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(fr) Compte-rendu de la lutte anti-CPE sur Caen (1)

Date Mon, 26 Jun 2006 10:20:42 +0200 (CEST)


C?est avec pas mal de retard que nous mettons en circulation ce récit car
nous étions fortement engagés dans la lutte et celle-ci nous laissait peu
de temps pour communiquer. On apparemment peu entendu parler des
évènements de Caen au niveau national. Il s?y est pourtant passé
localement pas mal de choses intéressantes et assez inédites. Nous avons
déjà publié dans le n°23 de mars 2006 de « Solidarité », le journal local
du Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste, un récit des débuts,
qui furent laborieux, de la lutte à Caen, de la fin janvier à début mars.
La suite du récit, publiée dans « Solidarité » N ° 24 de mai 2006, couvre
la période qui va du 10 mars à début mai. Elle est accompagnée d?un petit
bilan politique à chaud et de quelques tracts diffusés lors du mouvement.
On espère ne pas avoir oublié trop de choses et ne pas s?être plantés sur
quelques dates mineures. On peut s?abonner à « Solidarité » pour 8 euros
(4 N° par an, port compris, chèque à l?ordre du SIA) à l?adresse suivante
: SIA BP 257 14013 Caen cedex.

Nous avons constaté qu?un black out médiatique régnait sur la radicalité
et au nombre des actions du mouvement, quant à la fréquence et au nombre
de participantEs aux émeutes dans de
nombreuses grandes villes du pays.
Nous appelons donc tous les camarades anarchistes des grandes villes de
province (Rennes, Rouen, Lille, Grenoble, Montpellier etc?) qui ont été
impliquéEs dans la lutte anti-CPE à écrire des récits détaillés de leur
lutte au niveau local et à les mettre en circulation. Nous pensons que de
tels récits sont nécessaires à la transmission d?une mémoire des luttes et
qu?ils pourraient permettre de se faire une idée plus précise de
l?ampleur réelle du mouvement anti-CPE.
A vos claviers camarades...

On signale que le mouvement caennais a un site sur lequel on peut
trouver plein de textes de tracts, la plate-forme de revendication, des
photos (une partie de celles qui illustrent ce texte provient là), des
vidéos sur les manifs et actions :
http://collectifetucaen.free.fr

Nous rappelons également cet appel à la solidarité contre la
répression :

APPEL à la solidarité contre la répression

Suite aux affrontements du festival « Bar à Zique » et de la lutte
anti-CPE, plus d?une quinzaine de personnes vont passer en procès à Caen
dans les mois qui viennent. Des procès sont prévus jusqu?à fin août. Une
personne est incarcérée depuis les incidents de la gare le 06 avril. Elle
a pris 3 mois fermes en comparution immédiate. Une commission
anti-répression a été mise en place. Du fric est collecté pour les
amendes, les frais de tribunaux, les dommages et intérêts, le cantinage
des personnes qui sont ou seront détenues. Plusieurs centaines d?euros ont
déjà été collecté mais il en faudra vraisemblablement quelques milliers
!!!
Le SIA de Caen appelle tous les camarades, groupes, réseaux et syndicats
libertaires se trouvant dans des villes où il n?y a pas eu d?inculpations
à se montrer solidaires en envoyant du pognon, en organisant des
collectes et/ou des concerts de soutien. Envoyez les chèques (à l?ordre du
SIA) à notre boite postale avec la mention « pour les inculpés » au dos.
On transmettra à la commission anti-répression. Ne laissons pas les
émeutiers seuls face à la répression !!!

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Un récit de la lutte anti-CPE à Caen
(mars-avril 2006)

La lutte démarre : l?occupation des bâtiments universitaires et les
blocages de lycées

Après avoir patiné pendant des semaines, la lutte prend enfin son essor.
Caen rejoint enfin le mouvement national qui s?étend un peu partout à ce
moment là. Une brèche est ouverte et les gens s?y engouffrent.
Le travail de marginalisation de l?UNEF, qui a tout fait pour freiner
l?émergence d?un mouvement anti-précarité, indépendant et offensif,
dépassant la simple revendication du retrait du CPE, a fini par payer.
L?UNEF s?évapore et perd toute capacité de freinage, de sabotage et de
récupération du mouvement naissant. La lutte va pouvoir se déployer sur
des bases auto-organisées et développer des formes massives d?action
directe.
Le jeudi 9 mars la grève est votée par 500 étudiantEs. La décision
d?occuper nuits et jours le bâtiment Lettres et le bâtiment Inscriptions
du campus 1 est prise. Le barricadage des entrées
commence avec tables, chaises, palettes, cordes, chaînes et objets divers.
Les grévistes ramènent peu à peu des matelas, des couvertures, de la
bouffe, des couverts, des gamelles, des plaques électriques ou à gaz
pour la popote. Dans les jours qui suivent, l?immense bâtiment Sciences
et même le bâtiment Droit (à la réputation forcément réactionnaire?du
jamais vu depuis au moins les années 70) sont investis, barricadés et la
vie collective commence à s?y organiser. Très vite, un groupe de filles
déterminées va également s?occuper d?organiser un barrage filtrant de jour
sur Vissol, un bâtiment qui compte plusieurs amphis. Seuls quelques
étudiantEs étrangerEs, qui doivent impérativement valider leurs cours et
passer quelques examens avant de rentrer dans leur pays, sont autorisés
à y pénétrer.
Au campus 2, qui regroupe des filières scientifiques et des IUT,
l?occupation est votée en AG le 20 mars . Elle a lieu là aussi de jour
comme de nuit, excepté les week-end. Chaque lundi matin, suite à un
accord propre à ce campus, les grévistes peuvent réintégrer les
bâtiments vides et en reprendre l?occupation pour toute la semaine. Au
campus 3, le plus petit, qui regroupe quelques IUT, l?occupation est
votée elle aussi. Les profs y sont favorables au mouvement et
l?occupation se déroule sans problèmes.
Jamais l?université de Caen n?a été aussi largement occupée. Tout y est
quasiment paralysé, sur les 3 campus, simultanément. Seuls quelques
concours vont pouvoir se dérouler avec l?accord des AG étudiantes.
Pourtant, dans les médias nationaux qui dressent une liste des facs
touchée par le mouvement, Caen n?apparaît que comme une fac « perturbée
» et non comme étant occupée et bloquée, alors qu?elle l?est totalement.

