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(fr) Increvables anarchistes

Date Sun, 14 May 2006 21:52:34 +0200 (CEST)


Les anarchistes ont eu à choisir, lors de chaque affrontement opposant le
mouvement ouvrier aux forces réactionnaires, entre deux options : rester
sur des positions intransigeantes ? quitte à s?isoler, se condamner à
l?impuissance et encourir l?accusation infamante d?avoir déserté le
combat contre l?ennemi de classe ? ou bien s?allier avec ce qu?il est
convenu d?appeler « la gauche » et prendre le risque de la compromission,
voire de la trahison. Le livre de Louis Mercier Vega témoigne des
attitudes devant la guerre des militants libertaires en 1939-1941 et de
leurs débats autour de l?éternelle question : entre deux maux, faut-il
choisir le moindre ?

Au siècle des nationalismes (1792-1918) succède celui des idéologies. «
L?entre-deux-guerres » voit la carte de l?Europe se couvrir
progressivement de régimes totalitaires. La Russie bolchevique d?abord
(1918), puis l?Italie fasciste (1924), tandis que les dictatures
antisémites infestent l?Est du continent. Le triomphe de Hitler en
Allemagne (1933), l?Anschluss de l?Autriche (1938), la victoire de Franco
en Espagne (1939), précédée par celle de Salazar au Portugal (1932) et,
enfin, l?invasion de la Tchécoslovaquie (1939) réduisent à une peau de
chagrin l?espace européen démocratique dans lequel refluent les militants
libertaires rescapés. Trois camps se préparent dès lors à une nouvelle
conflagration mondiale : le national-socialisme flanqué de ses satellites
fascistes, l?URSS stalinienne, et les démocraties capitalistes.
Après son écrasement en Russie et en Ukraine (1918-1921), le mouvement
libertaire, malgré le courage de ses militants, n?avait pas pesé lourd
dans les affrontements entre les trois idéologies dominantes jusqu?à ce
que la Révolution espagnole éclate en juillet 1936. Les anarchistes de
toutes nationalités, dont Louis Mercier Vega, croient leur heure enfin
arrivée et accourent pour s?enrôler dans les milices de la puissante
CNT-AIT, qui domine alors le camp républicain. Mais l?armée fasciste,
appuyée par l?Italie et l?Allemagne, progresse. Fin 1936, elle occupe
déjà la moitié du territoire espagnol. Faut-il militariser les milices,
participer au gouvernement républicain et reporter à plus tard la
révolution sociale, accusée de tous les maux par les staliniens ? Les
dirigeants de la CNT choisissent de jouer l?alliance républicaine, allant
jusqu?à accepter les portefeuilles ministériels de la Santé et de la
Justice (« le plumeau et la serpillière »). Quand l?inéluctable
affrontement entre les milices ouvrières et les forces armées du
gouvernement républicain éclate à Barcelone, en mai 1937, Louis Mercier
Vega, alors en France pour organiser le soutien à la Révolution espagnole,
demande que les colonnes cénétistes quittent le front d?Aragon et
descendent sur Barcelone afin d?empêcher l?écrasement du mouvement
révolutionnaire. Les ministres de la CNT, eux, appellent à déposer les
armes. La révolution est vaincue : les milices perdent rapidement le peu
d?autonomie qui leur reste, les entreprises
autogérées sont reprises en main et les collectivités démantelées, tandis
que les militants libertaires tombent par dizaines sous les balles du
KGB. Moins de deux ans plus tard (février 1939), les débris de l?armée
républicaine se réfugient en France où le gouvernement de la république
les fait interner dans des camps.
La tragédie de la révolution espagnole et l?échec de la stratégie de «
front républicain » vont fortement peser sur les attitudes des anarchistes
face à la guerre entre l?Allemagne hitlérienne et les démocraties
occidentales alliées à la Pologne (rappelons que Hitler et Staline
signent le pacte germano-soviétique une semaine avant l?attaque nazie
contre la Pologne ? le 1er septembre 1939 ?, la France et la
Grande-Bretagne déclarant la guerre à l?Allemagne deux jours plus tard).

