A - I n f o s
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **

News in all languages
Last 40 posts (Homepage) Last two weeks' posts

The last 100 posts, according to language
Castellano_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ The.Supplement
First few lines of all posts of last 24 hours || of past 30 days | of 2002 | of 2003 | of 2004 | of 2005 | of 2006

Syndication Of A-Infos - including RDF | How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups
{Info on A-Infos}

(fr) Courte biographie de Voltairine de Cleyre + Traditions américaines et défi anarchiste (1)

Date Sun, 16 Jul 2006 13:12:48 +0200 (CEST)


[ première partie ]

Courte biographie de Voltairine de Cleyre suivi de Traditions américaines
et défi anarchiste
par Chris Crass

Traduits (et annotés) par Yves Coleman, pour la revue "Ni patrie ni
frontières", N°2.

(Pour rédiger ce bref résumé de la vie de Voltairine de Cleyre, Chris
Crass s?est surtout servi du livre de Paul Avrich, inédit en français à ce
jour. C?est pourquoi cet ouvrage est cité fréquemment dans le texte
ci-dessous. Certains passages étant repris dans l?article suivant du même
auteur ( «Traditions américaines et défi anarchiste»), nous avons conservé
uniquement ce qui concernait la vie de Voltairine, en indiquant les coupes
effectuées. Ceux qui désirent consulter le texte intégral, en anglais, le
trouveront sur le siteinfoshop.org-anarcha-feminism).


Voltairine de Cleyre est née le 17 novembre 1866 à Leslie, dans le
Michigan. Libre-penseur, son père admire beaucoup Voltaire, notamment sa
critique de la religion, ce qui explique le choix du prénom de sa fille.
(?) Le grand-père maternel de Voltairine avait défendu des positions
abolitionnistes et participé au «chemin de fer souterrain» (à la filière
clandestine) qui aidait les esclaves à fuir jusqu'au Canada. Quant au père
de Voltairine, lui-même, il avait émigré de France et était un artisan
socialiste et libre-penseur. (?) Il travaille de très longues heures pour
gagner un maigre salaire, sa femme fait des travaux de couture à domicile,
mais leurs enfants sont constamment «sous-alimentés» et «très faibles
physiquement». Selon Addie, l?une des s?urs de Voltairine, leur enfance
misérable explique le radicalisme de Voltairine ainsi que « sa profonde
sympathie et sa compréhension pour les pauvres». Ces difficultés
matérielles contribuent également à multiplier les points de friction
entre leurs parents, qui finissent par se séparer.
L?enfer du couvent

Voltairine étudie ensuite pendant trois ans et demi dans un couvent où son
père l?envoie pour combattre sa paresse et son absence de bonnes manières.
Pourquoi cet homme anticlérical et libre-penseur a-t-pris une telle
décision? Avrich pense qu?il était exaspéré par la situation économique
dans laquelle il se trouvait et ne voulait pas que Voltairine connaisse la
pauvreté. Il espérait que la formation acquise au couvent aiderait sa
fille à se défendre dans la vie.

Cette expérience va influencer toute l?existence de Voltairine. Si elle
apprit beaucoup de choses, notamment à parler français et à jouer du
piano, ce séjour dans une institution catholique poussa aussi son esprit
rebelle dans une direction anti-autoritaire.

Dans son essai «Comment je devins anarchiste», elle explique l?impact et
l?influence durables du couvent sur sa pensée. «J?ai réussi finalement à
en sortir et j?étais une libre-penseuse lorsque j?en suis partie, trois
ans plus tard, même si, dans ma solitude, je n?avais jamais lu un seul
livre ni entendu une seule parole qui m?ait aidé. J?ai traversé la Vallée
de l?Ombre de la Mort, et mon âme porte encore de blanches cicatrices, là
où l?Ignorance et la Superstition m?ont brûlé de leur feu infernal, durant
cette sinistre période de ma vie. (?) A côté de la bataille de ma
jeunesse, tous les autres combats que j?ai dû mener ont été faciles, car,
quelles que soient les circonstances extérieures, je n?obéis désormais
plus qu?à ma seule volonté intérieure. Je ne dois prêter allégeance à
personne et ne le ferai jamais plus; je me dirige lentement vers un seul
but: la connaissance, l?affirmation de ma propre liberté, avec toutes les
responsabilités qui en découlent. Telle est, j?en suis convaincue, la
raison essentielle de mon attirance pour l?anarchisme.»


