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(fr) Actualité de Michel Bakounine (2)

Date Sun, 6 Aug 2006 09:48:55 +0200 (CEST)


[ suite de la première partie ]

PROLÉTARIAT ET ORGANISATION

Des différents textes où Bakounine traite de la question, il ressort
qu'il conçoit l'organisation des travailleurs sous la forme de deux
structures complémentaires, l'une verticale, l'autre horizontale ; la
première est une structure industrielle, la seconde a un caractère
interprofessionnel.
Dans la première, les ouvriers sont réunis et organisés «non par
l'idée mais par le fait et par les nécessités mêmes de leur
travail identique».
«Ce fait économique, celui d'une industrie spéciale et des
conditions particulières de l'exploitation de cette industrie par le
capital, la solidarité intime et toute particulière d'intérêts, de
besoins, de souffrances, de situation et d'aspiration qui existe
entre tous les ouvriers qui font partie de la même section
corporative, tout cela forme la base réelle de leur association.
L'idée vient après, comme l'explication ou comme l'expression
équivalente du développement et de la conscience réfléchie de ce
fait» (Protestation de l'Alliance).


.
Les sections de métier


Les sections de métier suivent la voie du développement naturel,
elles commencent par le fait pour arriver à l'idée. En effet, dit
Bakounine, seuls un très petit nombre d'individus se laissent
déterminer par l'idée abstraite et pure. La plupart, prolétaires
comme bourgeois, ne se laissent entraîner que par la logique des
faits. Pour intéresser le prolétariat à l'?uvre de l'AIT,il faut
s'approcher de lui non avec des idées générales mais avec la
«compréhension réelle et vivante de ses maux réels».
Bien sûr, le penseur se représente ces maux de chaque jour sous leur
aspect général, il comprend que ce sont les effets particuliers de
causes générales et permanentes. Mais la masse du prolétariat, qui
est forcée de vivre au jour le jour, et qui «trouve à peine un
moment de loisir pour penser au lendemain», saisit les maux dont elle
souffre précisément et exclusivement dans cette réalité, et
presque jamais dans leur généralité.
Pour obtenir la confiance, l'adhésion du prolétariat, il faut
commencer par lui parler, «non des maux généraux du prolétariat
international tout entier, mais de ses maux quotidiens».
«Il faut lui parler de son propre métier et des conditions de son
travail précisément dans la localité où il habite, de la dureté
et de la trop grande longueur de son travail quotidien, de
l'insuffisance de son salaire, de la méchanceté de son patron, de la
cherté des vivres et de l'impossibilité qu'il y a pour lui de
nourrir et d'élever convenablement sa famille » (Protestation de
l'Alliance).
Il faut lui proposer des moyens pour améliorer sa situation, mais
éviter, dans un premier temps, d'évoquer les moyens
révolutionnaires. Il se peut en effet que sous l'influence de
préjugés religieux ou politiques, il repousse ces idées : il faut
au contraire «lui proposer des moyens tels que son bon sens naturel
et son expérience quotidienne ne puissent en méconnaître
l'utilité, ni les repousser» (ibidem).
La conscience révolutionnaire n'est donc pas un fait naturel, elle
n'est pas spontanée, mais chez Bakounine ce mot a un sens
particulier, qui a provoqué de nombreux malentendus (49). Elle
s'acquiert graduellement, par l'expérience quotidienne ; pour qu'elle
devienne effective, il est nécessaire que l'ouvrier se débarrasse de
ses préjugés politiques et religieux. Il n'est pas possible
d'insuffler cette conscience révolutionnaire brutalement : il faut
une éducation, qui se fait par l'expérience vécue et par le contact
avec la collectivité des travailleurs organisés. La conscience
révolutionnaire n'est pas spontanée (thèse des ouvriéristes qui
accordent au prolétariat toutes sortes de vertus qu'il n'a pas) ni
apportée de l'extérieur par une avant-garde autoproclamée (thèses
des léninistes), elle est le résultat d'une interaction entre
l'expérience de la lutte, la pratique de la solidarité et la
réflexion collective.
Ce n'est qu'au contact des autres que l'ouvrier "néophyte" apprend
que la solidarité qui existe entre travailleurs d'une section existe
aussi entre sections ou entre corps de métiers de la même localité,
que l'organisation de cette solidarité plus large, et «embrassant
indifféremment les ouvriers de tous les métiers, est devenue
nécessaire parce que les patrons de tous les métiers s'entendent
entre eux...» (ibidem).
La pratique de la solidarité constitue le premier pas vers la
conscience de classe ; ce principe établi, tout le reste suit comme