Durant les 4 semaines de blocages des bâtiments universitaires des
différents campus, une vie collective intense va s?organiser avec ses
cantines, ses récupérations de bouffe sur les marchés, ses fêtes
improvisées, ses AG, ses réunions de comité de lutte, des débats sur la
précarité et les mouvements sociaux organisés par la commission «
animation » avec des profs, des projections sauvages de documentaires
militants sur des luttes radicales, le mouvement anti-nucléaire, des
petits concerts improvisés? Prés de 150 personnes participent plus ou
moins régulièrement à l?occupation des bâtiments.
Sur le campus 1, d?énormes slogans appelant à la grève générale sont
réalisés au blanc d?Espagne sur les vitres des bâtiments. La statue du
phénix, symbole de la fac est repeinte en rouge vif. Le drapeau pirate
flotte sur un des bâtiments occupés. Sur les murs fleurissent pleins de
slogans, drôles, ironiques, incendiaires ou simplement délirants.
D?abord écrits à la craie, ils le sont ensuite avec des marqueurs ou des
bombes de peintures car quelques étudiantEs «
hygiénistes » effacent, au début, les slogans qui « salissent les murs »
et risquent donc (?) de « décrédibiliser le mouvement ».

Dans tous les lycées de l?agglomération (il y en a une dizaine), les
lycéens sont aussi entrés en mouvement multipliant AG, petits cortèges
spontanés et blocages improvisés de rues ou de rond-points. Partout
leurs AG votent le blocage des établissement devant les portes desquels
sont entassées palettes, branchages, poubelles, cartons etc? Les grilles
sont cadenassées et des banderoles déployées sur les clôtures. Des
piquets, souvent réduits, tiennent les entrées toutes la journée (dans
des conditions souvent très inconfortables) et des occupations de nuit
ont lieu dans plusieurs établissements. Les voisins, quelques profs et
parents d?élèves apportent un peu de café, de la nourriture, filent un
peu d?argent?
Assez vite, la réponse du rectorat sera de faire fermer administrativement
fin mars les lycées occupés afin d?éviter qu?ils deviennent des foyers
d?agitation permanente. Il ne restera donc le plus souvent devant
ceux-ci que des piquets réduits de grévistes.
L?occupation de jour comme de nuit des bâtiments du lycée Dumont
d?Urville, pourtant fermé administrativement, sera cependant maintenue et
ce jusqu?à la fin du mouvement.
Malherbes, le Collège-Lycée expérimental d?Hérouville continueront aussi
à être occupés avec l?accord des directions locales et sans être fermés
administrativement.
Même quelques lycées privées huppés de Caen vont être temporairement
bloqués par leurs élèves. Un collège d?un quartier populaire a lui aussi
été bloqué de jour quelques temps par des minots survoltés. Le mouvement
s?étendait alors partout avec rapidité et détermination.


Incidents le 10 mars au festival « Bar à Zique »

Alors que la lutte démarre et avec elle, les premières occupations de
bâtiment à la fac, se tient en ville le festival « Bar à Zique ». Des
petits concerts sont organisés sur 3 jours dans pas mal de bars de la
ville. Le climat est un peu particulier cette année car, en plus du
malaise et de la grogne sociale général dans le pays, la mairie et la
préfecture de Caen ont mis en place peu de temps auparavant un arrêté
anti-alcool qui interdit la consommation de picole dans les rues du
centre-ville le jeudi soir, qui est le soir de sortie privilégié des
étudiantEs. Des petits rassemblements de protestation ont eu lieu suite
à cet arrêté. Des contraventions ont été dressées, des jeunes embarqués,
les flics sont énervés?
Le vendredi 10 mars, le festival « Bar à Zique » touche à sa fin. Il y a
beaucoup de monde en ville. La police multiplie les contrôles agressifs.
Ça finit par déraper. Quelques canettes volent sur une voiture de
patrouille. La réaction policière est brutale et disproportionnée. Des
dizaines de flics en civil ou en tenue anti- émeutes débarquent dans les
rues, chargent, tabassent, gazent, embarquent. Les gens refluent, se
regroupent, une centaine de personnes érigent de petites barricades avec
des jardinières, des poubelles? Les incidents violents vont se
poursuivre pendant 3 heures au milieu des détonations de flash-ball dans
un centre ville
partiellement noyé sous les gaz lacrymos.
Des dizaines de personnes sont arrêtées. Les blesséEs se comptent aussi
par dizaines. Le climat de lutte est donc d?entrée de jeu alourdit par ces
évènements. L?hostilité d?une partie du mouvement vis à vis de la police
est une donnée immédiatement présente.


