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(fr) Fin du petrole : socialisme libertaire ou barbarie ?

Date Sun, 5 Mar 2006 18:47:48 +0100 (CET)


Obsédés par le contrôle des marchés, assiégés par la logique du profit et
les techniques spéculatives, les milieux d?affaires ont l??il rivé sur le
Dow Jones, le Nikei ou le CAC 40. Fascinée par la perspective des
carrières à réaliser, la classe politique, tous bords confondus, se lance
dans le nouveau marathon des futures élections de 2007. Tétanisées à
l?idée d?être débordées par leurs bases, les grandes centrales syndicales
s?acharnent à briser l?unité en organisant des randonnées pédestres
festives. Façonnée par des médias à la botte du pouvoir, l?opinion
publique n?en finit pas de succomber aux délices de l?abêtissement
culturel. La servitude volontaire bat son plein. Le silence des pantoufles
assourdit autant que le bruit des bottes.

Aucun projet historique ne semble mobiliser l?énergie. Nous vivons dans
l?ère du vide. Pendant ce temps, presque en silence, dans l?apathie et la
torpeur quasi générales, un drame s?accomplit: la fin du pétrole bon
marché dans une société fondée essentiellement sur... le pétrole bon
marché. En dépit du bluff, de la manipulation des données (évaluation
surestimée des réserves), des déclarations optimistes, nous nous
approchons du fameux pic de Hubbert, c?est-à-dire du moment où la
production ne pourra plus satisfaire la demande (2010, 2012, 2015?).
L?amélioration des technologies d?extraction du pétrole n?y changera rien.
Le volume des découvertes décline depuis le milieu des années 1960. Il
devient nécessaire de creuser de plus en plus de puits pour finalement
découvrir de moins en moins de pétrole.

Par ailleurs, le remplacement du pétrole conventionnel par le non
conventionnel (sables asphaltiques, huiles extralourdes...) ne satisfera
qu?une partie dérisoire des besoins. Et il n?y a aucune alternative
sérieuse au pétrole, étant donné les coûts écologiques, énergétiques et
financiers. La conséquence directe est l?inflation des prix des produits
pétroliers qui atteindra des secteurs vitaux de l?économie: agriculture,
pêche, transport, tourisme. Il faudra globalement se déplacer moins vite,
moins loin et moins souvent.

De graves conflits

Les gouvernements s?efforceront de retarder l?échéance en accordant des
compensations financières face aux revendications des différents acteurs
sociaux. Mais ce replâtrage sera de courte durée: la hausse des
hydrocarbures sera brutale et irréversible (certains économistes prévoient
un baril à 300 dollars en 2015!). Notre grande dépendance au pétrole, des
habitudes tenaces de consommation, la forte croissance asiatique
maintiendront pendant encore longtemps une demande élevée pour des raisons
quasi vitales. Aussi les dirigeants des pays industrialisés
emploieront-ils tous les moyens pour garantir leur approvisionnement
pétrolier. Nous risquons donc d?entrer dans une ère d?intensification (car
ils existent déjà) de conflits internationaux, de guerres permanentes pour
l?accès au pétrole et son contrôle (lieux de production et
d?acheminement). Et aussi d?assister à une nouvelle forme de terrorisme,
les conditions se trouvant souvent réunies.

La récente affaire du gaz russe montre assez bien ce qui pourra survenir
dans un avenir proche. Pour punir l?Ukraine, Gazprom, le géant russe du
gaz naturel, avait réduit ses livraisons de 100 millions de m3,
occasionnant ainsi une chute d?approvisionnement en Europe (14 % en
Pologne, 25 % en Italie et en France, 40 % en Hongrie). Un coup de gueule
de l?Europe devait suffire à assurer un retour à la normale.

Jusqu?à quand ? Un exemple parmi d?autres de l?utilisation de l?énergie
comme moyen de pression économique ou politique.

