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(fr) Compte-rendu de la lutte anti-CPE sur Caen (2)

Date Mon, 26 Jun 2006 10:23:01 +0200 (CEST)


[ suite de la première partie ]

Tentatives d?extension du mouvement vers les salariéEs

Assez vite des tentatives de liaisons avec des précaires et des
salariés vont avoir lieu. Le mouvement, très majoritairement composé
d?étudiants et de lycéens, cherche à éviter l?isolement,
l?essoufflement et la répression qui risque de l?accompagner. Par
ailleurs, ce qui est aussi visé c?est le Contrat Nouvelle Embauche
qui concerne directement les travailleurs des petites boites et la
précarisation du travail et des conditions de vie. La généralisation
de la lutte et de la grève constitue un des horizons possible du
mouvement en cours. Tisser des liens avec d?autres catégories de
population est donc très important. D?où de multiples collages dans
les quartiers populaires aux débuts du mouvement en janvier et
février, un déplacement dans un établissement scolaire pour y
discuter avec des profs qui tiennent une petite assemblée, l?envoi
d?une délégation pour s?exprimer dans une AG de travailleurs d?un
centre postal (avec l?aide de syndicalistes de SUD), des rencontres
avec l?AG des personnels de l?université.
Réunis en AG le 21 mars, les profs de malherbes, un des plus gros
bahuts de la ville, adoptent et diffusent largement un texte
désavouant les confédérations syndicales qui se contentent d?appeler
à une nouvelle journée d?action nationale le 28 mars et qui leur
demande d?appeler immédiatement à la grève générale
interprofessionnelle jusqu?au retrait du CPE.
Le jeudi 30 mars, on diffe à l?intérieur du Centre de Formation des
Apprentis avant de bloquer le périph.
Le vendredi 31 mars, dans la matinée, une soixantaine de personnes
descendent au centre AFPA de St Gabriel pour y differ un tract
appelant à participer à la journée d?action nationale du 04 avril et
à construire la grève générale. Il s?agit aussi de rencontrer et de
discuter directement avec les prolos en formation (surtout dans le
secteur du bâtiment où beaucoup de CNE sont signés). La police est là
ainsi que la direction du centre de formation pour nous dissuader
d?entrer. Peine perdue, on passe par dessus les barrières et la diff
a lieu tranquillement dans les ateliers du centre et sur les parkings
alentours.
Le samedi 1er avril, des groupes de lycéens et d?étudiants des 3
campus se répartissent sur les principaux centres commerciaux de la
ville pour differ massivement le tract d?appel au 04 avril. Des diffs
ont aussi lieu ce samedi là en centre-ville et le dimanche matin sur
le grand marché de Caen. Ce week-end là, ce sont prés de 15 000
tracts (tirés gratos par SUD-PTT) qui sont diffusés dans
l?agglomération.
Le lundi 03 avril, une cinquantaine de personnes diffusent des tracts
aux feux et aux rond-points tout autour d?une des principales zones
commerciales de la ville pour appeler à la grève générale et à
participer à la journée d?action nationale du 03 avril. L?accueil des
gens est bon. Les 2000 tracts partent en 20 minutes?

D?autres interventions commencent à être envisagées (diffs devant les
usines automobiles du coin, au CHU qui emploie 5000 personnes ainsi
que des blocages ciblés d?entreprises et de certains services
publics?) mais ne peuvent être concrétisées suite au recul du
gouvernement.

A plusieurs reprises des AG de ville vont se tenir, le plus souvent
au campus 1 ou sur la place du théâtre, mais sans réussir à acquérir
une véritable dynamique. L?idée de base était de mettre en place un
outil pour pousser de manière indépendante vers la généralisation
intercatégorielle de la grève. Étudiants et lycéens y resteront
cependant très majoritaires. La participation des salariéEs sera
faible et concernera surtout des militantes politiques ou syndicaux.
De plus, l?AG de ville évoluera rapidement en fin de mouvement vers
une orientation citoyenniste, ses revendications commençant de plus
en plus à ressembler à un programme électoral de la gauche de la
gauche. Portée à bout de bras par quelques personnes, elle finira par
fusionner avec l?AG de lutte contre la précarité du campus 1 qui
tente de se maintenir malgré les difficultés. Son orientation
citoyenniste restera à la porte et ses derniers membres se
volatiliseront rapidement.