un développement naturel et nécessaire, issu de «l'expérience
vivante et tragique d'une lutte qui devient chaque jour plus large,
plus profonde, plus terrible».
Le caractère dramatique avec lequel Bakounine décrit la condition
ouvrière de son temps n'est pas exagéré.
À partir de 1866, un mouvement de grèves se répand en s'amplifiant
dans toute l'Europe, et dont la répression souvent féroce ne fait
qu'accroître l'influence de l'Internationale,créée seulement deux
ans auparavant. Les grèves, qui avaient jusqu'alors un caractère
fortuit, deviennent de véritables combats de classe, qui permettent
aux ouvriers de faire l'expérience pratique de la solidarité qui
leur arrive, parfois, de l'étranger :
? Grève des bronziers parisiens en février 1867, collectes
organisées par l'AIT; grève des tisserands et fileurs de Roubaix,
mars 1867 ; grève du bassin minier de Fuveau, Gardanne, Auriol, La
Bouillasse, Gréasque, avril 1867-février 1867, adhésion des mineurs
de Fuveau à l'AIT; l'essentiel de l'activité des sections
françaises consistera à partir de 1867 à soutenir ces grèves et en
actions de solidarité pour épauler les grèves à l'étranger.
? En Belgique, grève des mineurs de Charleroi, réprimée
durement par l'armée et qui entraîne un renforcement de l'AIT;
grève des tisserands de Verviers qui veulent conserver leur caisse de
secours dans l'AIT; grève des voiliers à Anvers ; l'AITsoutiendra
les grévistes par des fonds. Toute la partie industrialisée de la
Belgique est touchée par l'AIT.
? À Genève, grève des ouvriers du bâtiment, déclenchée dans
une période favorable de plein emploi, bien conduite, qui se termine
avec succès. Solidarité internationale efficace. Un délégué au
congrès de l'AITà Bruxelles déclara : «Les bourgeois, bien que ce
soit une république, ont été plus méchants qu'ailleurs, les
ouvriers ont tenu bon. Ils n'étaient que deux sections avant la
grève, maintenant ils sont vingt-quatre sections à Genève
renfermant 4.000 membres».
Ces événements peuvent être mis en regard du constat fait par
Mehring, encore : partout où la stratégie de Marx était appliquée,
l'AITdisparaissait : «Là où un parti national se créait,
l'Internationale se disloquait» (Karl Marx,éditions sociales, p.
533). C'était là précisément le danger que Bakounine n'avait
cessé de dénoncer.
L'AITrecommande souvent la modération, mais elle est amenée à
assumer des luttes de plus en plus nombreuses et violentes. Sa seule
existence, appuyée par quelques succès initiaux, crée un
phénomène d'entraînement, un effet cumulatif. La violence de la
répression elle-même pousse les ouvriers à s'organiser. À chaque
intervention de l'armée les réformistes perdent du terrain, et peu
à peu l'Internationalese radicalise ; cette radicalisation, faut-il
le préciser, n'est pas le résultat d'un débat idéologique mais
celui de l'expérience à la fois des luttes et de la pratique de la
solidarité internationale sur le terrain.
Il y a donc incontestablement une cassure dans le mouvement ouvrier
international dont l'opposition Bakounine-Marx n'est pas la cause
mais l'expression. On ne soulignera jamais assez que la théorie
anarchiste formulée par Bakounine entre 1868 et sa mort en 1876, est
entièrement fondée sur l'observation qu'il fait des luttes
ouvrières de cette époque.
On a voulu présenter la coupure entre bakouniniens et marxistes dans
l'AITsoit comme l'expression d'un conflit de personnes, soit comme
l'expression d'une diversité des niveaux de conscience dans la classe
ouvrière : les travailleurs allemands et anglais, les plus
conscients, étant avec Marx, les autres avec Bakounine. On a aussi
fait état du degré de concentration du capital : les ouvriers de la
grande industrie avec Marx, les ouvriers des petites entreprises
artisanales avec Bakounine.
En réalité le problème ne se pose pas de savoir qui est avec qui,
mais de déterminer quelles sont les fractions de la classe ouvrière
qui peuvent espérer une amélioration de leur condition par l'action
parlementaire, et celles qui n'ont rien à en espérer. Les
développements théoriques, organisationnels et stratégiques de tel
ou tel penseur ne font en définitive que se surajouter à ces
situations réelles. On comprend cependant que Bakounine ait pu
écrire que par l'expérience tragique de la lutte, «l'ouvrier le
moins instruit, le moins préparé, le plus doux, entraîné toujours
plus avant par les conséquences mêmes de cette lutte, finit par se
reconnaître révolutionnaire, anarchiste et athée, sans savoir
souvent comment lui-même il l'est devenu» (Protestation de
l'Alliance).