Le récit de Louis Mercier Vega commence à Marseille dans les premiers
jours de septembre 1939. Les libertaires se concertent. La France leur
semble « une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se
refermer ». Hitler n?en fera qu?une bouchée. Que faire ? Rester pour se
battre contre les nazis, dans l?armée française, ou dans les maquis ?
Partir pour organiser la résistance à l?étranger ? Déserter, ici ou
ailleurs, un combat qui n?est pas le leur ?
Chacun réagit selon sa propre perception des événements. De nombreux
espagnols ne veulent pas s?éloigner du sol natal où ils comptent revenir
sous peu les armes à la main. Ils rejoindront bientôt les rangs de la
résistance française dans le sud-ouest. Les Allemands et les Italiens se
battent contre le fascisme depuis plus de quinze ans : pour eux, pas
question de renvoyer dos à dos le national-socialisme et les démocraties
; il y a bien un ennemi principal. Quant aux militants français, ils ont
certainement en tête le souvenir douloureux du
ralliement des leaders anarchistes à l?Union sacrée en août 1914 et les
déchirements qui s?ensuivirent. Dans une France républicaine où le
pacifisme peut encore s?exprimer librement, le slogan : « cette fois nous
ne marcherons pas » déborde largement les milieux libertaires. Mais les
choix idéologiques et la nationalité n?entrent pas seuls en compte dans
la décision de rester ou de partir, de rallier le camp des démocraties
capitalistes ou de croiser les bras. Est-on célibataire ou chargé de
famille ? Avec ou sans port d?attache ? Épuisé ou robuste ? Paysan chassé
de sa terre ou citadin nanti d?un carnet d?adresses, d?un métier, qui
faciliteront la fuite et la survie à l?étranger ?
Louis Mercier Vega n?a que vingt-cinq ans mais déjà près de dix ans de
militantisme derrière lui et plusieurs pseudonymes. Il décide de quitter
l?Europe pour s?engager dans la lutte sociale en Amérique du sud.
L?Espagne l?a dégoûté des alliances. « Nul ne fera notre jeu si nous ne
le menons pas nous-même », répète-t-il.
Alors commence l?errance à la recherche d?une issue vers l?Océan,
racontée dans un style nerveux, haletant. Avec quelques autres Louis
plonge dans l?univers parallèle des identités usurpées et de la débrouille
: chaque jour il faut trouver du pain ; chaque soir un toit. Toutes les
solidarités et toutes les connexions du « Mouvement », des socialistes
aux illégalistes, sont sollicitées. C?est la carte du monde libertaire
qu?interrogent les fugitifs : chaque ville, chaque port, chaque
destination évoque un syndicat ami, un journal, un camarade. On pense à
la chanson de Léo Ferré : « Y?en a pas un sur cent et pourtant ils
existent /Mais ils se tiennent bien bras dessus, bras dessous/ Joyeux, et
c?est pour ça qu?ils sont toujours debout/ Les anarchistes ».
Finalement, une poignée d?internationalistes, mus par des raisons
diverses et tous pauvres comme Job, s?embarque à Anvers sur un cargo,
destination Buenos Aires.
Les compagnons de voyage se dispersent à l?arrivée : celui-ci s?en va
pratiquer la reprise individuelle dans les banques de l?Argentine,
celui-là reprend aussitôt le travail militant : réunions, journal,
bistrots? D?autres cherchent à « se caser », enfin. Louis Mercier Vega
poursuit sa route. Elle le mène à Santiago du Chili où il retrouve les
organisations anarcho-syndicalistes aux prises avec la police, et avec
les staliniens.
La Chevauchée anonyme s?arrête là, mais le périple de Louis Mercier Vega
continue jusqu?à Brazzaville où il s?engage dans les Forces françaises
libres, le 26 juin 1942 (1). Il a changé d?avis. Son attitude est-elle
devenue moins « internationaliste » pour autant ?

La première édition de La Chevauchée anonyme date de 1978. Quelques mois
auparavant, son auteur s?était tiré une balle en plein front. Lorsqu?il
écrit son récit, en 1974, Louis Mercier Vega approche des soixante ans,
dont trente cinq de militantisme. Mais s?il se retourne sur cette période
charnière de sa vie et du mouvement anarchiste, ce n?est ni par
nostalgie, ni par amertume, et encore moins pour pontifier. Il veut
témoigner, simplement, des actes de quelques
poignées de militants oubliés, sinon calomniés, « qui, envers et contre
tout, tentèrent de maintenir vivante l?espérance d?un monde meilleur dans
les circonstances les plus difficiles qui soient » (2).
Louis Mercier Vega s?est battu pendant près de cinquante ans et sur tous
les fronts pour son idéal anarchiste. Au contraire de ceux qui croisent
perpétuellement les bras pour ne pas risquer de « faire le jeu de l?un ou
l?autre antagoniste », l?auteur de La Chevauchée anonyme a toujours mis
les mains dans le cambouis : antimilitariste mais adjudant de l?armée
française en 1945, pourfendeur des partisans d?une alliance antifasciste
avec les socialistes en 1934, mais participant lui-même activement à des
organisations anti-staliniennes financées par les États-Unis après la
guerre (Congrès pour la liberté de la culture, CGT-FO), il a constamment
choisi son chemin avec la volonté « ne pas disparaître, se taire et
devenir objet ». Les révolutionnaires de salon lui en ont beaucoup tenu
rigueur.


Notes

(1) Simone Weil, que Louis Mercier Vega avait rencontrée en 1936 lors des
occupations d?usine en France et qu?il avait retrouvée dans le Groupe
international de la colonne Durutti, s?engage elle aussi dans les FFL, à
peu près à la même époque.
(2) Charles Jacquier, dans la préface du livre.
Dans le volume publié par les éditions Agone, La Chevauchée anonyme est
accompagnée de textes de Charles Jacquier et de Marianne Enckell qui
présentent Louis Mercier Vega, son activité de militant et le contexte
dans lequel se situe son récit. Il faut également mentionner les notes de
bas de page qui font merveilleusement contrepoint au style elliptique de
La Chevauchée anonyme, avec des biographies brèves sur les personnages
cités par l?auteur et des informations très précises sur les luttes ou
les évènements de l?époque auxquels son récit fait constamment allusion.

François Roux
Le Monde libertaire n°1430, 16-22/03/2006


Louis Mercier-Vega
La Chevauchée anonyme
Parution : février 2006
ISBN : 2 7489 0055 3
272 pages - 12 x 21 cm
18 euros

[ texte repris du site http://agone.org ]


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