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(fr) Actualité de Michel Bakounine (1)

Date Sun, 6 Aug 2006 09:47:54 +0200 (CEST)


Pourquoi parler de Bakounine à une époque où le communisme réel
s'est effondré dans les pays qui s'en réclamaient, à une époque
où le néolibéralisme triomphe de façon incontestable et où a
été décrétée la «fin des idéologies» ?
Tout d'abord parce que ce qu'on a appelé «communisme réel» n'a
jamais représenté la réalité du communisme, ensuite parce qu'un
système économique et social oppressif peut et doit être combattu,
et enfin parce que l'affirmation de la fin des idéologies n'est en
fait que l'affirmation de la suprématie d'une idéologie dominante.
Or, il se trouve que Bakounine a des choses originales à dire sur ces
trois points et que ses analyses restent d'une étonnante modernité.
Le texte d'Amédée Dunois proposé ici est une courte biographie de
Bakounine qui présente très honnêtement les grands débats auxquels
l'anarchiste russe a été confronté. Sa thèse est que Bakounine est
le fondateur du syndicalisme révolutionnaire et, ajouterons-nous, de
l'anarcho-syndicalisme, concept qui n'existait pas encore à l'époque
où le texte a été rédigé. Dunois termine sa biographie par
quelques considérations très intéressantes, mais trop courtes, sur
l'?uvre de Bakounine. On oublie trop souvent que Bakounine n'a été
anarchiste que pendant les huit dernières années de sa vie, de 1868
à sa mort en 1876. Si on considère qu'à partir de 1874, malade, il
cesse pratiquement toute activité, cela constitue une très courte
période pendant laquelle il a pu développer ses idées. Ainsi, le
reproche, fait par Dunois, du caractère décousu de son ?uvre est-il
parfaitement justifié : «le penseur vaut mieux que l'écrivain»,
dit-il. «Bakounine s'est montré peu capable de discipliner son
esprit et d'ordonner une pensée naturellement abondante et touffue».
Lorsqu'il écrit que le socialisme de Bakounine «n'a évolué qu'avec
une extrême lenteur», Dunois perçoit très bien que la pensée
politique du révolutionnaire est une évolution progressive vers
l'anarchisme. Conservateur dans les années trente, Bakounine est un
démocrate radical préoccupé de la question slave au début des
années quarante ; après son évasion de Sibérie il reprend les
choses telles qu'elles étaient avant son arrestation. Entre-temps,
l'auteur du Manifeste du parti communisteest devenu celui du
Capital.Pour dire les choses autrement, Bakounine a été arrêté
pendant la révolution de 1848 et revient sur la scène politique à
la veille de la constitution de l'AIT. La question slave l'occupe
encore, mais, vivant en Italie, il devient l'un des principaux
fondateurs du mouvement socialiste dans ce pays. Il pense encore
qu'il est possible de rallier la bourgeoisie radicale à la cause du
socialisme. Son expérience dans la Ligue de la paixle convainc de
l'inutilité de cette voie.
Ainsi, Bakounine écrit-il à Marx, le 22 décembre 1868, une lettre
dans laquelle il rend hommage à l'action que ce dernier a menée
depuis vingt ans ; il rappelle qu'il a fait des «adieux solennels et
publics» aux bourgeois de la Ligue et affirme qu'il ne connaît
désormais «plus d'autre société, d'autre milieu que le monde des
travailleurs [...] ma patrie, maintenant, ajoute-t-il, c'est
l'Internationale,dont tu es l'un des principaux fondateurs. Tu vois
donc, cher ami, que je suis ton disciple, et je suis fier de l'être».
Il est donc significatif que c'est dans une lettre à Marx qu'en 1868
il décide de ne plus se consacrer qu'à l'action dans la classe
ouvrière. Cette lettre peut être considérée comme l'acte de
naissance de l'anarchisme comme courant organisé de la classe
ouvrière internationale.


LE COMMUNISME AUTORITAIRE

La critique bakouninienne du «communisme autoritaire» a été
faussée par plusieurs erreurs de perspective.
? La première concerne le terme même d'«autoritaire». C'était
à l'époque un concept nouveau qui a à peu près le même contenu
que celui de «bureaucratique» aujourd'hui. Les pratiques
autoritaires de Marx dans l'AITétaient des pratiques bureaucratiques.
Dans presque tous les passages de Bakounine on peut remplacer le
premier terme par le second pour saisir le sens de sa critique. Il
est vrai que parfois le terme «autoritaire» est aussi entendu dans
son sens psychologique, dans la mesure où Bakounine s'en est
également pris au tempérament autoritaire de Marx. Le contexte
permet de saisir dans quel sens le terme est employé. Le mouvement
libertaire, par une sorte de dérive sémantique, finira par
n'entendre le mot que dans son sens de «tempérament autoritaire»,
l'opposition à l'«autorité» devenant alors parfois prioritaire par
rapport à l'opposition à l'exploitation.
? L'autre erreur de perspective est que les marxistes d'aujourd'hui
(mais aussi les anarchistes) ont tendance à oublier que le marxisme
que critiquait Bakounine était essentiellement parlementaire. Sa
critique du marxisme est avant tout une critique de principe du
parlementarisme, c'est-à-dire de l'abandon de la lutte des classes ;
une critique de la substitution de pouvoir qui remplace l'action
directement exercée par la classe ouvrière et de la constitution
d'un corps de politiciens professionnels qui perdent le contact avec
la réalité du terrain.
La critique du marxisme est ainsi une critique des conséquences de
l'action parlementaire du mouvement ouvrier, dont les dirigeants
doivent contracter des alliances contre nature avec certaines
fractions de la bourgeoisie. Il n'y a pas chez Bakounine d'opposition
de principe au suffrage universel, mais une critique du caractère de
classe de celui-ci lorsqu'il s'exerce dans une société d'exploitation.
Dans cette perspective la question de la prise du pouvoir politique
par la classe ouvrière est presque secondaire. Selon Bakounine, c'est
dans la mesure où il s'agit en réalité d'une prise du pouvoir
centralisée, par une minorité, au nom de la classe ouvrière que la
critique du communisme autoritaire est valide. Ce que Bakounine
préconise est l'exercice collectif et décentralisé du pouvoir
social par la masse de la population laborieuse.


