A - I n f o s
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **

News in all languages
Last 40 posts (Homepage) Last two weeks' posts

The last 100 posts, according to language
Castellano_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ The.Supplement
First few lines of all posts of last 24 hours || of past 30 days | of 2002 | of 2003 | of 2004 | of 2005 | of 2006

Syndication Of A-Infos - including RDF | How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups
{Info on A-Infos}

(fr) A trop courber l'échine # 18

Date Thu, 22 Jun 2006 13:33:27 +0200 (CEST)


A trop courber l'échine?
Bulletin acrate
N°18 Mai 2006
Mort à l?économie !
Vive le parti de la révolte !

Il est dangereux de laisser trop longtemps des étudiants bloquer leur
université.
On se rassure en se disant qu?il n?y a pas là de perte majeure pour
l?économie.
Pourtant, il n?est pas de pire calamité pour les gouvernements que cette
bonne
nouvelle qu?il s?agit maintenant, pour nous grévistes, d?annoncer à qui
l?ignore
encore. Nous avons durablement pris goût à cette situation d?exception
qu?est la
grève. Il n?y a jamais eu pour nous de joie commune, de liberté politique
plus
grande. L?interruption illimitée de la production a fait naître le désir
de ne
jamais s?arrêter, d?étendre cette liberté et d?abattre ce qui l?entrave.
Le mouvement nous a appris que nul mode de vie n?est en soi une forme de
lutte, que
nul engagement politique individuel n?est capable à lui seul de dépasser
la médiocrité de l?existence libérale contemporaine. Aujourd?hui pour la
plupart des
grévistes, vivre et lutter ne font plus qu?un.
Extrait d?un tract diffusé à Rennes le 27 mars 2006
Nous commencions à peine à écrire les premières lignes de ce qui devait
être le n°18 de notre
bulletin quand les évènements vinrent bouleverser le cours des choses.
C?est avec un réel plaisir et
une grande détermination que nous avons pris part à la lutte.
L?enterrement de celle-ci a été
annoncé par tous les médias sitôt le retrait du CPE annoncé. Et il est
vrai que nous avons vu les
universités se débloquer les unes après les autres. Les manifestations,
qui ont pris parfois des
formes émeutières comme dans notre ville de Rouen, ont été désertées par
tous ceux qui
préfèrent encore retourner à leurs habitudes mortifères. Au contraire,
nous avons connu ces
dernières semaines une suspension de la normalité : la grève,
l?occupation, l?émeute, la libre
discussion, l?élaboration commune d?une pensée et de pratiques de
sécession avec le morne
quotidien, tout cela constitue une véritable joie et nourrit davantage
notre volonté et notre désir
d?en finir avec ce monde.
Ce qui est d?autant plus réjouissant, c?est de constater combien notre
démarche à pu peser sur le
cours des évènements. C?est de constater que nos analyses sont justes,
qu?il existe dans un pays
comme la France une force qui émerge et qui rejette le carcan des vieilles
rengaines politiciennes.
Dans de nombreuses villes, nous avons vu apparaître la « tendance ni CPE,
ni CDI » qui
manifeste l?envie de porter radicalement la lutte bien au-delà des
misérables revendications de
syndicalistes, qui reprend à son compte des pratiques autonomes, qui
rejette l?idée d?être
cantonnée dans des rôles ou des identités détestables (à commencer par
celle de l?étudiant), qui
attaque le discours médiatico-politique visant à stigmatiser les «
casseurs » et à séparer ces derniers
des « bons manifestants ». Avec l?apparition de cette force, nous avons
également vu ressurgir les
vieilles pratiques de ceux qui ont un quelconque intérêt à maintenir ce
monde : aux traditionnelles
pratiques policières et judiciaires (violences à notre encontre, faux
témoignages, intimidations)
viennent s?ajouter les magouilles des politiciens et des syndicats
(délation, rumeur,
désinformation, calomnies, tentative de récupération et de division,
agressions physiques et
verbales avec la réapparition des services d?ordre). Les conservateurs de
ce monde pourri n?en
sont pas à une contradiction prêt, eux qui reprochaient à certains
d?entre-nous de ne pas être
inscrits à la fac, voulant par cela réduire cette lutte à un pauvre
mouvement étudiant, tandis que
les militants de l?UMP insistaient sur le fait que finalement le CPE ne
concernait pas les étudiants.
Par où l?on voit combien les vieilles organisations préposées à la révolte
sont engluées
2
dans leur passé d?échecs et leur
incommensurable trouille de tout ce qui est
sauvage et autonome, faisant preuve de bien
moins d?intelligence, d?imagination, d?audace et
de volonté que ceux qui se révoltent réellement
et sincèrement. Il ne faut bien évidemment pas
oublier le poids de la majorité silencieuse que les
salauds nommés plus haut tentent toujours
d?utiliser en leur faveur.
Face à tous ces dispositifs ennemis, le
mouvement radical a su répondre sans jamais
baisser les bras, ce qui est de fort bon augure
pour le long terme : il est évident que les liens
tissés au cours de cette lutte et que les actes et les
idées qui ont été librement communisés,
laisseront des traces. Quand un mouvement
d?une telle ampleur et d?une telle intensité voit le
jour, l?idée de tout retour à la situation normale
ne peut qu?être combattue le plus
vigoureusement possible. Il y a fort à parier pour
que de toute façon les choses n?en restent pas là :
déjà le mouvement contre le CPE fait écho aux
émeutes « de banlieues » du mois d?octobre
2005. Dans le même sens, la vieille Europe est le
terrain de luttes aux formes radicales qui
semblent se répondre les unes aux autres : lutte
contre la ligne TGV Lyon-Turin, lutte contre les
lignes de hautes tensions en Catalogne,
sabotages clandestins d?agences de l?ANPE ou
destruction du centre de détention pour mineur
de Lavaur en France, pour ne citer que ces
quelques exemples. Ajoutons que les réformes
des gestionnaires actuellement au pouvoir
offrent encore aux plus timorés et aux indécis
une multitude de prétextes pour descendre dans
la rue.
Notre but n?est pas de faire un bilan de ce
mouvement, ni d?en parler au passé afin de
mieux l?enterrer. On ne trouvera donc sous
notre plume ni autocongratulation ni fausse
modestie. Nous ne versons ni dans l?optimisme
ni dans le pessimisme. Nous voulons
simplement témoigner de ce que nous avons
vécu, et remettre sur le tapis les idées qui sont
débattues au sein du parti des ennemis de ce
monde et de réfléchir à leurs usages possibles.
Ainsi, nous entendons faire vivre et donner
consistance aux idées qui ont émergé ; nous
comptons bien poursuivre le débat et la
confrontation au sein même du parti des révoltés
afin d?oeuvrer à leur réalisation.