La présidence de la fac, le référendum et les anti-bloqueurs

A partir du moment où les occupations de bâtiments universitaires se
multiplient à Caen, la présidence de l?université va déclarer la
guerre aux grévistes.
Sur le campus 2 et 3, excentrés, l?occupation sera assez tranquille.
Elle se déroulera avec le soutien des enseignants et bénéficiera de
la tolérance de la directions locale des sites. Sur le campus 1, le
campus principal, où se trouve la présidence et qui est proche du
centre ville, la situation va être nettement plus tendue.
Très vite, Nicole Le Querler, la présidente en fin de carrière (elle
arrive à la fin de son mandat en juillet), dont la réputation très
autoritaire n?est plus à faire (avec sa bande, elle fait régner la
terreur parmi les personnels de la fac depuis des années), va
condamner l?occupation des bâtiments, accusant les grévistes de
multiples dégradations, vols, d?être « ivres, archi-ivres » à
longueur de nuit, de mettre en danger les bâtiments qui, pour la
plupart, ne sont plus aux normes incendie. Elle va multiplier ce
genre d?accusations publiques dans tous les médias locaux et
régionaux. L?occupation est pour elle « illégale », « illégitime ».
Elle transmet rapidement, pour se couvrir en cas d?accident, la
responsabilité de la sécurité sur le campus à la préfecture.
Elle va menacer de sanctions les concierges de certains bâtiments,
accusés de pactiser avec les grévistes, ainsi que les profs qui
viennent animer des débats dans les locaux occupés. Elle menacera
également, en plein Conseil d?Administration, de manière hystérique,
de porter plainte contre des élues étudiantes assises face à elle.
Elle déclare à plusieurs reprises que désormais une intervention
policière sur le campus n?est plus à exclure (du bluff?). Bref, elle
n?aime pas le mouvement et le mouvement lui rend bien.