LA CRITIQUE DE PRINCIPE DU PARLEMENTARISME

L'expérience quotidienne montre que la démocratie représentative
réunit deux conditions indispensables à la prospérité de la grande
production industrielle : la centralisation politique et la sujétion
du peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le
gouverne et l'exploite.
Dans un régime qui consacre l'inégalité économique et la
propriété privée des moyens de production, le système
représentatif légitime l'exploitation de la grande masse de la
population par une minorité de possédants et par les professionnels
de la parole qui sont leur expression politique.
Le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans
une société fondée sur l'inégalité économique et sociale, ne
sera jamais qu'un leurre ; il ne sera jamais rien qu'un odieux
mensonge, l'instrument le plus sûr pour consolider, avec une
apparence de justice, l'éternelle domination des classes exploitantes
et possédantes.
La critique anarchiste de la démocratie représentative n'est pas une
critique de principe de la démocratie, entendue comme participation
des intéressés aux choix concernant leur existence, mais une
critique du contexte capitaliste dans lequel elle est appliquée.
L'opposition des anarchistes à la participation du mouvement ouvrier
à l'institution parlementaire se fonde sur ce qu'ils considèrent
comme le caractère de classe de celle-ci ; sur sa fonction dans la
société capitaliste moderne ; sur le dévoiement du programme
ouvrier qu'entraînent les alliances contre nature que cette
participation impose ; sur l'écart qui se creuse entre l'élu et
l'électeur ; enfin, sur la négation de la solidarité internationale
qui apparaît inévitablement.
La brutalité du rapport entre les deux classes fondamentales de la
société est cependant tempérée d'abord par le fait qu'il y a entre
elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent
parfois difficile la démarcation entre possédants et non-
possédants, mais aussi par l'apparition d'une catégorie sociale
nouvelle, que Bakounine appelle les «socialistes bourgeois», et dont
la fonction semble essentiellement de promouvoir le système
représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la
bourgeoisie, ces «exploiteurs du socialisme», philanthropes,
conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes
libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier
comme tremplin et l'institution parlementaire comme instrument pour
tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une
place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en
«dénaturant son principe, son programme».
La participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait
toucher l'essentiel, c'est-à-dire la suppression de la propriété
privée des moyens de production.
La démocratie représentative n'étant pour la bourgeoisie qu'un
masque ? elle s'en dessaisit aisément au profit du césarisme,
c'est-à-dire la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire
?, tout empiétement démocratiquement décidé contre la
propriété provoquera inévitablement une réaction violente de la
part des classes dominantes spoliées.
La participation à l'institution parlementaire, où sont
représentés des citoyens, non des classes, signifie inévitablement
la mise en ?uvre d'alliances politiques avec des partis représentant
certaines couches de la bourgeoisie modérée ou radicale : «toutes
les expériences de l'histoire, dit Bakounine, nous démontrent qu'une
alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au
profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit
nécessairement le parti le plus avancé, en amoindrissant, en
faussant son programme, en détruisant sa force morale, sa confiance
en lui-même ; tandis que lorsqu'un parti rétrograde ment, il se
retrouve toujours et plus que jamais dans sa vérité » (Lettre à La
Liberté,le 5 août 1872, Oeuvres,Champ libre, t.III, p. 166). Le
prolétariat doit donc s'organiser «en dehors et contre la
bourgeoisie».
Les démocrates les plus ardents restent des bourgeois : il suffit
d'une «affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de
revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour
qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire
et la plus insensée», suffrage universel ou pas. C'est le
phénomène que Bakounine désigne sous le nom de césarisme, et que
Marx appelle bonapartisme, qui instaure le «despotisme étatique,
militaire et politique» sous les formes «les plus innocentes de la
représentation populaire » (Champ libre, t.IV, p.294). Le régime
parlementaire n'est pas une entrave au despotisme étatique,
militaire, politique et financier. C'est un régime parlementaire qui
affrète des charters d'immigrés, qui expulse un Tunisien malade du
Sida et qui vivait en France depuis quinze ans, qui va imposer à la
population de déclarer aux autorités la présence d'un étranger
chez soi, qui criminalise l'hospitalité.
La bourgeoisie a besoin d'un État fort qui assure une dictature
revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permette
d'exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même. Le
système représentatif est le moyen trouvé par la bourgeoisie pour
garantir sa situation de classe exploiteuse. Les revendications et le
programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la
fiction de la représentation nationale.
La véritable fonction de la démocratie représentative n'est pas
tant de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions
favorables au développement de la production capitaliste et de la
spéculation financière, qui exigent un appareil d'État centralisé
et fort, seul capable d'assujettir des millions de travailleurs à
leur exploitation. La démocratie représentative repose sur la
fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disant
représentants de la volonté du peuple. «Tout le mensonge du
système représentatif repose sur cette fiction, qu'un pouvoir et une
chambre législative sortis de l'élection populaire doivent
absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du
peuple » (Champ libre, t.V, p.62).
Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le
plus démocratique, qui pousse, d'une part à la séparation
croissante entre les électeurs et les élus, et d'autre part qui
pousse à l'accroissement de la centralisation du pouvoir. Mais la
logique interne du système représentatif ne suffit pas à expliquer
que la démocratie y est fictive. Il y a une «technologie» du
pouvoir qui exclut les masses de toute formulation de ses projets
politiques. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de
l'égalité politique sont remplies, cette dernière reste une
fiction. Les périodes électorales fournissent aux candidats
l'occasion de «faire leur cour à Sa Majesté le peuple
souverain» (Bakounine), mais ensuite chacun revient à ses
occupations : «le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses
affaires lucratives et à ses intrigues politiques». La politique
bourgeoise légitime les inégalités en présentant celles-ci comme
une fatalité ; son discours consiste à demander la confiance des
électeurs et à leur promettre d'essayer de limiter la casse. Il ne
s'agit en aucun cas d'interroger les masses sur leurs désirs, d'en
faire une synthèse et de mettre en ?uvre les moyens pour les
réaliser ? quitte à ne pas pouvoir tout réaliser immédiatement.
La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font
par-dessus sa tête, sans qu'il s'en aperçoive ; il laisse faire ses
élus, qui servent les intérêts de leur propre classe et qui
présentent les mesures prises sous l'aspect le plus anodin. «Le
système de la représentation démocratique est celui de l'hypocrisie
et du mensonge perpétuels. Il a besoin de la sottise du peuple, et il
fonde tous ses triomphes sur elle», dit Bakounine.
L'objection principale que formule Bakounine à l'encontre de la
démocratie représentative touche à sa nature de classe. Tant que le
suffrage universel «sera exercé dans une société où le peuple, la
masse des travailleurs, sera économiquement dominé par une minorité
détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou
libre d'ailleurs qu'il soit ou plutôt qu'il paraisse sous le rapport
politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires,
antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts
et à la volonté réelle des populations». (Champ libre, t.VIII, p.
14).
Malgré l'évolution considérable subie par l'économie capitaliste
depuis les premières critiques anarchistes du système
représentatif, malgré les mutations techniques, les transformations
sociologiques de la classe ouvrière, qui ne se limite plus aux
ouvriers d'usine, bien des points restent encore actuels :
l'adéquation de la démocratie représentative à la rationalité
capitaliste ; la technicité des tâches parlementaires qui excluent
toute démocratie réelle ; la réduction des instances
représentatives au rôle de chambres d'enregistrement de décisions
prises par l'appareil d'État ou en dehors de celui-ci. En fait, la
démocratie parlementaire ne sert pas à représenter le peuple
auprès du pouvoir mais à représenter le pouvoir auprès du peuple :
elle est son agent de relations publiques, son agent de légitimation.
L'avant-dernier paragraphe du texte d'Amédée Dunois montre à
l'évidence son adhésion totale à l'analyse de Bakounine.


