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(fr) biographie de Voltairine de Cleyre + Traditions américaines et défi anarchiste (2)

Date Sun, 16 Jul 2006 13:23:54 +0200 (CEST)


[ deuxieme partie ]

Courte biographie de Voltairine de Cleyre suivi de Traditions américaines
et défi anarchiste
par Chris Crass

Traduits (et annotés) par Yves Coleman, pour la revue "Ni patrie ni
frontières", N°2.


Traditions américaines et défi anarchiste

De 1890 à 1910, Voltairine de Cleyre fut l?une des anarchistes les plus
populaires et les plus célèbres aux Etats-Unis. Ecrivaine et conférencière
prolifique, elle s?intéressa à de nombreuses questions: religion,
libre-pensée, mariage, sexualité féminine, formes de répression de la
criminalité, rapports entre pensée anarchiste et traditions américaines,
lutte des classes, mouvement pour le droit de vote des femmes et leur
libération.

Après sa mort, les différentes contributions de Voltairine de Cleyre à la
pensée politique américaine ont été largement ignorées ou marginalisées.
Si les sympathisants anarchistes actuels savent qu?elle a été une figure
marquante de la tradition libertaire, ses écrits et ses discours n?ont pas
bénéficié d?une grande audience depuis le déclin du mouvement anarchiste
américain qui a commencé durant la Première Guerre mondiale et s?est
accéléré dans les années 20, suite aux «raids de Palmer» (1), au procès et
à l?exécution de Sacco et Vanzetti, et à toute une série d?expulsions,
d?emprisonnements et d?assassinats qui ont réduit au silence certaines des
voix les plus puissantes de la tradition révolutionnaire (2) de ce pays.

Dans les années 60 et 70 (3), le renouveau des mouvements libertaires aux
Etats-Unis provoqua un regain d?intérêt pour l?histoire de l?anarchisme.
En 1978, un professeur d?histoire à l?université de Princeton, Paul
Avrich, publia le premier de six livres consacrés à l?anarchisme
américain. Il s?agissait d?une biographie intitulée An American Anarchist.
The Life of Voltairine de Cleyre(Une anarchiste américaine. La Vie de
Voltairine de Cleyre).Les essais de Voltairine de Cleyre, rassemblés et
publiés par Emma Goldman et Alexandre Berkman en 1914, furent republiés et
diffusés dans les milieux anarchistes, humanistes et féministes. Dans la
préface de son livre, Avrich écrit: «Libre-penseuse, féministe et
anarchiste, Voltairine de Cleyre est toujours aussi actuelle soixante-dix
ans plus tard (...). Elle a toujours critiqué de façon éloquente le
pouvoir politique incontrôlé, la soumission de l?individu, la
déshumanisation des travailleurs et la dévalorisation de la culture; sa
vision d?une société libertaire, décentralisée, fondée sur la coopération
volontaire et l?entraide, peut inspirer les nouvelles générations
d?idéalistes et de réformateurs sociaux (4).»

Lorsque l?on se penche sur les idées et la vie de Voltairine de Cleyre, on
est forcément amené à s?intéresser au mouvement anarchiste au tournant du
XXe siècle. On découvre alors que les théories politiques de Voltairine de
Cleyre puisaient dans plusieurs traditions américaines. La pensée
anarchiste a toujours connu de multiples tendances. Voltairine de Cleyre
croyait en ce qu?elle-même et d?autres ont appelé «l?anarchisme sans
adjectifs». A l?époque, il existait déjà plusieurs écoles de pensée
concurrentes qui divergeaient surtout à propos des questions économiques
et des stratégies de changement social.

Les deux tendances majeures étaient les anarchistes individualistes
(anarchistes philosophes ou anarchistes scientifiques) et les
anarcho-communistes (socialistes libertaires ou anarchistes sociaux).
Selon Voltairine de Cleyre, ces deux courants avaient apporté une
contribution positive et riche d?enseignements; les anarchistes devaient
donc s?unir autour de leurs conceptions anti-autoritaires communes et
laisser le champ libre à l?expérimentation en ce qui concerne les théories
économiques et les méthodes d?agitation et d?organisation. Si certains
furent convaincus par ces arguments, le mouvement resta cependant divisé
sur ces questions. Dans ses propres écrits et au cours de son évolution
théorique, Voltairine de Cleyre conçut sa propre synthèse, qui s?ajouta à
son apport original dans d?autres domaines. Avant d?exposer ses
conceptions politiques proprement dites, il nous faut d?abord expliquer
brièvement ce que représentaient l?anarchisme individualiste et
l?anarcho-communisme aux États-Unis.