Démocratie, légalité, sécurité, conflictualité
Notre lutte à mis en évidence un trait essentiel :
le caractère anti-démocratique de l?action
politique. Il s?agit plus d?une réelle opposition
que d?une simple incompatibilité. La grève,
l?occupation, le blocage, l?émeute, le sabotage, la
manifestation ou l?autoréduction sont autant de
formes d?action qui ne sont pas démocratiques.
Durant la lutte anti-CPE, nous avons vu
comment l?argument démocratique nous était
opposé afin de mettre à mal notre action. Il s?agit
pour tous les démocrates de se poser en tant que
détenteurs du sacro-saint intérêt général, celui du
peuple (démos) dont nous connaissons toutes les
difficultés pour le définir. Au coeur même de la
lutte on a tenté d?arrêter notre élan sous
prétexte que nous étions minoritaires, on a voulu
ridiculiser nos positions au motif qu?elles
n?étaient pas partagées ou pas comprises par
tous. Mais notre action n?a pas pour but de
mettre tout le monde d?accord. La lutte politique
consiste justement à faire surgir les désaccords, à
entretenir le débat. C?est de cette conflictualité
là, de ce rapport de force, que quelque chose
doit sortir ; tandis que la position démocratique
se réduit au final à n?être que l?expression de la
paralysie des positions en présence au profit
d?un consensus sur la base du plus grand
dénominateur commun, c?est-à-dire sur la base la
plus pauvre et la moins efficace qui soit.
Nous voyons combien l?argument démocratique
n?est qu?un argument d?autorité. Il se pose
comme LA légitimité. On voudrait faire croire
que notre position n?est que pure opportunisme :
étant minoritaires, nous avons tout intérêt à
prétendre que la politique n?est pas question de
majorité. Jusque dans notre camp certains
tergiversent et posent la question de manière
erronée : ils défendent la vraie démocratie, la
3
démocratie directe, s?en prenant à tous les faux
ou les défaillants défenseurs de la démocratie.
Contrairement à ce qu?ils affirment, la
démocratie ne fait pas disparaître les chefs et
l?autorité, au contraire, elle permet de dissimuler
les enjeux de pouvoir. La liberté ? en tant
qu?affirmation de notre puissance ? n?est pas
non plus donnée par la démocratie. « Le siècle de
la démocratie qui, dans la guerre, a vaincu les dictatures,
dans la paix, ne donne pas de liberté » Mario Tronti.
La démocratie victorieuse tue les passions et la
conflictualité.
Mais la démocratie nous est étrangère car c?est
toujours de l?extérieur qu?elle vient nous
recouvrir, et cet extérieur c?est bien la
souveraineté, la gouvernance, l?autorité. La
démocratie est une technique de pouvoir, une
technique de gestion ou d?autogestion des corps
nus, égaux et séparés. Et comme a priori
personne n?est jamais détaché de ses inclinations,
d?une manière propre d?être au monde et de se
lier aux autres, la fonction de la démocratie est
bien d?écraser toute éthique, toute irréductibilité.
Du moins, elle les fait disparaître afin que
chaque être soit suffisamment diminué pour
pouvoir rentrer dans la petite case qui l?attend à
côté d?autres petites cases, de millions de petites
cases. La démocratie est à la politique ce que les
HLM sont au logement.
Malgré toutes les difficultés de compréhension
que nous rencontrons, nous préférons au
contraire prendre parti, affirmer jusqu?au bout
notre position quitte à devoir batailler davantage.
On ne peut plus nous faire ce coup de l?intérêt
général qui est avant tout une affaire de
gestionnaires et de gouvernants. Nous prenons
acte que certains sont opposés à nos idées
comme nous prenons acte que d?autres ne les
partagent qu?à moitié. Nous tirons les
conclusions qui s?imposent, insensibles aux
arguments pacifistes ou unitaires. Si nous
jugeons nécessaire l?union de tous ceux qui
veulent détruire ce monde, nous ne nous
berçons pas d?illusion sur l?improbable unité du
genre humain voulant réaliser le paradis sur
terre, la paix éternelle, la Grande Démocratie
Planétaire. L?idée d?unité, comme celle de
consensus, reste l?affirmation d?une volonté
d?hégémonie. L?unité consensuelle se fait
toujours au profit d?un point de vue qui écrase
ou qui nie les différences éthiques. Notre but est
avant tout de faire succomber ces vieilles
croyances partagées par nombre de ceux qui
prétendent vouloir changer le monde et qui sont
à l?origine de nos principales illusions. Enfin,
face à ceux qui du haut de leurs petits principes
démocratiques tentent de nous ridiculiser en
nous collant le qualificatif d?extrémistes, nous
rétorquons qu?ils sont eux aussi des sortes
d?extrémistes : extrémistes du consensus, de la
bêtise et du maintien de l?ordre qui les nourrit.
La question n?est pas d?être pour ou contre la
démocratie, mais consiste à élaborer un vivre
ensemble, des existences, dont l?intensité gagne
en ampleur. Ce mouvement, cet accroissement
de puissance, n?est pas compatible avec ces
petites cases démocratiques où l?on veut nous
ranger mais il les pulvérise. « La solution aux
problèmes de la vie est une manière de vivre qui fasse
disparaître les problèmes » Ludwig Wittgenstein.
C?est la raison pour laquelle il n?y a pas, parmi
nous, de question de pouvoir. Il y a la question
de la puissance, de ce qui l?accroît singulièrement
et collectivement, de ce qui l?empoisonne. Où
sont les désaccords ? Quel est leur terme, leur
achèvement ? Intensifier chaque irréductibilité,
jusqu?à l?amour ou la rupture, la camaraderie ou
la guerre. Tout ce qui, sous l?écrasement de
l?éthique démocratique, reste indéterminé,
flottant et flasque, devra bien prendre parti face
à la catastrophe ou à l?insurrection. (A l?évidence,
si elle est tranchée, cette question de la
démocratie n?est pas complètement résolue pour
nous, elle doit encore être pensée, éprouvée.
Cependant, le dispositif bien-pensant « fascisme
ou démocratie » est un coup que l?on ne nous
fera plus.)
La conséquence pratique de cette prise de parti -
ou tout du moins le signe tangible - se perçoit
dans l?usage des moyens employés dans la lutte
contre la domination. La première chose qui
saute aux yeux, c?est que le recours aux moyens
illégaux semble de plus en plus partagé.