La libre-pensée

Dès qu?elle quitte le couvent, Voltairine se met à donner des cours
particuliers de musique, de français, d?écriture et de calligraphie,
activité qui lui permit de gagner son pain jusqu?à sa mort. Voltairine
commence parallèlement une carrière de conférencière et d?écrivaine.
Voulant se débarrasser des influences autoritaires de l?Eglise sur sa
formation intellectuelle, elle se lance avec ferveur dans le mouvement
pour la libre-pensée, en pleine croissance à l?époque. Selon l?auteure
féministe Wendy McElroy ce courant «anticlérical, antichrétien, voulait
obtenir la séparation de l?Eglise et de l?Etat afin que les questions
religieuses dépendent seulement de la conscience et de la faculté de
raisonner de chaque individu ». Comme l?explique Avrich, «(?) anarchistes
et libres-penseurs eurent toujours beaucoup d?affinités car ils
partageaient un point de vue anti-autoritaire et une tradition commune de
radicalisme laïciste.» C?est à travers son engagement pour la libre-pensée
que Voltairine découvrit l?anarchisme ? évolution classique à l?époque
pour beaucoup de libertaires, en tout cas ceux qui étaient nés aux
Etats-Unis.

En 1886, Voltairine commence à écrire pour un hebdomadaire libre-penseur
The Progressive Ageet en devient rapidement la rédactrice en chef. A
l?époque elle donne des conférences dans la région de Grand Rapids,
Michigan, où elle vit, et dans d?autres villes de cet Etat. Elle traite de
sujets comme la religion, Thomas Paine (1), Mary Wollstonecraft (2) (qui
était l?une de ses héroïnes) et la libre-pensée. Voltairine prend la
parole à Chicago, Philadelphie et Boston. Elle participe aussi fréquemment
à des tournées de conférences organisées par l?American Secular Society
(Association laïciste américaine) à travers tout l?Ohio et la
Pennsylvanie. Elle s?adresse à des groupes rationalistes, des clubs
libéraux et des associations de libres-penseurs. Sa réputation d?oratrice
grandit et ses auditeurs trouvent ses conférences «riches et originales»
comme l?écrivit Emma Goldman. Elle envoie aussi des articles et des poèmes
aux principales publications laïcistes du pays.

En décembre 1887, Voltairine commence à s?intéresser aux questions
économiques et politiques, après avoir écouté une conférence sur le
socialisme présentée par Clarence Darrow (3). Écrivant un article à ce
sujet dans The Truth Seeker,elle remarque: «C?était la première fois que
j?entendais parler d?un plan d?amélioration de la condition ouvrière qui
explique le cours de l?évolution économique. Je me suis précipité vers ces
théories comme quelqu?un qui s?échapperait en courant de l?obscurité pour
trouver la lumière.» Quelques semaines plus tard, Voltairine se déclare
socialiste. Elle est attirée par le message anticapitaliste de ce courant
et son appel à la lutte de la classe ouvrière contre l?ordre économique
dominant. Cependant, comme l?explique Emma Goldman, son «amour inné de la
liberté ne pouvait se concilier avec les conceptions étatistes du
socialisme». Voltairine se trouve obligée de défendre le socialisme dans
des débats avec les anarchistes, à un moment décisif pour l?histoire de ce
courant. En effet, le 11 novembre 1887, quatre anarchistes sont pendus par
l?Etat d?Illinois. Ils passeront à la postérité sous le nom des «martyrs
de Haymarket». Leur emprisonnement, leur procès grotesque et leur
exécution déclenchent un vaste mouvement de solidarité dans le monde
entier (?)