.
Les sections centrales

Aux yeux de Bakounine, seules les sections de métier - il faut
entendre la structure implantée sur le lieu de travail plus qu'un
groupement corporatiste au sens étroit ? sont capables de donner
une éducation pratique à leurs membres. Elles seules peuvent faire
de l'AITune organisation de masse, «sans le concours puissant de
laquelle le triomphe de la révolution sociale ne sera jamais
possible».
Les sections centrales (aujourd'hui on dirait les unions locales), en
revanche, ne représentent aucune industrie particulière «puisque
les ouvriers les plus avancés de toutes les industries possibles s'y
trouvent réunis». C'est, en langage d'aujourd'hui, une structure
interprofessionnelle. Les sections centrales représentent l'idée
même de l'Internationale.Leur mission est de développer cette idée
et d'en faire la propagande : l'émancipation non seulement du
travailleur de telle industrie ou de tel pays, mais de
tous les pays. Ce sont des centres actifs où se «conserve, se
concentre, se développe et s'explique la foi nouvelle». On n'y entre
pas comme ouvrier spécial de tel métier mais comme travailleur en
général.
S'il n'y avait que les sections centrales, elles auraient peut-être
réussi à former des «conspirations populaires», elles auraient
peut-être regroupé un petit nombre d'ouvriers les plus conscients et
convaincus, mais la masse des travailleurs serait restée en dehors :
or, pour renverser l'ordre politique et social d'aujourd'hui, dit
Bakounine, «il faut le concours de ces millions».
Le rôle de la section centrale est un rôle décisivement politique.
Implantée dans la localité sur des bases géographiques, elle
rassemble les travailleurs sans considération de profession afin de
donner aux sections de métier une vision et des perspectives qui
dépassent le cadre étroit de l'entreprise. Elle permet, en premier
lieu, à l'ensemble des travailleurs d'une localité d'être informés
de leurs situations respectives et éventuellement d'organiser le
soutien en cas de nécessité. Elle est aussi un endroit où
naturellement s'opère la réflexion. Elle est enfin le centre à
partir duquel se fait l'impulsion à l'organisation.
Au contraire des sections de métier, qui partent du fait pour
arriver à l'idée, les sections centrales suivant la voie du
développement abstrait, commencent par l'idée pour arriver au fait.
S'il n'y avait que les sections centrales, l'AITne se serait pas
développée en une puissance réelle. Les sections centrales
n'auraient été que des «académies ouvrières» où se seraient
éternellement débattues toutes les questions sociales, «mais sans
la moindre possibilité de réalisation».
Historiquement, les sections centrales sont l'émanation du foyer
principal qui s'était formé à Londres, dit Bakounine. C'est elles
qui ont permis à l'AITde se développer, en allant chercher les
masses où elles se trouvent, «dans la réalité quotidienne, et
cette réalité c'est le travail quotidien, spécialisé et divisé en
corps de métiers». Les fondateurs des sections centrales devaient
s'adresser aux travailleurs déjà organisés plus ou moins par les
nécessités du travail collectif dans chaque industrie particulière,
afin de créer autour d'eux «autant de sections de métier qu'il y
avait d'industries différentes». C'est ainsi que les sections
centrales qui représentent partout l'âme ou l'esprit de
l'AITdevinrent des organisations réelles et puissantes.
La section centrale, et par extension l'organisation générale des
sections centrales sur le plan international, est donc la structure
qui donne à l'organisation ouvrière son sens profond, en offrant des
perspectives élargies aux travailleurs qui y adhèrent. C'est elle
qui définit et constitue le prolétariat en classe en affirmant et en
pratiquant le principe de la solidarité d'intérêts des
travailleurs. La section de métier est celle qui unifie les
travailleurs selon le principe de la matière, alors que la section
centrale les unifie selon le principe de la connaissance.
Bakounine affirme une correspondance entre ces deux processus, entre
ces deux instances organisationnelles, et c'est leur synthèse qui
constitue l'organisation de classe dans les formes qui lui
permettront de constituer un substitut à l'organisation étatique. Ce
processus se constituera en France au moment de la fusion des bourses
du travail, qui étaient une instance interprofessionnelle, avec la
CGT qui était une structure industrielle.
Alors que dans la société bourgeoise les structures verticales
(productives) et horizontales (décisionnelles, politiques) sont
séparées, ce qui signifie la subordination des secondes aux
premières ; alors que dans le communisme d'État elles sont
totalement fusionnées et concentrées, impliquant la subordination
des parties au centre, Bakounine envisage ces structures dans une
complémentarité où chaque niveau est autonome dans le cadre de ses
attributions et où existent des contrepoids à l'accaparement du
pouvoir par le centre (puisque le principe d'autonomie retire au
centre la matière sur laquelle l'autorité peut s'exercer), et des
garanties contre les mouvements centrifuges par
l'affirmation du principe de la solidarité des parties au tout.
Anticipant, sur les positions des partisans du "syndicalisme pur",
Bakounine déclare que beaucoup pensent qu'une fois leur mission
accomplie ? la création d'une puissante organisation ? les
sections centrales devraient se dissoudre, ne laissant plus que des
sections de métier. C'est une grave erreur, dit-il, car la tâche de
l'AIT«n'est pas seulement une ?uvre économique ou simplement
matérielle, c'est en même temps et au même degré une ?uvre
éminemment politique» (Protestation de l'Alliance),or, les sections
centrales sont par définition des instances politiques.
C'est donc sans ambiguïté l'organisation horizontale, c'est-à-dire
géographique, qui donne à l'organisation son caractère politique,
l'originalité du point de vue de Bakounine étant d'établir une
fusion de celle-ci avec l'organisation verticale, revendicative.
En d'autres termes, Bakounine refuse de limiter l'organisation de
masse des travailleurs à une simple fonction de lutte économique
(50) : en retirant à l'AIT ses sections centrales on retirerait à
l'organisation le lieu où peut se faire une élaboration politique,
une réflexion indispensable des travailleurs sur les finalités de
leur action. Unifiant dans un premier temps les travailleurs sur la
base de leurs intérêts immédiats, l'organisation de classe est
aussi le lieu où s'élabore et où se mettra en ?uvre la politique
qui mènera à leur émancipation. Peut-on encore accuser Bakounine
d'indifférentisme politique ?


