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(fr) Reflexions sur le soulevement en France

Date Fri, 4 Aug 2006 12:42:05 +0200 (CEST)


REFLEXIONS SUR LE SOULEVEMENT EN FRANCE (remarques par Ken Knabb sur le mouvement
anti-CPE)
http://www.bopsecrets.org/French/france2006.htm

La France vient de connaître un mouvement radical nouveau, et original par bien des
aspects. Débutant en février par une protestation contre le CPE, une loi qui
permettait de licencier plus facilement les jeunes travailleurs, il a pris
rapidement la forme d?une contestation bien plus large. Dans les deux mois qui ont
suivi, des millions de personnes ont pris part aux manifestations, occupations de
bâtiments scolaires et universitaires et autres lieux publics. Des gares et
autoroutes ont été bloquées, et des milliers de personnes arrêtées. Un compromis
présenté par le président Chirac le 31 mars fut rejeté par presque tout le monde.
Le 10 avril, le gouvernement recula et retira le CPE.

Les médias nord-américains ont réagi de manière encore plus abrutie que d?habitude,
accusant solennellement la jeunesse française de ?refuser le progrès? et la
?modernisation?, c?est-à-dire de ne pas vouloir comprendre qu?une ?saine économie?
nécessite que nous revenions aux conditions de servage qui régnaient sur le ?marché
libre? du 19° siècle. Mais derrière les grognements des commentateurs, était
perceptible leur conscience embarrassée que le système américain de ?marché libre?
est un modèle qui n?a pas tant de succès et que les États-Unis sont loin derrière
la France et bien d?autres pays en matière de sécurité sociale, de sécurité de
l?emploi et autres protections sociales.


Mais en France comme ailleurs la protection sociale s?est effritée ces dernières
années à mesure que les propriétaires de la société grignotaient les réformes
qu?ils avaient été obligés de concéder au siècle dernier (sécurité sociale,
garantie de l?emploi, droits des travailleurs, et autres programmes plus ou moins
socio-démocrates). Le CPE (Contrat Première Embauche) était un pas de plus en
arrière. Il aurait permis aux patrons de licencier tout travailleur de moins de 26
ans n?importe quand durant les deux premières années d?emploi sans avoir à donner
de justification de ce licenciement et sans payer d?indemnités. La pseudo-logique
de cette mesure étant que cette plus grande ?flexibilité? inciterait les patrons à
embaucher plus volontiers des jeunes, diminuant ainsi le chômage (selon un
raisonnement du même genre que celui qui prétend que le meilleur moyen de répandre
le bien-être consiste à réduire les impôts des riches, en supposant que
l?augmentation de leurs profits va finalement se déverser au bénéfice des pauvres).
En réalité, le CPE aurait permis de licencier des gens dont la race ou le sexe ne
plaisaient pas, ou parce qu?ils s?étaient engagés dans une forme de résistance, ou
simplement parce qu?ils étaient sur le point de franchir le seuil des deux ans et
qu?il serait moins cher de les remplacer par de nouveaux ?apprentis?. Chacun avait
senti que si le patronat pouvait installer ça, le pire suivrait. C?était une gifle,
la manifestation trop évidente du mépris dans lequel le capitalisme tient les gens.
?Ils veulent pouvoir nous jeter comme des vieux Kleenex?. ?Si tu acceptes ce genre
de contrat, le prochain employeur le verra sur ton CV et ne t?embauchera pas
autrement. Tu seras coincé dans un cycle de précarité. Déjà les jeunes ne peuvent
pas trouver à se loger parce que les propriétaires demandent de justifier d?un
salaire d?au moins trois fois le prix du loyer. Personne ne pourra trouver à se
loger avec un CPE.? ?Mais je ne me résigne pas. Ce qui se passe touche à bien plus
que le CPE. Il y a un malaise général. On en a marre d'être la génération Kleenex,
les jeunes corvéables, qui se font chier dessus par les patrons et baiser par le
gouvernement. Il faut un changement de régime complet en France: la fin de la
cinquième république. Elle crève devant nos yeux.?