Dans son travail pionnier sur l?anarchisme américain, Eunice Minette
Schuster s?est attachée à décrire l?évolution de la pensée anarchiste
depuis la période coloniale jusqu?en 1932, date de la publication de son
livre Native American Anarchism: A Study of Left-Wing Individualism
(L?anarchisme américain autochtone: une étude de l?individualisme de
gauche).Dans cet ouvrage qui étudie l?anarchisme «purement» américain,
elle relate l?évolution spécifique de l?anarchisme individualiste de
Thoreau (5) jusqu?aux actions et aux écrits des époux Heywood (6) et de
Benjamin Tucker (7).

Thoreau a influencé tous les courants de la pensée politique américaine.
Il «était un anarchiste dans le sens où il croyait en la souveraineté de
l?individu et en la coopération volontaire», écrit Schuster. Et elle
poursuit: «Il considérait que l?individu primait, qu?il était libre de
vivre et d?agir selon ses meilleures inclinations, à la fois rationnelles
et émotionnelles. Seules les relations de ?bon voisinage? devaient exiger
de lui un effort. Pour lui, la liberté et la justice étaient les valeurs
essentielles.» Elle cite ensuite Thoreau: «Le meilleur gouvernement est
celui qui ne gouverne rien. Lorsque les hommes seront prêts (pour une
telle idée), tel sera le gouvernement qu?ils auront (8)». Walden,l?un des
livres de Thoreau, ses essais sur John Brown (9), l?esclavage, et son
étude classique sur la désobéissance civile constituent une des pierres
angulaires de la pensée politique américaine et ces textes ont influencé
la gauche radicale pendant des décennies.

Quant aux époux Heywood, ils professaient un individualisme anarchiste
centré sur le droit de l?individu à décider de ses relations sexuelles et
maritales, à avoir accès au contrôle des naissances et à l?éducation
sexuelle. Ils étaient également partisans de l?abolition de l?esclavage,
négation même de la liberté individuelle. Les Heywood furent arrêtés de
multiples fois et contraints de payer des amendes à cause des lois
Comstock (10) qui interdisaient toute propagande (y compris par la poste)
sur le contrôle des naissances, littérature considérée comme «obscène».
Les Heywood venaient tous deux de la Nouvelle-Angleterre et, durant toute
leur vie, ils défendirent l?idée que la liberté individuelle (telle
qu?elle s?exprime dans les notions d?autonomie et d?indépendance dans la
Déclaration d?indépendance) devait être élargie et défendue contre la
force coercitive de l?État et des lois qui soumettaient les femmes, les
esclaves africains et les Indiens (11).

Benjamin Tucker est certainement l?anarchiste individualiste le plus
connu, et celui dont les écrits ont été le plus lus à l?époque. Il
publiait le journal Liberty.Selon lui, l?individualisme anarchiste
plongeait ses racines dans le développement de la pensée politique
américaine qui a toujours mis l?accent sur les droits des individus. Il
expliquait qu?il n?était lui-même qu?un «intrépide démocrate jeffersonien
(12)».

Tucker et les anarchistes individualistes croyaient également que l?on
pouvait étudier scientifiquement la société. Selon eux, la science
permettrait, un jour, de savoir comment organiser celle-ci afin de
développer au maximum la liberté et l?égalité. Le thème de la science et
de la société intéressait des cercles très larges: le taylorisme et le
fordisme (13) voulaient imposer un management scientifique pour augmenter
au maximum la productivité des ouvriers et la marge de profit des patrons;
les socialistes et communistes européens souhaitaient gérer l?économie de
façon scientifique afin que les bénéfices du travail reviennent à tous;
les partisans du darwinisme social (14) prétendaient que la science avait
déterminé ceux qui étaient aptes (ou inaptes) à la vie sociale et établi
les hiérarchies entre les classes et entre les races. L?espoir dans le
potentiel de la science était aussi partagé par de nombreux
anarcho-communistes - en particulier par son principal théoricien, Pierre
Kropotkine, qui était également un savant.