RÉVOLUTIONNAIRES ET ORGANISATION

D'une certaine façon, c'est Lénine qui donnera raison à Bakounine.
On sait qu'à l'origine les bolcheviks étaient opposés aux
structures "naturelles" du prolétariat qu'étaient les conseils
ouvriers, constitués en période de combat. Ils ont même accusé
ceux-ci de faire double emploi avec le parti et les ont sommés de se
dissoudre, pendant la révolution de 1905. Le comité du parti de
Pétrograd lança en effet l'ultimatum suivant aux conseils : «Le
conseil des députés et ouvriers ne saurait exister en qualité
d'organisation politique et les social-démocrates devraient s'en
retirer attendu qu'il nuit, par son contenu, au développement du
mouvement social-démocrate».
Mais Lénine avait compris que la structure organisationnelle motrice
était celle où la population était en contact direct avec les
problèmes de la lutte ? soviets, conseils d'usine. Si le parti
avait suivi une politique marxienne orthodoxe, les bolcheviks
n'auraient été que l'aile radicale de la gauche parlementaire russe.
La neuvième des vingt-et-une conditions d'admission à
l'Internationale socialiste,quelques années plus tard, constitue là
encore une reconnaissance de facto des conceptions bakouniniennes, et
trancheront avec les pratiques des partis socialistes en implantant
dans les entreprises les structures de base du parti. Désormais, tout
parti communiste doit constituer dans les organisations de masse de
la classe ouvrière des fractions qui, «par un travail conscient et
opiniâtre, doivent gagner les syndicats à la cause communiste». Ces
fractions sont constituées des militants communistes qui
déterminent, avant toute réunion syndicale, assemblée générale,
congrès, etc. la ligne qu'ils vont y défendre. Ces pratiques
n'étaient pas employées auparavant et prirent les militants
syndicalistes-révolutionnaires de court. Ils n'eurent pas l'idée de
mettre en place des contre-fractions, seul moyen efficace de contrer
les fractions communistes.
Le système des cellules d'entreprise fut instauré en France dans les
années 1924-25 au moment de la "bolchevisation" du parti.
Jusqu'alors, l'unité de base de l'organisation du parti était la
section, implantée sur la commune, cadre de l'action électorale.
Dans le parti bolchevisé, c'est l'entreprise, terrain où
s'affrontent les «deux classes fondamentales» de la société
capitaliste.
«L'usine, c'est le centre nerveux de la société moderne, c'est le
foyer même de la lutte des classes. C'est pourquoi l'usine doit être
pour toi, communiste, le centre de tes efforts, de ton activité de
communiste» (Au nouvel adhérent,préface de Jacques Duclos, p.5).
Pierre Sémard, au Ve congrès, à Lille, déclare : «La section,
c'était un peu loin du patronat, un peu loin du capitalisme, mais la
cellule, c'est beaucoup plus près». Si l'établissement des cellules
d'entreprise comme «force de base de l'organisation du parti» vise
à éliminer l'électoralisme issu de la IIe Internationaleet de
l'aile marxienne de l'AIT,il s'agit aussi de constituer un instrument
de lutte contre le syndicalisme révolutionnaire, partiellement
héritier de l'aile bakouninienne de l'AIT.
Au IIIe congrès du parti, en 1924, lors duquel fut discutée
l'éventualité de créer les cellules, Pierre Monate, alors membre du
parti, s'y opposa fermement, montrant que ce n'était qu'une mesure
destinée à subordonner le syndicat au parti.
Depuis, périodiquement, le parti doit condamner la tendance, qui se
manifeste régulièrement chez les militants communistes de base, à
considérer l'action syndicale comme prioritaire : «cette pratique,
fondée en définitive sur l'incompréhension du rôle décisif du
parti à l'entreprise et sur la vieille conception, maintes fois
condamnée, suivant laquelle "le syndicat suffit à tout", est
grandement préjudiciable» (La vie du parti,octobre 1966, p.3).
Il aura donc fallu attendre le milieu des années 20 pour que les