Bien que le mouvement ait été déclenché par le CPE, ce qui le stimulait était le
refus d?une précarité bien plus importante: celle de l?incertitude générée par le
démantèlement des protections sociales, des peurs et suspicions réciproques
engendrées par un système de compétition effrénée, des attaques croissantes contre
les libertés civiques et les droits de l?homme, des tensions physiques et mentales
provoquées par la destruction des communautés et la dégradation de l?environnement,
et la menace ultime d?une apocalypse nucléaire ou écologique. (On oriente les gens
vers une peur panique des menaces supposées de ?terroristes?, ?détraqués sexuels?,
immigrés et minorités raciales et autres boucs émissaires, précisément pour
distraire leur attention de ces menaces bien plus importantes générées par le
système.) L?insécurité de l?emploi n?est qu?un aspect de cette insécurité plus
générale, mais elle est celle à laquelle les gens se heurtent le plus immédiatement
à mesure que des portions de plus en plus larges de la population se voient
reléguées au statut de précaires: travailleurs à temps partiel, intérimaires,
saisonniers, migrants, travailleurs au noir, stagiaires et apprentis sous-payés ou
non payés, et autres en toutes sortes d?emplois précaires. Ce ?précariat? est un
nouveau genre de sous-prolétariat qui non seulement ?n?a rien d?autre à vendre que
sa force de travail? mais se trouve même souvent dans l?impossibilité de le faire;
toute une catégorie de population coincée dans un labyrinthe de boulots temporaires
sous-payés, d?indemnités de chômage ou de RMI passagers, de trafics, de
prostitution ou de petite truanderie quand les indemnités ne suffisent plus ou
s?arrêtent, et de là vers l?internement dans l?industrie carcérale des prisons où
le système applique sa ?solution finale? au problème du chômage: le retour à
l?esclavage.

(Le ?problème de l?emploi? est évidemment purement artificiel. Dans une société
saine, le fait qu?il y ait moins de travail à faire serait plutôt cause de joie
dans la mesure où le travail nécessaire serait partagé équitablement entre chacun,
réduisant les obligations de tous. Mais le capitalisme, qui a développé des
capacités technologiques telles qu?elles pourraient aisément réduire le travail
nécessaire à presque rien, maintient son existence en supprimant cette possibilité,
et en forçant les individus à se livrer à des tâches absurdes dans le seul but
d?obtenir les bouts de papier magique qu?ils pourront échanger contre les choses
dont ils ont besoin. Voir à ce propos: ?Nous ne voulons pas le plein emploi, mais
une vie pleine!? [http://www.bopsecrets.org/French/jobless.htm] )


Le recul gouvernemental du 10 avril fut une victoire morale gratifiante pour les
insurgés, mais en même temps il leur coupa l?herbe sous les pieds. Le large soutien
populaire s?affaiblit et les occupations d?établissements scolaires s?arrêtèrent.
(Les étudiants de la faculté de Rennes 2, qui avaient été les premiers à occuper et
bloquer l?université, à partir du 7 février, eurent l?honneur d?être les derniers à
abandonner, le 18 avril.) Néanmoins, des milliers de gens ont poursuivi la lutte de
diverses manières, demandant le retrait d?autres lois similaires au CPE et de lois
particulièrement mauvaises pour les immigrés, et exigeant la libération des
personnes arrêtées au cours de ce conflit ainsi qu?au cours des émeutes du mois de
novembre précédent. Si le mouvement est suspendu, il n?a pas été battu. L?esprit de
rébellion est toujours très présent, bien que la plupart de ceux qui ont participé
à ce soulèvement prennent le temps de respirer et de considérer vers quoi aller
maintenant.