«Qu?on les pende!»

En mai 1886, lorsque Voltairine entend parler pour la première fois de
l?arrestation des anarchistes de Chicago, elle s?exclame: «Qu?on les
pende!» Elle se trouve momentanément emportée par la vague d?hostilité
contre les anarchistes, les syndicats et les immigrés qui se répand dans
le pays. En effet, la presse entame une violente campagne à partir du 5
mai, le jour suivant la tragédie de Haymarket. Rappelons l?enchaînement
des faits.

Le 1er mai 1886, une grève générale éclate dans les principales villes des
États-Unis. Des centaines de milliers d?ouvriers manifestent dans les rues
en exigeant la mise en application immédiate de la journée de 8 heures. Le
combat pour la réduction du temps de travail a pris de l?ampleur depuis
quelques années dans les principaux centres industriels du pays. Chicago
est à l?avant-garde de ce mouvement, que les anarchistes dirigent et
organisent dans cette ville. La presse bourgeoise les dénonce constamment
et les patrons craignent le pouvoir croissant des organisations ouvrières.
Le 3 mai 1886, la police de Chicago ouvre le feu sur des grévistes, tuant
et blessant plusieurs personnes. Les anarchistes appellent alors à un
rassemblement de protestation le lendemain. Le 4 mai, un meeting se tient
à Haymarket Square où plusieurs centaines d?ouvriers viennent écouter des
syndicalistes radicaux. La police encercle le rassemblement et le déclare
illégal. Les flics chargent les travailleurs mais tout à coup quelqu?un,
du côté des manifestants, lance une bombe qui tue un officier de police et
en blesse plusieurs autres. Les flics organisent immédiatement une série
de descentes et de perquisitions dans les domiciles et les locaux des
anarchistes, arrêtant et interrogeant des centaines de sympathisants. Huit
hommes sont jugés responsables de l?attentat et déclarés coupables de
meurtre, même si certains d?entre eux n?étaient même pas présents sur les
lieux. (?) Deux militants sont condamnés à perpétuité, un troisième à 15
ans, un quatrième se suicide parce qu?il dénie à l?Etat le droit de lui
ôter la vie, et les quatre derniers sont pendus le 11 novembre 1887.

Voltairine regrette rapidement sa réaction initiale et, peu après
l?exécution des martyrs de Haymarket, elle se convertit à l?anarchisme.
(?). L?anniversaire de l?exécution des martyrs de Haymarket devient une
date importante pour le mouvement ouvrier international, et
particulièrement aux Etats-Unis. Les cérémonies organisées à cette
occasion sont aussi l?occasion de se compter et de donner une nouvelle
impulsion au combat contre l?exploitation. (?) Beaucoup d?auditeurs
trouvent les discours de Voltairine particulièrement passionnés et
stimulants. Elle prend la parole aux côtés d?autres anarchistes célèbres
comme Emma Goldman, Alexander Berkman et Lucy Parsons, l?épouse d?un des
martyrs de Haymarket, Albert Parsons, et l?une des organisatrices les plus
infatigables du mouvement (?). Chaque année, Voltairine participe à ces
manifestations, même lorsqu?elle est profondément déprimée ou malade car
elle y puise de l?inspiration et du courage. (?)

«L?année 1888 marque un tournant dans la vie de Voltairine de Cleyre,
explique Avrich. C?est l?année où elle devient anarchiste et écrit ses
premiers essais anarchistes, mais aussi l?année où, pendant une tournée de
conférences, elle rencontre les trois hommes qui vont jouer un rôle
important dans sa vie: T. Hamilton Garside, dont elle tomba passionnément
amoureuse; James B. Elliott, dont elle eut un enfant; et Dyer D. Lum, avec
lequel elle entretint une relation intellectuelle, morale et physique, qui
fut plus importante que celles avec Garside et Elliott, mais qui se
termina, comme les autres, par une tragédie.»