Pour les anarchistes individualistes, la Frontière américaine était un
facteur important dans le développement de la démocratie. Ils auraient
sans doute approuvé en grande partie l?historien Frederick Jackson Turner
qui développa la «thèse de la Frontière» à propos de la culture politique
américaine. «L?individualisme de la Frontière a dès le départ promu l?idée
de la démocratie» écrit Turner (15). Les anarchistes individualistes
croyaient en la propriété privée. Ils pensaient que les hommes et les
femmes avaient le droit de jouir du produit de leur travail et qu?ils
devaient pouvoir conclure entre eux des contrats libres pour commercer et
même s?embaucher les uns les autres. Ils prônaient une économie inspirée
par le laissez-faire mais pensaient aussi que chaque être humain avait
droit à la propriété et que celle-ci devrait être partagée à peu près
équitablement. Ce point est la principale source de divergence avec les
autres tendances anarchistes. Selon celles-ci, les anarchistes
individualistes définissent la propriété à partir d?une vision idéalisée
du passé américain, qui remonte à une époque où l?on distribuait des
terres aux familles afin qu?elles les cultivent et où l?État était faible,
ce qui explique l?importance du thème de la Frontière.

Au début de son évolution politique, Voltairine de Cleyre fut influencée
par Tucker et les anarchistes individualistes. Attirée par leurs idées
anti-autoritaires et l?importance qu?ils accordaient à la liberté
personnelle, elle écrivit pour la re vue Liberty et pour d?autres
publications du même courant. Mais rapidement elle se mit à critiquer leur
acceptation de la propriété privée et leur manque de conscience de classe.
Elle vivait à Philadelphie, l?un des principaux centres industriels du
pays et enseignait l?anglais aux ouvriers immigrés. Ses liens directs avec
les travailleurs, ainsi que le fait qu?elle-même ait vécu dans la pauvreté
toute sa vie la poussèrent à rejeter le capitalisme et la propriété privée
comme étant des institutions qui asservissaient l?humanité. Si elle
continua à écrire pour des publications anarchistes individualistes et à
apprécier leurs contributions, elle milita surtout avec les
anarcho-communistes.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le niveau de
l?immigration aux Etats-Unis grimpa en flèche. Les usines des grandes
villes nécessitant une main-d??uvre bon marché, des centaines de milliers
d?immigrés vinrent chercher du travail en Amérique. Nombre d?entre eux
importèrent les idées socialistes et anarchistes européennes et le
mouvement anarchiste américain s?étendit au fur et à mesure que ces
immigrés rejoignaient ses rangs.

Les anarchistes individualistes n?ont jamais eu d?influence significative
et n?ont pas réussi à susciter un mouvement social - beaucoup d?entre eux
se méfiaient des mouvements de masse parce qu?ils croyaient que ceux-ci
limitaient la liberté de l?individu. Si une grande partie des
anarcho-communistes étaient nés aux Etats-Unis, beaucoup étaient aussi des
immigrés. C?est à cette époque que le mouvement ouvrier progressa
également à pas de géant dans le pays et les immigrés furent, là aussi, à
l?origine de cette expansion.