héritiers de Marx comprennent ce principe bakouninien élémentaire
que l'exploitation, donc la lutte des travailleurs, se fait tout
d'abord sur le lieu de travail, et que c'est là le centre de gravité
de la lutte et la structure de base de l'organisation ouvrière.
Lorsqu'on lit le compte rendu du congrès anarchiste international
d'Amsterdam, par exemple, on voit à quel point le marxisme est
totalement identifié au réformisme, à l'action légale. Le
léninisme introduira un mode d'intervention totalement nouveau des
marxistes dans la classe ouvrière, qui sera, pendant une courte
période, interprétée par les libertaires comme une adhésion à
leurs positions. Un nouveau type, inédit, de rapport entre minorité
et classe ouvrière sera établi, auquel, nous le verrons, les
syndicalistes révolutionnaires ne sauront pas faire face.
Bakounine était conscient des limites de l'AITdans le contexte de
l'époque. L'AITa donné aux travailleurs un commencement
d'organisation en dehors des frontières des États et en dehors du
monde bourgeois. Elle contient «les premiers germes de l'organisation
de l'unité à venir». Mais elle n'est pas encore une institution
suffisante pour organiser et diriger la révolution.
«L'Internationaleprépare les éléments de l'organisation
révolutionnaire, mais elle ne l'accomplit pas» (Nettlau, p. 287).
Elle organise la lutte publique et légale des travailleurs. Elle fait
la propagande théorique des idées socialistes. L'AITest un milieu
favorable et nécessaire à l'organisation de la révolution, «mais
elle n'est pas encore cette organisation».
Elle regroupe tous les travailleurs sans distinction d'opinion, de
religion, à condition qu'ils acceptent le principe de la solidarité
des travailleurs contre les exploiteurs : en elle-même cette
condition suffit à séparer le monde ouvrier du monde bourgeois, mais
elle est insuffisante pour donner au premier une direction
révolutionnaire.
Bakounine est redevable à Proudhon pour sa sociologie des classes
sociales. Dans la Capacité politique des classes ouvrières,Proudhon
fait son testament politique et c'est un étonnant exposé de la
situation du mouvement ouvrier de l'époque (1860). Il expose quelles
sont les conditions pour que le prolétariat puisse parvenir à la
capacité politique et conclut que toutes les conditions ne sont pas
encore remplies :
1. La classe ouvrière est arrivée à la conscience d'elle-même «au
point de vue de ses rapports avec la société et avec l'État, dit
Proudhon ; comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de
la classe bourgeoise».
2. Elle possède une «idée», une notion «de sa propre
constitution», elle connaît «les lois, conditions et formules de
son existence».
3. Mais Proudhon s'interroge pour savoir si «la classe ouvrière est
en mesure de déduire, pour l'organisation de la société, des
conclusions pratiques qui lui soient propres».
Il répond par la négative : la classe ouvrière n'est pas en mesure
de créer l'organisation qui permettre son émancipation.
L'action du prolétariat n'est pas une action spontanée, elle est
déterminée par les conditions de son développement réel. Les
formes et la stratégie de la lutte dépendent de ce développement
réel, des rapports qui existent entre la classe ouvrière et les
autres classes. Chez Proudhon et Bakounine, se trouvent la méthode
d'analyse de ces rapports, méthode que les anarchistes, après eux,
oublieront souvent pour lui substituer des incantations magiques.
Bakounine de son côté analyse l'émergence du mouvement ouvrier en
une dialectique en trois mouvements :
1. Le prolétariat accède à la conscience de classe avec «la
compréhension réelle et vivante de ses maux réels» ;
2. Il s'éduque par l'action organisée contre le capital «qui
convainc tous les ouvriers de la façon la plus saisissante et directe
de la nécessité d'une organisation rigoureuse pour atteindre la
victoire» ;
3. Par la liberté du débat politique dans l'organisation et par