Le blocage des bâtiments du campus 1, en particulier du bâtiment
Droit, va entraîner l?apparition progressive d?un collectif d? « anti-
bloqueurs ». Ce collectif est initialement et essentiellement lancé
par la droite et de l?extrême-droite universitaire, pas très
virulente localement. Il regroupe donc, naturellement et assez vite,
Jeunes Populaires (les jeunesses de l?UMP), l?UNI, des membres de
corpos, des membres du Front National de la Jeunesse, de jeunes
intégristes cathos. A ces groupes maigrelets vont venir s?ajouter des
étudiantEs inquietEs de ne pouvoir poursuivre leurs études,
angoisséEs par un report ou une annulation des examens. Ces étudiants
ne sont pas tous favorables au CPE, la plupart flippent juste pour
leurs cours, leurs petit avenir personnel ( les « Moi, je? »
reviennent souvent dans leurs interventions en AG).
Leur première AG se tient le 16 mars et réunit environ 400 personnes.
Les anti-bloqueurs vont rester assez discrets jusqu?à la tenue d?un
référendum sur le blocage que l?AG de lutte a eu la faiblesse
citoyenniste d?accepter.
Ce référendum se déroule le mercredi 22 mars dans un climat de
tension croissante entre bloqueurs et anti-bloqueurs.
2 questions sont posées : Pour ou contre le CPE ? Pour ou contre le
blocage des bâtiments ?
Seuls les étudiantes peuvent officiellement voter, ce qui exclut de
facto les précaires qui participent à l?AG de lutte du campus 1. Par
contre, les étudiantEs de sites non concernés par le blocage (comme
les IUT d?Alençon, de St Lô?) peuvent voter...
L?organisation du référendum s?annonce chaotique. Certains bureaux de
vote ne seront pas tenus, les personnels de la fac refusant de le
faire, aucun contrôle réel des conditions de vote n?est prévu.
Les grévistes savent qu?il y aura peu de participation et sentent que
le blocage sera vraisemblablement désavoué par la majorité des
votantEs. La plupart se mordent les doigts d?être tombés dans le
piège du référendum.
Au final, il y aura seulement aux environs de 5000 votants
(l?université de Basse-Normandie doit compter environ plus de 20 000
étudiantEs inscritEs) et si la majorité des votes rejette largement
le CPE, les blocages le sont aussi à 57% des votantEs. Le déroulement
du vote a été grotesque, chacunE pouvant mettre les bulletins par
poignée dans les urnes.
Le lendemain matin, une AG a lieu. Les anti-bloqueurs la quittent
rapidement. Après quelques débats, l?AG rejette évidemment les
résultats du référendum et vote dans la foulée le maintien de
l?occupation des bâtiments jusqu?au retrait du CPE.
Au cours de la matinée les anti-bloqueurs vont tenter à plusieurs
reprises de renter dans le bâtiment Droit et le bâtiment Sciences.
Ils prennent pied dans un amphi du bâtiment Sciences mais, assez
velléitaires, ils en seront finalement repoussés, assez rapidement
et dans le calme, par les grévistes. L?après-midi profitant de la
manif ils prennent possession du bâtiment droit que la présidence
fait illico fermer, espérant ainsi le soustraire à l?occupation.
Peine perdue, de retour de manif, 2000 personnes le réinvestissent
sans coup férir. Dans la nuit, une cinquantaine d?anti-bloqueurs
tenteront assez mollement de tester les défenses et les nerfs des
grévistes.
Dés lors, assez régulièrement, le collectif des anti-bloqueurs
tentera de reprendre les bâtiments Sciences et Droit. Face à la
menace et à l?agressivité croissante des anti-bloqueurs, les
grévistes renforcent les barricades, sortent les lances à incendies,
prédisposent des extincteurs pour les vider sur les assaillants
éventuels, stockent les fruits et légumes pourris et diverses autres
saletés à lancer, préparent des ballons de baudruches remplis d?eau
de vaisselle et autres soupes devenus rances.
Le jeudi 30 mars, après une manif à la préfecture qui a réunit plus
de 400 personnes, les anti-bloqueurs remettent ça conduit toujours
par la même vingtaine d?agitéEs. Nouvel échec pour eux. Du coté des
grévistes, ça commence aussi à s?échauffer.
Une ultime tentative de déblocage forcé aura lieu le lundi 10 avril,
la présidente ayant convié tout le monde à reprendre les cours vu que
Villepin a retiré le CPE... alors que les bâtiments sont encore
occupés et que l?AG de lutte ne décidera de la poursuite ou non du
blocage que le mercredi 12 avril. Ce lundi là, les anti-bloqueurs
tout fringants se présentent donc et tentent de forcer l?entrée du
bâtiment droit transformé en forteresse. Certains parviennent à y
entrer malgré les projections d?eau, de mousse d?extincteurs, d??ufs
remplis de peinture etc? Ils ressortent rapidement le visage tuméfié
ou ensanglanté. Les occupants poussés à bout ont décider de régler
leurs comptes et ont copieusement distribué les baffes et les bourre-
pifs? Quelques autres vaines tentatives auront lieu dans la journée.
Conséquence assez drôle de cette journée, les anti-bloqueurs sont
furieux contre Nicole Le Querler qui les a envoyé au casse-pipe pour
que dalle?
Tout cela serait finalement resté uniquement cocasse si à 2 reprises
des individus liés à la mouvance des anti-bloqueurs n?avaient mené
des actions isolées qui auraient pu avoir des conséquences mortelles.
Fin mars, une tentative d?incendie nocturne a lieu à l?extérieur du
bâtiment Lettres prés d?une porte qui donne sur un amphi qui sert de
dortoir collectif. Fort heureusement, un étudiant qui veille sent
l?odeur de brûlé et donne l?alerte. L?amphi où dorment les gens est
déjà envahi de fumée et il est difficile de les réveiller ce qui
semble indiquer un début léger d?intoxication. Le feu sera rapidement
éteint avec un extincteur mais quelques minutes de plus et la
situation pouvait devenir dramatique. L?auteur des faits n?a pas été
identifié.
Quelques jours plus tard, au campus 2, deux étudiants, connus comme
anti-bloqueurs, se font choper par un appariteur dans un bâtiment en
train d?ouvrir des vannes de gaz. Là encore, les conséquences
auraient pu être terribles.