Les idées révolutionnaires importées aux Etats-Unis par de nombreux
immigrants effrayèrent la classe dominante - ce qui motiva en grande
partie le retour de bâton contre les immigrés. Le Know Nothing Party (16),
organisation nataliste et hostile à l?immigration, se développa au début
du XIXe siècle. Ce groupe utilisait la violence et l?intimidation contre
les immigrants. Son slogan favori était «L?Amérique aux Américains!». Dans
un de ses textes il souligne le danger que les immigrants font courir aux
institutions politiques américaines: «Jamais les espoirs, les inquiétudes,
les doutes et les peurs qui agitent les partis politiques dans ce pays
n?ont autant pesé sur leur avenir proche ... jamais une menace aussi
grande n?a pesé sur les démagogues et les politicards (17)». Le Know
Nothing Party se développa après l?arrivée des «quarante-huitards», ces
réfugiés politiques qui avaient fui l?Europe après l?échec de la
révolution de 1848 sur le continent. Schuster écrit qu?à Louisville, dans
le Kentucky, des membres du Know Nothing Party attaquèrent des
«quarante-huitards» allemands à coups de pierres et de matraques pour les
empêcher de voter aux élections. D?autres Allemands furent violemment pris
à partie par la foule et certains d?entre eux tués (18). Le mouvement des
Know Nothings annonçait la violence dirigée contre les immigrants en
général et les révolutionnaires en particulier. Avant et pendant sa
présidence, Theodore Roosevelt fustigea les immigrés radicaux et affirma
que les étrangers devaient être assimilés, si nécessaire par la force, et
transformés en de véritables Américains; ils devaient rejeter leur langue
et leur culture et adopter la culture anglaise et anglo-saxonne des
Etats-Unis. Dans son livre True Americanism (Le véritable américanisme)
Roosevelt écrit: (l?immigré) «doit apprendre que la vie en Amérique est
incompatible avec toute forme d?anarchie, quelle qu?elle soit»; le
contrôle de l?immigration est nécessaire pour écarter «les individus
malsains de toutes les races ? pas seulement les criminels, les idiots et
les pauvres, mais les anarchistes comme Most ou O?Donovan Rossa (19)». Ces
deux hommes étaient nés en Europe et prônaient la révolution pour abattre
le capitalisme et la propriété privée. Most était une figure dirigeante
dans le mouvement anarcho-communiste et critiquait sévèrement Tucker et
les individualistes. Comme Most, beaucoup d?anarcho-communistes étaient
des immigrants: il existait des journaux en yiddish, en italien, en
allemand, en espagnol et en finlandais - et bien sûr des publications en
langue anglaise. Dans les réunions et manifestations anarchistes et
ouvrières de l?époque, les orateurs s?adressaient à la foule en plusieurs
langues. Le flux de l?immigration donna naissance à un mouvement
anarchiste multiculturel. Ce mouvement n?entretenait pas de liens étroits
avec les «traditions américaines» dont se revendiquaient les anarchistes
individualistes. Ses idées avaient mûri au cours des conflits en Europe et
dans les centres industriels des Etats-Unis. Doté d?une grande conscience
de classe, ce mouvement prônait l?action directe: grèves, sabotages,
boycotts, marches, meetings et parfois représailles contre les patrons et
les politiciens (20).

Dans sa contribution unique à la pensée politique, Voltairine de Cleyre
fusionna l?apport des deux tendances de l?anarchisme. Elle était
parfaitement consciente des antagonismes de classe et voulait détruire le
capitalisme et l?État, mais souhaitait aussi établir un entre le mouvement
anarchiste en général et la tradition démocratique américaine. Dans son
essai L?Anarchisme et les traditions politiques américaines(21), elle
affirme que les libertés individuelles définies dans la Déclaration
d?indépendance et le Bill of Rights (22) contribuent à poser les
fondations de la liberté humaine. Selon elle, ce qui a miné la démocratie
aux États-Unis, c?est la peur de la liberté qu?éprouvèrent la classe
dirigeante et les grands propriétaires fonciers; en effet, ceux-ci
conçurent une Constitution qui retira aux gens le pouvoir de contrôler
leur propre vie. Les dirigeants politiques ont créé l?Etat parce qu?ils
croyaient que la liberté ne pouvait naître que de l?ordre. Les
anarchistes, pensent, eux, que «La liberté est la mère et non la fille de
l?ordre (23).» En soulignant cette relation entre la pensée anarchiste et
la tradition politique américaine, Voltairine de Cleyre s?attaqua
directement au préjugé très répandu selon lequel l?anarchisme était une
philosophie d?origine étrangère, ignorant ou méprisant ce qu?est la
démocratie et un gouvernement constitutionnel. Née aux Etats-Unis et ayant
toujours écrit en anglais, Voltairine de Cleyre pouvait s?adresser à un
public différent et sa position personnelle remettait en cause le
stéréotype «anarchiste = étranger». Dans ses écrits et ses discours, elle
combinait le combat pour la liberté politique et les droits individuels
des anarchistes individualistes avec les stratégies anti-capitalistes des
anarcho-communistes, fondées sur la conscience et l?organisation du
prolétariat. Elle essaya également d?introduire ses propres conceptions
politiques féministes dans le mouvement anarchiste - qui n?avait pas
encore élaboré de réponse à ladite «question des femmes». Dans la
biographie qu?il lui a consacrée, Paul Avrich affirme: «Toute la vie de
Voltairine de Cleyre exprime sa révolte contre le système de la domination
masculine qui, comme toutes les formes de tyrannie et d?exploitation,
s?opposait à son esprit anarchiste.» Elle écrivit:«Toute femme doit se
demander : Pourquoi suis-je l?esclave de l?Homme? Pourquoi prétend-on que
mon cerveau n?est pas l?égal du sien? Pourquoi ne me paie-t-on pas autant
que lui? Pourquoi mon mari contrôle-t-il mon corps? Pourquoi a-t-il le
droit de s?approprier mon travail au foyer et de me donner en échange ce
que bon lui semble? Pourquoi peut-il me prendre mes enfants? Les
déshériter alors qu?ils ne sont pas encore nés? Toute femme doit se poser
ces questions (24).»