Un chaos social

La volonté des classes dirigeantes de protéger les intérêts de l?industrie
pétrolière a conduit les gouvernements à éliminer les solutions qui se
présentaient: réduction de la production, économies réelles d?énergie et
de matières premières, développement des énergies renouvelables. C?est
donc dans l?urgence que s?effectuera cette transition vers
l?après-pétrole. Et ce sont, bien entendu, les classes les plus
vulnérables qui subiront le plus lourdement cette flambée des prix qui
concernera quasiment tous les secteurs. Après avoir souffert des
conséquences du modèle économique fondé sur le pétrole (chômage,
exclusion, délocalisations, précarité), ce sont ces mêmes catégories
sociales qui vont connaître, avec le déclin du pétrole, des conditions de
vie de plus en plus difficiles.

Restrictions imposées ou consenties dans l?accès aux biens et aux
services, fragilisations, instabilités, affrontements, ruptures. Jusqu?où
pourront aller ces « dynamiques sociales » à l??uvre ? Quelle ampleur
pourront prendre les émeutes populaires face aux pénuries? Faudra-t-il
parler d?effondrement économique et social, voire d?économie de guerre ?

Comment les grandes villes s?adapteront-elles aux difficultés
d?approvisionnement ?

Les expérimentations positives, plus ou moins longues à mettre en ?uvre
(autoproduction pour certains, jardins familiaux, circuits courts, troc,
réseaux d?entraide, coopératives alimentaires...), n?empêcheront pas un
nombre important de familles, de ménages, de subir douloureusement ce
choc, à commencer par la perte d?emploi due aux restructurations des
secteurs les plus touchés ou à l?impossibilité financière de se déplacer,
et toutes les conséquences prévisibles (restrictions sur l?alimentation,
le chauffage, la santé, l?éducation, les loisirs...). De nombreuses
galères en perspective : tragique dénouement d?une civilisation qui avait
promis l?abondance pour tous.

Réussir la révolution

Les bouleversements sociaux considérables, que certains reprochent aux
anarchistes de vouloir provoquer, vont se produire. Et c?est le système
capitaliste lui-même, empêtré dans ses propres contradictions, qui les
aura engendrés ! Notons au passage qu?il paraît hautement probable que les
dirigeants passés et présents, parfaitement informés des conséquences de
leurs décisions, ne paieront jamais pour l?impréparation coupable, la
gabegie criminelle dont ils auront été les auteurs.

La révolte grondera, c?est la seule certitude. L?issue est aléatoire:
socialisme libertaire ou barbarie. La mondialisation n?a pu se réaliser
que grâce au pétrole bon marché; par conséquent, en perdant l?or noir, le
capitalisme se verra privé de son arme principale. Si nous ne sommes pas
capables de profiter de cet affaiblissement considérable pour construire
la gestion directe des ressources, la maîtrise collective de la
production, le partage des richesses par la solidarité et l?imagination,
attendons-nous à voir se développer les gangs, les mafias, la corruption,
le crime ou à subir les mesures draconiennes d?États totalitaires au nom
de la sauvegarde de la planète.

« Dès aujourd?hui, nous devons nous impliquer dans la vie municipale en
participant aux élections, en assistant aux réunions du conseil... »,
voici tout ce que trouve à écrire Yves Cochet, docteur en mathématiques et
ancien ministre de l?Environnement, dans un livre par ailleurs bien
documenté Pétrole Apocalypse (Fayard). Coluche se serait écrié: « Quand on
n?a que ça à dire, on devrait fermer sa gueule.» Il est toujours aussi
navrant de voir un intellectuel, parfaitement lucide sur les conséquences
dramatiques de l?après-pétrole (la lecture du livre le prouve), prôner une
nouvelle fois le réformisme, le parlementarisme, c?est-à-dire la
stérilité. Ceux qui détournent, par lâcheté, l?énergie des populations de
la seule voie porteuse d?avenir ? la révolution sociale et libertaire ?
portent une lourde responsabilité. J.-P. T.

Jean-Pierre Tertrais milite au groupe La Sociale de Rennes de la
Fédération anarchiste

in le Monde libertaire # 1428 du 2 au 8 mars 2005

Le Monde libertaire, hebdomadaire de la Fédération anarchiste, adhérente à
l'Internationale des Fédérations Anarchistes

Chaque jeudi en kiosque, 24 pages en couleurs pour deux euros

[ expéditeur/expéditrice
<relations-exterieures(a)federation-anarchiste.org> ]


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