l'expérience des luttes le prolétariat construira alors «son unité
réelle, économique d'abord, et ensuite nécessairement politique».
La classe ouvrière, pense Bakounine, n'a pas encore atteint un stade
suffisant de maturité pour se passer d'une minorité
révolutionnaire. Le prolétariat est fractionné par les différentes
langues, cultures et degrés de maturité, par les préjugés
politiques et religieux. L'AITest l'instrument irremplaçable pour
l'unifier, c'est pourquoi Bakounine s'oppose à l'établissement d'un
programme politique obligatoire dans l'organisation. Il pense que
l'expérience des luttes et la pratique de la solidarité créeront
naturellement celle unité. En attendant, cette partie la plus
consciente du prolétariat et des intellectuels qui ont rallié son
combat doit s'organiser pour accélérer ce processus d'unification.
«On ne peut commettre de plus grande faute que de demander soit à
une classe, soit à une institution, soit à un homme, plus qu'ils ne
peuvent donner. En exigeant d'eux davantage, on les démoralise, on
les empêche, on les tue. L'Internationale, en peu de temps, a produit
de grands résultats. Elle a organisé et elle organisera chaque jour
d'une manière plus formidable encore, le prolétariat pour la lutte
économique. Est-ce une raison pour espérer qu'on pourra se servir
d'elle comme d'un instrument pour la lutte politique ?» (Écrit
contre Marx,Champ libre, t.III, p.183).
Une organisation regroupant une minorité révolutionnaire structurée
est indispensable. Cette organisation, c'est l'Alliance
internationale pour la démocratie socialiste, fondée en 1868, le
dernier jour du deuxième congrès de la Ligue pour la paix et de la
liberté, organisation de démocrates bourgeois dont Bakounine venait
de démissionner. L'Alliance, qui avait alors 84 membres, n'est pas la
première organisation fermée dont Bakounine est à l'origine mais
celle-ci a un caractère différent, attesté par une lettre qu'il
écrit à Marx le 22 décembre 1868. Il dit en effet : «mieux que
jamais je suis arrivé à comprendre combien tu avais raison en
suivant et en nous invitant tous à marcher sur la grande route de la
révolution économique [...] Je fais maintenant ce que tu as
commencé à faire, toi, il y a plus de vingt ans. Depuis les adieux
solennels et publics que j'ai adressés aux bourgeois du congrès de
Berne, je ne connais plus d'autre société, d'autre milieu que le
monde des travailleurs. Ma patrie, maintenant, c'est
l'Internationale,dont tu es l'un des principaux fondateurs ». Et
Bakounine conclut : «Je suis ton disciple et je suis fier de l'être».
Bakounine reconnaît donc s'être engagé dans la lutte des classes
avec vingt ans de retard par rapport à Marx. C'est de 1868 qu'on peut
dater son adhésion au socialisme révolutionnaire, après une très
courte période pendant laquelle il a pensé pouvoir rallier certains
bourgeois radicaux. Certes il était déjà socialiste ? il a
commencé à s'intéresser au mouvement dès les années 40 ? mais
l'émancipation des Slaves était jusqu'alors sa priorité. C'est en
1868 qu'il décide de consacrer tous ses efforts au mouvement ouvrier.
Il faut se garder cependant de prendre cette lettre de "ralliement"
au pied de la lettre. En effet l'intention de Bakounine était
d'amadouer Marx pour lui faire admettre l'Alliance comme section de
l'Internationale.On ne peut cependant pas douter de la sincérité
avec laquelle Bakounine admettait le rôle capital joué par Marx.
Malgré les divergences profondes qui opposaient les deux hommes,
Bakounine choisit toujours le critère de classe lorsqu'un choix
important se présentait dans les débats politiques opposant les
différents courants de l'AIT.Ainsi, il s'allia avec Marx contre
Mazzini, puis contre les mutualistes proudhoniens partisans de la
propriété privée. Il engagea les travailleurs slaves d'Autriche,
s'il n'y avait pas d'autre choix possible, à rallier le parti social-
démocrate plutôt que d'adhérer aux partis nationalistes slaves.