Voltairine de Cleyre écrivit des articles et donna des conférences sur des
sujets comme «Le sexe esclave»,«L?amour dans la liberté», «Le mariage est
une mauvaise action », «La cause des femmes contre l?orthodoxie». Elle
défendait l?indépendance économique des femmes, le contrôle des
naissances, l?éducation sexuelle et le droit des femmes à conserver leur
autonomie dans leurs relations amoureuses - en particulier le droit
d?avoir leur propre chambre afin de conserver leur indépendance, ce
qu?elle-même réussit à faire toute sa vie, malgré sa pauvreté. Des femmes
comme Voltairine de Cleyre et Emma Goldman ont défié le pouvoir patriarcal
dans la société? et aussi dans le mouvement anarchiste. A travers leurs
idées et leurs activités militantes elles ont permis à la pensée
anarchiste d?intégrer les expériences des femmes. Selon Elaine Leeder, les
femmes anarchistes «croyaient que les changements sociaux ne devaient pas
seulement bouleverser les sphères économiques et politiques mais aussi les
sphères individuelles et psychologiques de la vie. Elles pensaient que les
changements dans les aspects personnels de la vie (famille, enfants,
sexualité) relevaient de l?activité politique. Au début du XXe siècle, les
femmes ont apporté une nouvelle dimension à la théorie anarchiste (25)».

La politique féministe de Voltairine de Cleyre ne remit pas seulement en
cause les hommes (anarchistes) mais aussi les femmes qui luttaient pour
obtenir le droit de vote à cette époque. Voltairine de Cleyre et Emma
Goldman condamnèrent les conceptions et les actions des suffragettes car,
selon elles, le droit de vote n?aboutirait jamais à l?égalité politique
pour les femmes. Regardez les ouvriers, disaient Voltairine et Emma, ils
ont le droit de vote mais se sont-ils libérés pour autant de la misère, de
la pauvreté, de l?exploitation par les patrons? Tant que l?inégalité
économique dominera la société, l?égalité des droits n?aura aucun sens. De
plus, comme Emma Goldman l?écrivit dans son essai sur «Le droit de vote
des femmes», les femmes doivent gagner l?égalité aux côtés des hommes.
«Tout d?abord en se faisant respecter comme des personnes et en n?étant
plus considérées comme des marchandises sexuelles. Ensuite en refusant que
quiconque ait le moindre droit sur leur corps; en refusant d?avoir des
enfants si elles ne le désirent pas; en refusant de servir Dieu, l?Etat,
la société, leur mari, leur famille, etc. En rendant leur vie plus simple,
plus profonde et plus riche (...). C?est seulement de cette manière, pas
au moyen d?un bulletin de vote, que les femmes se libéreront, deviendront
une force respectée, une force ?uvrant pour l?amour véritable, pour la
paix, pour l?harmonie; une force offrant un feu divin et donnant la vie;
une force qui créera des hommes et des femmes libres (26).»

Voltairine de Cleyre et d?autres femmes anarchistes ont réussi à
rapprocher féminisme et anarchisme. Ce progrès théorique a eu un impact
considérable sur les deux mouvements, et continue à influencer leur
développement.

La vie et l??uvre de Voltairine de Cleyre sont riches d?enseignements.
Elle a réalisé une synthèse fructueuse entre l?anarchisme individualiste
et l?anarchisme communiste. Sa thèse selon laquelle l?anarchie puise ses
racines dans la tradition démocratique américaine questionne à la fois
notre conception de l?anarchisme et celle de la démocratie. Sa politique
féministe a apporté de nouveaux outils pour concevoir l?égalitarisme et la
libération des femmes. Si Voltairine de Cleyre vivait aujourd?hui, je suis
persuadé qu?elle comprendrait comment la domination blanche et
l?impérialisme ont façonné la division raciale de l?Amérique. En effet,
comme bien d?autres anarchistes et féministes de son époque, Voltairine de
Cleyre n?a en effet produit aucune analyse de la question raciale aux
États-Unis, et cette lacune explique pourquoi ses théories soulèvent peu
d?intérêt aujourd?hui (27).