LE COMMUNISME D'ÉTAT

Nombre d'auteurs, même marxistes, reconnaissent à Bakounine la
prémonition de certaines évolutions subies par le mouvement ouvrier.
Peu d'entre eux vont jusqu'à reconnaître qu'elles sont le résultat
d'une analyse et d'une réflexion méthodique, la plupart attribuant
ces prémonitions à des éclairs intuitifs dans une pensée par
ailleurs brouillonne et sans méthode.
Le concept de «bureaucratie rouge» figure parmi ces prétendus
éclairs intuitifs. Il apparaît dans une lettre que Bakounine a
écrit à Herzen et Ogarev le 19 juillet 1866, où il évoque le
«mensonge le plus vil et le plus redoutable qu'ait engendré notre
siècle, le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge». Ce qui
est visé est évidemment la stratégie politique de Marx et de la
social-démocratie allemande, parlementaire, qui constitue l'aliment
du phénomène décrit par Bakounine. L'action parlementaire, dit ce
dernier, conduit inévitablement à la conclusion d'accords politiques
avec les radicaux bourgeois. Or, il est démontré que ce genre
d'accord conduit toujours à l'alignement du programme du parti le
plus radical sur celui du parti le plus modéré. Par ailleurs, le
parlement, l'État, sont des institutions spécifiques de la
bourgeoisie. Participer à ces institutions est un acte contre nature.
Ce qui, chez Bakounine, est un refus de la politique bourgeoise est
interprété par Marx et Engels comme un refus de la politique en
général. Selon Bakounine, la politique révolutionnaire consiste à
substituer à la politique bourgeoise et à l'organisation de classe
de la bourgeoisie ? l'État ? une politique et une organisation
prolétariennes.
Enfin, les hommes qui participent à l'action parlementaire seront
nécessairement corrompus par les man?uvres et les concessions qu'ils
seront contraints de faire avant la prise du pouvoir, et par
l'exercice du pouvoir ensuite. «Mais cette minorité, disent les
marxistes, se composera d'ouvriers. Oui, certes, d'anciens ouvriers,
mais qui, dès qu'ils seront devenus des gouvernants, cesseront
d'être des ouvriers et se mettront à regarder le moindre prolétaire
du haut de l'État, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes
et leurs prétentions à le gouverner».
Cette nouvelle classe, celle des «directeurs, représentants et
fonctionnaires de l'État soi-disant populaire», cette «nouvelle et
très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants»
mettra en place un système dont Bakounine perçoit très
précisément les traits : il y aura, dit-il, «[...] un gouvernement
excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et
d'administrer les masses politiquement [...] mais qui encore les
administrera économiquement, en concentrant en ses mains la
production et la juste répartition des richesses, la culture de la
terre, l'établissement et le développement des fabriques,
l'organisation et la direction du commerce, enfin l'application du
capital à la production par le seul banquier, l'État. Tout cela
exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de
cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l'intelligence
scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus
arrogant et le plus méprisant de tous les régimes» (Champ libre,
t.III, p.204).
Il est évidemment difficile, à lire cette évocation, de ne pas
penser au communisme d'État instauré en Union soviétique et dans
les pays d'Europe de l'Est. Il faut cependant se garder de plaquer
artificiellement notre expérience contemporaine sur un texte datant
de plus d'un siècle pour affirmer que Bakounine aurait «prévu le
stalinisme» et que celui-ci était «contenu dans Marx». Ce genre
de «démonstration» ne peut, au mieux, qu'être un anachronisme, au
pire une falsification. Dire qu'on ne peut pas artificiellement
transposer un texte de 1870 dans la réalité d'aujourd'hui ne retire
d'ailleurs rien à la clairvoyance de Bakounine.
L'avènement de cette bureaucratie rouge, notons-le, n'était pas aux
yeux de Bakounine une occurrence inévitable : il dit en effet que
cette «quatrième classe gouvernementale» ? autre dénomination
qu'il utilise (31) ? n'apparaîtra que «si l'on n'y met ordre dans
l'intérêt de la grande masse du prolétariat». En d'autres termes,
la bureaucratie succédera à la bourgeoisie dans l'hypothèse où la
classe ouvrière se montrerait incapable d'assumer son rôle dans la
révolution prolétarienne ? autre prémonition remarquable.


