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(fr) Livre - Les fils de la nuit , souvenirs de la guerre d?Espagne - disponible au Que bec

Date Sun, 2 Jul 2006 09:37:54 +0200 (CEST)


Les fils de la nuit, souvenirs de la guerre d?Espagne (juillet1936-février
1939), Antoine Gimenez et les Giménologues, coédition L?Insomniaque & Les
Giménologues, Montreuil-Marseille, 2006.

Que sait-on du vécu réel des combattants révolutionnaires dans l?Espagne
de 1936 ? Pas grand chose ! Trop souvent des textes, récits ou analyses
nous ont laissé sur notre faim en décrivant un quotidien sublimé,
héroïque ou misérable, trop souvent voilé par le «politiquement correct»
nécessaire à toutes les idéologies, même anarchiste, pour se maintenir
malgré leurs résultats. Ainsi l?idéologie officielle
anarcho-syndicaliste, celle de la C.N.T./F.A.I, a pendant longtemps
justifié les erreurs de ses dirigeants (Garcia Oliver, Federica
Montseny, etc.). De son côté, le morcellement de la diaspora des
anarcho-syndicalistes espagnols n?a pas aidé à voir clair dans les
enjeux de 36. Les problèmes de personnes ou les rivalités internes des
tendances puis les scissions de la CNT n?ont pas facilité un regard
véritablement critique et objectif sur la période révolutionnaire dans
l?Espagne de 36. La nécessité de justifier toute la validité de
l?engagement personnel, de glorifier le volontariat des brigades
internationales, de magnifier le souvenir sans toujours tenir compte des
tours et détours de l?histoire, de jeter un regard positif sur un projet
pourtant vaincu ont occulté ou permis d?interpréter trop souvent
romantiquement ce que fut réellement pour la majorité des combattants
volontaires la révolution et la guerre d?Espagne.