Voltairine de Cleyre a su parfaitement dévoiler les contradictions entre
les idéaux de l?égalité et de la démocratie, d?un côté, et les pratiques
réelles de la société américaine, de l?autre. En défendant la nécessité
d?un changement social radical et une politique égalitaire fondée sur la
coopération ainsi que les principes anarchistes et féministes, Voltairine
de Cleyre nous oblige à examiner d?un ?il critique la réalité sociale et
nous pousse à réfléchir à ce que pourrait être une autre société.

Anarchiste, Chris Crass milite au sein du groupe Food Not Bombs (De la
nourriture, pas des bombes) à San Francisco.

Notes
Les notes sont de l?auteur sauf celles suivies de la mention (N.d.T).

1. Palmer, Alexander Mitchell (1872-1936). Juriste, député démocrate et
ministre de la Justice qui mena une vigoureuse campagne contre la gauche
radicale et déclencha la Grande Peur des Rouges (Red Scare)de 1919-1920.
Il s?appuya sur la loi contre l?espionnage de 1917 et la loi contre la
sédition de 1918 pour lancer une campagne extrêmement violente contre les
organisations de gauche et tous les éléments contestataires ou
révolutionnaires. Il fit expulser ou exiler Emma Goldman et plusieurs
centaines d?anarchistes. Le 2 janvier 1920, il organisa des descentes de
police (qui devinrent célèbres sous le nom de Palmer Raids) dans 33 villes
simultanément; des milliers de personnes furent emprisonnées sans la
moindre inculpation pendant des mois, sous prétexte de l?imminence d?un
«complot bolchevik». Toute ressemblance avec les méthodes du gouvernement
Bush après les attentats du 11 septembre 2001 et la diabolisation de
l?islam (qui remplace aujourd?hui le communisme) est purement fortuite?
(N.d.T.).

2. Dans ce texte j?ai traduit le mot anglais radical tantôt par
révolutionnaire tantôt par gauche radicale (N.d.T.).

3. James J. Farrell, The Spirit of the Sixties: The Making of Postwar
Radicalism,Routledge Press, 1997. L?auteur souligne l?émergence de ce
qu?il appelle une «politique centrée sur personne» combinant des idées
provenant du catholicisme social, de l?anarchisme communautaire, du
pacifisme radical et de la psychologie humaniste. Il montre l?importance
de la pensée et des stratégies anarchistes dans l?organisation et les
actions des mouvements des années 50 et 60. Son étude porte principalement
sur l?Action catholique ouvrière, les beatniks, les mouvements pour les
droits civiques et étudiants, l?impact de la guerre du Vietnam, et
l?influence de tous ces éléments sur la pensée et la vie politique
américaines.

4. Cité page XIX inPaul Avrich, An American Anarchist: The Life of
Voltairine de Cleyre,Princeton University Press, 1978. Les recherches et
les écrits d?Avrich ont grandement contribué à stimuler l?intérêt pour
l?histoire et la pensée anarchistes. Ses livres sur la tragédie de
Haymarket ou le procès de Sacco et Vanzetti, et ses études sur des
militants libertaires moins connus offrent des pistes de réflexion à ceux
qui voudront s?interroger davantage sur le passé de l?anarchisme et les
leçons que les mouvements actuels pour la justice sociale peuvent en
tirer.