LE CAPITALISME

Le lecteur comprendra que nous ne partageons pas l'opinion d'Amédée
Dunois selon lequel Bakounine «a remué énormément d'idées, mais
il en est assez peu, parmi elles, qui lui soient propres». Il y a
cependant un domaine où cela est vrai, c'est celui de l'analyse
critique du capitalisme, faite par Proudhon et Marx (32), et que
Bakounine considère comme acquise. Bakounine est en effet largement
redevable, sur cette question, à ces deux auteurs.
Proudhon, Bakounine, Marx ne sont pas en dehors du temps, ils ne font
que se situer dans une lignée de théoriciens qui les ont précédés
et auxquels ils ont fait des emprunts : parmi ceux-ci on peut
mentionner Saint-Simon, Victor Considérant, ce qui explique
d'incontestables acquis communs dans la pensée de Proudhon, Bakounine
et Marx :
1) Les contradictions sociales sont une conséquence du régime de
propriété des moyens de production ;
2) Le capitalisme, en accaparant les moyens de production, condamne
le prolétariat au salariat ;
3) La plus-value (ou l'aubaine, pour Proudhon), définissent ce que
l'un et l'autre appellent le vol capitaliste ;
4) Le travail est le seul créateur de la valeur, le profit est donc
une partie du travail lui-même ;
5) Le profit est une part du travail non rétribuée et appropriée
par le capitaliste ;
6) La fin de l'exploitation passe par la destruction du capitalisme ;
7) L'État est l'organisation de défense des intérêts de la
bourgeoisie ;
8) Le régime capitaliste, en engendrant une coupure dans la
«société civile» (c'est un terme saint-simonien) se condamne donc
lui-même historiquement.
Le Capitalde Marx a été dès le début considéré par Bakounine lui-
même et par ses proches, parmi lesquels figure James Guillaume, comme
un acquis théorique indiscutable, un travail irremplaçable
d'explication des mécanismes de la société capitaliste.
Évoquant le «magnifique ouvrage sur le Capital de M. Charles Marx»,
Bakounine déclare : il «aurait dû être traduit depuis longtemps en
français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi
profonde, aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si
je puis m'exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la
formation du capital bourgeois et le d'exploitation systématique et
cruelle que ce capital continue d'exercer sur le travail du
prolétariat».
C'est un ouvrage parfaitement positiviste, poursuit Bakounine, «dans
ce sens que, fondé sur une étude approfondie des faits économiques,
il n'admet pas d'autre logique que la logique des faits».
Pourtant, le révolutionnaire russe ajoute que «son seul tort [...]
c'est d'avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans
un style par trop métaphysique et abstrait [...] ce qui en rend la
lecture difficile et à peu près inabordable pour la majeure partie
des ouvriers. Et ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le
lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou, s'ils le
lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et, s'ils le comprennent,
ils n'en parleront jamais ; cet ouvrage n'étant autre chose qu'une
condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement
prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur
classe» (33).
On voit donc qu'Amédée Dunois est parfaitement fondé à dire que
«Bakounine ne se rattache pas seulement à Proudhon ; il y a dans sa
pensée toute une partie marxiste», bien que nous ne formulerions pas
les choses de cette façon, à moins de dire qu'il y a également dans
la pensée de Marx toute une partie proudhonienne. Le problème, nous
semble-t-il, ne se pose pas en termes de ralliement de l'un aux
thèses de l'autre mais en termes de création d'un fonds théorique
commun dans la pensée révolutionnaire.
Le Livre Ierdu Capitalavait été remis à Bakounine par Johann
Philipp Becker. Bakounine raconte : «Le vieux communiste Philippe
Becker [...] me remit de la part de Marx le premier volume, le seul
qui ait paru jusqu'à présent, d'un ouvrage excessivement important,
savant, profond, quoique très abstrait, intitulé "Le Capital". À
cette occasion, je commis une faute énorme : j'oubliai d'écrire à
Marx pour le remercier » (34).
On ignore pourquoi Bakounine ne remercia pas Marx de l'envoi de son
livre, en septembre 1867, mais Marx en éprouva du ressentiment, comme
l'atteste la lettre de sa femme à Becker, publiée par Die Neue Zeit
(35).
L'anarchiste Cafiero rédigera un « Abrégé du Capital de Karl Marx
». Cafiero avait été un proche d'Engels, mais éc?uré par les
procédés de ce dernier, était ensuite passé au bakouninisme. Ce
travail visait à pallier le défaut du livre souligné par Bakounine
et à rendre accessible en un petit opuscule les principales idées
développées par Marx. Ainsi, malgré les oppositions entre
anarchistes et marxistes au sein de l'AIT,les bakouniniens
reconnaissaient les mérites de Marx pour les «immenses services»
qu'il a rendus à la cause du socialisme, selon les termes de
Bakounine, et comme critique du capitalisme. «Bakounine et Cafiero
avaient le c?ur trop haut pour permettre à des griefs personnels
d'influencer leur esprit dans la sereine région des idées» dit
James Guillaume dans l'avant-propos.
Il nous semble utile de montrer que les deux courants du mouvement
ouvrier, au-delà des divergences de principe, tactiques ou
organisationnelles, s'entendent sur l'essentiel. Le Capitalest en
effet un des rares points de rencontre entre anarchisme et marxisme,
sans doute parce qu'il part d'une intention scientifique et
explicative et qu'il ne s'y trouve aucune suggestion
organisationnelle ou programmatique, sinon très générale.
L'histoire nous a habitués à ne voir dans les rapports entre
anarchisme et marxisme qu'une opposition irréductible entre deux
courants du mouvement ouvrier que tout sépare. Certes, cette
opposition ne saurait être sous-estimée, et encore moins occultée.
Mais à un siècle de distance il serait temps d'aborder les choses
d'un point de vue dépassionné.
Il serait simpliste de ne considérer l'appréciation de Bakounine sur
le Livre Ier du Capitalque comme un alignement sur les positions de
Marx. L'élaboration théorique de penseurs comme Proudhon, Marx et
Bakounine doit être restituée dans le lent mouvement de travail qui,
au XIXe siècle, tente de mettre en place un instrument d'analyse
permettant de comprendre les mécanismes de la société capitaliste.
Militants et théoriciens sont préoccupés par le même problème :
comprendre pour pouvoir mieux agir. Les actes et les recherches des
uns et des autres sont le patrimoine commun du mouvement ouvrier.
C'est en tout cas ainsi que les premiers grands militants anarchistes
envisageaient les choses.