L?apparition des anti-bloqueurs et leurs tentatives souvent
agressives d?intrusion dans les bâtiments ainsi que les agissements
et les menaces de la présidence ont aussi pour effet de pousser une
partie des personnels à la résistance. Une partie d?entre eux a créé
une AG des personnels. Le soutien de cette AG au mouvement s?est
exprimé à travers la participation aux journées nationales de grève,
un passage quotidien dans les bâtiments occupés et surtout par la
mise en place d?un réseau d?alerte en cas de tentative de forcer
l?entrée des bâtiments par les anti-bloqueurs. A plusieurs reprises
des personnels se sont donc interposés face aux anti-bloqueurs qui
tentaient de pénétrer dans les bâtiments contribuant ainsi à limiter
les incidents et à empêcher le forçage des entrées. Par ailleurs,
cette AG a clairement déclaré qu?elle appellerait à la grève
reconductible en cas d?intervention policière pour faire lever les
occupations de bâtiments universitaires et elle a dénoncé, le jeudi
30 mars, à travers une lettre ouverte à la présidence tous les
mensonges diffusés par celle-ci à l?encontre des grévistes.
De nombreux membres de cette AG seront là début avril lors d?une
réunion d?information organisée par la présidence de la fac pour «
communiquer » sur la crise. Ils y dénonceront à plusieurs reprises
l?autoritarisme de leur direction et sa « gestion » très partiale du
conflit. Cette réunion sera finalement interrompue par l?arrivée à la
tribune d?un petit cortège d?anti-bloqueurs portant un cercueil censé
symboliser la mort de leur « liberté d?étudier ». La présidente Le
Querler leur propose alors immédiatement de s?exprimer déclenchant
les huées de nombreux personnels qui reprennent en ch?ur le
traditionnel slogan « Grève, blocages, occupations jusqu?au retrait
du CPE ». La réunion prend alors fin dans la confusion.


Le déblocage de la fac et le maintien, difficile, d?une agitation

Le lundi 10 avril, Villepin annonce l?enterrement du CPE ce qui
entraîne la fin progressive du mouvement. Le mardi 11 avril, la manif
du matin rassemble un peu plus de 1500 personnes. Elle est suivie
l?après-midi par une action, assez mal préparée, qui est un échec.
Une centaine de personnes seulement pour tenter de bloquer
symboliquement les locaux du MEDEF. Le soir une manif nocturne a lieu
avec 150 personnes bien énervées. La police locale chargera en tenue
anti-émeutes en fin de soirée quand des barrages de poubelles seront
mis en place par les derniers manifestants dans quelques rues du
centre-ville. Pas mal de courses -poursuites, quelques coups de
matraques mais pas d?interpellations apparemment.