D?ailleurs, l?Etat ne s?y trompe pas : depuis le
mois d?octobre, les interpellations et les gardes à
vue se comptent par dizaine de milliers tandis
que les incarcérations et autres peines infligées
par les tribunaux tombent par centaines. Mais la
détermination ne fléchie pas. La rage et la révolte
ne se laissent pas impressionnées par ces
dispositifs répressifs. Autant dire que les appels
au calme lancés par tous les récupérateurs ne
sont que de l?huile jetée sur le feu. Nous sentons
que nous pouvons faire peur au pouvoir. C?est la
raison pour laquelle il nous pourchasse et nous
savons très bien que le plus grand risque
encouru quand les révoltés passent à l?action est
de voir le pouvoir mettre en branle sa machine
de guerre. Nous l?avons déjà vu maintes fois
4
faire glisser la guerre civile vers une guerre entre
ethnies, religions, états ou autres entités
trompeuses. Il n?en reste pas moins que nous
devons maintenant faire peur de manière plus
efficiente. Il nous apparaît nécessaire de nous
défaire de plusieurs choses : du nihilisme porté
par une frange de ceux qui participent aux
émeutes, de la possibilité d?un encrage de
l?émeute dans la normalité quotidienne comme
défouloir nécessaire et enfin des discours
nauséabonds auxquels d?autres prêtent parfois
l?oreille. Ces discours sont essentiellement ceux
de l?intégration, du pacifisme et du débat
démocratique.
L?idée de débattre démocratiquement, chaque jour, avec
les non-grévistes, de la reconduction de la grève est une
aberration. La grève n?a jamais été une pratique
démocratique, mais une politique du fait accompli, une
prise de possession immédiate, un rapport de force. Nul
n?a jamais voté l?instauration du capitalisme. Ceux qui
prennent parti contre la grève se placent pratiquement
de l?autre côté d?une ligne de front, au travers de laquelle
nous ne pouvons échanger que des invectives, des coups et
des oeufs pourris. Face aux référendums mis en place pour
casser la grève, il n?y a pas d?autre attitude à adopter que
leur annulation par tous les moyens. Communiqué
du comité d?occupation de la Sorbonne en exil,
Paris.
Nous constatons d?ailleurs comment ? par la
force des choses ? les plus modérés des citoyens
en viennent à user de méthodes qu?ils jugent
pourtant comme mauvaises. Les actions
médiatiques contre les OGM menées à visage
découvert ne leurrent personne : bien qu?elles
soient effectivement illégales, on leur ôte tout
caractère subversif dès lors que le but recherché
est la reconnaissance par l?Etat afin que celui-ci
légifère. Par contre, d?autres pratiques,
beaucoup moins médiatisées mais tout autant
illégales, ont cours aujourd?hui. Nous pensons à
ces réseaux mis en place afin de soustraire au
contrôle policier et judiciaire des personnes en
situation irrégulière vis-à-vis des lois de l?Etat
(les sans-papiers) La contradiction est donc dans
le camp de ceux-là même qui dénoncent par
ailleurs notre conception de la lutte.
Cette contradiction s?étend enfin bien au-delà
des moyens employés et se retrouve, quoi que de
façon moins évidente, jusque dans les
revendications. S?il est clair que nous ne
revendiquons rien, si ce n?est de manière
pratique afin de mettre sur pied la lutte (par
exemple, si nous employons le slogan « ni CPE,
ni CDI », il est évident que cela ne signifie pas
que nous réclamions à l?Etat d?organiser
autrement l?exploitation salariée), d?autres ne
vivent qu?à travers leurs revendications qui sont
autant de doléances faites au pouvoir de la
domination. Et ce qui est réclamée ici n?est
qu?un besoin de sécurité, la sécurité de l?emploi
étant la première mise en avant. Cette
revendication du besoin de sécurité se traduit
forcément par un désir d?Etat, de contrôle,
d?assistance, bref, c?est de la garantie de la survie
qu?il est question ici. C?est justement par là que la
domination se maintient. Nous voyons combien
cette revendication sécuritaire contredit la
nécessité de la prise de risque qu?implique la
lutte. Le courage face aux dangers de la guerre
ne fait pas bon ménage avec le désir de sécurité
que porte nombre de nos contemporains.
A cette demande de sécurité, nous opposons la confiance
dans la communauté de ceux qui refusent la politique
libérale. Et qui pensent que refuser avec conséquence
implique d'en finir avec l'isolement de chacun, de mettre
en partage moyens matériels, expériences et affects pour
rompre avec la logique libérale dont le CPE n'est qu'un
symptôme. La question de subvenir à nos besoins devient
alors une question collective : celle de constituer entre nous
des rapports qui ne soient pas des rapports d'exploitation
contractuelle. Et de faire que ce nous ne soit pas celui
d'un groupe restreint, mais le nous de l'affirmation
révolutionnaire. Appel du 22 février, Rennes.
De l?économie
Le contrat première embauche a été le
détonateur de la lutte. Il est donc évident que
parmi les questions débattues, le travail tient une
place importante. Si beaucoup de personnes ne
semblent pas imaginer une seconde pouvoir
vivre sans le recours à l?exploitation salariée, il
faut tout de même noter que la critique du
salariat et du consumérisme rencontre une
sympathie de plus en plus large et de plus en
plus lucide. Pour autant, l?idée d?en finir
totalement avec l?économie reste moins évidente,
et des mots d?ordre comme « autogestion » ou
5
« répartition égalitaire des richesses » refont
surface à l?occasion de la lutte actuelle.
Il convient de préciser qu?en finir avec
l?économie signifie d?abord s?extirper de ses
présupposés, s?exprimer en dehors et contre les
termes qu?elle façonne. D?autres avant nous ont
montré que l?économie est la religion par
excellence (cf. les ouvrages de Jean-Pierre Voyer
et leur critique par l?ex-Bibliothèque des
émeutes/Observatoire de téléologie) (1) En
détruisant ce mensonge sur le monde qu?est le
discours économiste, nous sommes alors mieux
armés pour donner concrètement l?assaut à la
domination. Cela étant dit, le blocage des flux
économiques a été une pratique fortement
partagée au cours de la lutte, signe que
l?économie n?apparaît plus comme une
évidence incontournable et donc intouchable.
Au contraire, c?est une autre évidence qui voit le
jour : le système économique prétend que nous
dépendons de lui alors que c?est lui qui
finalement dépend de nous. Le salariat et le
consumérisme ne sont rien d?autre que l?achat de
notre résignation.
Cette nécessité que nous énonçons ici est loin
d?être partagée par la plupart de nos alliés. Dans
notre démarche qui consiste à vouloir faire
sécession avec tout ce qui fait croître le désert, il
est logique de s?attacher à ruiner cette croyance
qui est la mieux partagée du monde. Nous avons
commencé cette entreprise en nous attaquant à
la division des individus selon l?économie : la
division en classes, la division en fonction du
travail et des moyens de production. Nous avons
tenté de montrer la nécessité de remettre en
cause et de briser cette conception pour mieux
saper le monde de la domination, car cette
division est comme le socle de ce dernier. C?est
pourquoi nous jugeons nécessaire d?aller plus
loin que la critique de la division du monde en
classes, en nous en prenant à l?existence même
de l?économie ou, pour être plus précis, à la
réalité à laquelle renvoie le concept d?économie.