Certains radicaux ont reproché à ce mouvement d?être ?réformiste? parce qu?il se
concentrait sur le refus de certaines lois et ne faisait pas une critique plus
explicite du capitalisme et du salariat. Cette objection est inappropriée pour au
moins deux raisons. D?abord, il est tout à fait naturel que des gens réagissent
contre des méfaits particuliers sans attendre qu?il soit possible d?envisager des
changements sociaux plus fondamentaux. (De plus, il est peu probable qu?ils
arrivent jamais à ce stade développé s?ils n?ont jamais testé leur force ou exercé
leurs capacités dans des luttes ponctuelles.) Ensuite: bien des participants à
cette rébellion exprimaient assez clairement leur opposition à l?ensemble du
système, même s?ils n?avaient pas adopté la manie de ceux qui les critiquent
consistant à répéter de manière pédante les mêmes platitudes radicales à tout
propos. Parmi toutes les affiches, tracts et déclarations, on aurait bien du mal à
en trouver un seul qui fasse l?éloge du salariat. Les manifestants ne disaient pas
?S?il vous plaît, donnez-nous du travail, nous serons satisfaits?. Ils disaient:
?Nous sommes dans une situation intolérable. Ceux qui gouvernent cette société sont
responsables de cette situation. C?est à eux de faire quelque chose pour qu?elle
cesse. Ce que ce doit être est leur problème. Nous maintiendrons la pression
jusqu?à ce qu?ils s?en occupent. S?ils s'en avèrent incapables, nous chercherons
d?autres moyens.? Il me semble qu?on ne peut guère attendre plus d?un mouvement
social dans la situation actuelle.


D?autres ont regardé ce mouvement de haut comme étant une rébellion de jeunes
bourgeois ?privilégiés? destinés à devenir les élites de cette société. Il est vrai
que les étudiants ont été la colonne vertébrale de ce mouvement. Mais les élèves
des universités françaises ne peuvent guère être considérés aujourd?hui comme étant
une élite (les vraies élites du futur vont dans de très sélectes Grandes écoles).
Une portion toujours croissante d?entre eux vient d?un milieu d?ouvriers et de
petits employés, et même ceux qui sont issus de la petite bourgeoisie sont bien
forcés de se rendre compte que leur futur est loin d?être garanti. De plus, les
lycéens, qui sont représentatifs d?une population encore plus variée, ont participé
au mouvement de manière plus importante que les étudiants. Il y eut aussi une
considérable participation des ?banlieusards?, cette jeunesse d?origine immigrée
des ghettos suburbains qui s?était lancée dans l?émeute si furieusement et
désespérément en novembre, bien qu?il faille reconnaître que des divisions et des
tensions se soient maintenues (Il y eut quelques cas où des gangs de jeunes
?banlieusards? attaquèrent les jeunes manifestants, sans que la police
n?intervienne. Ce qui fit naître la suspicion d?un deal entre la police et ces
gangs. Mais ces incidents ont été assez exceptionnels.)


De toutes manières, au lieu de chicaner en soulignant les différences de classes
comme si elles représentaient une sorte de destin mécanique, il est plus judicieux
de regarder ce que les insurgés ont fait. Une bonne partie des assemblées générales
se tenant dans les bâtiments scolaires occupés était ouverte à la population, ce
qui a facilité le dialogue et la collaboration avec des travailleurs, des
retraités, des immigrés, des chômeurs et des précaires. Les étudiants étaient peu
intéressés par les questions strictement ?étudiantes? et donnaient l?impression de
s?être libérés de bien des défauts pour lesquels leurs prédécesseurs avaient été
critiqués de manière fort caustique dans le pamphlet situationniste De la misère en
milieu étudiant (1966). Si leur programme était plutôt ad hoc, ils semblaient
néanmoins avoir assimilé de nombreuses leçons tirées des luttes radicales
précédentes. Dans les assemblées générales ils ont mis sur la touche les
bureaucraties syndicales et ont imposé la démocratie directe. Ils ont pratiqué le
libre débat, le vote sur toutes les questions importantes et se sont coordonnés
avec les autres assemblées du pays au moyen de délégués strictement mandatés (Cette
insistance concernant l?application de procédures strictement démocratiques, qui
avait été une exigence peu écoutée des situationnistes et de quelques autres
radicaux en Mai 1968, était là une pratique qui semblait tellement évidente qu?il
n?y avait pas lieu d?en débattre.) La coordination nationale n?a en aucune manière
empiété sur la décentralisation du mouvement. Les gens dans les différentes villes
se sont servis de leur propre imagination pour mener à bien une remarquable variété
d?actions expérimentales de leur propre initiative, sans attendre que quelqu?un
leur dise de le faire. Il n?y avait pas de leaders ? ou des milliers de leaders,
selon ce qu?on entend par ce mot. (Personne n?a prêté attention aux pathétiques
tentatives des médias pour désigner le président du syndicat étudiant comme le
leader du mouvement.) Dans les manifestations ils ont su résister aux tentatives
d?être conduits comme des moutons sur des trajets prévus par la police ou les
services d?ordre des syndicats, s?échappant souvent du flot pour réaliser toutes
sortes d?actions. Ils ont rejeté les tentatives de diviser le mouvement en
?casseurs? violents et manifestants ?responsables?, restant fixés sur leur objectif
tout en acceptant une variété de tendances et de tactiques pour y parvenir. Tout en
détestant les partis de la droite au pouvoir, ils n'ont pas été moins méprisants
pour les partis de gauche. Si certains d?entre eux finissent par voter dans
quelques temps pour un moindre mal ce sera sans grandes illusions. Ils ont appris
par leur propre expérience que l?action directe est plus efficace (ainsi que bien
plus libératrice et agréable).