L'IDÉOLOGIE

Bakounine a dénoncé à la fois la fiction du communisme d'État qui
aboutit à la constitution d'une nouvelle classe dominante, et celle
du système représentatif, qui est présenté par la bourgeoisie
comme la forme ultime de la démocratie. Ces deux systèmes, en
apparence opposés, présentent selon Bakounine, un certain nombre de
similitudes, qu'il serait intéressant de souligner, et qui relèvent
de postulats idéologiques communs fondés sur l'idée de
l'incapacité des masses à se diriger elles-mêmes et sur le besoin
qu'ont les classes dominantes ou candidates à la domination de
légitimer leur pouvoir.
Si «chaque génération nouvelle trouve à son berceau un monde
d'idées, d'imaginations et de sentiments qui lui est transmis sous
forme d'héritage commun par le travail intellectuel et moral de
toutes les générations passées», si ce monde se présente tout
d'abord comme un «système de représentations et d'idées, comme
religions, comme doctrine», les représentations humaines
acquièrent, dans la conscience collective d'une société, «cette
puissance de devenir à leur tour des causes productrices de faits
nouveaux, non proprement naturels, mais sociaux. Elles modifient
l'existence, les habitudes et les institutions humaines, en un mot
tous les rapports qui subsistent entre les hommes et la
société» (36).
Une fois données, les représentations humaines peuvent devenir des
déterminations matérielles : on a là un point capital de la
théorie bakouninienne des idéologies. Chaque génération trouve
dans la société « un monde de pensées et de représentations
établies qui lui servent de point de départ et lui donnent en
quelque sorte l'étoffe ou la matière première pour son propre
travail intellectuel et moral. » Ce point de départ peut aussi être
celui d'une «critique nouvelle».
Il apparaît en conséquence que l'idéologie dominante d'une époque
n'est pas qu'une simple illusion, elle devient un fait matériel.
C'est pourquoi elle constitue un enjeu de première importance pour
toute classe dominante. Elle est, au même degré que la force brutale
et les armes - et peut-être à un degré plus fort encore - un
instrument d'oppression et d'exploitation : «[...] quelque
profondément machiavéliques qu'eussent été les actions des
minorités gouvernantes, aucune minorité n'eût été assez puissante
pour imposer, seulement par la force, ces horribles sacrifices aux
masses humaines, si dans ces masses elles-mêmes il n'y avait eu une
sorte de mouvement vertigineux, spontané, qui les poussait à
s'immoler au profit d'une de ces terribles abstractions qui, vampires
historiques, ne se sont jamais nourries que de sang humain»(37).
Bakounine ne perçoit pas le phénomène de la soumission à un
système inique comme un simple effet de la force exercée par une
puissance supérieure sur les «masses humaines». Il y a une
dialectique complexe dans laquelle les dominés sont amenés à
accepter comme légitime le discours du pouvoir. Quant à la fonction
de l'idéologie, Bakounine la définit tout aussi clairement : «plus
un intérêt est injuste, inhumain, et plus il a besoin de sanction»,
c'est-à-dire de justification.
C'est que si la puissance de l'État et des classes dirigeantes est
fondée sur un droit supérieur, sur une «force organisée»
incontestablement plus puissante, sur «l'organisation mécanique,
bureaucratique, militaire et policière», cette «organisation
mécanique» ne peut suffire à elle seule ; la société de
privilèges a besoin d'apparaître comme légitime aux yeux des
masses, car elle ne peut fonctionner dans un état de conflit
permanent : il lui faut instaurer un consensus fondé sur une illusion
de droit. En effet, une classe dominante ne peut espérer maintenir sa
position par une répression permanente : il faut convaincre les
classes dominées de la légitimité du droit des privilégiés. Il
faut instaurer un droit qui garantisse et justifie la permanence de
la domination. L'idée que la force ne peut suffire à garantir en
permanence le pouvoir est une constante dans la pensée politique.
La bourgeoisie, la classe dominante, est elle aussi pénétrée du
sentiment du droit. C'est un enjeu capital dans le combat idéologique
qui est mené en permanence contre les exploités. Cet aspect de la
lutte des classes est moins apparent, mais c'est une condition vitale
pour toute classe qui aspire à la domination économique et
politique, car une classe dominante a besoin de justifier, à ses
propres yeux autant qu'au yeux des classes dominées, son droit à la
domination. Le champ de l'action idéologique est parfaitement décrit
par Bakounine : «L'État c'est la force, et il a pour lui avant tout
le droit de la force, l'argumentation triomphante du fusil à
aiguille, le chassepot. Mais l'homme est si singulièrement fait que
cette argumentation, tout éloquente qu'elle apparaît, ne suffit pas
à la longue. Pour lui imposer le respect, il lui faut absolument une
sanction morale quelconque. Il faut de plus que cette sanction soit
tellement évidente et simple qu'elle puisse convaincre les masses
qui, après avoir été réduites par la force de l'État, doivent
être amenées maintenant à la reconnaissance morale de son
droit» (38).
Ainsi, l'analyse du discours du pouvoir apparaît comme un élément
déterminant de la critique du pouvoir. Un pouvoir, une société ne
peuvent être acceptés sans le consensus d'une grande partie de la
population ; la fonction de l'idéologie est d'obtenir l'acquiescement
des opprimés. L'idéologie se voit ainsi assigner une double tâche :
la dépréciation de la classe dominée, qui doit avoir d'elle-même
une image partielle, fausse, qui confirme sa condition subordonnée ;
et, l'exaltation de la classe dominante à qui on doit fournir une
bonne conscience à bon compte ainsi qu'une justification de sa
domination.
Cette double tâche revient évidemment à des spécialistes qui
maîtrisent l'instrument permettant de l'accomplir : le langage. Ils
sont ainsi désignés par Bakounine : théologiens, politiciens,
jurisconsultes, avocats, prêtres de la religion juridique,
métaphysiciens ; tels sont les «représentants officiels et
officieux de toutes ces belles abstractions», et ils concourent avec
une efficacité plus grande que celle de la force brutale à maintenir
les masses dans l'acceptation de leur sort.
L'un des agents d'exécution de la transformation de la force en
droit, c'est cette couche sociale que Bakounine désignait sous le
terme de «socialistes bourgeois» qui ont investi en masse le
mouvement socialiste, et pour qui le savoir, et non plus l'avoir, est
la source légitimante du pouvoir. Intellectuels bourgeois privés de
perspectives dans la société capitaliste, ils ont pénétré dans
les organisations de travailleurs pour prendre la direction du
mouvement ouvrier. Ce sont des gens qui voient dans le socialisme une
force montante formidable et qui espèrent grâce à lui restaurer la
vitalité tombante et décrépite de leur propre parti, dit Bakounine,
qui les appelle encore les «exploiteurs du socialisme».
C'est une catégorie sociale nouvelle dont la fonction semble
essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du
prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces «exploiteurs
du socialisme», philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres
socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés,
utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l'institution
parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir,
ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois,
dit Bakounine, corrompt le mouvement ouvrier en «dénaturant son
principe, son programme».
Se plaçant dans une perspective parfaitement bakouninienne, Jean-
Pierre Garnier et Louis Janover appellent aujourd'hui ces couches
sociales la «deuxième droite» ou «néo-petite-bourgeoisie»,
chargée de l'«encadrement et la mise en condition des couches
dominées, fonction sublimée chez la plupart de ses membres en
"missions" valorisantes : l'éducation, la formation, l'information,
la communication, l'action sociale, l'animation, la création,
l'élaboration théorique » (39). Ces couches constituent «l'agent
subalterne de la reproduction du système». Elles ne sont pas
parvenues à prendre le pouvoir, mais elles contribuent efficacement
à aider la bourgeoisie à s'y maintenir en désamorçant les luttes,
en inhibant le sentiment du droit à la révolte dans les masses, en
théorisant l'idée de la fin de la lutte des classes.
Aujourd'hui plus que jamais, le contrôle des appareils idéologiques
de la société est un élément capital de toute stratégie visant à
maintenir le système d'exploitation. Mais on ne peut guère parler
de «contre-révolution idéologique» dans la mesure où le système
capitaliste est une contre-révolution idéologique permanente.
L'arme absolue de cette contre-révolution est probablement l'idée
selon laquelle la notion de classes antagoniques, de lutte des
classes, est dépassée. C'est une idée qui est dans l'air, et qui
est même reprise par une fraction du mouvement syndical. Ceux qui
défendent cette thèse s'appuient sur le fait que la classe ouvrière
est en pleine mutation, ce qui est guère contestable, que les
données avec lesquelles on peut définir la classe ouvrière ne sont
plus les mêmes qu'il y a cinquante ans, que la distinction entre
travail productif et travail improductif tend à s'estomper. On voit
que l'idéologie est une arme matérielle effective dans les mains de
la classe dominante, elle est un instrument indispensable à
l'assujettissement des masses. Il reste que la lutte des classes
n'est jamais aussi féroce que lorsque la bourgeoisie a réussi à
convaincre la classe ouvrière qu'elle n'existe plus.