Trois échecs

Garside donnait lui aussi des conférences sur la lutte sociale et lorsque
Voltairine tombe amoureuse de lui, elle n?a que 21 ans. Il rompt
rapidement avec elle et ce rejet la frappe cruellement, comme en
témoignent nombre de ses poèmes de l?époque. Cette première expérience
négative la plonge dans une grave dépression, avivant sa sensation
d?isolement, mais stimulant aussi sa réflexion féministe sur les relations
entre les sexes et la façon dont la société réduit les femmes à un simple
rôle d?objets sexuels.

La relation de Dyer Lum avec Voltairine fut d?un tout autre ordre car elle
influença profondément son évolution politique et qu?ils construisirent
une amitié «indéfectible», selon Avrich. Lum avait vingt-sept ans de plus
que la jeune femme et une grande expérience politique. Il avait appartenu
au mouvement abolitionniste et s?était porté volontaire pour se battre
pendant la Guerre de Sécession afin d?«en finir avec l?esclavage». Il
connaissait bien la plupart des martyrs de Haymarket et avait milité avec
eux. C?était un auteur prolifique et ils écrivirent à quatre mains un long
roman social et philosophique, qui ne fut jamais publié et que l?on a
malheureusement perdu. Ils menèrent aussi un travail de réflexion
politique en commun. A l?époque, des débats très violents opposaient les
différentes tendances idéologiques du mouvement anarchiste (?). Voltairine
et Dyer Lum écrivirent de nombreux articles pour les publications de ces
divers courants et avancèrent l?idée d?un«anarchisme sans adjectifs» (4).
(?) Dans l?un des essais les plus connus de Voltairine («L?anarchisme»),
elle défend l?idée d?une plus grande tolérance dans le mouvement
anarchiste, (?) étendant cette tolérance jusqu?à l?anarchiste chrétien
Tolstoi et d?autres penseurs très critiqués par les athées du mouvement.
(?)

Si les idées de Voltairine de Cleyre et Dyer Lum convergeaient sur de
nombreux points, Avrich souligne qu?ils avaient aussi des divergences
importantes, notamment en ce qui concerne «la position des femmes dans la
société actuelle et ce qu?elle devrait être». A ce sujet, Voltairine prend
une «position plus tranchée» que Lum. Ils n?ont pas non plus le même avis
sur les moyens de changer la société. Lum pense que la révolution
provoquera inévitablement une lutte violente entre la classe ouvrière et
la classe patronale, conviction qu?il tire notamment de la Guerre de
Sécession et des effets qu?elle eut sur l?abolition de l?esclavage.
Voltairine penche plutôt pour la non-violence mais comprend ceux qui ont
recours à d?autres méthodes. Elle désapprouve les différents assassinats
commis par des anarchistes au tournant du XXe siècle mais cherche toujours
à en expliquer les raisons. Lorsque le président McKinley fut abattu par
Leon Czolgosz, elle déclara que la violence du capitalisme et l?inégalité
économique poussaient les gens à utiliser la violence.