En mai 1968, la contagion d?une révolte de la jeunesse amena la première grande
grève générale sauvage de France, 11 millions de travailleurs occupant les usines
et entreprises du pays. La possibilité que ce scénario se répète était dans de
nombreuses têtes au fur et à mesure que de nombreux travailleurs commencèrent à
rejoindre la lutte. Mais les mêmes syndicats qui avaient saboté la révolte de 1968
ont une fois de plus réussi à contenir les efforts verts une grève générale. La
participation des travailleurs au mouvement a été importante, mais elle est restée
enfermée dans le cadre de manifestations contrôlées et de brefs arrêts de travail
purement symboliques. Il semble assez probable qu'une des raisons ayant conduit le
gouvernement à lâcher du lest est le fait que certaines formes d?actions des
travailleurs commençaient à échapper au carcan syndical. Ces actions cessèrent
lorsque les syndicats purent applaudir la ?victoire? du 10 avril.


Mais les jeunes rebelles ne faisaient pas une fixation sur les grèves ou les
occupations d?usines, et n?attendaient pas passivement qu?elles se développent. Ils
allaient de l?avant et menaient leurs propres blocages et occupations. D?abord sur
leurs lieux d?études puis en toutes sortes d?autres lieux. Pour donner une idée de
l?étonnante quantité et variété d?actions de ce genre, voici un extrait d?une
dépêche de l?Agence France Presse pour une seule journée.