ORGANISATION ET PROJET RÉVOLUTIONNAIRE

La misère et la dureté des conditions d'existence n'ont jamais été
le facteur déclenchant d'une révolution.
La «disposition révolutionnaire des masses ouvrières», dit
Bakounine, ne dépend pas seulement du plus ou moins grand degré de
misère qu'elles subissent mais de la confiance qu'elles ont dans «la
justice et la nécessité du triomphe de leur cause». «Le sentiment
ou la conscience du droit est dans l'individu l'effet de la science
théorique, mais aussi de son expérience pratique de la vie » (40).
Ce sentiment du droit, selon Bakounine, s'éveille de façon
particulièrement vive grâce à l'expérience de la grève. «La
grève, c'est la guerre, dit-il, elle jette l'ouvrier ordinaire hors
de son isolement, hors de la monotonie de son existence sans but»,
elle le réunit aux autres ouvriers, dans la même passion et vers le
même but ; elle convainc tous les ouvriers de la façon la plus
saisissante et directe de la nécessité d'une organisation rigoureuse
pour atteindre la victoire (41)». Cette opinion sera reprise sans
réserve par Amédée Dunois et ses camarades syndicalistes
révolutionnaires.
La grève s'inscrit dans une stratégie graduelle articulée sur une
« progression cumulative où les luttes partielles sont comprises
comme un entraînement à l'affrontement général et où les
améliorations obtenues par l'action sont comme une préfiguration de
la société à construire » (42). Ainsi Émile Pouget peut-il
écrire en 1907 : «Au creuset de la lutte économique se réalise la
fusion des éléments politiques et il s'obtient une unité vivante
qui érige le syndicalisme en puissance de coordination
révolutionnaire» (43).
La question n'est donc pas de savoir si les travailleurs peuvent se
soulever, mais «s'ils sont capables de construire une organisation
qui leur donne les moyens d'arriver à une fin victorieuse», dit
Bakounine, pour qui les interrogations qui apparaîtront
ultérieurement dans le mouvement libertaire sur la nécessité ou non
de s'organiser apparaîtraient comme une monstruosité. Il ne suffit
pas que les travailleurs s'opposent à la société d'exploitation par
les armes dont ils disposent, la grève ou l'insurrection, il leur
faut élaborer une théorie qui soit l'expression de leur aspiration
à la justice. L'instance dans laquelle s'élabore ce droit nouveau,
c'est, selon Bakounine, l'Association internationale des
travailleurs, dont le programme «apporte avec lui une science
nouvelle, une nouvelle philosophie sociale, qui doit remplacer toutes
les anciennes religions, et une politique toute nouvelle» (44).
L'ennemi principal du prolétariat est l'exploitation bourgeoise :
l'État, avec toute sa puissance répressive, sous quelque forme qu'il
existe, précise Bakounine, n'est plus autre chose aujourd'hui que la
conséquence en même temps que la garantie de cette exploitation.
C'est pourquoi le prolétariat doit chercher «tous les éléments de
sa force exclusivement en lui-même, il doit l'organiser tout à fait
en dehors de la bourgeoisie, contre elle et contre l'État».
Selon Bakounine, il y a un lien direct et nécessaire entre l'objectif
et les moyens employés pour l'atteindre, ce qui implique une
réflexion approfondie sur les formes et la nature de l'objectif. Marx
avait déclaré qu'il ne souhaitait pas donner la recette de la
marmite de la révolution. Sur ce point Bakounine a parfaitement
conscience de diverger avec Marx et avec les social-démocrates. La
différence de démarche est parfaitement exprimée par le
révolutionnaire russe lorsqu'il écrit qu'«un programme politique
n'a de valeur que lorsque, sortant des généralités vagues, il
détermine bien précisément les institutions qu'il propose à la
place de celles qu'il veut renverser ou réformer» (Écrit contre
Marx).
Les formes d'action et d'organisation préconisées alors par les
marxistes allemands sont aux yeux de Bakounine tout simplement
adéquates aux buts que ces derniers poursuivent, et elles en fixent
les limites : la constitution d'un État national allemand
républicain et «soi-disant populaire» par les élections. Pour ce
faire ils sont obligés de s'allier à la bourgeoisie avancée, comme
l'ont fait les groupes des sections de l'Internationale de Zurich,
qui ont adopté le programme des démocrates socialistes d'Allemagne
et qui sont devenus des «instruments du radicalisme bourgeois».
Dans Écrit contre Marx,Bakounine cite le cas d'un certain Amberny, un
avocat appartenant au parti radical et à l'AIT,qui, en 1872, aurait
garanti publiquement «devant ses concitoyens bourgeois, au nom de
l'Internationale,qu'il n'y aurait point de grève pendant cette
année». James Guillaume rapporte qu'Amberny, candidat au Grand-
Conseil, avait obtenu du comité cantonal de l'AITqu'il fasse voter en
sa faveur les ouvriers électeurs. Les ouvriers du bâtiment
songeaient à ce moment à se mettre en grève parce que leurs patrons
avaient baissé leurs salaires. La fédération jurassienne avait
protesté contre ce marchandage. Kropotkine, qui était alors à
Genève, écrivit : «Ce fut Outine lui-même qui me fit comprendre
qu'une grève en ce moment serait désastreuse pour l'élection de
l'avocat M.A. » (45). Ce n'est donc pas sans quelque raison qu'à la
même époque Bakounine écrivit une longue lettre «aux compagnons de
la fédération jurassienne» dans laquelle il disait que « toutes
les fois que des associations ouvrières s'allient à la politique des
bourgeois, ce ne peut être jamais que pour en devenir, bon gré mal
gré, l'instrument» (46).
La stratégie préconisée par la social-démocratie allemande ?
l'action parlementaire ? conduit inévitablement à la conclusion
d'alliances, d'un «pacte politique nouveau entre la bourgeoisie
radicale ou forcée de se faire telle, et la minorité intelligente,
respectable, c'est-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des
villes» (47).
L'idée générale de Bakounine est que l'organisation des
travailleurs, dans sa forme, n'est pas constituée sur le modèle des
organisations de la société bourgeoise, mais qu'elle est fondée sur
la base des nécessités internes de la lutte ouvrière et, comme
telle, constitue une préfiguration de la société socialiste. Le
mode d'organisation du prolétariat est imposé par les formes