Trois balles dans le corps

Les opinions non-violentes de Voltairine et sa compréhension pour ceux qui
utilisent la violence vont être brutalement mises à l?épreuve à la fin de
l?année 1902. Comme nous l?avons déjà dit, Voltairine gagnait sa vie en
donnant des cours particuliers. Elle enseignait surtout l?anglais à des
familles et des ouvriers juifs pour lesquelles elle avait le plus grand
respect et avec lesquels elle travaillait fréquemment. Un jour, l?un de
ses anciens élèves, Herman Helcher, l?attend dans la rue et tente de
l?assassiner. Il lui tire une balle dans la poitrine, puis, lorsqu?elle
s?effondre, deux autres balles dans le dos. Elle réussit pourtant à se
relever et à marcher encore plusieurs dizaines de mètres avant qu?un
médecin, qui heureusement passait par là, vienne à son secours et appelle
une ambulance. Elle est dans un état critique et l?on craint pour sa vie.
Mais quelques jours plus tard, elle commence à récupérer et sa condition
se stabilise. Ce qu?elle fait ensuite scandalise ou met en colère nombre
de ses concitoyens, mais lui vaut, à long terme, le respect de pas mal de
gens. Convaincue que le capitalisme et l?autoritarisme corrompent les
êtres humains et les poussent à utiliser la violence, elle réagit, face à
cette tentative d?assassinat, conformément à ses convictions. Voltairine
refuse d?identifier Helcher comme son agresseur et de déposer la moindre
plainte contre lui. En cela, elle «respectait les enseignements de
Tolstoi, qui prônait de rendre un bien pour un mal» (Paul Avrich). Elle
écrit ensuite une lettre qui sera publiée par le principal quotidien de
Philadelphie, ville où elle habite à l?époque. «Le jeune homme qui, selon
certains, m?a tiré dessus est fou. Le fait qu?il ne mange pas à sa faim et
n?ait pas un travail sain l?a rendu ainsi. Il devrait être placé dans un
asile psychiatrique. Ce serait une offense à la civilisation de l?envoyer
en prison pour un acte commandé par un cerveau malade.»

«Je n?éprouve aucun ressentiment contre cet individu. Si la société
permettait à chaque homme, chaque femme et chaque enfant de mener une vie
normale, il n?y aurait pas de violence dans ce monde. Je suis remplie
d?horreur quand je pense que des actes brutaux sont commis au nom de
l?Etat. Chaque acte de violence trouve son écho dans un autre acte de
violence. La matraque du policier fait naître de nouveaux criminels.»

«Contrairement à ce que croient la plupart des gens, l?anarchisme souhaite
la ? paix sur la terre pour les hommes de bonne volonté?. Les actes de
violence commis au nom de l?anarchie sont le fait d?hommes et de femmes
qui ont oublié d?être des philosophes ? des professeurs du peuple ? parce
que leurs souffrances physiques et mentales les poussent au désespoir.»

Après sa convalescence, Voltairine entame une série de conférences sur «Le
crime et sa répression», la réforme des prisons et leur suppression. Elle
continue à se battre pour que la justice soit clémente envers Helcher.
Selon Avrich, «les propos de Voltairine de Cleyre sont largement évoqués
dans la presse de Philadelphie». Les journaux locaux, qui avaient
violemment critiqué l?anarchisme, adoucissent leur ton lorsqu?ils parlent
de Voltairine et elle devient une sorte de célébrité car son attitude lui
vaut même l?admiration de certains de ses plus farouches adversaires.

La relation entre Voltairine et Dyer Lum se termine au bout de cinq ans
lorsqu?il se suicide en 1893, au terme d?une grave dépression. Voltairine,
elle-même, se trouva au bord du suicide plusieurs fois, suite à de
profondes dépressions et à ses maladies. (?)

Le troisième homme important dans la vie de Voltairine se nommait James B.
Elliott et elle le rencontra en 1888. Il militait dans le mouvement pour
la libre-pensée et tous deux firent connaissance lorsque la Friendship
Liberal League (5) invita Voltairine à venir parler à ses membres à
Philadelphie. Voltairine vécut dans cette ville pendant plus de vingt ans,
entre 1889 et 1910. Sa relation avec Elliott ne dure pas longtemps, mais
elle se retrouve enceinte de lui et met au monde, le 12 juin 1890, le
petit Harry de Cleyre. Harry allait être son seul enfant. Elle n?avait
aucune intention d?être mère et ne voulait pas élever d?enfants. Selon
Avrich, «physiquement, émotionnellement et financièrement, elle ne se
sentait pas capable de faire face aux responsabilités de la maternité».
Harry fut élevé par son père à Philadelphie. Si Harry et Voltairine eurent
peu de contacts, Harry aima, respecta et admira toujours sa mère.
D?ailleurs il prit son nom, et non celui de son père, et appela sa
première fille Voltairine. (?)


