz. C?est la partie qui se joue actuellement. Les dirigeants syndicaux ont
l?appui de l?opposition dite de gauche et représentée par le premier parti de
l?Etat, le PRD, et avec lui une grande partie de la société civile. L?APPO se
trouve face à une union sacrée de l?ensemble des
forces politiques capitalistes. Derrière ces objectifs du premier plan se sont
dessinés d?autres objectifs plus généraux et plus pratiques à travers une réflexion
sur un nouveau pacte social, à laquelle a été conviée la société d?Oaxaca (par
l?assemblée). Ce travail de réflexion et de proposition a commencé le 10 octobre et
se prolongera par le moyen de tables de discussion et de dialogue, d?assemblées
générales et de retour aux tables de discussion, jusqu?au congrès constituant de
l?APPO. Environ 1500 personnes de tous horizons (dont les délégués des communes
indiennes) participent à ce travail de réflexion sur un nouveau contrat social. Les
tables sont les suivantes : 1. Nouvelle démocratie et gouvernabilité à Oaxaca ; 2.
Economie sociale et solidaire ; 3. Vers une nouvelle éducation à Oaxaca ; 4.
Harmonie, justice et équité sociale ; 5. Patrimoine
historique, culturel et naturel d?Oaxaca ; 6. Moyens de communication au service
des peuples.

La solidarité envers ce mouvement insurrectionnel s?exprime sur plusieurs plans, il
y a d?abord une solidarité proche et quotidienne, des familles des quartiers qui, à
2 heures ou à 3 heures du matin, vont apporter du café chaud à ceux qui se trouvent
derrière les barricades, qui apportent des provisions aux campements, des communes
(souvent très pauvres) qui font parvenir de l?argent à l?assemblée. La marche sur
Mexico a donné l?occasion à cette solidarité populaire de s?exercer avec toute la
générosité dont elle est capable ; le campement qui se trouve actuellement dans la
capitale reçoit de l?aide, alimentaire ou autre, de la part de la
population. Il y a ensuite une solidarité plus militante du fait de certaines
organisations syndicales, politiques et sociales qui s?est exprimée au cours du
forum national et international qui eut lieu à Oaxaca
le 14 octobre au cours duquel diverses propositions de soutiens ont été avancées :
mobilisation nationale et internationale un jour déterminé (à préciser), bloquer la
circulation en divers points de la capitale du Mexique, création d?une alliance
nationale unitaire, manifestation devant la télévision pour exiger un droit de
réponse, campements dans tous les Etats de la république pour exiger la libération
des prisonniers politiques et de conscience? En fait, la solidarité s?est surtout
manifestée par l?intermédiaire de petits comités (étudiants,
libertaires, radios libres, associations civiles, groupes d?extrême gauche, l?autre
campagne zapatiste) qui se sont constitués à cette fin et qui offrent un appui
logistique (au cours de la marche et dans la capitale) et de communication,
informer sur ce qui se passe à Oaxaca (face à la désinformation et la calomnie). Il
faut savoir qu?au Mexique les principaux syndicats ouvriers et paysans sont aux
mains du pouvoir par le biais du Parti révolutionnaire institutionnel, qui a
contrôlé le mouvement ouvrier, et plus tard paysan, à partir de 1920. Ce n?est
qu?exceptionnellement que certaines sections syndicales ont pu s?émanciper de la
tutelle de l?Etat, comme ce fut le cas de la section 22 du syndicat de l?éducation
nationale, le syndicat reste dans son ensemble entre les mains de dirigeants
"charros", c?est-à-dire des dirigeants qui sont dans le cercle du pouvoir. Dans ce
domaine d?une solidarité effective c?est encore le monde indigène, et paysan (70%
de la population d?Oaxaca est indienne) qui l?apporte par sa détermination à mettre
fin à la domination des caciques, ceux qui, avec l?appui de tout l?appareil de
l?Etat, cherchent à s?emparer à leur seul profit des biens collectifs.

Je ne pense pas avoir répondu à toutes les questions que vous vous posez et surtout
y avoir répondu avec la clarté et la précision nécessaires à une bonne
compréhension de la réalité. J?ajouterai qu?à mon sens le mouvement insurrectionnel
d?Oaxaca est essentiellement empirique et pragmatique, les idéologies sont à sa
traîne et elles ne cherchent même pas à le contrôler. Il risque d?être marginalisé
par la société civile, cette part indéfinissable, mais importante, de la société
attachée aux droits de l?homme contre le droit des peuples et des communautés
villageoises (ou de quartiers). C?est un mouvement désarmé face à l?infanterie de
la marine mexicaine à laquelle s?ajoutent des bataillons de l?armée de terre et les
forces de la police préventive fédérale. Sa marge de man?uvre dans ces conditions
est très étroite. L?Etat attend sa marginalisation dans la société pour intervenir
au nom du rétablissement de l?Etat de droit. A la suite de cette intervention, les
leaders dans les communes isolées, qui n?auront pas été emprisonnés sous divers
prétextes, seront assassinés par des groupes de choc paramilitaires. D?un autre
côté, la société mexicaine n?est pas disposée (du moins, il me semble) à accepter
un retour aux bonnes vieilles traditions de la violence étatique, qui avait
caractérisé les temps, désormais révolus, du parti unique, dans ces conditions, il
appartient à l?assemblée populaire de surmonter les tentatives de division, de
trahison et d?isolement instruites par l?Etat et ses partisans. Le prochain
congrès, le 10 novembre, pour la mise en place d?une assemblée constituante sera
déterminant pour l?avenir de ce mouvement social.

Oaxaca le 18 octobre 2006.

George Lapierre


[ texte diffusé par le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte -
http://cspcl.ouvaton.org ]






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