Avec «Les fils de la nuit», la scène s?élargit. Ici pas de discours
rédempteur, nulle idéalisation, l?insurrection, la révolution
connaissent leurs propres limites et mieux, le livre les avoue, le
narrateur les constate sans en exclure aucune. Non pas pour céder à
l?auto commisération, mais peut-être pour déborder l?image héroïque
installée en creux dans la représentation de chaque insurrection, celle
du militant enthousiaste et irréprochable, dévoué à une cause admirable,
ancêtre d?un Che Guevara ou d?un Marcos qui exprimerait la révolte d?une
génération tout en créant une série de mythes modernes exemplaires. Ce
livre ne se contente pas de cette solution de facilité, au contraire il
l?expulse par la matière même de son témoignage. Antonio Gimenez
(1910-1982), d?origine italienne, a combattu dans la colonne Durruti
avec le Groupe International. Son témoignage sans fard nous restitue de
juillet 1936 à février 1939 toute la difficulté de cet énorme
bouleversement social qui tente de se maintenir et de s?affirmer au sein
des collectivités locales ou dans les organisations de combattants, tout
en s?opposant aux franquistes, aux communistes ou à ses propres
hésitations. Gimenez ne nous cache ni les insuffisances ni les masques
sanglants de cette révolution. Des exécutions sommaires par des
«spécialistes» anarchistes de l?épuration dans les villages libérés aux
compromissions de la C.N.T. avec le gouvernement de Largo Caballero et
de Negrìn et Prieto, Gimenez décrit la désagrégation de la révolution
sous la poussée éradicatrice du gouvernement central de Madrid, de la
Généralité de Barcelone et des aléas de la guerre en cours. Cela nous le
savions. Il existe en effet beaucoup de témoignages et de documents sur
l?action des communistes contre les anarchistes ou même sur les
collectivisations des terres en Aragon et en Catalogne[1]. On sait
l?impact que les décisions de la CNT-FAI ont eu dans la légalisation des
collectivisations, légalisation qui vida de sa substance vivante le
processus révolutionnaire en cours. Gimenez nous décrit l?organisation
des villages agraires, la participation des brigades de volontaires aux
travaux des collectivités paysannes et l?extraordinaire sens de la
solidarité qui se développait alors entre villageois ou paysans.
L?apport du témoignage de Antonio Gimenez, s?il tient à son
extraordinaire liberté de ton envers la CNT et la réalité de la guerre,
nous montre toute la densité du vécu d?un combattant anarchiste. Il en
restitue la vraie saveur de la dimension individuelle en dehors de tout
discours plaqué. Il sait restituer les horreurs de la guerre sur le
front. Et fait important, il n?oublie pas de parler de la présence des
miliciennes dont l?historiographie officielle a trop souvent nié
l?importance considérable[2] et omis de mentionner le courage comme la
passion amoureuse qui les unissaient à leurs compagnons y compris sur le
front d?Aragon. Antonio Gimenez rend un superbe hommage, non seulement
comme amoureux mais en tant que révolutionnaire, à ces miliciennes
engagées volontaires dans le groupe international et à ces femmes
espagnoles rencontrées dans les circonstances de la guerre, pendant
toutes ses années de lutte. Amoureux, complice, toujours ému et
respectueux, il nous donne la preuve que la vie et la lutte passent
toujours par le désir et la passion. Et qu?il est vain de dissocier les
objectifs du désir dés lors qu?ils sont librement acceptés par chaque
partenaire. L?insurrection anarchiste encourageait l?émancipation des
femmes, souhaitait l?égalité de fait entre les sexes, sollicitait
l?autonomie individuelle, une vie sexuelle assumée, le libre choix de
son compagnon ou de sa compagne, la fin des rites matrimoniaux, des
alliances arrangées. Gimenez nous montre que ce ne furent pas seulement
des mots dans l?Espagne de 36. Les femmes prennent, dans le témoignage
de Gimenez leur vraie place, celle qui leur revenait de droit, qu?elles
ont conquis par leur courage et leurs volontés, celle de combattantes à
part entière, de compagnes libres. Il montre bien comment les mentalités
des hommes comme des femmes se sont métamorphosées en quelques années de
lutte dans des régions comme l?Aragon pourtant très dépendantes de la
tradition et de l?église. Il faut citer également ses descriptions du
courage des volontaires internationaux. Leur abnégation face aux
difficultés, au manque d?armes et au peu de moyens des colonnes
anarchistes. Quotidien de misère des combattants, volonté et
pragmatisme, fatigue et hasard, chance ou malchance, Gimenez nous montre
tout l?arbitraire d?une situation qui s?avère le contraire du romantisme
révolutionnaire. Mais ce commentaire déjà exceptionnel par sa liberté
de ton, doit beaucoup au travail de notes et de vérification des sources
de ceux qui sont à l?origine de sa publication : les Giménologues.
Alors que le témoignage de Gimenez fait 210 pages, les notes
(remarquables et passionnantes) en font 250. Les recoupements effectués
à des fins d?authentification (accompagnées de nombreuses photos) ainsi
que le travail critique et historique sont tout à fait remarquables et
je crois d?une ampleur inégalée dans un travail historique (militant et
collectif) si ce n?est par le non moins fameux «Maitron» d?ailleurs
utilisé à de nombreuses reprises. Citons pour exemple les diverses
hypothèses compilées sur la mort de Durruti, l?enquête biographique sur
Ruano. Mais il faut surtout féliciter les Giménologues d?avoir réussi à
identifier dans la plupart des cas, les hommes et les femmes que
l?histoire du mouvement libertaire a souvent ignoré, ceux et celles qui
sont morts anonymement pour défendre un idéal auquel ils s?étaient
identifiés. Citons Mimosa, Lorenzo Giua, Carlo Scolari sans oublier
tous les autres cités au fil de la narration de Gimenez. La famille
Valero Labarta qui accueillit Gimenez pendant la guerre mérite à elle
seule un hommage appuyé. Dans les annexes, les listes des tués à la
bataille de Perdiguera, des miliciens et des combattants du group
international division Durruti, des membres du groupe «Libertà o Morte»
collaborent aussi de cet hommage général non seulement à un homme comme
Gimenez mais à tous ceux et celles qui furent ses compagnons et
compagnes et qu?il nous fait regretter de ne pas avoir connu.

Un travail d?édition superbe à lire impérativement complété par le site
http://www.plusloin.org/gimenez/

Le livre est diffusé au Québec par La Sociale (asociale(a)colba.net) et
disponible à la librairie L?INSOUMISE, 2033 St Laurent Montréal. Tel:
313-3489.

[ expéditeur/expéditrice <titusdenfer666(a)yahoo.fr> ]
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