La structuration locale du mouvement

Au début de la lutte, le mouvement est passablement désarticulé.
Le campus 1 a une AG anti-précarité assez politisée qui accueille en son
sein un certain nombre de chômeurs, précaires, intérimaires etc? et dont
les revendication s?étendent à l?abrogation du CNE, du RMA, de la loi
dite « d?égalité des chances », à l?amnistie des émeutiers
d?octobre-novembre 2005...
La volonté d?indépendance vis à vis de tout parti et syndicat y est forte
ainsi que la volonté de passer rapidement à des actions directes en dehors
de la fac. A coté des AG existe un comité de lutte ouvert à tous qui se
réunit quotidiennement. Des commissions (trésorerie, médias, logistique,
textes, action?), dont le fonctionnement sera parfois assez décousu, sont
mises en place.
Sur le campus 2, l?UNEF conserve une certaine influence, le ton est plus
modéré, les actions purement symboliques sont d?abord privilégiées et ont
surtout pour objectif le simple retrait du CPE. Sur le campus 3, la
tonalité est plus proche du campus 1 sur le fond et sur la forme.
Les 3 campus ne coordonnent pas leurs activités.
Quant aux lycéens, ils sont chauds mais agissent de manière très éclatée
à travers des tas de petits blocages de rues et de carrefours. Ils ont du
mal à se coordonner entre établissements. Leurs relations avec les
différents campus sont quasi inexistantes au départ.
Le campus 1 est le plus gros campus, celui qui a l?expérience de lutte
la plus développée et celui qui va commencer en premier à mener des
occupations hors de la fac. A son initiative, un travail de coordination,
assumé essentiellement par la commission action, va être mené entre les
3 campus. Les lycéens sont également invités à tenir des AG inter-lycées
sur la fac et à envoyer des délégués de chaque bahut au sein de la
commission action. Celle-ci va donc se transformer progressivement en
commission action élargie qui regroupe les 3 campus et la plupart des
lycées de la ville (une voix par site que ce soit un petit lycée ou un
gros campus). Chaque bahut et campus adopte rapidement le principe des
occupations et blocage et, grosso modo, la même liste de cible.
Au fur et à mesure que la coordination se renforce les actions vont
devenir de plus en plus déterminées et de plus en plus massives. La
volonté de lutter va faire irruption en ville?


Le passage à l?action : blocages et occupations de masse

Les manifs prennent de l?ampleur (6000 personnes le mardi 7 mars, 10 000
le jeudi 16 mars, 20 000 le samedi 18 mars) mais ça ne reste que des
manifs traîne-savates même si on y perçoit une volonté croissante de
lutte.
Les premières actions un peu percutantes vont être menées par le campus
1. Le principe des actions de blocage et d?occupation est retenu en AG.
Une liste globale de cibles considérées comme légitimes est élaborée et
adoptée. On y trouve, entre autres, les agences
d?intérim, le rectorat, la préfecture, la gare, l?aéroport, les ANPE,
les ASSEDIC, les hôtels des impôts, la DDTE, les ponts, le périphérique,
le conseil régional, le local de l?UMP etc? La commission action est
autorisé à garder le secret sur les objectifs visés lors des
manifestations pour éviter l?intervention préventive de la police et/ou
la fermeture des locaux.

La première occupation a lieu le lundi 20 mars et vise un gros hôtel des
impôts situé à proximité de la fac. Un groupe a repéré le lieu et se
trouve tout prés. A la sortie de l?AG du campus 1, 400 personnes
commencent à entrer en masse dans les trams qui passent juste à coté de
la fac. Dés que le premier tram est rempli et est en route, le groupe
situé prés de l?objectif est contacté. Lorsque le tram arrive et déverse
les manifestants pas loin de l?hôtel des impôts, le groupe prend le
contrôle du sas d?entrée du bâtiment. Une à 2 minutes après, la masse des
gens peut s?y engouffrer tranquillement. Commencée vers 15H30,
l?occupation va se poursuivre sans problèmes jusque vers 17h, une heure
après l?heure officielle de fermeture. Les occupantEs
partent alors collectivement. Au passage, une photocopieuse des impôts a
été discrètement mise au service du mouvement.
Cette première occupation laisse un goût amer à la plupart des gens.
Beaucoup de personnes attendaient l?intervention de la police. Mais ce
point précis (attend-on l?arrivée de la police et si oui est-ce qu?on
sort du bâtiment volontairement ou bien en l?obligeant à nous virer ?)
n?a pas été discuté en AG. Certains éléments timorés en ont donc profité
pour appeler à quitter les lieux sans attendre les flics, ce qui a
provoqué quelques remous.

Dés l?AG du lendemain, le mardi 21 mars, cette question est discutée. L?AG
décide que désormais les occupations auront lieu jusqu?à ce que la police
intervienne. Les participantEs à l?action décideront alors sur place
s?ils partent par eux-mêmes ou si ils/elles résistent
passivement à l?évacuation en faisant des chaînes ou en se laissant
traîner.
Il s?agit, à travers ces actions d?occupations illégales, de perturber le
fonctionnement de certaines administrations ou centres de pouvoir, de
créer des nuisances, de montrer notre détermination, de faire déplacer
la police (ce qui coûte du fric, du temps et de l?énergie à l?Etat tout
en l?obligeant à apparaître sous un jour répressif) et d?attirer les
médias.

Sitôt voté, sitôt mis en pratique. A la sortie de l?AG, 600 personnes se
rendent en manif à la gare qui est occupée pendant 2H environ entraînant
l?arrêt d?une quinzaine de trains et le retard de 6000 voyageurs
(d?après le directeur de la gare). La police finit par arriver. Elle
encercle les 300 personnes encore présentes et les refoule depuis les
voies vers les bâtiments de la gare où elle les encercle, les accule et
les comprime (afin d?empêcher les gens de ramasser éventuellement des
pierres sur la voie pour les lancer) avant de les bousculer vers une
petite porte de sortie sous les huées des voyageurs témoins de la scène.
En 10 minutes de bousculade tout le monde se retrouve évacué.
L?intervention policière a été rapide et il n?a pas été possible de
décider collectivement si on partait de nous-même ou pas. La police a
décidé pour nous. Mais elle a du même coup contraint les gens à assumer
le contact physique avec les flics en tenue anti-émeute (ce qu?ils
n?auraient peut être pas fait s?ils avaient eu le choix?), accélérant
ainsi le processus de radicalisation des manifestantEs. Désormais, dans
les faits, il ne sera plus question pour nous
d?évacuer volontairement les objectifs occupés !