Une militante infatigable

A Philadelphie, Voltairine est très active dans divers domaines. Pour les
femmes de la Ladies Liberal League, organisation de libres-penseuses dont
elle a été l?une des fondatrices en 1892, elle met au point un programme
de conférences sur des thèmes comme la sexualité, les interdits, la
criminalité, le socialisme et l?anarchisme. Elle participe aussi à la
création du Club de la science sociale, un groupe anarchiste de discussion
et de lecture. (?) Elle organise des réunions publiques qui attirent des
centaines d?auditeurs désireux d?écouter des anarchistes et des
syndicalistes radicaux qui viennent des quatre coins du pays. Elle
collecte des fonds, s?occupe de la distribution de brochures et de livres,
et se consacre à bien d?autres tâches pratiques. En 1905, Voltairine et
plusieurs de ses amies anarchistes (notamment Natasha Notkin (6), Perle
McLeod (7) et Mary Hansen), ouvrent la Bibliothèque révolutionnaire, qui
prête des ouvrages radicaux aux ouvriers pour une somme modique et est
ouverte à des heures convenant aux salariés.

Voltairine de Cleyre voyage deux fois en Europe durant cette période. Pour
ses activités de conférencière, elle avait parcouru les Etats-Unis de
nombreuses fois, et en tant qu?organisatrice elle s?était occupée
d?héberger des orateurs étrangers, ce qui lui avait permis de connaître de
nombreux révolutionnaires européens. Invitée par les anarchistes anglais,
elle se rend en Europe où elle donne des dizaines de conférences sur des
sujets comme l?«histoire de l?anarchisme aux États-Unis», «l?anarchisme et
l?économie», la «question des femmes» ou «l?anarchisme et la question
syndicale». (?) En Angleterre, elle rencontre des camarades russes,
espagnols et français, et noue bien sûr de nombreux contacts et amitiés
avec des anarchistes britanniques. A son retour aux Etats-Unis elle
commence à écrire une rubrique intitulée «AmericanNotes» pour Freedom,un
journal anarchiste de Londres (8). Elle entreprend aussi de traduire en
anglais un livre de l?anarchiste français Jean Grave (9).

Durant toute sa vie, elle traduisit de nombreux poèmes et articles du
yiddish en anglais, et traduisit aussi de l?espagnol L?Ecole moderne,un
livre de Francisco Ferrer (10) qui contribua à la création et l?essor de
ce mouvement pédagogique aux États-Unis. Au début du XXe siècle, des
dizaines d?écoles se créèrent pour mettre en pratique les méthodes
d?éducation anarchiste et d?apprentissage collectif.

Entre 1890 et 1910, Voltairine est l?une des anarchistes les plus
populaires et respectées aux Etats-Unis, et dans le mouvement anarchiste
international. Ses écrits sont traduits en danois, suédois, italien,
russe, yiddish, chinois, allemand, tchèque et espagnol. Elle est aussi
l?une des féministes les plus radicales de son époque, et contribue, avec
d?autres femmes anarchistes, à faire progresser la dite «question
féminine». En 1895, dans une conférence aux femmes de la Ligue libérale,
elle déclare: «(la question sexuelle) est plus importante pour nous que
n?importe quelle autre, à cause de l?interdit qui pèse sur nous, de ses
conséquences immédiates sur notre vie quotidienne, du mystère incroyable
de la sexualité et des terribles conséquences de notre ignorance à ce
sujet» (?). Toute sa vie, Voltairine a combattu le système de la
domination masculine. Selon Avrich, «une grande part de sa révolte
provenait de ses expériences personnelles, de la façon dont la traitèrent
la plupart des hommes qui partagèrent sa vie ? et qui la traitèrent comme
un objet sexuel, une reproductrice ou une domestique.»(?)