particulières de la lutte des travailleurs sur leur lieu
d'exploitation ; l'unité de base de l'organisation des travailleurs
se situe là où ceux-ci sont exploités, dans l'entreprise. À partir
de là l'organisation s'élargit horizontalement (ou
géographiquement, si on veut), par localités et par régions, et
elle s'élève verticalement par secteur d'industrie. Cette vision des
choses devait évidemment fournir à Marx et à Engels l'occasion de
multiples sarcasmes à l'encontre de Bakounine, accusé d'être
"indifférent" en matière politique.
Engels, cependant, avait parfaitement compris le fond de la pensée de
Bakounine, au-delà des déformations de la polémique : il écrit en
effet à Théodore Cuno : «Comme l'Internationalede Bakounine ne doit
pas être faite pour la lutte politique mais pour pouvoir, à la
liquidation sociale, remplacer tout de suite l'ancienne organisation
de l'État, elle doit se rapprocher le plus possible de l'idéal
bakouniniste de la société future » (Lettre à Th. Cuno,24 janvier
1872.) Croyant polémiquer, Engels résume parfaitement le point de
vue de Bakounine et de ce qui deviendra plus tard l'anarcho-
syndicalisme. Si on met de côté l'amalgame habituel selon lequel
l'opposition de Bakounine à l'action parlementaire est assimilable à
une opposition de principe à la lutte politique, Engels ne dit dans
ce passage rien d'autre que ceci : 1) l'organisation des travailleurs
doit être constituée selon un mode le plus proche possible de celui
du projet de société que la classe ouvrière porte en elle ; 2) la
destruction de l'État n'est rien d'autre que le remplacement de
l'organisation de classe de la bourgeoisie, l'État, par celle du
prolétariat, l'Association.
En somme l'organisation de classe des travailleurs, qui est
l'instrument de lutte sous le capitalisme, constitue le modèle de
l'organisation sociale après la révolution.
C'est là une idée de base du bakouninisme et, plus tard, de
l'anarcho-syndicalisme, unanimement rejetée par tous les théoriciens
marxistes, à l'exception notable de Pannekoek qui a repris cette
idée à plusieurs reprises dans ses écrits : «La lutte de classe
révolutionnaire du prolétariat contre la bourgeoisie et ses organes
étant inséparable de la mainmise des travailleurs sur l'appareil de
production, et de son extension au produit social, la forme
d'organisation unissant la classe dans sa lutte constitue
simultanément la forme d'organisation du nouveau processus de
production» (Pannekoek, Les Conseils ouvriers,EDI, p.273). C'est là
une parfaite définition de l'anarcho-syndicalisme.
Selon Bakounine, c'est à travers la lutte quotidienne que le
prolétariat se constitue en classe, c'est pourquoi le mode
d'organisation des travailleurs doit se conformer à cette
nécessité. Marx de son côté préconise la constitution de partis
politiques nationaux ayant pour objectif la conquête du parlement.
C'est ici, dit Bakounine, que nous nous séparons tout à fait des
social-démocrates d'Allemagne : «Les buts que nous proposons étant
si différents, l'organisation que nous recommandons aux masses
ouvrières doit différer essentiellement de la leur» (48).
Résumons le point de vue de Bakounine :
1. Le mode, la forme de l'organisation des travailleurs sont le
produit de l'histoire, ils sont nés de la pratique et de
l'expérience quotidienne des luttes. Toutes les classes ascendantes
ont bâti, au sein même du régime qui les dominait, les formes de
leur organisation.
2. La forme organisationnelle propre à la bourgeoisie regroupe les
citoyens sur la base d'une circonscription électorale ; elle
correspond au système de production capitaliste qui ne veut
connaître que des individus isolés. Ainsi, le vrai pouvoir, qui est
issu du contrôle des moyens de production, reste-t-il aux mains des
propriétaires de ces moyens de production.
3. L'organisation de classe des travailleurs ne regroupe pas des
citoyens mais des producteurs. Quel que soit le nom qu'on donne à
cette organisation : syndicat, conseil ouvrier, comité d'usine, la
structuration reste celle d'une organisation de classe.
Une organisation de classe est une organisation qui, à une époque
historique donnée, regroupe tout ou partie d'une classe sociale sur
la base du rôle que chaque individu de cette classe joue dans les
rapports de production.
Dans toute société de classes existent globalement deux formes
d'organisation antagoniques, fondées sur des bases différents parce
que correspondant à des rôles et à des intérêts différents.
Entre ces organisations il ne peut y avoir de terrain d'entente,
d'alliance, ni de fusion sans impliquer la subordination de la classe
dominée à la classe dominante.
Comme telle, l'organisation de classe permet à la classe qu'elle
unifie de défendre ses intérêts contre les empiétements de la
classe antagonique.
Elle détermine, lorsque la classe qu'elle regroupe est dominante, le
modèle et les formes de l'organisation politique de la société.
Lorsque la classe qu'elle regroupe est dominée, elle préfigure les
formes de l'organisation de la société que cette classe porte en elle.
La logique du passage d'une société d'exploitation à une autre ne
saurait être la même que celle du passage d'une société
d'exploitation à une société sans exploitation : c'est une des
grandes leçons que nous livre Bakounine, issue des ses réflexions
sur la Révolution française. La stratégie révolutionnaire du
prolétariat ne saurait être calquée sur celle des différentes
classes exploiteuses qui se sont succédé ; elle ne saurait être
imitée du modèle de la révolution française auquel Marx en
particulier se réfère sans cesse.
Toutes les révolutions de l'histoire, «y compris la Grande
révolution française, malgré la magnificence des programmes au nom
desquels elle s'est accomplie, n'ont été que la lutte de ces classes
entre elles pour la jouissance exclusive des privilèges garantis par
l'État, la lutte pour la domination et pour l'exploitation des
masses » (Lettre à la Liberté).
Pour Bakounine, l'État étant la forme spécifique de l'organisation
d'une classe exploiteuse, la classe ouvrière ne saurait adopter une
logique de prise du pouvoir d'État par une minorité, mais de prise
collective du pouvoir social.