Le jeudi 23 mars, journée d?action nationale, après l?AG, un cortège
d?environ 1200 personnes descend du campus 1 vers le centre-ville. Il
prend directement la direction de l?Orne qui coupe en 2 la ville. Les 4
ponts qui permettent de passer d?une rive à l?autre sont occupés et
totalement bloqués pendant une heure et demi dans une ambiance bon
enfant, au son d?une batucada qui se déplace de pont en pont. Les 3
campus ont commencé à se coordonner pour cette action.
Les lycéens quant à eux ont rejoint massivement la manif syndicale qui
rassemble plus de 7000 personnes place du théâtre. Nous ne sommes pas
encore coordonnés avec eux à ce moment là? et pour tout dire, on ignore
même qu?il y a une manif appelée par les syndicats. Du coup, ces
derniers sont furieux qu?on ne les ait pas rejoints. Leur manif finira
cependant par arriver devant les ponts et des milliers de gens étonnés
passeront devant les blocages, s?arrêtant pour les renforcer, discuter,
profiter. Le coin est désert. Plus une bagnole n?y circule. Une partie
des lycéens qui arrivent alors avec la manif syndicale décident
spontanément de poursuivre leur route vers la mairie pour y bloquer un
gros rond-point. Ils sont environ 2000 à s?y rendre. Cette action
spontanée nous arrange. Elle crée 2 points d?action en ville, ce qui
désarçonne la police et l?oblige à diviser ses forces.
Quelques temps après, le blocage des 4 ponts est levé, le cortège,
renforcé par des tas de gens de la manif syndicale, se reconstitue en
une seule masse et nous partons vers un nouvel objectif. Nous retournons
en centre-ville, toujours accompagné par la batucada, et bifurquons peu
avant la tour Leroy. On se retrouve sur le port de plaisance. Dés lors,
la manif s?élance au pas de course. Ça cafouille en ce qui concerne
l?itinéraire. On perd du temps dans des petites rues où la masse des
manifestants tend à bouchonner mais on finit par arriver en vue du
deuxième objectif. Un guetteur nous a déjà signalé que la police ne s?y
trouve pas encore?mais elle ne va pas tarder. On s?engouffre dans la rue
Varignon où se trouve le siège de l?UMP. Au bout de la rue on aperçoit 2
véhicules de police qui arrivent devant le local. Toute la tête de manif
se met alors à courir, arrive devant le local et continue à avancer pour
encercler les véhicules de
police. Ceux-ci n?ayant pas envie d?être entouré par la foule partent en
marche arrière. Le terrain est à nous. Une dizaine de gens masqués,
couverts de sacs poubelles pour ne pas se tacher et être plus
difficilement identifiables, entouré par les banderoles et des chaînes
de protection commencent alors à coller plein d?affiches sur le local, à
le badigeonner de blanc d?Espagne teinté en rouge, la pancarte UMP est
arrachée et piétinée, quelques ?ufs volent, certains pissent sur la
porte d?entrée? Les civils et les RG rôdent mais ne peuvent rien
empêcher. On repart bientôt, direction de la fac où la manif doit se
terminer. En chemin, on apprend que des étudiantEs anti- grévistes ont
profité de l?absence de nombreux bloqueurs/euses partiEs en manif pour
reprendre le bâtiment Droit. Du coup, la présidence en a profité pour le
faire fermer. On est encore 2000 en arrivant sur la fac et tout le monde
se met à gueuler « Tous en Droit ». Le bâtiment est donc réoccupé dans
la foulée. Un beau triplé...

Le lundi 27 mars, nouvelle occupation après une AG sur le campus 1. La
Direction Régionale du Travail et de l?Emploi située à Hérouville St
Clair, juste à coté de Caen, est occupée. On s?y rend en tram. Il en
faudra 4 pour emmener les 5 à 600 manifestantEs qui participent à
l?action. Un groupe attend sur place. Prévenu de l?arrivée imminente du
premier tram, il prend le contrôle du sas d?entrée du bâtiment bientôt
renforcé spontanément par plusieurs dizaines de lycéenNEs de Rabelais
qui occupent leur lycée professionnel juste en face de la cible. Il est
environ 15H30. Le bâtiment est vaste et confortable. On récupère du
papier et on profite de la présence de photocopieuses pour faire des
tirages de tracts. La police se déploie vers 18H. On se regroupe dans le
hall. On est encore environ 250. Tout le monde s?assoit. La plupart des
gens se laissent assez (trop) facilement évacuer. CertainEs offrent plus
de résistance en faisant la chaîne et en obligeant les flics à les
porter. En 10 minutes, on est tous dehors faisant face à la police
pendant un petit quart d?heure. On finit par repartir en manif en
suivant la voie de tram. Arrivé prés du quartier populaire de la Pierre
Heuzé à Caen, on est encore une bonne centaine et on part manifester
dans le quartier (moment d?hésitation chez une partie des étudiantEs? le
cliché des cités « chaudes » a la peau dure). On serpente entre les
immeubles. Aux fenêtres, on aperçoit les visages étonnés des habitantEs.
Une fois sorti du quartier (sans que personne n?ait été égorgé), on
retourne tranquillement à la fac.