Série d?actions éclair anti-CPE à travers la France.
À Paris, après la gare de l?Est dans la matinée, au moins un millier de
lycéens et étudiants ont brièvement envahi les voies de la gare Saint-Lazare,
puis pendant une heure et demie celles de la gare du Nord, interrompant la
circulation des trains. À la gare du Nord, des manifestants ont jeté des
pierres en direction des forces de l?ordre. Puis les jeunes manifestants ont
tenté de pénétrer sur le périphérique, dont l?accès était barré par les forces
de l?ordre. Porte de la Chapelle, certains manifestants se sont servis d?un
bus vide comme bélier pour percuter des cars de gendarmerie.
Les voies d?accès à l?aéroport d?Orly avaient également été perturbées dans la
matinée par des manifestants.
A Toulouse, plusieurs centaines de personnes ont envahi les voies ferrées en
plusieurs points de la ville. Cinq étudiants et un fonctionnaire de police ont
été légèrement blessés, selon les pompiers, lors de l?évacuation musclée des
voies de la gare Matabiau, bloquée pendant près de deux heures. Dans la
banlieue toulousaine, des étudiants et des syndicalistes ont bloqué plusieurs
accès des usines Airbus à Colomiers et Saint-Martin-du-Touch.
Toujours dans le Sud-Ouest, la police de Narbonne a dispersé une manifestation
sur les voies ferrées. Onze personnes ont été interpellées. Le matin, une
opération ?péage gratuit? avait été menée au péage de Narbonne-est.
Dans le Nord, de 500 à un millier de manifestants ont occupé pendant moins
d?une heure les voies ferrées près de la gare Lille-Flandres, retardant
plusieurs trains. À Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), des étudiants et lycéens
ont bloqué pendant deux heures les accès routiers à la zone industrielle du
port.
Dans le Grand Ouest, pionnier dans la mobilisation, les manifestants ont
bloqué des axes routiers à Nantes, Rennes, Lorient et Quimper. À Rennes, des
centaines d?étudiants ont envahi la faculté de Droit, qui n?est pas en grève,
et saccagé le local du syndicat étudiant UNI, proche de l?UMP et favorable au
CPE.
Devant la cathédrale de Rouen, un lycéen de Grand-Couronne, âgé de 18 ans,
fait depuis huit jours la grève de la faim contre le CPE.
À côté du campus universitaire de Grenoble, une petite centaine d?étudiants,
munis de nez de clowns et avec des codes barres dessinés sur la peau, ont
envahi un supermarché pendant une heure, aux cris de ?consommez, consommez,
nous, on nous a soldés?.
Environ 150 lycéens et étudiants ont bloqué durant plus d?une heure et demie
le pont de l?Europe, sur le Rhin, entre Strasbourg et Kehl (Allemagne).
Dans la banlieue de Nancy, une cinquantaine d?étudiants en médecine ont bloqué
l?autoroute pendant 40 minutes. Près de Reims, sur l?autoroute A4, plusieurs
dizaines de lycéens ont mené une opération ?péage gratuit? de 08h00 à 10h00.
À Clermont-Ferrand, une cinquantaine d?étudiants ont mis en place un barrage
filtrant pendant une heure. Une manifestation d?opposants au CPE s?est
déroulée sans heurt dans le centre de Lyon. La circulation a été paralysée à
Limoges une bonne partie de la journée par des barrages.
Dans le centre de Caen, des affrontements, intervenus en début de soirée entre
les forces de l?ordre et plusieurs centaines de jeunes qui manifestaient, ont
fait plusieurs blessés.
[AFP, 6 avril 2006, augmenté de quelques phrases d?une version légèrement
différente parue dans Libération.]


Ce rapport a été pris au hasard: pratiquement n?importe quel autre jour de mars ou
de début avril aurait présenté un même foisonnement d?actions. Et celles-ci étaient
bien sûr celles dont les journalistes de l?AFP étaient informés et qu?ils
estimaient ?médiatisables?: beaucoup d?autres actions moins visibles ou de
dimensions plus modestes étaient menées à bien dans des dizaines de villes dans
tout le pays. D?autres luttes récentes, telle la révolte des chômeurs de 1998,
avaient déjà développé des actions similaires, mais l?importance et la variété de
celles que ce mouvement a réalisées dépassent toutes les précédentes.


Certaines de ces actions étaient annoncées à l?avance et rassemblaient des milliers
de personnes. Mais beaucoup d?autres furent engagées sur l?inspiration du moment
par de plus petits groupes. Ces actions coup de poing et raids éclairs sont de
toute évidence l?aspect le plus original et le plus prometteur de ce mouvement.
Quelques dizaines ou quelques centaines de personnes convergeaient soudainement en
un lieu précis, agissaient, et se dispersaient aussi vite pour éviter ou minimiser
les arrestations. L?objectif était souvent tenu secret jusqu?à la dernière minute,
de manière à ce que la police ne sache pas où envoyer ses troupes. Dans de
nombreuses occasions, le but était l?invasion d?un bâtiment, un supermarché, les
bureaux d?un journal, une station de radio ou de télé, un centre de tri postal, une
ANPE, une boite d?intérim, une agence immobilière, les bureaux d?une Chambre de
commerce, ou le siège d?un parti politique. Dans d?autres cas il s?agissait de
bloquer un point névralgique de la circulation: une gare, un carrefour, une
autoroute, un pont, une gare routière ou un aéroport. Parfois, le blocage restait
partiel, comme lors d?opérations escargot ou de barrières filtrantes (bloquant les
rues de manière à ce que les voitures ne puissent passer que tout doucement afin
que chaque conducteur puisse recevoir un tract, ou bloquant les entrées d?un
immeuble afin qu?il soit possible de parler à chaque individu entrant ou sortant).