Nous convenons sans peine que ce que nous
avons pu écrire, lorsque nous développions
notre critique de la société industrielle, était
encore trop englué dans des conceptions
économistes. Nous nous souvenons avoir
disserté sur le travail en ramenant toujours
l?enjeu à la satisfaction des besoins. De ce fait, la
remise en cause de l?économie n?a jamais été
qu?effleurée. Voilà un point essentiel sur lequel
notre pensée a évolué.
Depuis un certain temps, nous recevons des
textes qui circulent dans les milieux libertaires
ainsi que dans les divers cercles se réclamant de
l?écologie radicale ou de la décroissance. Parmi
ces textes, il en est un auquel nous souhaitions
apporter une réponse car la lecture que nous en
faisons soulève un tas de questions
fondamentales à nos yeux. Nous profitons donc
de cette occasion offerte par la lutte contre les
réformes du salariat pour livrer nos
commentaires du texte d?Alain-Claude Galtié. Ce
texte est intitulé Renversement et rétablissement de la
culture conviviale (2).
Pour parler du sens de l?économie, l?auteur avance
d?abord que « la vie consomme de la matière et
de l?énergie pour maintenir un ordre dynamique,
évoluer et produire de la satisfaction. Toute
l?économie est là, et rien de moins. » Cette
affirmation est lourde de conséquences : elle
réduit la vie à l?économie, faisant des deux
termes une sorte d?équivalence ou de synonymie.
Qui plus est, elle résume l?activité du vivant aux
deux opérations éminemment économiques :
consommer et produire. Alain-Claude Galtié
nous précise un peu plus loin que par économie
il entend organisation, et plus précisément
organisation de la nature. Il reproche aux
économistes de métiers, ainsi qu?aux industriels,
financiers, gouvernants, syndicats et institutions
internationales, de ne s?occuper que d?une
portion du processus économique qui n?est pas
pensée en perspective avec cette économie de la
nature.
En tout premier lieu, rappelons que l?étymologie
du mot économie signifie littéralement
« administration de la maison ». L?extension du
sens de ce terme à l?ensemble de la gestion des
conditions de la survie d?une société est une
première extrapolation. Le fait de l?étendre à
l?ensemble de la vie en est une seconde. Nous
verrons que l?économie, comme toute chose que
nous pensons, est une manière de considérer le
monde et notre existence. L?opération de Galtié
est finalement assez simple : dans un premier
temps, il confond vie, économie et nature. Cela
posé, nous avons une anthropologie, une
anthropologie positive : « l?homme, la vie, c?est
ça !». D?où découle assez logiquement la
perception occidentale du monde : d?un côté il y
a l?homme et ses besoins, de l?autre la nature et
ses dangers, il ne manque plus que l?économie
pour médier tout ça. « L?homme au monde » c?est
l?homo economicus. Chaque jour passé au sein
du désastre de la civilisation nous prouve à quel
6
point ce cheminement logique est efficace. Il va
sans dire qu?une fois la vie définie comme
économie, il n?y a plus qu?à être de bons
managers. Après s?être constitué en sujet face au
monde des objets, l?ironie du sort veut que
l?homme en arrive à se considérer lui-même
comme un objet. Ce qu?il y a d?horrible dans la
conception de la vie de Galtié ce n?est pas qu?il
ait tord mais au contraire, qu?il ait terriblement
raison. Raison avec cette époque. Cependant,
comme l?a écrit Paul Feyerabend, « la nature ne
nous dit que ce que nous lui faisons dire ». Nous
pensons contrairement à Galtié, que ce plan de
perception du monde, de la vie, n?est pas
universel, ce n?en est qu?un parmi tant d?autres,
un parti pris finalement. Bien évidemment, c?est
celui qui, depuis Aristote, est parvenu à instaurer
son hégémonie en occident. C?est parce qu?elle
est un obstacle fondamental à l?élaboration du
communisme que nous détruirons cette
métaphysique occidentale.
Parler de la vie comme le fait Alain-Claude
Galtié interdit de la penser d?un point de vue
politique, c?est-à-dire d?un point de vue éthique.
Dans plusieurs de ces textes réunis dans le
recueil portant le titre Moyens sans fins, Giorgio
Agamben rappelle que « les Grecs n?avaient pas un
terme unique pour exprimer ce que nous entendons par le
mot vie. Ils utilisaient deux termes sémantiquement et
morphologiquement distincts : zoé, qui exprimait le
simple fait de vivre commun à tous les vivants (animaux,
hommes ou dieux), et bios, qui signifiait la forme ou la
manière de vivre propre à un individu ou à un groupe. »
Agamben emploie le terme de forme-de-vie afin
de désigner une vie qui ne peut jamais être
séparée de sa forme, une vie dont il n?est jamais
possible d?isoler quelque chose comme une vie
nue. Pour notre part, nous avons souvent dit que
la question politique essentielle était : quelle vie
mérite d?être vécue ? Il va donc de soi que la vie
ne peut être réduite à la survie, c?est-à-dire aux
seules fonctions biologiques, à la subsistance.
Ceux qui opèrent cette réduction sont acculés à
effectivement tout percevoir en termes
économiques. Mais il n?y a jamais de besoins ou
de nécessités purs, isolés de la vie, de ses formes.
La vie biologique est un mirage idéologique. Il
n?y a qu?au moment où la vie a été parfaitement
dépecée de toute forme, minutieusement séparée
en fonctions sociales et biologiques que se pose
l?affirmation balourde « Il faut bien manger ! ».
Comme si d?un seul coup, il y avait quoi que ce
soit de commun entre le bloom métropolitain
qui s?empiffre de sneakers acheté dans un
supermarché, le paysan africain qui mange du blé
au cours d?un rituel mystique, et le partisan
espagnol qui croque un quignon de pain dans
une tranchée. Ces trois expériences seraient
toutes trois fondamentalement la même: remplir
un estomac. L?homo economicus a des besoins
et doit y répondre. Une fois cette évidence
posée, il n?y a, de nouveau, pas d?autre choix que
de formuler nos vies dans des termes
économiques et d?organiser le monde
économiquement.
Et tout ceci n?est pas une pirouette primitiviste
pour éluder la question de comment nous
mangeons, comment nous habitons. Ce que nous
disons, c?est que ces questions ne sont jamais
isolables de celle plus générale : comment nous
vivons ? Pour nous le communisme, c?est
l?expérience de l?inséparation, le libre jeu entre
les forme-de-vies. C'est-à-dire ce moment
d?intensité collective où il n?est plus possible
d?isoler, de séparer, ce qui constitue la vie.
Certains camarades ont déjà dit qu?il n?y avait pas
de transition vers le communisme mais le
communisme en tant qu?expérimentation. C'est-àdire
que nous ne considérons pas le
communisme comme le paradis dont nous
devrions attendre l?avènement mais comme une
possibilité ici et maintenant. Plus qu?une
possibilité, c?est stratégiquement une nécessité.
Nous n?attendrons pas l?effondrement du capital
pour commencer à élaborer les existences que
nous voulons, pour connaître le bonheur.