Le mardi 28 mars, nouvelle journée d?action nationale soutenue par les
syndicats. Beaucoup de monde à la manif du matin, au moins 30 000
personnes?et comme d?habitude quelques frictions entre le cortège
étudiants-lycéens-précaires et le petit SO de l?intersyndicale.
L?après-midi, les lycées et les campus appellent à un rassemblement à
14H sur le campus 1 pour partir en action. On est prés de 5000 lorsqu?on
commence à descendre en ville. On a récupéré des poubelles roulantes,
des palettes sur la fac et on les emmène avec nous. Sur le chemin, on
ramasse toutes les poubelles, les cartons, les palettes, les petites
barrières de chantier etc? Au début les gens sont étonnés puis tout le
monde s?y met. Ça gueule de partout. On est une masse en mouvement qui
charrie de quoi ériger des barricades, on prend conscience de notre force
collective. Tout le monde ressent ça et ça file une sacré pêche. Arrivés
devant la mairie, on bloque un peu le rond-point, histoire de permettre
à la manif de se recompacter, puis direction la préfecture. La première
moitié du cortège enfile l?avenue qui y mène directement tandis que la
deuxième moitié emprunte une petite rue qui débouche quant à elle non
loin du conseil général qui est juste à coté de la préf. La prise en
tenaille est bien réalisée. Le conseil général et la préfecture sont
entourée par une masse de gens. Tout les objets récupérés sur le
parcours sont entassés devant les portes et les grilles. L?ambiance est
détendue et bientôt le « siège » symbolique commence. Des gens boivent
un coup, discutent, font du djembé, balancent des slogans? Rien de grave
en somme si ce n?est que l?autorité de l?Etat est ouvertement bafouée?et
ça ça n?est pas supportable pour le préfet qui ordonne l?intervention
de la police pour débloquer le porche de la préf. Les flics et les
gendarmes mobiles sont assez encore assez peu nombreux. Ils y vont
prudemment. Un premier groupe d?une vingtaine d?anti-émeute tente de
longer la façade de la préf pour dégager le porche. Evidemment, ça plait
pas aux gens. Tous le monde resserre les rangs, les gens font la chaîne,
quelques canettes volent ainsi que des oeufs, tout le monde s?entasse
devant et sur la barricade. Les flics, en nette infériorité numérique, ne
peuvent plus avancer. La foule les encercle et les accule contre le mur.
Quelques manifestants escaladent le mur de la préfecture prés du porche
et arrivent sur la terrasse.
Plusieurs flics accourent. La plupart redescendent rapidement. Le
dernier manifestant qui a réussi à monter ne sait visiblement pas
comment redescendre. Les flics lui sautent dessus, le plaquent au sol et
lui donne des coups (il sera libéré sans poursuite en fin d?après- midi
après un contrôle d?identité). La situation est tendue. Ça hurle de
partout. Les gens sont furieux.
Du coup un bus de la gendarmerie roulant au pas et entouré de gardes
mobiles tente de rejoindre le premier groupe de flics. Plusieurs
centaines de personnes leurs font face. Plusieurs grillages de chantier
de 2 mètres sur 3 sont amenés et posés face aux gendarmes. Ça commence à
bousculer. Au bout de 10 minutes de mêlée, les gendarmes arrivent à
rejoindre le groupe de policiers encerclés mais toujours pas moyen
d?atteindre la barricade tellement il y a de monde. Les gendarmes se
retrouvent à leur tour acculés au mur. Ils tentent de repousser les gens
qui les collent. La tension monte encore. Les premiers coups de matraques
se mettent à pleuvoir. De nouveau des canettes se mettent à voler.
Plusieurs grenades lacrymos sont lancées à la main dans la foule. Tout
le monde reflue.
Les gendarmes commencent à arroser toute la zone au fusil lance-grenade.
En face, au milieu des nuages de gaz, quelques dizaines de jeunes
caillassent mais les munitions sont rares. Quelques centaines de
personnes restent face à la préfecture et shootent dans les grenades pour
les éloigner. La masse des manifestantEs (la plupart sont gazés pour la
première fois de leur vie) a reflué dans une avenue. Peu à peu, les gens
se regroupent et reviennent. La police regaze. Il en sera ainsi 3 fois
d?affilée. La barricade devant le proche de la préf est enlevée et le
bus vient se garer juste devant. La police qui a atteint son objectif
cherche alors à calmer le jeu. Elle cesse les tirs de lacrymos (une
quinzaine de grenades ont été tirées au final). La foule se rapproche
d?elle et va lui faire face dans le calme jusque vers 18H. Seul volent
encore de temps en temps un ?uf. On remonte alors à plusieurs centaines
sur la fac tandis que quelques autres centaines de personnes restent
encore aux abords de la préf.

Jeudi 30 mars, nouvelle journée d?action. Les campus et les lycées se
retrouvent sur le campus 2. On est environ 1200. On a avec nous des