Voltairine et Emma

Il existe de nombreuses similitudes entre Emma Goldman et Voltairine de
Cleyre. Toutes deux ont été fortement influencées par l?exécution des
martyrs de Haymarket, ont beaucoup voyagé pour donner des conférences et
organiser des réunions, et ont beaucoup écrit pour des journaux
révolutionnaires. Elles ont également combattu pour la libération des
femmes dans la société et dans les rangs du mouvement anarchiste.

Comme le remarque Sharon Presley: «Voltairine de Cleyre et Emma Goldman
eurent des expériences très semblables avec les hommes car leurs amants
avaient, ce qui n?était guère étonnant à l?époque, des conceptions très
traditionnelles en matière de rôles sexuels. Mais si les deux femmes
partageaient les mêmes idées politiques et les mêmes passions dans de
nombreux domaines, elles ne furent jamais amies.» (?)

Néanmoins, Voltairine et Emma surent mettre de côté leurs différends
personnels à plusieurs occasions et se soutenir mutuellement. Emma vint à
l?aide de Voltairine lorsque celle-ci fut gravement malade et Voltairine
défendit publiquement Emma lorsqu?elle fut systématiquement arrêtée chaque
fois qu?elle prenait la parole dans des réunions de chômeurs pendant la
crise économique de 1908. A cette occasion Voltairine de Cleyre écrivit un
essai intitulé «En défense d?Emma Goldman et de la liberté de parole».
Lorsque Emma Goldman créa le journal Mother Earth,Voltairine devint
aussitôt une fidèle collaboratrice et une ardente supporter. Après la mort
de Voltairine, Mother Earthconsacra un numéro spécial à la vie et à
l??uvre de Voltairine et, deux ans plus tard, en 1914, Emma Goldman et
Alexander Berkman publièrent un recueil de textes de Voltairine de Cleyre,
qu?ils présentèrent comme « un arsenal de connaissances indispensables
pour l?apprenti et le soldat de la liberté».


La révolution mexicaine

Gravement dépressive et malade, Voltairine déménage à Chicago en 1910.
Elle continue à écrire et donner des conférences, mais elle ne se départ
pas d?un certain pessimisme historique et éprouve des doutes sur la valeur
de sa propre contribution à la lutte pour la libération de l?humanité.

«Au printemps 1911, à un moment où elle est plongée dans un profond
désespoir, Voltairine reprend courage grâce à la révolution qui éclate au
Mexique et surtout grâce à l?action de Ricardo Flores Magon (11),
l?anarchiste mexicain le plus important de l?époque», écrit Avrich.
Voltairine et ses camarades rassemblent des fonds pour aider la révolution
et commencent à donner des conférences pour expliquer ce qui se passe et
l?importance de la solidarité internationale.

Flores Magon éditait le journal anarchiste Regeneracion, populaire non
seulement au Mexique mais aussi dans les communautés
mexicaines-américaines dans tout le Sud-Ouest des États-Unis. Voltairine
devient la correspondante et la distributrice de ce périodique à Chicago
et participe à la création d?un comité de soutien pour récolter des fonds
et développer la solidarité.

Au cours de la dernière année de sa vie elle écrit son remarquable essai
sur l?action directe et soutint les syndicalistes des IWW. Sa santé
s?affaiblit considérablement et elle meurt le 20 juin 1812. Deux mille
personnes assistent à ses funérailles au cimetière de Waldheim, où elle
est enterrée à proximité des martyrs de Haymarket.



