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(fr) Anarchistes en Argentine : la generation montante

Date Wed, 21 Sep 2005 16:47:33 +0200 (CEST)


Pour les tous jeunes groupes communistes libertaires argentins,
l'argentinazo a constitué le baptême du feu. Par leur forte insertion
dans le mouvement populaire et leur remarquable niveau d'exigence
politique, ces groupes révèlent de vraies potentialités.

Le courant libertaire fut jadis puissant en Argentine. De 1901 aux années
30, le mouvement ouvrier fut dominé par les
anarcho-syndicalistes de la Federación Obrera Regional Argentina
(FORA). Ce n'est qu'au prix d'une répression d'État sanglante, dans les
années 30, que la FORA sera brisée, et définitivement supplantée par la
CGT. Dès 1935 s'était également constituée dans la clandestinité une
Federación Anarco Comunista Argentina (FACA), rebaptisée en 1955
Federación Libertaria Argentina (FLA), et qui a beaucoup souffert des
différentes vagues de répression bourgeoise et militaire.

En 2005, la FORA comme la FLA sont des étoiles mortes. Un micro-groupe
doctrinaire est aujourd'hui dépositaire du prestigieux sigle FORA. Quant
à la FLA, ses quelques militant(e)s emploient l'essentiel de leur énergie
à sauver du délabrement des locaux surdimensionnés, hérités d'un passé
héroïque, et remplis à 90 % d'archives aussi précieuses que
poussiéreuses. La responsabilité de développer une politique
révolutionnaire après l'Argentinazo a donc échu à une nouvelle
génération d'anarchistes liée aux mouvements populaires, et qui se
structure principalement autour de deux petites organisations :
l'Organización Socialista Libertaria (OSL - l'explication des sigles se
trouve en fin d'article -) et Auca.

L'OSL et Auca (auca signifie " rebelle " en indien mapuche) sont
apparues presque simultanément en 1997-98, avec la volonté de faire vivre
" l'anarchisme dans la rue " (" l'anarquismo en la calle "). En la Calle
sera d'ailleurs le titre de la publication commune qu'ils lanceront peu
après, avec un groupe de Rosario aujourd'hui disparu.

Formés à l'origine de très jeunes gens (18, 19 ans), ces deux groupes se
sont d'abord lancés à fond dans la propagande anarchiste. Puis, comme
l'explique en souriant Martín, de l'OSL, ils ont fait leur " autocritique
" et ont pris un tournant moins idéologique, en
s'immergeant dans les mouvements sociaux. C'est à ce moment que des
divergences sur la façon d'intervenir ont éloigné les deux groupes, comme
on le verra plus loin. En 2000, Auca a quitté la structure
commune que constituait En la Calle, et a créé le périodique Offensiva
Libertaria. Aujourd'hui, OSL comme Auca semblent à un nouveau tournant.
Leur immersion complète dans le mouvement populaire leur confère un
ancrage et des responsabilités politiques non négligeables, mais elles y
ont également perdu en visibilité et en lisibilité politique. OSL et,
dans une moindre mesure, Auca, sont donc aujourd'hui à la recherche d'un
rééquilibrage de leur investissement dans les mouvements sociaux.

OSL et Auca rassemblent moins d'une trentaine de personnes chacune,
essentiellement de jeunes travailleurs, qui font preuve d'un
remarquable sérieux dans leur militantisme. Les différentes phases de
leur évolution politique ont été accompagnées d'un constant effort de
lecture - Bakounine, Malatesta, Makhno, Florès Magón, Foucault,
Castoriadis, Fontenis, Guérin 1, mais aussi des écrits de la FAU - et de
théorisation de leur action. Malgré leur taille réduite, les deux
organisations s'astreignent à tenir régulièrement des congrès pour
analyser la situation sociale, et mettre à jour leur stratégie
politique.
L'OSL sur tous les fronts
Essentiellement basée dans le " Grand Buenos Aires " et à Paraná, l'OSL a
poursuivi l'édition d'En la Calle après la défection d'Auca. Grand bien
leur en a pris car ce mensuel bénéficie aujourd'hui d'une relative
notoriété. Des groupes non affiliés à l'OSL le diffusent d'ailleurs dans
différentes villes du pays.

L'activité de l'OSL se divise en deux principaux " fronts " (frentes) :
le " front syndical " et le " front piquetero ". Les militant(e)s de
l'OSL sont actifs dans le syndicat de l'Éducation de la province de
Buenos Aires, affilié à la Central de los Trabajadores Argentinos
(Suteba-CTA). Ils jouent également un rôle moteur dans un jeune
syndicat indépendant et - pour l'instant - non légal, le Sindicato
Independiente de Mensajeros y Cadetes (Simeca), qui organise les
coursiers en deux-roues.