À la perturbation du fonctionnement normal des affaires, les ?perturbateurs?
ajoutaient souvent des éléments créatifs ou éducatifs: graffitis, installation de
panneaux ou de banderoles souvent grandes et difficiles à enlever (la gagnante
étant sûrement la banderole de plus de 30 mètres de haut fixée sur une grue à
Dijon), distribution de tracts expliquant et contestant le rôle social de
l?institution qu?ils étaient en train de perturber, discussions avec les
travailleurs et les passants, ou mise en place de formes variées de théâtre de rue.
Fréquemment, les raids étaient organisés en série, avec des destinations
alternatives au cas ou l?objectif premier s?avérerait trop bien gardé. Et, ce qui
était plutôt nouveau en France (qui était un peu en retard sur d?autres pays à ce
propos) beaucoup de ces actions étaient organisées à l?aide de réseaux sur internet
qui, immédiatement après, communiquaient en ligne sur ce qui venait d?être fait,
envoyant des textes, des photos et même des vidéos, facilitant la coordination des
actions et permettant à d?autres dans le pays, ou dans les autres pays, de comparer
et évaluer les différentes tactiques pouvant être mises en ?uvre.


Comme ces raids étaient menés de manière indépendante par de nombreux groupes de
gens très différents, les résultats étaient eux aussi variés. Certains furent peu
intéressants et d?autres furent de parfaits ratages. Mais si l?on regarde certains
des plus originaux, on peut voir qu?une pratique radicale nouvelle et originale a
pris forme à ce moment, une pratique qui n?a pas encore été clairement reconnue ou
théorisée. Mais il faut espérer que les acteurs de ces interventions nous
fourniront de nombreux récits détaillés de leurs expériences, ainsi que des
analyses de ce qui était visé et de ce qui fut réalisé, ou raté. Pour le moment, il
peut être utile de comparer les actions les plus réussies avec d?autres formes d?
?agitprop? (c?est-à-dire des actions dont le but est d?éduquer radicalement ou
d?inspirer les gens ou de les pousser à la subversion).