Notes du traducteur

1.Thomas Paine(1737-1808). Journaliste et pamphlétaire britannique, il
prit parti d?abord pour l?indépendance des colonies britanniques,
lorsqu?il émigra en Amérique, puis pour la Révolution française. Député du
Pas-de-Calais en 1792, il refuse de voter la condamnation à mort de Louis
XVI. Il est emprisonné sous la Terreur et libéré après le 9-Thermidor. Sa
critique des gouvernements établis et de l?Eglise, son plaidoyer pour la
République, en font l?un des pionniers de la libre-pensée, même s?il
n?était pas athée. Principaux ouvrages: Théorie et pratique des droits de
l?homme, Le Sens commun, Le Siècle de la raison.

2. Mary Wollstonecraft (1759-1797). Ecrivaine britannique qui défendit
dans ses écrits la Révolution française et l?égalité pour les femmes.
Epouse de l?anarchiste communiste William Godwin et mère de la future Mary
Shelley. En français: Défense des droits de la femme,trad. M.T. Cachin,
Payot.

3. Clarence Darrow (1857-1938). Avocat et orateur. Il défendit les
anarchistes de Haymarket puis des socialistes ou des syndicalistes comme
Eugene Debs ou «Big Bill» Haywood.

4. Autrement dit, sans étiquettes. Cf. «Traditions américaines et défi
anarchiste»de Chris Crass,

5. A l?époque le mot anglais liberalsignifiait agnostique, sceptique,
rationaliste voire athée !

6. Natasha Notkin, militante révolutionnaire russe.

7. Perle McLeod (1861-1915), militante anarchiste d?origine écossaise qui
aida beaucoup Voltairine après la tentative d?assassinat dont cette
dernière fut victime. Elle déclara à un journaliste: «Nous sommes pour
tuer le système, pas les hommes. Rien ne sert de tuer les présidents ou
les rois. Ce qu?il nous faut liquider, ce sont les systèmes sociaux qui
rendent possible l?existence des présidents et des rois.»

8.Freedom,Fondé en 1886, ce journal existe toujours et paraît tous les 15
jours.

9. Jean Grave (1854-1939). Cordonnier, autodidacte, il dirigea plusieurs
journaux anarchistes (Le Révolté, La Révolteet Les Temps nouveaux)et
vulgarisa les thèses de Kropotkine. Interventionniste pendant la Première
Guerre mondiale, il continua à militer après 1918, malgré l?hostilité dont
il était l?objet chez ses camarades antimilitaristes. Quelques titres
parmi des dizaines: Le Machinisme, L?Individu et la société, La
Colonisation, La Conquête des pouvoirs publics, La Société future, La
Société mourante et l?anarchie, Le Mouvement libertaire sous la Troisième
République,etc.

10. Francisco Ferrer (1859-1909). Pédagogue et anarchiste espagnol.
Fusillé pour avoir «inspiré idéologiquement» l?insurrection de 1909 contre
l?expédition militaire espagnole au Maroc. Son innocence fut reconnue
trois ans plus tard?

11. Ricardo Flores Magon (1873-1922). Journaliste, il lutte contre la
dictature de Porfirio Diaz et fonde le Parti libéral mexicain en 1905. Il
évolue vers l?anarchisme après 1908. Emprisonné aux Etats-Unis en 1905,
1907, et 1912 pour son action militante, il est finalement condamné en
1918 à vingt ans de prison, en vertu d?une loi sur l?espionnage (!) et
meurt dans le terrible pénitencier de Leavenworth. En français: Propos
d?un agitateur,trad. M. Velasquez, 1993, L?Insomniaque.


Anarchiste, Chris Crass milite au sein du groupe Food Not Bombs (De la
nourriture, pas des bombes) à San Francisco.


[ première partie ]
[ texte repris du site http://bibliolib.net & http://kropot.free.fr ]
_______________________________________________
A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
http://ainfos.ca/cgi-bin/mailman/listinfo/a-infos-fr


A-Infos Information Center