Au sein du Suteba, les camarades de l'OSL ambitionnent d'impulser, avec
des syndicalistes de sensibilité autogestionnaire, une tendance
syndicale " classiste et antibureaucratique ". Au sein du Simeca, le
travail est différent. Le syndicat, né en 2000, n'a pas encore obtenu sa
légalisation, et n'est donc pas censé avoir d'adhérent(e)s. La lutte pour
la légalisation du Simeca est indissociable de la lutte pour la "
légalisation " des coursiers. Effectivement, le métier n'existe pas
officiellement, et tou(te)s travaillent au noir, sans aucune protection
sociale : ni retraite, ni couverture maladie, ni congés payés, ni
horaires, ni même? une assurance contre les accidents de la route !
Illégal pour l'heure, le Simeca est donc un groupe d'une " vingtaine de
militants, avec une capacité de mobilisation de 300 personnes environ "
selon Augustin, qui en est un des piliers.

Pour finir, les camarades de l'OSL sont actifs au sein du mouvement des
chômeurs et, pendant plusieurs années, principalement au MTD Aníbal
Verón, une des organisations piqueteras les plus radicales, au sein de
laquelle se retrouvaient diverses sensibilités (anarchiste, marxiste,
péroniste de gauche?). " Aníbal Verón " avait pour caractéristique
principale d'être auto-organisé, et de n'être pas la succursale d'une
organisation politique. Mais l'organisation a éclaté en septembre 2004 en
plusieurs morceaux, et certains comités locaux ont pris leur
autonomie.

Les chômeurs de l'OSL sont aujourd'hui actifs dans la fraction la plus
autogestionnaire, le MTD Primero de Majo (1er Mai), ainsi que dans le MTD
Guillón-Zaizar (du nom d'un quartier de Buenos Aires). Avec environ 200
membres à eux deux et un projet de fusion, ces deux MTD ont entamé la
reconstruction, en commençant par investir de nouveaux locaux.

L'auto-organisation pratiquée par le MTD Primero de Majo se veut un
garde-fou contre la dérive clientéliste qu'ont pu connaître certains
mouvements piqueteros, satellites de partis de gauche et dans lesquels,
grosso modo, les militant(e)s du parti distribuent à " leurs " pauvres
l'aide sociale confiée par l'État (voir article précédent). En
organisant manifestations et actions contre l'État et les grandes
entreprises, le MTD Primero de Majo a déjà pu obtenir des produits pour
améliorer l'ordinaire : de la viande notamment.

Mais ce MTD ne songe pas à se contenter de " gérer " son pré carré. À
présent qu'Aníbal Verón a éclaté, la question de nouvelles alliances est
posée. Un rapprochement est en cours avec le Frente Popular Darío
Santillán (FPDS), formé récemment par la coalition de divers comités
piqueteros, de la minorité de l'ancien MTD Aníbal Verón, et d'un
mouvement dont nous allons parler plus longuement : le MUP.
Auca et le MUP
Formée en 1997, Auca a commencé en 1999 à investir le terrain de la lutte
sociale, à travers plusieurs associations de chômeur(se)s et
d'étudiant(e)s. De la convergence de ces associations est né, en 2001, le
Mouvement d'unité populaire (MUP), qui a l'époque ne regroupait qu'une
poignée de militant(e)s, et qui a organisé son premier " piquete " le 1er
mai 2001.

Après l'insurrection du 19-20 décembre, le MUP a connu une croissance
spectaculaire, allant jusqu'à compter 2000 membres, répartis en
différents " fronts ". Le front piquetero est le plus important, mais il
existe également un front étudiant (baptisé Agua Negra, " Eau noire ") et
un front paysan. Chacun de ces fronts développe une activité
revendicative qu'on pourrait qualifier de syndicale. Le développement
d'un front de salarié(e)s semble en revanche dans l'impasse. Le MUP a
d'ores et déjà réussi à se développer ailleurs qu'à La Plata, sa base
historique.

Auca entretient une relation " incestueuse " avec le MUP, sans qu'il y
ait de lien organique officiel entre les deux organisations. À titre
d'exemple, Auca est la seule organisation politique à disposer de locaux
dans l'immense centre social créé par le MUP à La Plata, dans une école
désaffectée? On peut imaginer l'embarras des libertaires si jamais
d'autres militant(e)s du MUP demandaient à leur tour à pouvoir domicilier
là un quelconque groupe communiste, péroniste? ou catholique ! Refuser
conduirait à une explosion du MUP ; accepter reviendrait à cristalliser
des tendances politiques, dont la concurrence interne ne pourrait que
nuire au MUP.
L'unité est-elle possible ?
Cette question du rapport organisation politique/mouvement social est un
point de divergence entre l'OSL et Auca. Contrairement à Auca, l'OSL
défend l'autonomie du mouvement social comme condition sine qua non de
l'auto-organisation et de la " construction d'un pouvoir populaire ".