Bakounine ne sous-estimait pas l'importance de ses divergences avec
Marx, mais il a choisi de retarder le plus possible le moment où il
serait forcé de les exposer publiquement.
Bakounine ne nie pas, loin de là, la nécessité d'une organisation
séparée des révolutionnaires, et c'est sans doute ce qui le
différencie d'une partie des syndicalistes révolutionnaires
français du début du siècle, parmi lesquels figure Amédée Dunois.
Certes, celui-ci ne niait pas la nécessité d'une organisation
anarchiste, mais le niveau de son intervention au congrès anarchiste
international d'Amsterdam montre l'effrayante régression subie par le
mouvement. Son intervention est largement dominée par la critique des
individualistes. Il en est réduit, dans son intervention, à essayer
de défendre le principe même de l'organisation, et à dire que
«l'objet essentiel et permanent d'un groupe [anarchiste] ce serait
[...] la propagande anarchiste».
«L'action individuelle, "l'initiative individuelle" était censée
suffire à tout. On tenait généralement pour négligeables l'étude
de l'économie, des phénomènes de la production et de l'échange, et
même certains des nôtres, déniant toute réalité à la lutte de
classe, ne consentaient à ne voir dans la société actuelle que des
antagonismes d'opinions auxquels la "propagande" consistait justement
à préparer l'individu».
Alors que pendant la période bakouninienne le principe même de
l'organisation n'était absolument pas mis en cause - les
antiautoritaires de l'AITétant étroitement liés à la classe
ouvrière ?, le mouvement anarchiste du début du siècle avait
perdu tout contact avec celle-ci : «C'était le temps où les
anarchistes, isolés les uns des autres, plus isolés encore de la
classe ouvrière, semblaient avoir perdu tout sentiment social ; où
l'anarchisme, avec ses incessants appels à la réforme de l'individu,
apparaissait à beaucoup comme le suprême épanouissement du vieil
individualisme bourgeois [...] Le temps n'est pas loin derrière nous
où la majeure partie des anarchistes était opposée à toute pensée
d'organisation. Alors, le projet qui nous occupe eut soulevé parmi
eux des protestations sans nombre et ses auteurs se fussent vus
soupçonnés d'arrière pensées rétrogrades et de visées
autoritaires [...] L'organisation anarchiste soulève encore des
objections. Mais ces objections sont fort différentes, selon
qu'elles émanent des individualistes ou des syndicalistes. Contre les
premiers, il suffit d'en appeler à l'histoire de l'anarchisme. Celui-
ci est sorti, par voie de développement, du "collectivisme" de
l'Internationale,c'est-à-dire, en dernière analyse, du mouvement
ouvrier. Il n'est donc pas une forme récente, plus perfectionnée, de
l'individualisme, mais une des modalités du socialisme
révolutionnaire. Ce qu'il nie, ce n'est donc pas l'organisation tout
au contraire, c'est le gouvernement, avec lequel, nous a dit
Proudhon, l'organisation est incompatible. L'anarchisme n'est pas
individualiste ; il est fédéraliste, "associationniste", au premier
chef. On pourrait le définir : le fédéralisme intégral» (51).
Certes, Dunois affirme la nécessité pour les anarchistes d'être
«la fraction la plus audacieuse et la plus affranchie de ce
prolétariat militant organisé en syndicats», d'être «toujours à
ses côtés et de combattre, mêlés à lui, les mêmes batailles».
Mais les libertaires dans les syndicats ne constituaient pas un
courant organisé et homogène, et ne furent pas capables de contrer
les fractions extérieures aux syndicats qui tentèrent d'en prendre
le contrôle.
C'est pourquoi on peut dire que, même si le syndicalisme
révolutionnaire est dans une très large mesure l'héritier de
Bakounine, ce n'est pas lui mais l'anarcho-syndicalisme, au début des
années vingt, et en particulier à partir de la constitution de
l'AITseconde manière, en 1922, qui peut revendiquer réellement
l'héritage bakouninien.