Une AG se tient sur le campus 1 le mercredi 12 avril pour décider de
la poursuite ou de la levée des occupations de bâtiments
universitaires. Logiquement, c?est à une large majorité que la levée
des occupations est décidée même s?il est clair pour la majorité des
grévistes que le retrait du CPE n?est qu?une demi-victoire au goût
d?inachevé puisque le CNE, le RMA et la loi dite « d?égalité des
chances » restent en place? Le campus 2 et 3 votent également cette
semaine là la levée des occupations. L?AG demande cependant
majoritairement à la présidence que les mardi et jeudi après-midi
soient banalisés pour permettre la tenue d?AG et la poursuite des
actions... Évidemment la présidence ne répondra pas favorablement à
ces demandes. Le mouvement est sur sa fin, les AG se vident
progressivement de leurs participantEs, le rapport de force n?est
plus suffisant pour obtenir de tels aménagements. Avec le temps, il
sera seulement possible d?avoir des amphis pour les AG et pour tenir
en soirée de petits débats publics.

Le jeudi 13 avril a lieu, à l?initiative de l?AG de lutte contre la
précarité, un petit carnaval étudiant (le carnaval « officiel » prévu
le jeudi 23 mars a été annulé par la préfecture et la mairie en
raisons des évènements) qui va déambuler en ville avec 150-200
participantEs environ.

Sur le campus 1, les cours ne reprendront réellement que le mardi 18
avril après démontage des barricades, nettoyage des locaux, lessivage
des murs (y avait pourtant des tas de chouettes graffitis), remise en
place des tables et des chaises dans les salles... Une partie des
occupantEs des bâtiments file un coup de main pour le rangement et le
nettoyage pour alléger la charge de travail des personnels de nettoyage.

Parallèlement, dés le vote du déblocage, un petit groupe informel de
personnes commence à occuper l?ex Bibliothèque Universitaire (BU) de
Sciences du campus 1, partiellement désaffectée. L?idée de cette
occupation circulait depuis pas mal de temps chez certainEs
syndicalistes et grévistes. La possibilité d?occuper ce bâtiment a
été réclamé à la présidence lors de l?AG du 12 mais « à quoi bon
demander ce que l?on peut prendre ? » se sont dit un certain nombre
de gens?

Il s?agit en occupant ce bâtiment de conserver une base logistique
pour la poursuite de l?agitation et de permettre également le
maintien de la vie collective qui s?était crée lors des 4 semaines
d?occupations. Le 12 avril, devant les yeux incrédules des quelques
personnels qui bossent encore dans les locaux de la BU, les grévistes
commencent à ramener sacs de patates, tables, chaises, vaisselle,
plaques chauffantes, frigo, matelas et duvets? La présidence est
furieuse mais ne peut intervenir. Le soir même, une bonne partie des
gens qui occupaient les différents bâtiments se retrouvent pour faire
la fête et prendre possession de leur nouveau lieu. Le drapeau pirate
flotte sur le Bâtiment. A gauche de l?entrée flotte les premiers
jours un drapeau noir et à droite un drapeau rouge. Au dessus de
l?entrée, on peut lire un rageur « dans le cul Nicole ».
Un dortoir est aménagé, on prend possession d?une salle de réunion,
un point info avec tables de presse et affichage est organisé, on
installe un salon pour les moments de détente et de fête, une cuisine
est mise en place, une bibliothèque est mise en place.

Tout n?est pas rose à la BU. Les groupes affinitaires qui s?étaient
progressivement constitué dans les différents bâtiments lors des 4
semaines d?occupation disposaient chacun de leur espace avec des
fonctionnements, des tonalités, des spécificités humaines qui leur
étaient propre. À la BU, l?espace est unique. Tous les groupes sont
obligés de se côtoyer, de redéfinir sur le tas les modalités d?« un
vivre ensemble » ce qui ne va pas sans tensions. D?autre part la
fatigue, l?essoufflement du mouvement, la déliquescence
organisationnelle, la perte de repères, de perspectives et la
morosité qui l?accompagne ne facilitent pas les choses. L?aménagement
du lieu, la définition de règles collectives minimales (bruit,
horaires d?ouvertures aux personnes extérieures à l?occupation,
gestion de l?alcool, prise en compte des risques d?incendie dans un
bâtiment vétuste, auto-financement, nettoyage?), l?élaboration
progressive et difficile de nouvelles perspectives communes, tout
cela se fait lentement.