S'il s'agit bien d'une différence fondamentale dans l'approche, on peut
cependant y voir en premier lieu un état de fait qui doit beaucoup aux
circonstances et aux opportunités différentes sur Buenos Aires et La
Plata, entre 2000 et 2002. Car pour le reste, il y a complète identité de
vues entre OSL et Auca, sur la stratégie politique.

Le Frente Popular Darío Santillán serait le nouvel outil de cette
stratégie commune. Mais sur le plan de l'unité du mouvement libertaire,
les choses pourraient également avancer. L'OSL pense que de
nombreux(ses) militant(e)s libertaires, actif(ve)s mais dispersé(e)s dans
les mouvements sociaux, attendraient beaucoup d'une fusion
OSL-Auca. Un rapprochement serait possible : les deux organisations sont
membres du réseau SIL et ont gagné en maturité. Le contexte de reflux du
mouvement populaire semble leur faire à présent relativiser leurs
divergences tactiques.

Pour explorer les possibilités de rapprochement, l'OSL souhaite
proposer la formation d'une coordination générale des communistes
libertaires actif(ve)s dans les mouvements sociaux. Une " tendance " qui
aurait pour nom " Resistencia Popular Libertaria ", et qui pourrait
préfigurer l'unification en une nouvelle organisation communiste
libertaire, à l'échelle du pays.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


Index des sigles

Auca : Signifie " rebelle " en indien mapuche. Organisation communiste
libertaire de La Plata. Publie le périodique Offensiva libertaria. CCC :
Corriente Clasista y Combativa. Tendance sociale et syndicale qui
constitue le " front de masse " du PCR (un parti maoïste). Également doté
d'une branche piquetera.
CGT : Confederación General del Trabajo. Centrale syndicale hégémonique
dans le pays. Fondée en 1935, elle est devenue péroniste en 1946, et a
joué pendant plusieurs décennies le rôle d'un rouage de l'État,
d'encadrement des travailleur(se)s. Elle en a en partie conservé le style
bureaucratique et cogestionnaire. Actuellement elle est l'objet de
violentes batailles d'appareil entre péronistes de gauche et de droite.
CTA : Central de los Trabajadores Argentinos. Centrale syndicale née en
1992 d'une scission de la CGT, et particulièrement implantée chez les
enseignant(e)s et les travailleur(se)s de l'État. Dirigée par des
péronistes de gauche, la CTA est en lien avec le MNER et un mouvement
piquetero, la FTV.
FAU : Federación Anarquista Uruguaya. Fondée en 1956, c'est la
principale organisation communiste libertaire d'Amérique latine,
adhérente au réseau SIL. Son implantation sociale et sa longue
expérience - y compris dans la clandestinité et la lutte armée contre la
dictature entre 1973 et 1985 - lui confèrent un certain prestige, et une
influence non négligeable auprès des anarchistes des pays voisins. FPDS :
Frente Popular Darío Santillán, du nom d'un piquetero assassiné par la
police en 2003. Front large regroupant le MUP, ainsi que
plusieurs MTD de tendance basiste.
MNER : Movimento Nacional de las Empresas Recuperadas. Fédère la
majorité des entreprises récupérées, organise des formations à la
gestion, fait du conseil juridique et du lobbying auprès de l'État pour
obtenir la légalisation des entreprises.
MTD : Movimientos de Trabajadores Desocupados. Également appelés
mouvements piqueteros ou organisations piqueteras. L'expression "
travailleur(se)s sans emploi " est employé délibérément pour rappeler que
les chômeur(se)s ne sont pas une catégorie " à part " mais bel et bien
une fraction constitutive de la classe ouvrière.
MUP : Movimento de Unidad Popular. Organisation de lutte surtout
présente à La Plata, et regroupant des piqueteros, des étudiant(e)s ainsi
que de petit(e)s paysan(ne)s. Les militant(e)s d'Auca y jouent un rôle
moteur.
OSL : Organización Socialista Libertaria. Organisation communiste
libertaire du Grand Buenos Aires. Publie le périodique En la Calle.
Piqueter@s : Militant(e)s des MTD. Leurs actions prennent souvent la
forme de coupage de routes au moyen de piquetes (barrages).
PJ : Parti justicialiste. Fondé en 1945 par Juan Perón, c'est un parti
politique central en Argentine.
SIL : Solidarité internationale libertaire. Réseau d'entraide rouge et
noir international qui regroupe une vingtaine d'organisations dont, en
France, Alternative libertaire, et en Argentine, Auca et l'OSL.
Simeca : Sindicato Independiente de Mensajeros y Cadetes. Né en 2000,
organise les coursiers à moto ou mobylette. L'OSL y est active.


Article de Alternative Libertaire juillet 2005

http://alternativelibertaire.org

[ article repris du site : http://www.anarkismo.net ]


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