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(fr) Blocages et embauchages

Date Mon, 27 Mar 2006 11:51:39 +0200 (CEST)


Temps critiques - INTERVENTIONS n°6 mars 2006
BLOCAGES ET EMBAUCHAGES

Les premières étincelles du mouvement ont été lancées par les étudiants
des premiers cycles universitaires. Preuve, s'il en fallait, que
l'ancienne "misère en milieu étudiant" n'est plus ce qu'elle était. La
conscience mystifiée de futurs cadres que certains insurgés de mai 68
attribuaient aux étudiants de l'université de classe finissante, s'est
convertie en connaissance lucide des misères concrètes à l'époque de
l'université de masse. En effet, la distance s'est creusée entre le "on
ne se reconnaît pas dans la société bourgeoise" énoncé par les étudiants
de 68 qui, eux, pourtant, étaient encore reconnus par cette société comme
des héritiers (même si c'était déjà assez largement faux) et le "la
société ne nous reconnaît pas" des étudiants d'aujourd'hui qui pourtant,
dans leur majorité, reconnaissent la dite société comme légitime. Ce ne
sont pas les mêmes étudiants et leur population a changé d'échelle.
Nombreux travaillent pour financer leurs études, nombreux connaissent
précarité et conditions difficiles de logement, beaucoup recherchent des
études supérieures courtes ou déjà professionnalisées. La plupart
perçoivent que s'ils obtiennent un emploi, ils ne seront pas des
décideurs mais des opérateurs de la société capitalisée.

Plusieurs tracts diffusés au début du mouvement, par exemple ceux de la
FIDL lycéenne, portent leur critique au nom du CDI et exprime d'une
conception garantiste/fordiste du contrat de travail et plus généralement
du salariat. A ses débuts, la lutte apparaît davantage comme une lutte
contre les abus du capitalisme que contre le système du salariat dans son
ensemble. Par-là, elle s'inscrit parmi les récents mouvements qui comme
le courant
altermondialiste, combattent ce qu'ils appellent le "néo-libéralisme".

Mais il est aussi un mouvement qui dit non à l'aggravation des conditions
existantes d'aujourd'hui et de celles à venir. Dans certaines des
premières actions de grève et de blocage des universités, notamment
celles des lettres et des sciences humaines, les interventions visaient
déjà les réseaux de la puissance (évaluation standarisée, rationalisation
des apprentissages, professesionnalisation des cursus, savoirs
informatisés). Elles s'élevaient contre les conduites de démission des
étudiants comme des enseignants devant ces procédures de normalisation.

D'un côté, le mouvement a eu tendance à se projeter dans une cause
militante, d'ordre éthique, donc extérieure à sa raison d'être initiale,
même si très vite ont percé la révolte ou le ras le bol devant
l'élaboration quasi clandestine du CPE, puis son instauration aux forceps
parlementaires. Cela a contribué à la montée en puissance du mouvement.
Mais, sur cette base éthique, il ne remet nullement en cause le système
scolaire et il ne revendique que des réajustements anti-discrimination,
une véritable égalité des chances en quelque sorte contre une loi qui a
la dérision de porter ce nom. Cette dimension citoyenniste, très présente
chez les lycéens de centre ville, peut donner l'impression de recréer,
comme en 1986, une communauté scolaire d'opposants.

D'un autre côté, il est obligé de poser la précarité comme le futur
certain de tous, ce qui peut constituer la prémisse d'une unité entre
jeunes en formation et jeunes salariés, mais celle-ci ne se concrétise
pas encore dans une tentative de convergence avec ce qu'on a pu appeler
la révolte des banlieues. C'est une limite qui, pour le moment du moins
produit une coupure dans la jeunesse quasi similaire à celle qu'on
retrouve dans le monde adulte entre travailleurs réellement occupés et
travailleurs inoccupés, coupure qui a vu les salariés de Cellatex,
Kronenbourg, Lu et Métaleurop regarder de loin le mouvement des chômeurs
de 98 avant que les chômeurs battus et atomisés ne regardent de loin les
luttes des desesperados de l'ancienne classe ouvrière industrielle. C'est
cette coupure qui ne permet pas l'expression d'une dimension critique du
travail, même si le slogan "Ni CPE, ni CDI" fournit une indication sur le
niveau maximum de conscience atteint par la lutte aujourd'hui .