5. Henry David Thoreau (1817-1862). Ecrivain qui, au nom de
l?individualisme, s?opposait à toute contrainte abusive de la communauté.
Il passa une nuit en prison pour avoir refusé de payer ses impôts car il
s?opposait à la guerre contre le Mexique Considéré comme un des
précurseurs de la non-violence par Gandhi et Luther King, il défendit le
raid de John Brown et ses partisans contre l?arsenal de Harpers Ferry en
vue de distribuer des armes aux esclaves noirs. Penseur inclassable, ses
textes peuvent être utilisés aussi bien par les écologistes, les milices
patriotiques d?extrême droite ou les anarchistes qui oublient qu?il
écrivit un jour: « Néanmoins, pour m?exprimer de façon concrète, en
citoyen et non à la façon de ceux qui se proclament hostiles à toute forme
de gouvernement, je ne réclame pas sur-le-champ sa disparition mais son
amélioration immédiate. » (N.d.T)

6. Angela et Ezra Heywood prônaient l?amour libre et firent tout pour
«provoquer» les puritains et la justice. Suite à l?adoption du Comstock
Act en 1873, Ezra Heywood fut condamné à deux reprises à deux ans de
travaux forcés. La première fois il fut gracié par le Président des
Etats-Unis, la seconde il effectua la presque totalité de sa peine (à 61
ans!) et mourut peu après.

7. Benjamin Ricketson Tucker (1854-1939). Traducteur de Bakounine et
Proudhon, ses écrits économiques et philosophiques exercèrent une certaine
influence sur le mouvement anarchiste américain avant la Première Guerre
mondiale (N.d.T.).

8. Eunice Minette Schuster, Native American Anarchism: A Study of
Left-Wing Individualism,publié en 1932, réédité en 1983, Loompanics
Unlimited, p. 47 et 51.

9. John Brown (1800-1859) Abolitionniste américain qui en 1859 tenta de
s?emparer avec vingt et une autres personnes d?un arsenal à Harpers Ferry,
en Virginie-Occidentale; il voulait y prendre des armes en vue de libérer
les esclaves du Sud. Fait prisonnier, il fut pendu et son procès eut un
grand retentissement (N.d.T.).

10. Anthony Comstock (1844-1915) mena pendant quarante ans une campagne
contre l?«obscénité» et fut à l?origine de lois draconiennes visant
notamment l?acheminement, par courrier, de matériel pornographique ? lois
dont s?inspire encore le Communications Decency Act voté sous Clinton en
1996! (N.d.T.)

11. Schuster, P. 88-92, ibid. Il existe aussi un livre intitulé Free Love
and Anarchismqui porte sur les Heywood et décrit leur conflit avec
Comstock, leur lutte pour le contrôle des naissances et la libération de
la femme.

12. Schuster, P. 88, ibid.(Jefferson, Thomas (1743-1826). Troisième
président des États Unis, il rédigea la Déclaration d?Indépendance en
1776. N.d.T.)

13. Les concepts du taylorisme et du fordisme ont considérablement évolué
mais proviennent au départ des idées mises en pratique par deux
Américains: F.W. Taylor et H. Ford. F.W. Taylor, ingénieur américain,
voulait améliorer la productivité des machines et prétendait soulager le
travail de l?ouvrier. En fait, il mit au point un système perfectionné de
chronométrage des gestes et des mouvements qui ne fit que renforcer leur
pénibilité. De plus, le taylorisme augmenta la parcellisation des tâches
et l?absence de contrôle des travailleurs sur ce qu?ils produisent,
accroissant la déshumanisation des usines. Quant à Henry Ford (1863-1947),
il lutta toute sa vie contre les syndicats et fut un chaud partisan de la
productivité. En revanche, il défendit la participation des ouvriers aux
bénéfices de l?entreprise, la vente à crédit et même de hauts salaires
pour ses employés! (N.d.T.)

14. Le darwinisme sociala toujours été puissant aux Etats-Unis puisqu?il
donne une caution pseudo-scientifique à la discrimination raciale, un des
principaux fondements de la société américaine (N.d.T.).

15. Frederick Jackson Turner, essai réédité dans From Many, One: Readings
in American Political and Social Thought,sous la direction de Richard. C.
Sinopoli, Georgetown Press, 1997.

16. Le Know Nothing Party était un parti anti-immigrés et anti-catholiques
né en 1849 et fondé par des protestants. D?abord clandestin, il se donna
des structures publiques sous le nom d?American Party et compta jusqu?à 43
députés sympathisants dans le Congrès élu en 1855. Mais son influence
diminua rapidement. (N.d.T.)