poubelles roulantes remplies de dizaines de pneus. On se met en marche,
direction le périphérique. Au passage on s?arrête devant les portes du
Centre de Formation des Apprentis. Ça tombe bien, ils/elles sont dehors
pour profiter de leur pause de l?après-midi. On rentre dans le centre à
plusieurs dizaines pour differ des tracts et tenter d?établir un bref
dialogue. La fin de la pause sonne, les gens rentrent en cours et nous on
a un périph à couper. On s?arrache. L?ambiance est déterminée. Beaucoup
de gens sont masqués, ont emmenés des lunettes de ski ou de plongée, se
sont munis de bouteilles de flotte ou de sérum physiologique. Des tracts
avec des conseils en cas d?intervention policière, de gazage ou
d?interpellation ont été distribués.
Arrivés au périph, le cortège se scinde en 2. le premier tronçon passe
le pont et va s?occuper de bloquer la direction Paris, la deuxième partie
du cortège s?occupe de la direction Rennes-Cherbourg et descend direct
le talus. Des équipes de grévistes en voiture ralentissent
progressivement le traffic dans les 2 sens avant de s?arrêter juste
après la bretelle de sortie. On envahit les voies de circulation et ont
fait des barrages avec les poubelles et les pneus. L?idée est d?organiser
des barrages filtrants pour ne pas trop pénaliser les automobilistes,
l?ennemi étant le gouvernement et pas les automobilistes qui se
retrouvent bloquéEs. On va avoir un mal de chien à faire en sorte que
les véhicules puissent passer au compte- goutte car beaucoup de gens
sont, sur le tas, partisans d?un blocage total. A force de discussions,
les bagnoles peuvent quand même passer par 3 ou 4. La police a organisé
des déviations, le flot des véhicules est tari et les automobilistes
bloquéEs vont pouvoir
quitter progressivement le périph en 2 heures environ.
Des représentants de l?hôtel de police, très énervés, tente, en vain, de
faire lever les barrages ou d?accélérer le passage des voitures. Leur
idée est certainement que plus vite il n?y aura plus de
véhicules, plus vite ils pourront envoyer les anti-émeutes dégager les
voies.
Vers 17H30, après avoir reçu des renforts, la police prend position prés
du groupe de manifestantEs qui bloque la direction Rennes-Cherbourg. On
vient de faire passer les derniers véhicules. Dés qu?ils commencent à
faire mouvement vers nous, on lève le camp en emmenant pneus et
poubelles et on passe sous le pont rejoindre le groupe qui bloque la
direction de Paris à 200-300 mètres de là. Les flics n?ont plus qu?à
repenser et redéployer leur dispositif. Ils finissent par descendre par
la voie de sortie de la direction Paris. Une partie des manifestantEs
recule le long de la direction Paris vers le pont. Une autre est
repoussée vers la voie d?entrée de la direction Rennes-Cherbourg. Mais
les policiers ne sont pas assez nombreux. Du coup, les gens quittent la
voie d?entrée Rennes-Cherbourg, enjambent la balustrade, dévalent le petit
talus et rejoignent finalement le groupe qui est sur la direction Paris.
Les flics commencent à criser sérieusement.
Finalement ce sont les manifestantEs qui décident d?arrêter de man?uvrer.
On se rassemble sur la voie de sortie de la direction Paris et on érige
à son début une barricade avec les pneus et les poubelles. Il y a des
gens devant, derrière et il en a sur le coté, c?est à dire encore sur le
périph. On fait les chaînes et la bousculade commence avec la police.
Nous sommes en supériorité
numérique et ils ont beaucoup de mal à nous faire reculer de seulement
quelques mètres. Ils finissent par gazer copieusement à la grenade et
par charger. Tout le monde reflue derrière la barricade. Nouveau gazage
et nouvelle charge. Quelques cailloux volent, il y a plusieurs matraqués
légers et un manifestant est interpellé pour jet de pierre. Il est le
premier inculpé du mouvement à Caen.
On se regroupe à la moitié de la voie de sortie. Nouvelle bousculade
avec la police. On se laisse pousser mais très lentement. Il va leur
falloir 20 minutes pour nous repousser difficilement de 200 mètres hors
de la voie de sortie et le long du boulevard qui passe sur le pont. Les
policiers lourdement équipés sont crevés. Ils ont goûtés à leurs propres
gaz. Ils chialent aussi, le souffle court. Leur visières sont pleines de
buée, ils sont tout rouges et transpirent à grosses gouttes. Ils
finissent par arrêter de nous pousser, reculent un peu et maintiennent
leur position. On réclame en vain la libération du camarade interpellé.
Le face à face va encore durer une heure. De moins en moins nombreux, on
finit par se replier collectivement sur le campus 1 qui n?est pas loin.
La détermination des manifestantEs est en hausse. L?ambiance de plus en
plus lourde avec la police. Ça commence à sentir les affrontements. Ils
ne vont pas tarder à se produire.