Nous l?avons dit, nous avons commencé. Nous nous
réapproprions les moyens et les savoirs afin de
constituer notre autonomie matérielle. Il s?agit
de trouver les moyens de produire d?un même
mouvement les conditions de sa subsistance et
celle de son existence, de sa forme de vie. Car la
réappropriation n?est pas un but en soi, ce que
nous visons c?est l?élaboration d?une force
destinée à attaquer ce monde afin de l?affaiblir et
de le détruire. Une partie de l?ultra-gauche,
décidée à attendre le grand soir pour commencer
à vivre, nous a taxé d?alternativistes. Nous pensons
au contraire que la constitution d?une force
matérielle nous permet d?accroître notre
puissance, c?est à dire notre capacité de nuisance
dans cette époque, l?incompatibilité éthique de
nos existences avec le monde du capital.
Tandis que la conception capitaliste des choses ?
laquelle consiste donc à nous cantonner dans la
prééminence des affaires liées à la survie - s?est
imposée à tous, y compris à ses ennemis, nous
réaffirmons la primordialité de la question
politique, de la guerre opposant les humains à
partir des distinctions éthiques. Toutes les
tendances de gauche, prétendument
7
révolutionnaires ou objectivement réformistes,
l?ensemble du mouvement anarchiste et des
écologistes, perpétuent la pensée inculquée par
les conceptions bourgeoises destinées à nous
faire croire en l?économie et donc à borner notre
horizon aux seules questions de la survie. Encore
une fois, si nous ne nions pas la nécessité de
survivre pour pouvoir mener le combat, nous
pensons qu?il est impossible d?occulter cette
nécessité de développer notre force et nos idées
afin de les mener à leur terme, ce qui implique le
fait de devoir prendre des risques, de mettre sa
vie et sa liberté en jeu. Car vouloir régler la
question de la satisfaction des besoins est une
bien belle chose, mais il faut répondre à la
question suivante : pour quoi faire ? Peut-être
que certains seraient pleinement satisfaits de voir
réaliser une société dans laquelle chacun mange à
sa faim. (Si, comme le déclare Alain-Claude
Galtié, la vie produit de la satisfaction, nous
nous demandons de quelle satisfaction il s?agit ?)
Pour notre part, notre insatisfaction resterait
entière. Nous ne sommes pas que des ventres.
Quant à ceux qui jugent prétentieux et
dangereux l?acceptation de devoir mettre en
danger sa vie, nous rétorquons que l?humanité
est soumise à une multitude de dangers sous
prétexte d?assumer sa survie. Ces risques
encourus sont totalement délirants et ne sont
aucunement maîtrisés par l?humanité, au
contraire de la démarche politique qui est la
manifestation de la liberté.
Alain-Claude Galtié nous surprend quand il
reproche aux économistes de ne pas tenir
compte de la philosophie de l?intérêt général et
d?oublier la consommation de capital non
renouvelable. Nous sommes assez stupéfaits de
lire sous sa plume des expressions comme
« l?aveuglement et l?incompétence des
économistes officiels » Veut-il voir apparaître
des économistes lucides et compétents ? Quant à
parler de « capital non renouvelable », voilà un
trait caractéristique de la pensée économiste :
réduire tout ce qui est à du capital, à quelque
chose de gérable. Dans la même veine, l?auteur
use de termes comme celui de « citoyen » ou
bien n?accepte pas que les petites organisations
soient exclues des décisions. Pourtant, ce
qu?Alain-Claude Galtié défend, ce sont les
communaux, ces biens ? des terres le plus
souvent ? dont l?usage était jadis partagé par
l?ensemble de la population d?une localité. Or, il
y a dans la défense de ces communaux quelque
chose d?intéressant et qui rejoint notre
conception de la lutte. Au-delà du fait qu?il est
question ici de réappropriation de moyens de
subsistance, c?est ici que se pose la question du
communisme. Nous avons déjà dit que nous
entendions vivre le communisme ici et
maintenant. Nous voulons partager un commun
dont nous avons été dépossédés par la société
marchande et l?Etat. Ce commun est bien plus
vaste que le simple usage de terre, d?outils ou
autres moyens. La question communiste
consiste à faire avancer une force matérielle qui
permette la communisation des savoirs, des
idées, des affects et qui fasse coïncider le vivre et
le lutter. De cette façon, la question de la survie
n?est pas occultée mais elle s?imbrique dans une
démarche qui la dépasse largement et qui met au
centre des préoccupations le politique.
Alain-Claude Galtié défend la convivialité. Dans
une certaine mesure, nous la défendons
également. Mais pas dans le même sens que lui
qui la défend comme étant quelque chose de
démocratique. Il nous parle d?empathie à
développer pour les autres. Voilà toute
l?abstraction démocratique à l?oeuvre. La
convivialité que nous sommes enclins à défendre
se connaît d?emblée des ennemis. Nous n?avons
aucun intérêt à vouloir à tout prix pactiser avec
tout le monde. Notre empathie est basée sur les
idées avancées dans le débat politique. Et ce
débat là est aussi une guerre, une guerre que
nous entendons gagner. La question du vivre
ensemble ne peut être posée de manière
abstraite. Elle s?inscrit au coeur d?une démarche
qui consiste à affirmer un certain nombre de
choses qui engendrent désaccords, débats,
réflexions, émotions, etc. Au détour d?une
phrase, Galtié dénonce l?usage de la violence
pour mettre en place les utopies. Nous pensons
que parler de la violence comme quelque chose
d?abstrait, avec tout le côté moralisateur que cela
induit, occulte les véritables enjeux. Encore une
fois, nous sommes en guerre. On peut toujours
se voiler la face, c?est un fait. Dans cette guerre,
nous prenons position. La neutralité n?existe pas.
Toute la misère de la culture démocratique réside
dans cette tentative de dissimuler la conflictualité
en nous berçant d?illusions quant à une
hypothétique paix universelle. Le plus fort dans
tout cela c?est que les démocrates finissent
toujours par réintroduire une idée du contrôle, et
Galtié n?échappe pas à la règle quand il parle de
« contrôler les dérives idéologiques et les projets
qui risqueraient de parasiter la société ». C?est
toujours à une certaine forme de gestion et de
gouvernance que l?on veut nous ramener. En
somme, le vivre ensemble est réduit à un « vivre
8
en compagnie » dans lequel il faut bien
s?accommoder de ce qui pourtant nous dérange
et le tolérer. Il n?est donc pas étonnant que les
propositions avancées restent tributaires de la
vision dominante : on nous propose de
réorienter l?économie et le politique, on nous
parle de décroissance, de relocalisation, d?intérêt
général, bref, de toutes ces idées humanistes et
progressistes?