17. Know Nothing Party, The Silent Scourge in From Many, One,sous la
direction de Sinopoli, voir note 16.

18. E.M. Schuster, Native American Anarchism,p. 124, note 121.

19. Theodore Roosevelt, True Americanism dans From Many, One, ibid, p.
197, 198. Théodore Roosevelt devint le 26e président des Etats-Unis après
l?assassinat de McKinley par un anarchiste, en 1901. Pendant la présidence
Roosevelt, la loi anti-anarchiste sur l?immigration fut adoptée: elle
interdisait l?entrée en Amérique à tout individu qui prônait le
renversement du gouvernement. La Cour suprême déclara que cette loi était
constitutionnelle. (Jeremiah O?Donovan Rossa, 1831-1915, célèbre
nationaliste irlandais, membre de l?Irish Republican Brotherhood, la
Fraternité républicaine irlandaise que l?on appelle aussi les Fenians.
Cette organisation en grande partie secrète fut créée simultanément en
Irlande, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Elle est l?ancêtre, du
moins dans ses tendances les plus radicales, du Sinn Fein, puis de l?IRA
au vingtième siècle. Donovan Rossa fut emprisonné par les Britanniques de
1858 à 1861, maintenu en isolement dans une cellule obscure, torturé et
menotté jour et nuit pendant trois ans. A la suite d?une campagne
internationale, il fut exilé avec d?autres nationalistes irlandais et
choisit d?aller vivre aux Etats-Unis, où il récolta des fonds, créa des
journaux dans la communauté irlandaise et finança une campagne d?attentats
terroristes en Angleterre dans les années 1880. N.d.T.)

20. Les actes de violence commis par les anarchistes ont été grossièrement
exagérés et utilisés pour créer, dans l?opinion, la peur de l?anarchiste
fou, lanceur de bombes. Néanmoins il est vrai que des actes de violence
ont été commis par des anarchistes aux États-Unis, comme par exemple la
tentative d?assassinat du patron sidérurgiste Henry Frick par Alexandre
Berkman après que Frick eut ordonné aux gros bras de l?Agence Pinkerton
d?attaquer les piquets de grève. Berkman condamna plus tard de tels actes,
et en général le mouvement anarchiste partage son avis. La tactique le
plus souvent utilisée est celle de l?action directe non violente, y
compris aujourd?hui.

21. Ce texte paraîtra dans le N° 3 de Ni patrie ni frontières. (N.d.T.)

22. Le Bill of Rights désigne les dix premiers amendements de la
Constitution américaine. Ce texte est censé garantir, entre autres, la
liberté d?expression, de religion et de réunion (N.d.T.).

23. Voltairine de Cleyre, «L?anarchisme et les traditions américaines».

24. Paul Avrich, ibid.,p. 158.

25. Elaine Leeder, «Let Our Mothers Show the Way», p. 143 dans
l?anthologie Reinventing Anarchy Again,sous la direction de Howard J.
Ehrlich, 1996, AK Press, p. 143. Cet essai illustre bien l?importance que
revêt encore aujourd?hui Voltairine de Cleyre pour le mouvement
anarchiste. Au début du XXe siècle, ses idées sont étonnamment semblables
à celles du mouvement féministe des années 1960 et 1970: le personnel est
politique et le politique est personnel.

26. Emma Goldman, «Woman Suffrage», in From Many, One, ibid.

27. Le mouvement féministe contemporain a beaucoup écrit sur ce sujet.
Durant toute l?histoire de ce mouvement, les féministes de couleur ont
lutté pour être écoutées. Cf. notamment le livre de Paula Giddings When
and Where I Enter: The Impact of Black Women on Sex and Race in Americaou
celui de Cherrie Moraga et Gloria Anzualda: This Bridge Called My Back:
Writings by Radical Women of Color,qui constitua une avancée de la pensée
féministe en 1981.
Les écrits de Bell Hooks permettent de comprendre comment les notions de
race, de classe et de genre s?entremêlent et comment toutes les formes de
domination doivent être combattues simultanément. Le mouvement anarchiste
continue à manquer d?analyses solides sur l?impérialisme, le colonialisme,
l?esclavage et l?hégémonie des Blancs. Cependant les anarchistes de
couleur sont en train de développer une telle critique et ils ont
contribué à obliger ce mouvement majoritairement blanc à s?intéresser au
racisme, aux privilèges réservés aux Blancs et aux mécanismes de la
suprématie blanche.


Anarchiste, Chris Crass milite au sein du groupe Food Not Bombs (De la
nourriture, pas des bombes) à San Francisco.

[ deuxième et dernière partie ]
[ texte repris du site http://bibliolib.net & http://kropot.free.fr ]



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