Cependant quelques actions sont maintenues. A l?initiative d?instits
et de prof, le samedi 15 avril, 200 personnes bloquent quelques temps
les accès au gigantesque centre commercial Mondeville 2, en
périphérie de l?agglomération, provoquant des bouchons et la quasi
fermeture de cette immense galerie marchande.
Des diffs de tracts et des collectes ont lieu sur des marchés. Le
mardi 18 avril, après une AG clairsemée, la présidence de la fac est
occupée pendant une petite heure par environ 80 personnes. Dans une
ambiance rigolarde de la vaisselle est « récupérée » et déménagée à
la BU ainsi que des fauteuils forts confortables, du matériel de
bureau, du papier... Les gens tambourinent contre les murs du
secrétariat et du bureau de la présidente qui ne montre pas le bout
de son nez. La salle où se réunit le Conseil d?Administration de
l?université est investie, des slogans résonnent aux fenêtres et se
répercutent entre les bâtiments, les cartons portant les noms des
membres du Conseil d?Administration sont allégrement balancés par les
fenêtres et jonchent par dizaines le sol. Les murs sont graffités («
Nicule, on t?encolle », « Sus au capitalisme », « A bas le travail
»?). Les tables et chaises du CA sont sorties à l?extérieur. Avec les
tables d?une immense salle d?examens située en contrebas de la
présidence, des gens forment un énorme « Nicole Démission ». Les
serrures semblent avoir été systématiquement obstruées. Bref, on a
rendu à la présidence la monnaie de sa pièce. L?administration
dénoncera après coup des dégradations et de nombreux vols.

Le jeudi 20 avril, une cinquantaine de personnes organisent le
blocage d?un centre commercial pendant une heure environ, les accès
du supermarché carrefour Cote de Nacre sont bloqués par des piles de
caddies renversés, des tracts sont diffés devant les entrées malgré
les vigiles pas contents.

Puis les vacances arrivent, la fac est déserte pendant 2 semaines
tandis que l?occupation de la BU se maintient tant bien que mal.
Quelques débats sont pourtant organisés dans par la commission
animation (loi sur l?immigration jetable, le revenu social garanti,
le statut des intermittents...). Une projection du film de Pierre
Carles « Attention danger travail » et d?un documentaire sur la
gestion du chômage a également lieu. On commence à organiser des
concerts pour la rentrée afin de collecter du fric pour la commission
anti-répression? mais la désorganisation, le peu de passage, les
beuveries à répétition de certainEs entretiennent la démotivation
ambiante.

Le 1er mai, la manif syndicale rassemble un gros millier de
personnes, une cinquantaine de personnes défilent derrière la
banderole de l?AG de lutte contre la précarité. L?après-midi, une
trentaine de membre de l?AG partent en action. Le Mac Do du centre
ville est visé. L?action n?est guère préparée. Pendant qu?une partie
des gens entrent dans le Mac Do pour l?occuper une autre commence à
peindre des slogans sur la façade. Personne n?est masqué. L?action
crée un joyeux bordel. Les managers sont hystériques. Au bout de 20
minutes, quelques camarades font remarquer qu?il serait bon de se
barrer avant que les flics n?interviennent. Après quelques ultimes
embrouilles avec les managers et le « renversement » d?un seau de
peinture sur le sol du Mac Do. Les gens se barrent et regagnent la
fac sans problèmes. Manque de pot, un des participant a oublié sa
veste à l?intérieur du Mac Do et malgré les multiples mises en garde
contre une interpellation quasi certaine, il tente de la récupérer le
soir même. Il est évidemment arrêté à cette occasion et placé en
garde à vue. Apprenant la nouvelle, un des occupants de la BU,
complètement saoul, pète les plomb, s?empare d?une pioche et se met
en tête d?aller libérer le gars interpellé. Il n?ira pas loin. Arrivé
devant le la statue du phénix, il fracasse les vitres de l?arrêt de
tram avant d?être plaqué au sol par des membres de la Brigade Anti-
Criminalité qui planquaient dans le coin. Des gens partis en voiture
pour tenter de rattraper le camarade assistent, impuissantEs, à son
arrestation.