Malgré toutes les critiques que nous lui
adressons, nous pensons sincèrement que la
vision défendue par Alain-Claude Galtié et par
d?autres contient de nombreux points communs
avec la nôtre. L?idée de débattre de notre usage
du monde et d?établir quelque chose de commun
est sans doute la plus importante. Par contre,
nous pensons tout autant sincèrement qu?il
convient de se débarrasser de toutes les
concessions encore faites à une conception
éculée de l?existence et de la lutte pour que des
réalisations tangibles aptes à mettre à mal la
domination puissent découlées d?une élaboration
commune.
Notes :
(1) De Jean-Pierre Voyer, cf. Une enquête sur la
nature et les causes de la misère des gens et Rapport
sur l?état des illusions dans notre parti De la
bibliothèque des émeutes/observatoire de
téléologie, cf. La naissance d?une idée publiée
par les éditions Belles émotions ? B.P.
40302 ? 75464 PARIS cedex10
(2) le texte d?Alain-Claude Galtié est édité par
l?association Pli Zetwal dont l?adresse est ?
Coppéré ? 42830 St Priest la Prugne
************
Gâtisme et agonie
Les résignés de l?automutilation ne détestent pas
les affirmations révolutionnaires de la jeunesse parce
qu?ils seraient faussement informés à leur propos par le spectacle : mais
bien plus profondément parce qu?ils sont spectateurs.
Guy Debord, Sur l?incendie de Saint-Laurent-du Pont, 1971
Cela a plusieurs fois été évoqué dans ce bulletin,
nous avons participé ces deux dernières années à
la constitution d?une certaine Coordination
Contre la Société Nucléaire. Malheureusement
pour nous, notre participation a toujours été
mue par le désir que quelque chose en naisse et
non dans la perversion voyeuriste d?observer
quelques vieillards se laisser aller en attendant la
mort. Si certains s?adonnent au bridge, à la
couture ou parfois même, comme cela s?est vu
récemment, au saut en parachute, certains de nos
amis du troisième âge*, à force d?être laissés
seuls l?été, font des coordinations anti-nucléaires.
C?est triste mais c?est comme ça.
Après plus d?un an de tergiversations
probablement plaisantes pour certains, une
plate-forme fût rédigée. Sans pudeur aucune, ses
adhérents y étalaient leurs peurs, leur
renoncement et leur programme de résidence
prolongée. Un texte long au contenu maigre
mais qui avait le mérite de l?honnêteté. Réalisant
trop doucement que l?enjeu ici était la sérénité de
la retraite, nous posâmes quelques désaccords
dans l?espoir de trouver un peu de vigueur. La
réponse eut la monotonie d?un tachygraphe
débranché.
Le même jour, une équipe fût désignée pour
mener à terme un projet prévu de longue date :
la parution du « bulletin de la coord? ». Chacun
fût invité à envoyer ses textes et suggestions aux
metteurs en pages. Naïvement, nous rédigeâmes
un texte exposant nos perspectives ainsi que les
quelques désaccords avec la plate forme.
Quelques mois plus tard, la « coord? » se réunit à
nouveau. Une douzaine d?entre nous s?y rendit.
Et là, Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie !
On nous apprit que notre texte, pour des raisons
purement contingentes, ne figurait pas dans le
bulletin. Cette ruse quelque peu vulgaire pris vite
fin lorsqu?on nous déclara avec l?assurance d?un
fonctionnaire indigné que « ah non, votre texte,
ça ne va pas du tout. » Et là, ce fût la débandade.
Dans un sursaut de vie, quelques agonisants se
mirent à s?agiter dans tous les sens, essayant de
légitimer leur censure dudit texte. Nous eûmes la
patience de les apaiser en leur proposant de
discuter à couteaux tirés tous les points de
désaccords ou d?incompréhension. La plupart
9
restaient muets (partageaient-ils notre gène ou
étaient-ils trop fatigués par la fin d?après midi ?)
L?un d?entre eux, connu pour savoir brosser
comme il faut, fut pris de convulsions, son
visage prenant tour à tour et parfois
simultanément des formes différentes, le sourire
feint, l?hystérie, le clin d?oeil complice. Sa face de
pâte à modeler se contorsionnant en tous sens,
trahissait autant d?efforts pour faire coexister ses
mauvaises manipulations de couloirs et la
nécessité de son ego à dire à chacun ce qu?il
voulait entendre. Un autre, tremblotant, fidèle
aux lumières qui l?éclairent, nous asséna ses
réminiscences d?un autre âge, bégayant à propos
de la morale, de l?humanisme. Le grand avantage
du bon goût anti-industriel, c?est qu?une fois les
méchants technocrates définis comme le mal
absolu, il ne reste plus qu?à se gargariser du bon
rôle du gentil, défenseur de l?humanité asservie à
qui on ne la fait pas. Leur grotesque mis à mal,
ce dernier se mit frénétiquement à regarder ses
pieds en répétant « C?est de la merde ! C?est de la
merde ! C?est de la merde ! » Dans nos rangs,
rires ou consternation. Cela dura près d?une
heure. Nous répondîmes point par point, jusqu?à
ce qu?à bout de nerfs, nos valeureux gaillards se
mirent à nous taxer de staliniens, de fascistes,
voir même de nihilistes. Peu soucieux de
l?originalité de leur méthode, il leur fallait avant
tout garder la face pour que finalement la
réunion puisse passer à son véritable propos :
« faut-il oui ou non amener une tente à
Cherbourg ? »
Pour certains d?entre nous, cette réunion suffit à
les éclairer sur ce qu?il y avait à attendre de cette
coordination. D?autres, attristés d?avoir perdu ce
jour-là des camarades et soucieux de rétablir la
vérité afin de mener à leur terme les minables
manipulations fomentées contre nous,
persistèrent dans quelques échanges épistolaires
(disponibles dans leur intégralité pour qui sait
s?amuser de choses ennuyeuses). Ceux qui nous
semblaient malgré tout les plus sympathiques
s?entêtèrent : On ne perturbe pas une sieste bien
méritée.
Cependant, laissant le nihilisme du ressentiment
aux crapules assumées, nous sommes persuadés
que certaines personnes présentes, même au sein
du parti de la mauvaise foi, sont des camarades
et qu?ils le resteront. Nous restons
indéfectiblement ouverts à toute élaboration, à
toute conspiration, dans la mesure où cela se
tient à saine distance des menteurs et des
manipulateurs.