CONCLUSION

La réflexion sur l'organisation de la minorité révolutionnaire à
l'époque de Bakounine et de Marx, mais aussi au début du siècle,
doit éviter l'anachronisme qui consiste à aborder la question dans
les termes où elle s'est présentée avec l'apparition de l'aile
radicale de la social-démocratie, le bolchevisme, au début du XXe
siècle.
Il faut garder à l'esprit que les débats qui ont marqué la rupture
du marxisme révolutionnaire avec la IIe Internationalen'ont pas
encore eu lieu ; il faut aussi se rappeler que le marxisme tel qu'il
apparaissait à l'époque était essentiellement parlementaire.
Dans les années 1860-1900, on assiste à des tentatives non abouties
de constituer une organisation révolutionnaire. Personne à l'époque
n'a trouvé de solution acceptable. Si Bakounine oscille entre
organisation publique et organisation secrète - il faut se rappeler
que les organisations ouvrières sont illégales en France, en Italie,
en Espagne, en Belgique ? les organisations secrètes en question
sont plus un "réseau" de militants qui correspondent entre eux qu'une
instance qui prétend se poser en direction du prolétariat
international. L'objectif principal est moins de structurer le
prolétariat dans ces organisations que de tenter de regrouper les
militants actifs et décidés, afin de constituer des cadres
révolutionnaires, tâche qui, chronologiquement, semble naturelle
lorsqu'on veut imprimer une certaine orientation à une organisation
de masse.
Bakounine a posé le problème de l'organisation des révolutionnaires
et de ses rapports avec les masses. Il l'a posé en opposition à la
stratégie politique de Marx, électoraliste et parlementaire. Pendant
la révolution de 1848, en Allemagne, existait une organisation
révolutionnaire, la Ligue des Communistes, dont Marx présidait le
comité central. Lui et Engels l'avaient, dès le début de la
révolution, mise en sommeil. Marx, enfin, usant des pleins pouvoirs
qui lui avaient été confiés, a dissous la Ligue, considérant que
son existence n'était plus nécessaire puisque dans les conditions
nouvelles de liberté de presse et de propagande, l'existence d'une
organisation secrète n'était plus nécessaire. Marx s'était en
outre opposé à sa réorganisation en février 1849. Cette attitude
révèle que l'idée de parti révolutionnaire était encore loin
d'être évidente à l'époque.
Pourtant, le mouvement ouvrier allemand subissait alors une forte
poussée, qui n'aurait certes pas suffi à en faire un élément
hégémonique dans la révolution, mais qui lui aurait fourni
l'expérience d'une pratique autonome.
Dans une large mesure, il s'agit d'une période de tâtonnements, et
les modalités d'organisation des révolutionnaires n'apparaissent pas
avec l'évidence et les certitudes ? pas nécessairement fécondes,
d'ailleurs ? que développeront plus tard un Lénine.
On peut noter que l'essentiel de la critique léninienne de la social-
démocratie allemande, qui fonde la bolchevisme, a déjà été faite
trente ans auparavant par Bakounine. Ce dernier n'a pas trouvé de
solution au problème qu'il a posé. On sait maintenant que Lénine
non plus.
Il reste que Bakounine a développé analyse de la société de son
temps, une réflexion sur le pouvoir et une théorie de l'organisation
du prolétariat qui méritent mieux que les simplismes réducteurs de
ses adversaires et aussi, il faut le dire, parfois de ceux qui se
réclament du même courant que lui.


René Berthier


Notes

49) Un phénomène spontané pour Bakounine est un phénomène qui se
développe par ses seules déterminations internes, sans influence
extérieure.
50) Dans les années 1970, dans la foulée de l'euphorie post-soixante-
huitarde, à l'époque où la CFDT tenait un langage radical et se
réclamait de l'autogestion, de nombreux militants anarcho-
syndicalistes entrèrent dans cette organisation et y menèrent une
activité très importante, contribuant grandement à son dynamisme.
Se cherchant une filiation historique avec le mouvement ouvrier,
Edmond Maire alla même jusqu'à se réclamer de l'anarcho-
syndicalisme, sans tromper grand monde, il est vrai... Les
libertaires s'efforcèrent en particulier de développer les
structures interprofessionnelles de l'organisation : unions locales
et unions départementales, dans lesquelles ils posèrent des
problèmes qui dépassaient le cadre strictement revendicatif et qui
touchaient au cadre de vie, à tous les problèmes de la vie
quotidienne. Cette activité se révéla efficace puisque ces
instances interprofessionnelles, lorsque des libertaires y avaient
une influence suffisante, se développaient, faisant il est vrai
concurrence aux groupes politiques. La direction de la confédération
résolut le problème en excluant des militants, en dissolvant nombre
d'unions locales et départementales. La question reste aujourd'hui
posée de savoir s'il était opportun que des libertaires se livrent
à un tel travail militant pour finir par être exclus ou muselés. Il
faut cependant savoir que ce travail militant eut au moins pour
résultat de susciter nombre de vocations militantes anarcho-
syndicalistes qui n'auraient sans cela jamais vu le jour. Une
génération de militants fut ainsi créée qui fit la transition
entre les "anciens", ceux d'avant-guerre, et ceux d'aujourd'hui qui
sont nés à peu près à cette période. L'expérience de ces
militants a en outre démontré l'extraordinaire efficacité de
l'action locale, interprofessionnelle, de la structure horizontale
des syndicats lorsqu'elle est conçue, non pas comme base de
recrutement pour un parti, mais pour développer l'action autonome des
travailleurs.
51) Les citations d'Amédée Dunois sont extraites de l'excellent
ouvrage publié par Nautilus et les éditions du Monde libertaire,
Anarchisme & syndicalisme, le congrès anarchiste international
d'Amsterdam,introduction d'Ariane Miéville et Maurizio Antonioli.

[ fin de la deuxième et dernière partie. texte repris du site :
http://kropot.free.fr ]
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