Les actions ?témoins? non-violentes ont le mérite d?enseigner le calme et de
dénouer les n?uds de haine, mais leur peur d?offenser quelqu?un les empêche souvent
de savoir prendre l?offensive. Les raids sont une forme d?action plus agressive
(bien que restant, la plupart du temps, non-violents) qui perturbent plus les
institutions et les représentants de l?ordre régnant. Les fêtes de la
contre-culture peuvent être très plaisantes, mais elles ont tendance à comporter
pas mal d?autosatisfaction, ?célébrant? avec complaisance tel ou tel rôle social.
Les raids ont aussi ce côté joueur et bordélique mais ceux qui y prennent part ne
perdent pas de vue leurs griefs et ne cultivent pas d?illusions sur la situation
dans laquelle ils se trouvent. Leur convergence soudaine sur un lieu particulier
rappelle les foules éclair [flash mobs] (et peut en avoir été partiellement
inspirée) mais lorsque ces foules arrivent à destination, leur activité est en
général plutôt inoffensive, alors que les raids ont pour but explicite d?attaquer
leurs objectifs. Les manifestations de masse ont la force du nombre, mais il leur
manque la souplesse qui permet aux raids de se déplacer rapidement, et de se
disperser et regrouper selon les besoins. Ceci fut la raison principale du
développement des tactiques de ?black blocs? ces dernières années. Mais les black
blocs sont souvent englués dans des fantasmes stupides de combats de rues ou de
guérilla urbaine. Les raids cherchent à éviter de se confronter là où le système
est fort et cherchent à exploiter ses faiblesses. Ils le combattent autant sur le
terrain des idées et des sentiments que sur celui de la force physique. Alors que
les actions des black blocs ont tendance à être impulsives, purement destructrices
et se prenant grossièrement au sérieux, les raids contiennent plus d?éléments de
calcul, de créativité et d?humour. Le théâtre de guérilla a le mérite d?abandonner
la scène traditionnelle et de porter son message au monde, mais une certaine
séparation acteur/spectateur y subsiste: la leçon radicale reste présentée à une
audience. Les raids rendent leur leçon exemplaire par la perturbation de
l?institution qu?ils critiquent, dérangeant ainsi plus sûrement la passivité de l?
?audience? présente sur les lieux. Certaines de leurs actions ont quelque chose de
surréaliste. Une des plus populaires consistait à envahir un bâtiment officiel et
simplement sortir tous les meubles sur le trottoir. C?était, ostensiblement, une
sorte d?expulsion symbolique destinée à rappeler que de vraies expulsions ont lieu
constamment. Mais le réarrangement bizarre que cela donnait était plus étonnant
(tout en étant moins risqué légalement) que si tout avait été saccagé. Et cela
avait aussi sans nul doute un effet désorientant plus efficace que les réalisations
de certains artistes conceptuels qui obtiennent la permission officielle de
modifier temporairement le paysage urbain. Au mieux, certains raids ont quelque
chose qui rappelle le style des perturbations réalisées par les situationnistes
dans la période qui a mené à Mai 1968. Jusqu?à présent, aucun de ces raids n?a été
aussi lucide et précis que les scandales situationnistes, mais ? grâce au nombre
bien plus important de ceux qui y ont participé ? ils ont été bien plus nombreux et
bien plus physiquement agressifs.


Inutile de dire qu?il faut considérer ces catégorisations de manière plutôt
ouverte. Elles survolent un grand nombre d?actions, certaines étant plus précises
que d?autres, certaines se mêlant avec d?autres. Par exemple, certains courants
non-violents ont pris l?offensive; certains flash mobs ont eu un aspect critique;
et certaines actions des black blocs ont ressemblé à des raids (en fait, les raids
sont probablement en partie une évolution des black blocs auxquels l?expérience a
enseigné à devenir plus conscients et à préciser leurs cibles). Ces comparaisons ne
sont qu?une première tentative pour mettre les raids en perspective; préciser ce
qu?ils sont et pourraient être.


Alors que la plupart des raids français visaient à bloquer ou arrêter le ?business
as usual?, certains prirent un aspect opposé, ouvrant les choses: ouvrant les
portes des stations de métro et permettant à chacun de voyager gratuitement;
envahissant les postes de péages et laissant les voitures passer sans payer; ou
permettant aux gens d?entrer gratuitement dans un musée ou à un concert. Ce genre
d?action ne peut qu?être chaudement recommandé. Elles se rapprochent de, et
pourraient inspirer, cette tactique encore plus exemplaire: la grève sociale ou la
?grève distributive? par laquelle les travailleurs poursuivent leur activité mais
d?une manière qui casse le carcan de l?économie de marché ? des caissiers de
magasins ne faisant pas payer les clients; des travailleurs donnant ce qu?ils ont
produit ou refusant de faire payer pour le service qu?ils rendent. Le problème des
grèves purement négatives et des blocages est qu?ils gênent souvent plus le public
que les dirigeants. Quand les employés des transports publics arrêtent le trafic,
ils ont souvent le soutien du public au début, mais celui-ci se lasse vite.
Cependant si ces employés continuent leur travail en laissant tout le monde voyager
gratuitement, le public adore ça et se moque que ça dure, au contraire. C?est le
genre d?action qui fait sourire tout le monde, sauf les patrons, et esquisse la
manière dont une société libérée pourrait fonctionner. Et c?est difficile à
arrêter, surtout si ça se répand. Car il est pratiquement impossible de remplacer
des masses de travailleurs occupant des secteurs clés de l?économie.