Lundi 03 avril, un gros milliers de manifestantEs quitte le campus 1 à
15H. Direction le centre des congrès où le ministre de l?artisanat,
Renaud Dutreil, venait assister aux « assisses régionales de l?artisanat
» et faire l?éloge du Contrat de Nouvelle Embauche.
Devant et tout autour du centre des congrès, 200 policiers. On déguerpit
au bout d?une demi-heure pour aller manifester en ville où des agences
immobilières, des agences d?intérim et des banques reçoivent notre
visite. Certaines boîtes d?intérim sont momentanément envahies,
certaines reçoivent de la peinture ou des mixtures nauséabondes, des
affiches sont collées sur les vitrines tandis que la manif s?effiloche
peu à peu dans une ambiance assez morose.

Mardi 04 avril, nouvelle journée d?action nationale relayée par les
syndicats. Environ 30 000 personnes de nouveau. Une AG de ville
cafouilleuse (mauvaise sono) se tient sur le parvis de la mairie mais
elle se désagrège assez vite. À 15H, comme à leur habitude, les
étudiants-lycéens appellent tout le monde à se rassembler pour partir en
action. Le rendez-vous est fixé devant la mairie.
Le gouvernement refuse toujours de céder. Tout le monde sent que le
mouvement est à un tournant. Ou il s?amplifie et se durcit ou il
s?essouffle?
En arrivant vers 15H à la mairie, on a tous un choc. L?immense esplanade
est noire de monde. Une foule énorme s?est rassemblée là. Un énorme
brouhaha monte d?elle, fait de discussions, de rires, de slogans, de
chansons, de cris? Des petits groupes de gens affluent sans arrêt de
partout. Les drapeaux syndicaux ont quasiment tous été remballés. Les
bureaucrates ont plié bagages. On aperçoit un peu partout des petits
groupes de travailleurs combatifs, de syndiqués de base venus entre
collègues. Tout le monde sait que cette après-midi au programme, c?est
pas manif traîne-savates mais action directe de masse? Tout le monde est
là en connaissance de cause. Colère, sentiment de puissance, ravissement
de se voir si nombreux/ses, joie de l?autonomie, incertitude quant au
déroulement futur de l?action se mélangent en un cocktail enivrant.
Quand le cortège sauvage démarre vers ses objectifs, c?est une masse de
plus de 6000 personnes qui s?ébranle en rugissant. L?ambiance est
électrique.
La manif serpente en ville en direction du conseil régional (de gôche?
histoire de rappeler qu?il n?y a pas que la droite qui a généralisé la
précarité) dont la cour est occupée sans coup férir. Une bousculade a
lieu avec des vigiles devant son hall d?entrée. La porte vitrée cède
sous la poussée. On a symboliquement un pied dans les bâtiments. Les
élus proposent de recevoir une délégation mais tous le monde s?en fout.
Certains d?entre eux sortent alors pour tenter d?établir un dialogue
assez infructueux. Au bout d?une petite heure, on lève le camp et on se
dirige vers le périph. L?ambiance devient plus silencieuse. Poubelles,
palettes, cartons sont ramassées en cours de route. ArrivéEs en vue du
périph, sur l?avenue Clemenceau, on aperçoit au loin les cars de police
et de gendarmerie décharger leurs troupes qui établissent un barrage. La
tête de cortège arrive au contact de plusieurs dizaines d?anti-émeutes.
On est bloqué à 200 mètres de l?objectif. Une barricade est érigée avec
les poubelles face aux policiers. Quelques ?ufs et canettes volent. Des
gens commencent à exercer une poussée sur la barricade mobile pour faire
reculer la police. Des étudiantEs pacifistes cherchent à calmer le jeu.
Immédiatement et spontanément, la majeure partie du cortège déborde par
les petites rues et cherche à contourner le dispositif policier en
passant par le parking de Castorama pour essayer d?atteindre le périph au
niveau du viaduc de Calix. Arrivés sous le viaduc, les gens commencent à
escalader les talus qui mènent au périph mais ils se heurtent à
plusieurs dizaines de policiers anti- émeute, d?inspecteurs de la Brigade
Anti-Criminalité, de motards qui les surplombent. Premières pierres,
premières grenades lacrymos. Il est environ 16H30. La bataille du périph
commence.
Les jets de projectiles se multiplient. Les policiers gazent et chargent
sur les talus et les espaces verts au pied du viaduc. Les gens refluent,
se regroupent, reviennent au contact, font masse avec les lanceurs de
cailloux, regrimpent sur les talus, s?accrochent aux arbustes. Les
grenades lacrymos sont écrasée au pied, enfoncée dans la terre à coups
de talon, arrosées d?eau, relancée. Des gens distribuent du sérum
physiologique. Les policiers sont en sous-effectifs. Ils chargent pourtant
jusqu?à la route qui passe sous le viaduc. Erreur car ils cessent de
nous surplomber et ils sont rapidement pris à partie devant eux, par
derrière, sur les cotés, l?espace étant trop vaste pour qu?ils puissent
le contrôler. De plus, à cet endroit, un petit bois fournit aux
manifestants des gourdins et des rondins à lancer. Un vieux muret
branlant fourni de la caillasse en quantité. Bientôt c?est la police qui
est chargé par des dizaines de jeunes déchaînés suivis par la foule.
Elle recule sous une pluie de projectiles. Un énorme pétard explose au
pied des flics. Une
grenade lacrymo tirée au fusil et qui n?a pas explosé est dégoupillée et
relancée. Cette fois ci, elle explose au milieu des policiers qui sont à
leur tour gazés. Les gens réinvestissent les talus. De là on peut voir
plusieurs centaines de personnes s?engager en courant dans une zone
pavillonnaire qui borde le périph. Il semble qu?un passage permettant de
contourner la police ait été trouvé. Les affrontements se poursuivent.
Peu après, on sent un flottement parmi les policiers qui commencent à se
regrouper et à reculer. L?un d?eux qui se déplace en haut du talus
dérape et glisse jusqu?à un groupe de manifestants qui l?agrippe et le
moleste. Ses collègues gazent et le récupèrent sonné, délesté de sa
matraque et de son bouclier. Les policiers
reculent maintenant en courant suivis par la foule qui caillasse. Il est
alors évident que les centaines de manifestantEs qui ont entrepris de les
déborder ont bel et bien trouvé un chemin d?accès au périph et que la
police a peur d?être encerclée. Elle lâche le terrain tandis que des
centaines de personnes escaladent frénétiquement les talus pour rejoindre
le périph.
Une fois en haut de celui-ci, une vision enthousiasmante attend les
gens: plus de 1500 personnes sont déjà sur les voies et il en arrive
sans arrêt d?autres. La police voyant son dispositif s?écrouler a été
obligé de lever son barrage avenue Clemenceau, permettant ainsi à un
millier de gens qui lui faisaient face dans le calme d?arriver au périph
(avec poubelles et palettes) et de rejoindre les centaines d?autres qui
avaient trouvé un passage prés du viaduc. Bientôt nous sommes 3000 à
couper les voies de circulations.
Les policiers qui étaient au pied du viaduc se sont regroupés, ils
gazent et chargent au milieu du cortège pour traverser le périph et
rejoindre leurs collègues de l?avenue Clemenceau qui ont pris
position sur les abords du périph, pas loin du rond point de Castorama.
Les policiers semblent être une centaine en tout.
La manif descend le périph vers eux. Des groupes de jeunes vont au
contact, emmenant les poubelles pour s?abriter des tirs et constituer
une barricade mobile. Le caillassage reprend ainsi que les tirs de
lacrymos. Celles-ci tombent parfois sur des grappes de véhicules qui
sont restées bloqués sur le périph. Des centaines de personnes
envahissent les pelouses environnantes, obligeant la police à multiplier
les grenadages dans de multiples directions, ce qui
soulage d?autant les groupes qui harcèlent les forces de l?ordre. Un
manifestant survolté, muni d?un mégaphone, commente en direct, au milieu
des gaz, tel un journaliste sportif, la portée et la précision des tirs
de lacrymos avant de réclamer avec des dizaines d?autres manifestantEs «
Le bouquet final ! Le bouquet final ! ». L?ambiance est à la fois
combative et rigolarde.
Sous les coups de boutoirs successifs de la centaine d?émeutiers, la
police recule jusqu?au rond point de Casto. Les véhicules de police qui
étaient garés là démarrent en trombe de crainte de se retrouver à portée
de caillassage. Des manifestants descendent sur les voies de circulation
qui passent sous le périph à cet endroit là provoquant un embouteillage
supplémentaire. Vers 19H, le cortège finit par décrocher et remonte le
périph au milieu des coups de klaxons des automobilistes bloqués qui
saluent ainsi notre victoire. Arrivés au CHU, on attend les groupes de
retardataires et on prend en masse le chemein du campus 1 où on se
disperse toutes et tous la mine réjouie. Les affrontements ont duré prés
de 3 heures. Il y a eu 2 interpellations au conseil régional, 4 autres
aux cours des affrontements du périph. La police reconnaît le lendemain
avoir tiré 350 grenades. 37 policiers ont déclaré une blessure (elles
sont légères pour la plupart).