Comme le disait assez justement quelqu?un qui
quelque temps plus tard fût à ranger dans le parti
des vieux : « Mais finalement, ce n?est pas la jeunesse,
en tant qu?état passager, qui menace l?ordre social : c?est
la critique révolutionnaire moderne, en actes et en théorie,
dont l?expansion rapide se manifeste partout à dater d?un
moment historique que nous venons de vivre. Elle
commence dans la jeunesse d?un moment, mais elle ne
vieillira pas. [?] Ceux qui répriment la jeunesse se
défendent en réalité contre la révolution prolétarienne et cet
amalgame les condamne. La panique fondamentale des
propriétaires de la société en face de la jeunesse est fondée
sur un froid calcul, tout simple mais que l?on voudrait
garder caché derrière l?étalage de tant d?analyses stupides
et d?exhortations pompeuses : d?ici douze à quinze ans
seulement, les jeunes seront adultes, les adultes seront
vieux, les vieux seront morts. »
* Quelques précisions quant au vocabulaire
usité : il va sans dire que nous ne faisons ici
aucunement référence au décompte biopolitique
plus communément appelé l?âge. Nous pensons
plutôt que le degré de sénilité d?un être est relatif
au degré de renoncement dont il est capable. Le
gâtisme, qui va souvent de paire avec la sénilité,
consiste en un bégaiement ennuyeux de quelques
truismes affichés comme des fulgurances de
l?esprit. L?un des symptômes les plus courants
est une totale incapacité à penser en marge de
l?étroit pré carré que constituent ces truismes.
Ces définitions entendues, il va de soit que
certaines personnes biopolitiquement définies
comme « jeunes » sont des vieux et vice-versa.
Ci-dessous, le texte que nous avions proposé.
10
A défaut de nous y résigner, il nous faut bien consentir à l'évidence :
cette époque est celle de la contrerévolution.
Nombre d'entre nous n'ont d'ailleurs connu qu'elle. Et c'est de là que
nous partons.
Si ce constat s'accommode toujours si bien du cynisme de nos
contemporains, nous voyons au sein de ce monde
les étincelles qui restent à reprendre, la situation qu'il nous faut
récapituler. Ce qui nous intéresse dans l'Histoire,
dans cette Histoire qui est la nôtre, c'est tout ce qui en elle n'est pas
advenu. C'est parce que la contre-révolution
bat son plein que la question révolutionnaire est d'autant plus cruciale,
d'autant plus décisive. Et c'est
précisément parce que le mouvement révolutionnaire a perdu, ou du moins
s'est abîmé, qu'il nous faut
recommencer et tout repenser.
Si sa perspective minimale était de mettre un terme aux centrales et au
monde qui les rend possibles, nous
pouvons dire que le mouvement anti-nucléaire de ces trente dernières
années a échoué. Pourtant, il y eut de ces
moments qui sentaient la victoire : Plogoff, le C.A.R.L.O.S., les
cocktails molotov et les nuits bleues. La
puissance qui s'exprimait là, nous en héritons aussi, il nous reste
maintenant à la comprendre.
Nous voulons en finir définitivement avec ce monde, ce ne peut être qu'un
programme minimal. Au sein de la
guerre qui nous est faite, nous ne voyons pas d'autre parti à prendre.
Lutter contre le nucléaire s'y inscrit de fait.
Mais comme le disait Kafka, ce n'est pas la vérité qui vaincra ce monde de
mensonges, mais un monde de
vérités, de vérités en acte. C'est pour cela qu'il nous faut renverser
l'idée selon laquelle une lutte contre le
nucléaire augurerait d'une situation insurrectionnelle. Un Capital écolo,
éthique, et à vélo semble trop probable
pour nous amuser. Il n'y a qu'à constater l'avancée du négrisme ces dix
dernières années pour s'en assurer. Nous
pensons donc que seule une force révolutionnaire matérielle, une force
révolutionnaire triomphante, pourra en
finir avec le nucléaire et son monde. Notre affaire aujourd'hui ne peut
donc être autre que la constitution d'une
telle force.
Finir l'apathie ? Vivre le communisme
Nous ne pouvons plus nous contenter de critiquer, nous n'avons que trop
bien vu où menait la critique sociale.
Scribouillards de l'EDN ou sociologues, c'est finalement le même destin,
la même impuissance. Il n'y a pas à
critiquer les désirs contemporains au nom d'on ne sait qu'elle « vie
authentique » à l'arrière-goût tellement moral.
Il y a à faire exister des désirs, des idées et des formes de bonheur plus
intenses et vivantes afin qu'ils balaient
ceux auxquels on nous a attachés. Ce qui nous importe aujourd'hui, c'est
moins de gloser sur la manière dont le
nucléaire affecte nos vies que l'élaboration d'existences qui lui sont
inconciliables. Ceci n'est pas une ruse
dialectique, mais la sortie du ressentiment négatif. Ce que nous opposons
à la critique, c'est le danger, c'est à dire
une certaine manière de mettre nos vies en jeu, de lier les affects, la
pensée et les actes. Pour cela, nous
constituons une constellation de lieux où vivre, conspirer et lutter, afin
que plus jamais nous ne soyons pris dans
la fausse contradiction entre la nécessité de déserter le monde du Capital
et celle de lui livrer la guerre.
Face à un ennemi, il ne sert à rien d'avoir raison mais d'être plus fort
ou plus rusé
S'il semble évident pour beaucoup qu'une question comme celle du nucléaire
démontre à chaque moment qu'il
n'y a pas à se faire l'interlocuteur de l'Etat, lui opposer une raison
démocratique implique toujours de conjurer ce
qu'il y a d'irréductible en nous. La démocratie, même directe, c'est
toujours cette vieille arnaque de la raison, de
l'argumentation. Comme si la sphère du discours allait résoudre les
problèmes. S'il est un exemple de la guerre
civile mondiale, de la paix armée, c'est bien le nucléaire. C'est
justement parce que c'est de cette guerre que nous
participons, de cette guerre entre ce qui renforce la domination et le
chaos de tout ce qui lui échappe, de tout ce
qui s'organise pour la défier, que le temps des explications, de
l'individu raisonné et du consensus est terminé.
Des existences politiques ne prétendent pas à la paix, mais assument les
différences éthiques, les font jouer
jusqu'à la conflictualité. Le communisme n'est pas un humanisme. Nous ne
visons pas à nous poser en tant que
mauvaise conscience de l'Etat en lui reprochant son caractère criminel,
injuste ou irrationnel ? cela revient
toujours en dernière instance à parler son langage ?, mais à nous donner
les moyens de lui répondre pied à pied,
coup pour coup.
Le spectacle a voulu nous rendre invisibles, à nous de savoir le rester
Tout recommencer, tout repenser, partir de là où nous sommes, c'est à dire
se poser stratégiquement la question
de ce que nous pouvons entreprendre, de nos possibilités réelles. Le
militantisme, comme l'activisme, nous
n'avons que trop bien vu où cela nous menait. Accroître notre capacité de
nuisance implique de penser la
situation qui nous est donnée, encore une fois, stratégiquement. Le propre
de la société du spectacle est d'avoir
monopolisé la visibilité de ce qui est. Ce qui apparait est vrai, ce qui
est vrai apparait. Tout ce qui s'oppose un
tant soit peu sérieusement à elle est systématiquement repoussé dans
l'invisibilité. L'erreur gauchisante
11
élémentaire tend à vouloir forcer une percée du négatif au coeur du
spectacle. Il n'y a qu'à constater comment les
situationnistes sont devenus le spectacle du négatif pour voir l'erreur
stratégique que cela constitue. Cette percée,
c'est au sein du réel que nous voulons l'ouvrir. Il est question ici de
faire de l'invisibilité notre force. De
sabotages clandestins en émeutes anonymes, propager les actes dont la
puissance n'a plus besoin de nom.