René Berthier


Notes

31) Par référence à la théorie de l'évolution des modes de
production qui a vu se succéder la société antique avec
l'esclavage, la féodalité avec le servage, le capitalisme avec le
salariat. La bureaucratie ouvrière est ainsi appelée à succéder à
la bourgeoisie si le prolétariat ne prend pas réellement les choses
en mains. Cette hypothèse de Bakounine introduit les débats sur la
nature de classe de la bureaucratie soviétique.
32) Marx lui-même est largement redevable à Proudhon ; la plupart
des concepts qu'il développe dans le Capitalet les ouvrages qui l'ont
préparé avaient déjà été définis par Proudhon.
33) Oeuvres,Champ libre, t.VIII, p. 357.
34) Oeuvres,Champ libre, t.II, p. 128.
35) 1913, p. 228.
36) Oeuvres,Champ libre, t. VIII, pp. 206-207.
37) Oeuvres,Champ libre, t. VIII, p. 292.
38) Oeuvres,Paris, Champ libre, t. VIII, p. 143. En lui-même, le
pouvoir, pour reprendre les termes de Pierre Legendre, est «un fait
sauvage, quelque chose comme un fait brut, et son discours s'adresse
à des brutes» (Jouir du pouvoir,éditions de Minuit, 1976, p.153).
39) Jean-Pierre Garnier, Louis Janover, La Deuxième droite,Robert
Laffont, p. 197.
40) Lettres à un Français sur la crise actuelle,Oeuvres,Champ libre,
t. VII.
41) Oeuvres, L'Alliance révolutionnaire internationale de la social-
démocratie,édition Maximoff, p. 384.
42) Jacques Toublet, L'anarcho-syndicalisme, l'autre socialisme.
43) Le Père Peinard,n°45, 12-01-1890, p. 11.
44) Protestation de l'Alliance,Stock, t.VI.
45) Autour d'une vie,Stock, p.286.
46) Oeuvres,Paris, Champ libre, t.III, p.74.
47) Oeuvres,Paris, Champ libre, t.III, p.161.
48) Oeuvres,Paris, Champ libre, t.III, p.74.


[ fin de la première partie. texte repris du site : http://kropot.free.fr ]
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