Parée de sa publicité pro-travail à la Zola, cette loi est censée fournir
un "revenu du travail" à de jeunes chômeurs, qui, pour la majorité
d'entre eux, sont considérés par l'économie comme dépouvus de toute
"employabilité" et qui cherchent, quant à eux, un accès direct et
immédiat à "la thune" sans passer par "un boulot de merde" ou une
formation sous l'autorité d'un "tuteur".

Si le CPE participe effectivement d'une tentative de disciplinarisation de
la force de travail, c'est parce que le contrôle social contemporain a
peu de chose à voir avec celui du XIXe siècle dans lequel l'école de la
République fonctionnait comme apprentissage de la discipline de l'usine en
direction d'une main d'?uvre en constante augmentation mais globalement
peu qualifiée. Aujourd'hui l'école se veut "milieu de vie" et sélectionne
des "compétences" alors que personne ne peut définir ce que l'économie
demande en matière de "compétences" à venir.

Le Medef d'ailleurs vient d'intervenir à plusieurs reprises pour dire
qu'il n'était pas favorable au développement de l'apprentissage à 14 ans
et qu'il ne voyait pas un grand intérêt au CPE. A la rigueur a-t-il
concédé, "ce type de contrats pourrait être utile à certaines PME". Car
en matière d'emplois à "compétences peu spécifiques" selon la
terminologie des DRH, un CPE ne pourra jamais rivaliser avec les bas
coûts de la force de travail thaïlandaise ni encore moins avec ceux du
travail clandestin.

Ce n'est pas parce que l'école serait encore une école de classe que
l'État a fait voter le CPE. On peut même dire que c'est parce qu'elle ne
l'est plus qu'elle ne remplit plus l'une de ses fonctions majeures qui
était d'assurer "the right man at the right place" sur le marché du
travail et qu'elle fabrique des surnuméraires. Cela ne signifie pas que
la précarisation est en train de devenir générale. Le garantisme limité
par la réduction d'emplois de fonctionnaires et les privatisations,
constitue encore une réalité de la fonction publique et de certaines
couches du salariat privé, mais il ne suffit plus à assurer une médiation
efficace de la reproduction des rapports sociaux. Bien que les emplois
stables restent une dominante du salariat, le précariat en constitue
l'abcès de fixation, ce qui engendre un conflit puisque l'ancienne
mobilité sociale, est devenue inopérante. Il n'y a pas de relève à la
régulation fordiste.

L'opération CPE-CNE est d'abord un coup de force politique qui tente de
résoudre ce conflit. Car "la réforme" est nécessaire pour ceux qui veulent
prévenir "le pire". Pour la combattre, ne sous-estimons pas cette
dimension idéologique et politicienne et ne tombons pas dans un
économisme qui, voyant tout comme un plan du capital, condamnerait la
lutte à un choix stérile entre tout est possible ou rien n'est possible.

Avec l'arrivée du printemps, la popularisation en sa faveur étant acquise,
le mouvement doit combattre sur deux fronts :

- la résistance (qui peut être offensive) à l'État, à sa police, à ses
réseaux et à ses médias;

- la potentialisation des lieux de grève et d'occupation en vue de leur
généralisation à d'autres secteurs d'activités, à d'autres lieux de
travail et de vie, à d'autres individus. Renouer avec "l'esprit de mai"
en quelque sorte.

Donc si grève générale il y a, elle doit venir de cette potentialisation
et non d'une initiative formelle qui fait perdre au mouvement toute son
autonomie et sacrifie la lutte à la base à une extension de l'action par
le haut. Ce serait donner un blanc-seing aux syndicats et contribuer à la
bureaucratisation du mouvement. Le mouvement n'a pas à se mettre à la
remorque d'un hypothétique sursaut des salariés et à fortiori d'une
fantomatique classe ouvrière. Pour le moment, c'est lui qui mène la danse.


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