Ceci souligne les limites des raids. Des groupes venant de l?extérieur peuvent
bloquer ou perturber temporairement un site, mais ils ne peuvent pas mener une
grève, et moins encore une grève distributive. La grande masse des travailleurs
reste la seule force capable non seulement de bloquer le système mais aussi de
faire redémarrer les choses d?une manière fondamentalement différente.


Le soulèvement français a néanmoins montré à quel point le système peut être
secoué, même par ceux qui ont très peu de poids économique ou politique. Si les
insurgés n?ont pas réussi à provoquer une grève générale, ils ont néanmoins fait
bien plus que ce que chacun, y compris eux-mêmes, avait imaginé. Ce qui compte dans
de telles luttes, ce n?est pas seulement le résultat immédiat, mais les riches
leçons de l?expérience qu?elles amènent.


Ce fut un de ces rares moments où le changement qualitatif devient vraiment
possible; quand toutes les possibilités sont dans l?air et les raisonnements
habituels ne s?appliquent plus; quand les gens sont arrachés à leur stupeur
habituelle, entretenue par le spectacle, et touchent un bout de vraie vie, de la
vie comme elle pourrait être si nous n?étions pas coincés dans ce système absurde.
Un obstacle renversé conduit à en renverser un autre, puis un autre. Tant que ça se
produit, les participants du mouvement peuvent à peine croire ce qu?ils
supportaient les jours d? ?avant?. Lorsque ça se termine et qu?ils sombrent à
nouveau dans un état d?esprit ?normal?, ils restent stupéfaits de ce qu?ils ont osé
faire durant cet entracte magique.


Ça ne dure pas longtemps ? quelques heures, quelques jours, quelques semaines au
mieux. Menacé de destruction, l?ordre régnant met toutes ses forces en jeu. Non
seulement ses forces de répression physique évidentes, mais aussi tout un vaste
arsenal de méthodes plus subtiles lui permettant de créer la confusion, de dévier
et diviser et affaiblir ceux qui s?opposent à lui. Face à une telle pression, une
révolte ne peut pas faire du surplace. Sa seule chance est de continuer à s?étendre
et innover. Sa seule possibilité de se défendre c?est de se développer.


Mais même si le mouvement actuel ne va pas plus loin, il a déjà remporté deux
victoires. La première est d?avoir forcé le gouvernement à reculer. La seconde,
bien plus importante, est l?expérience du mouvement lui-même. Le fait qu?il ait
existé est une réfutation de la trompeuse ?sagesse? conventionnelle qui a si
longtemps prévalu: ?La révolution est obsolète. Il n?y a pas d?alternative au
système régnant. Il n?y a rien que nous puissions faire à part mendier quelques
réformes. Ne soyez pas trop radicaux où vous dresserez les gens contre vous.? Le
soulèvement en France a démoli ces mythes. En l?espace de quelques semaines toute
une génération a été politisée. Ceux qui ont participé à cela ne seront plus jamais
les mêmes qu?avant, et leur créativité et leur audace inspireront les peuples du
monde dans les années à venir.





BUREAU DES SECRETS PUBLICS
22 mai 2006

Version française de Reflections on the Uprising in France
[http://www.bopsecrets.org/recent/france2006.htm]. Traduit de l?américain par
Gérard Lambert et Ken Knabb.

______________________________________________

Sur le même site :

Graffiti du mouvement anti-CPE
http://www.bopsecrets.org/recent/france2006.graffiti.htm

Documents du mouvement anti-CPE
http://www.bopsecrets.org/French/france2006.documents.htm

Ressources sur le mouvement anti-CPE
(liens aux documents, photos et vidéos)
http://www.bopsecrets.org/recent/france2006.documents.htm

"Nous ne voulons pas le plein emploi, mais une vie pleine!"
(documents des sans-emploi parisiens en 1998)
http://www.bopsecrets.org/French/jobless.htm

"L'effervescence des situations radicales"
(chapitre de "La joie de la révolution")
http://www.bopsecrets.org/French/joyrev3.htm


[ expéditeur/expéditrice <knabb(a)bopsecrets.org> ]


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