Les 2 interpellés passent 2 jours plus tard en comparution immédiate
au tribunal correctionnel. 140 heures de Travaux d?intérêts généraux
et 300 euros de dommages et intérêts à verser à Mac Do pour celui qui
avait oublié sa veste, 240 heures de TIG pour celui qui a fracassé
l?arrêt de tram + 300 euros de dommages et intérêts pour Mac Do (il a
été reconnu comme participant au peinturlurage par les managers) +
1500 euros de dommages et intérêts pour l?arrêt de tram + 8 mois de
sursis pour les différentes plaintes (il était en plus en attente de
procès pour avoir renvoyé des lacrymos vers les flics lors des
incidents à la gare le 6 avril). Par ailleurs, Mac do fera connaître
au mois d?octobre le montant des dommages et intérêts demandés pour
le manque à gagner dû à la fermeture de l?établissement le temps de
son nettoyage (les 600 euros qui sont déjà à verser concernent
seulement les frais de nettoyage).

Les cours ont repris le 09 mai. Un chouette concert anti-répression a
eu lieu à la BU le 11 mai (250 personnes). On sent la motivation
revenir un peu. Concerts, débats, projections, collectes pour l?anti-
répression, collages, diffs, AG devraient se maintenir vaille que
vaille. La BU est occupable a priori au moins jusqu?au 9 juin, date à
laquelle la présidence a annoncé qu?elle commencerait des travaux de
rénovation dans le local. On vous tiendra bien sûr au courant.


UN BREF BILAN POLITIQUE

Le mouvement dit « anti-CPE » dépassait largement le cadre du simple
CPE. En filigrane, chez plein de gens, c?est la précarité du travail
et des conditions de vie ainsi que le règne dictatorial de l?économie
capitaliste sur nos existences qui a été dénoncé. Tout le monde est
d?accord là-dessus.
Ce mouvement, par son ampleur, sa durée, son extension sociale et
géographique, ses modes d?organisation et d?action, ses
revendications, sa tonalité a constitué une véritable lame de fond.
Ce pays n?avait pas connu un tel mouvement depuis 1995. En sachant
que ce mouvement a été bien plus loin qu?en 95 dans la radicalité des
actions et des discours. Il indique, après le mouvement lycéen contre
la réforme Fillon et les émeutes des banlieues en octobre-novembre
2005, qu?une conflictualité sociale et politique réapparaît dans ce
pays (et en particulier dans sa jeunesse) après des années de
résignation et de pseudo-contestation molle. L?enterrement du CPE
constitue en tant que tel une bien piètre « victoire » mais cela ne
doit pas nous faire oublier que pour la première fois depuis des
années le gouvernement a été contraint de céder.
De plus, ce mouvement a réellement comporté des aspects novateurs par
rapport à ceux qui l?ont précédé. Il nous semble indiquer des
changements collectifs d?attitudes face aux modes d?organisation et
d?action des mouvements sociaux, face aux syndicats, face à la légalité?

Un mouvement en grande partie auto-organisé :
L?UNEF, l?UNL, la FIDEL sont des coquilles vides et là où elles ont
un minimum de consistance, ces organisations ont été clairement
débordées ou même mises à l?écart de la lutte. L?essentiel de la
lutte, dans la plupart des grandes villes, s?est fait sans elles et
même contre elles. C?est à la base, à partir des AG souveraines,
regroupant de manière unitaire (c?est à dire en laissant les
étiquettes au fond de la poche) les grévistes et aussi à partir d?une
volonté commune d?action directe que le mouvement s?est construit.
De même, le mouvement s?est montré très critique vis à vis des
syndicats, dénonçant bien souvent l?hypocrisie de leur soutien qui se
limitait, le plus souvent, à appeler à une journée d?action nationale
par semaine. Nous avons senti qu?il restait peu d?illusions sur la
fonction réelle des syndicats qui ne sont plus vus comme des
instruments de lutte mais plutôt comme des pompiers sociaux et cela
est vrai y compris chez une partie de la base des syndicats dont les
franges les plus combattives commençaient à rejoindre les actions de
blocages, d?occupation, les incidents lors des journées d?action
nationale.