Jeudi 6 avril, les lycéens et les étudiants se réunissent vers 15H sur
le campus 1. On part en cortège à plus de 2000. On passe devant la
préfecture où on s?arrête quelques instants. Comme d?habitude, les
gendarmes mobiles sont en position devant le porche avec leurs bus. Très
vite on s?arrache direction la prairie. Nos guetteurs nous indiquent que
la voie semble libre. On fonce donc vers la gare qui est l?objectif ce
jour là. La manif fait la majeure partie du trajet restant en courant.
Il s?agit d?arriver sur les rails avant que les flics y soient. On
emprunte un des 4 ponts qui passent au dessus de l?Orne, les 3 autres
ont été bloqués peu avant par des petits groupes de manifestants qui
créent des embouteillages afin d?empêcher la police de nous prendre
éventuellement de vitesse avec ses véhicules. Arrivés au pont de chemin
de fer de Vaucelles, à 200 mètres de la gare, on escalade le grand talus
et on se retrouve à plusieurs
centaines sur les rails. Le reste de la manif continue vers la gare qui
est investie. On finit par se rejoindre. L?occupation commence. Assez
vite, la police commence à arriver et à prendre position prés des
entrepôts de la SERNAM. 70 anti-émeutes environ se déploient. Il sont
rejoint par plus d?une centaine de gardes mobiles. D?autres véhicules de
police arrivent au compte-goutte. Prés de 200 flics sont donc là, ce qui
confirme les informations selon lesquelles ils
avaient reçu du renfort après l?émeute du périph.
Une centaine de jeunes érigent une barricade face à eux. Quelques
projectiles volent. Les policiers se mettent hors d?atteinte. Une longue
attente commence. Il y a beaucoup de gens. A leurs pieds, des millions
de cailloux. La police joue donc logiquement la montre. 3 heures plus
tard, nous ne sommes plus que 800 à tenir les rails. Il va être temps de
quitter la place. Craignant des incidents, des
membres du comité de lutte annoncent par mégaphone à la centaine de
jeunes qui font face à la police que dans 10 minutes l?action finira et
que tout le monde devra partir en cortège. Ceux qui resteront devront
prendre leurs responsabilités.
Mauvaise méthode. Le gros des manifestantEs commence à se rassembler
prés des bâtiments de la gare. Ceux qui font face à la police avec des
cailloux plein les poches n?ont plus guère le choix. Au bout de quelques
minutes de réflexions, une pluie de cailloux s?abat sur les
anti-émeutes. Une fois les munitions épuisée, la police gaze et charge.
Elle coupe les voies en 2 puis entame, au milieu de jets de cailloux
sporadiques, un mouvement tournant pour envelopper la foule qui commence
à refluer vers la gare et à en sortir. La police adopte la même
stratégie que lors de la première occupation de la gare. La foule est
trop dense pour sortir rapidement. La police l?encercle, l?accule, la
comprime pour qu?elle ne puisse pas ramasser de
cailloux. Sauf que cette fois-ci, voulant sa revanche après la défaite du
périph, elle cogne et gaze à bout portant celles et ceux qui n?ont pas
pu sortir. Il y a de nombreux blessés, les bras et les mains explosés
pour avoir voulu parer les coups, le crâne en sang suite au matraquage.
Tout le monde est rapidement et brutalement évacué. A la sortie de la
gare, ça gueule. Quelques cailloux volent. Les gens se regroupent. La
police envoie des lacrymos, sort de la gare, se déploie et charge de
nouveau tout en balançant plein de grenades et en frappant tout ce qui
bouge y compris des passants qui n?ont rien à voir avec la manif.
Les manifestantEs se regroupent alors non loin de la gare, prés du pont
Churchill où ils/elles doivent alors faire face à de nouveaux tirs de
lacrymos et à de nouvelles charges qui les repoussent de l?autre coté du
pont Churchill. Là une ébauche de barricade est
construite avec le matériel d?un petit chantier situé à proximité. De
nouveau grenadage, charge et jets de pierres se produisent.
La police utilise de nouvelles grenades lacrymos plus agressives qui
brûlent la peau et elle ne cesse de charger tout au long de l?avenue du
06 juin jusqu?au centre-ville. A partir de la place de la
résistance, les équipes de la BAC commencent à intervenir par les rues
perpendiculaires au cortège procédant à plusieurs interpellations. Les
charges policières agressives vont encore se répéter jusqu?en bas du
château où le cortège éclate en plusieurs groupes. La Bac procède encore
à quelques interpellations musclées et ce jusqu?en plein c?ur de la
ville et de la foule des passants. Des groupes de policiers remontent
jusqu?à la fac pour couper la retraite de ce qui reste du cortège.
Plusieurs centaines de personnes remontent alors la rue de la Délivrande
où une nouvelle barricade est ébauchée mais des
escouades de policiers anti-émeutes et de la BAC chargent par une rue
latérale et c?est in extremis que plusieurs dizaines de personnes
échappent à l?encerclement. Ce sera la dernière charge policière. Ce qui
reste du cortège remonte la rue de la Délivrande et se réfugie
finalement à la fac en passant par de petites rues situées sur le coté
de celle-ci.
L?intervention policière a été brutale du début à la fin. Le cortège n?a
pas eu d?autres choix que de reculer encore et encore malgré plusieurs
tentatives de résistance. Mais dans sa soif de revanche, la police a
commis des erreurs: en pourchassant sans répit le cortège, elle a porté
les incidents en plein centre-ville, en voulant dégager à tout prix les
rues, elle a frappé et gazé sans discernement. Plein de gens peuvent
alors témoigner de la brutalité de son intervention et les jours qui
suivent voient se multiplier les critiques publiques, critiques que même
les médias locaux et régionaux sont obligés de relayer.
Le bilan de la journée est assez lourd : 8 interpellations, au moins une
quinzaine de blesséEs parmi les manifestantEs, des dizaines de lacrymos
tirées, 5 policiers déclarent aussi avoir été blessés.

Le lendemain, vendredi 5 avril, une manifestation de 1500 personnes a
lieu contre la répression policière. Elle passe bruyamment mais calmement
devant le commissariat (blindé de flics) où sont encore détenues la
plupart des personnes interpellées la veille puis devant les différents
tribunaux de la ville, eux aussi blindés de policiers. Un sit-in a lieu
en plein centre-ville avant de retourner sur le campus 1.
Cette manif constitue une des dernières actions massives du mouvement. Le
lundi suivant, le 8 avril, Villepin annonce l?enterrement du CPE.

[ fin de la première partie ]

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