Lorsque les coups portés se multiplient et s'éparpillent réellement à la
surface d'un monde qui fait tout pour qu'on
ne les voie pas, c'est un double mensonge qui surgit. Le réel n'est plus
le spectacle, le spectacle n'est plus le réel.
L'écart qui se creuse entre ce qui est réellement vécu et sa
représentation devient intenable. Le monde du
mensonge se fissure. L'invisibilité n'est plus notre défaite mais la
condition d'une victoire.
S'organiser ? Conspirer
Malgré ce que les staliniens peuvent dire, le mouvement révolutionnaire
n'a pas été défait à cause de son manque
d'unité mais à cause du manque de jeu entre les différentes positions qui
s'exprimaient en son sein. Ce qu'il y a à
attendre d'une coordination anti-nucléaire ce n'est pas le gel des
positions de chacun au profit d'un consensus
pratique et faible. A l'idée de coordination, qui implique toujours de
laisser beaucoup trop de choses à sa porte,
nous substituons la nécessité de conspirer. La démocratie, même directe,
sous-tend toujours une certaine volonté
de gestion, une certaine idée de l'équivalence d'individus réunis en tant
que préalablement séparés. La finalité de
notre entreprise ne peut pas être de représenter une position mais de la
porter, en accroissant sa puissance. Nous
ne voyons pas d'autre aventure à hauteur de vie que le ravage du vieux
monde. F.M. et A. K.
************
A TOUTE ALLURE
SUSA CONTRE LE TGV LYON-TURIN
Après avoir soutenu l?incendie qui s?est
développé à partir de fin octobre dans tout le
pays, dépassant largement l?épiphénomène «
jeunes de cités » pour contaminer de larges
zones du territoire, impliquer des dizaines de
milliers de noctambules, et frapper
commissariats, écoles, bus, entrepôts et autres
supermarchés, nous n?avons pu regarder que
d?un oeil bienveillant la révolte du Val Susa, de
l?autre côté des Alpes.
Concernant la population entière de cette
étroite vallée située entre Modane et Turin, la
rage explose contre les débuts de la
construction d?une ligne de train fret/voyageurs
à grande vitesse. Bien sûr il y a l?uranium et
l?amiante qu?ils doivent bouffer avec les futurs
travaux, bien sûr il y a le bruit pour vingt ans,
bien sûr il y a la montagne éventrée pour le
profit de quelques uns. Mais il y a surtout la
volonté de préserver envers et contre tout ?la
technologie, le progrès ou le choix des
démocrates élus? un certain rapport à leur
environnement et la possibilité de décider par
eux-mêmes de leur vie.
Des sabotages entre 1996 et 1998 aux
marches sur les sentiers des partisans, puis
des manifestations aux grèves sauvages, des
blocages de route et voies ferrées aux durs
affrontements avec la flicaille pour empêcher
les premiers sondages de terrain, ils ont su
user en quelques mois d?une grande partie du
langage de la critique pour affirmer qu?ils ne
veulent pas de cette Grande Vitesse.
Et non contents de fêter joyeusement en ces
mois d?hiver chaque recul des techniciens
venus fouiller la vallée avant de la déchirer, ils
poussent en plus le comble jusqu?à se
confronter dans de larges assemblées,
réfléchir ensemble et comploter contre ce
monde.
Si cette attaque de la civilisation a su trouver
une réponse collective qui nous en rappelle
d?autres (contre le nucléaire à Plogoff ou
Chooz par exemple), elle nous a comme
première solidarité poussés à publier ce petit
dossier en guise d?antipasto.
Quelques révoltés métropolitains
Texte disponible à Mutines Séditions ? Cette semaine ? B.P. 275 ? 54005
NANCY cedex
12

Action directe
Hier soir à Lavaur le carnaval vire au vinaigre.
Ils saccagent le futur centre de détention Prochain arrêt : LAVAUR -
PRISON POUR ENFANTS
Hier soir au carnaval de Lavaur les anti-centres de détention pour mineurs
affichaient leurs opinions.
Hier soir la cité Jacquemart était en fête. Le carnaval battait son plein
quand soudain tout a dérapé.
Prémonition : un autocar du défilé affichait clairement la couleur : «
prochain arrêt : prison pour enfants ».
Mais de là a penser que les anti centre de détention pour mineurs
passeraient à l?action il y avait un pas que les autorités n?avaient pas
prévu. Et pourtant. Vers 20 heures, une centaine de personnes ont
furtivement quitté le défilé pour se diriger vers le futur établissement.
Arrivés sur place ils ont, à coups de pierres et de tout ce qui se
trouvait à portée de leurs mains, brisé des vitres, saccagé les bâtiments
préfabriqués occasionnant des dégâts importants. Un engin de chantier a
également été mis à mal alors que les véhicules de la gendarmerie et de la
police municipale ont été taggés.
Dés que les faits ont été connus, d?importants renforts de police et de
gendarmerie ont été dépêchés sur place.
L?opération coup de poing accomplie, les « carnavaliers » se sont évaporés
dans la foule. Il n?y a pas eu d?interpellation.
Article paru dans La Dépêche du Tarn du 26 mars 2006.

La vérité d?une pensée est une question pratique, la question de sa
puissance et de l?anéantissement de ses ennemis.

Où trouver A trop courber l?échine ?
Librairie Elisabeth Brunet ? 70 rue Ganterie ? 76000 Rouen
Librairie Actualité ? 38 rue Dauphine ? 75006 Paris
Regard moderne ? 10 rue Gît le Coeur ? 75006 Paris
Point du jour ? 58 rue Gay Lussac ? 75006 Paris
Le jargon libre ? 18 rue Saint-Ambroise ? 75011 Paris
La Casbah ? 20 rue Villebois Mareuil ? Quartier Mon Désert ? 54000 Nancy

Vous pouvez envoyer des timbres, des enveloppes, des sous (chèques à
l?ordre de STA ? Rouen CCP 6 591 39 J)
mais aussi vos idées, vos tracts, journaux, dessins et autres. Echange de
publication bienvenu. Si vous connaissez des lieux ou des librairies dans
lesquels ce bulletin peut être déposé, faites-le nous savoir.
Toute reproduction de ce bulletin, partielle ou intégrale, avec ou sans
mention de l?origine, est une contribution à sa diffusion et est donc
vivement encouragée.
Pour tout contact, une seule adresse :
STA - B.P. 1021 - 76171 ROUEN cedex 1 - France

_______________________________________________
A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
http://ainfos.ca/cgi-bin/mailman/listinfo/a-infos-fr


A-Infos Information Center