Des modes d?actions directes, massives et illégales :
La volonté (mieux : la conscience de la nécessité) de créer, à une
large échelle, des nuisances, des perturbations, des blocages de flux
(de personnes, de marchandises, de véhicules?) et d?activités (à
travers les occupations de fac, de lycées, de bâtiments
administratifs...) était très perceptible chez les grévistes, et ce
quitte à enfreindre en toute connaissance de cause la légalité. Les
gens ont compris qu?il n?y avait que ça qui pouvait payer? et ils
l?ont assumé massivement.

Le retour de la violence ?
La multiplication d?actions illégales aboutit à multiplier aussi les
contacts avec les forces de l?ordre. Dans la rue, après des semaines
de mobilisation, les gens s?énervent logiquement. La lutte « anti-CPE
» a constitué le mouvement social généralisé le plus violent que le
pays ait connu depuis très longtemps (20, 25 ans ?), sachant que nous
considérons les émeutes des banlieues plus comme des mouvements de
révolte que comme des mouvements sociaux au sens classique du terme.
Nous sommes convaincus que les médias nationaux ont tout fait pour
dissimuler l?ampleur, l?intensité et l?extension géographique de ces
affrontements. Il semble y avoir eu des affrontements, ponctuels ou
récurrents, allant de l?échauffourée à l?émeute, à Lille, Rennes,
Marseille, Grenoble, Rouen, Paris (et toute son immense banlieue),
Caen, Angers, Tours, Chambéry, Nantes, Montpellier, Toulouse, Lyon,
Ajaccio?

Un mouvement qui vient de loin :
Ce mouvement ne tombe pas du ciel. Il a été façonné par le contexte.
Il a su tiré les leçons de l?échec de 2003 (beaucoup de gens mais
très peu d?actions et très peu de marge de man?uvre vis à vis des
syndicats). Il a su puiser (et adapter) des modèles d?action directe
dans la lutte des pions de 2002-2003, le mouvement contre la réforme
Fillon de 2005, la lutte de la SNCM, les émeutes des banlieues? Il a
compris que face à un gouvernement et un patronat sur des positions
dures, il lui fallait, lui aussi, être sur des positions dures. Face
au durcissement sécuritaire et du système, il a compris qu?il allait
falloir assumer l?illégalité, la répression et que, tôt ou tard, la
violence était inévitable. Face à l?intégration des syndicats, il a
compris que sa force résidait dans son autonomie, son indépendance et
son auto-organisation. Face à l?ampleur de la précarité, il a compris
qu?il fallait tenter, dans des conditions difficiles, de jeter des
passerelles en direction des salariés et des gens des quartiers
populaires.

Un mouvement qui laissera, à son tour, des traces :
Ce mouvement ne peut être considéré comme un feu de paille. Il a
montré comment on peut faire plier un gouvernement entêté. Le système
a de moins en moins de miettes à distribuer. Il attaque
nécessairement les conditions de vie et les acquis sociaux pour
préserver ses profits. En faisant cela, il sème des ferments de
révolte, il accumule et aiguise les contradictions sociales. C?est
aussi au vu des prochaines luttes sociales que l?on cernera mieux
l?impact que ce mouvement a eu ...et il est à espérer que le prochain
mouvement social d?ampleur reprendra les choses là où elles ont été
laissées.

[ fin de la deuxième et dernière partie ]
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