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(fr) Petit voyage en Utopia

Date Mon, 10 Oct 2005 11:06:07 +0200 (CEST)


Utopia est une chaîne de salles de cinéma qui se veut différente des
grands multiplexes : programmation décalée et alternative, affichage
politique "de gauche" clairement proclamé, notamment dans la "Gazette",
journal des programmes du cinéma qui est distribué gratuitement à l?entrée
du cinéma et diffusé dans tous les lieux culturels ou alternatifs de la
zone d? achalandage du cinéma. Drainant par des tarifs avantageux et une
politique différente une clientèle d?étudiants et de personnes "engagées",
ils se veulent les archétypes d?une nouvelle forme de militantisme.


Mais l?envers de l?écran n?est pas aussi rose. En effet, Utopia c?est
aussi une entreprise, avec des patrons et des salariés. On aurait pu
s?attendre à ce que les relations de travail à Utopia soient différentes
de ce qu?on retrouve dans une entreprise classique. Elles le sont en effet
puisque à l? Utopia Toulouse, le patron a expérimenté une politique
sociale dont le Medef n?ose pas toujours rêver : travail bénévole, primes
à la gueule du salarié et en fonction de son degré d?accord avec
l?idéologie du patron, etc. ? Des anciens salariés d?Utopia Toulouse ont
osé briser la loi du silence et dire tout haut ce qu?un certain milieu
militant connaissait depuis longtemps, mais préférait taire pour ne pas
écorner l?image et surtout pour continuer à bénéficier des largesses d?une
salle où ils peuvent organiser "cycles ciné" et autres "fêtes militantes".

De la même façon que lorsque les salariés d?un Mac Do sont en grève, des
copains de la CNT-AIT de Paris Nord sont allés à la rencontre du public et
des salariés de l?Utopia de St-Ouen L?Aumône (95), en banlieue Nord, pour
y faire savoir comment ça se passe à Utopia Toulouse et susciter des
solidarités.

La guerre d?Utopia (Part one)
Une première distribution de tract a donc été organisée un soir de
février. Nous nous sommes retrouvés avec des copains du Groupe Makhno de
la Fédération anarchiste et du Collectif libertaire "l?Insurgé du 95".
Nous mettons en pratique les techniques rodées sur les piquets tenus
devant les fast-foods et autres Pizza Hut : distribution de tracts et
slogans ("A Utopia l?exploitation c?est pas du cinéma", "A Utopia les
primes à la gueule de l?emploi" ). A l?affiche il y avait notamment "Le
couperet" de Costa Gavras (l?histoire d?un tueur de chômeurs) et surtout
"La corporation ", film de dénonciation des multinationales américaines
auquel participent Chomsky, Michael Moore ("Farenheit 9/11") et Naomi
Klein ("No Logo"). Bref, des films où le capitalisme est mis en
accusation. Nous pensions dès lors trouver un public réceptif à notre
action. Grave erreur ! En fait, pour la plupart des spectateurs
?alternatifs?, les conditions humaines dans lesquelles un film peut leur
être projeté n?ont pas d?intérêt. Il semble qu? aucun des spectateurs
présent ce soir-là n?ait réalisé que pour qu?un film soit projeté, il faut
qu?il y ait des humains qui mettent la bobine dans le projecteur ? Seul
comptait leur désir de consommation culturelle.

L?argument massue -ou plutôt qui se voulait tel- qui nous était assené c?
était "de toute façon Utopia, c?est quand même mieux que les multiplexes
UGC"? Nous en étions là de nos discussions quand nous avons vu sortir du
cinéma le gérant, visiblement sur les dents, venu nous dire que s?il ne
nous empêchait pas de distribuer nos tracts ( !) il nous demandait de bien
vouloir ne pas gêner l?entrée des clients. Éclat de rire général ! C?est
mot pour mot la phrase que nous sortent les managers de Mac Do quand nous
piquetons "leur" restaurant !

Avant de partir, nous avons discuté avec des membres du personnel du
restaurant associatif qui partage ses locaux avec Utopia et qui nous ont
confirmé qu?à St-Ouen non plus, tout n?était pas rose ? Fin du premier
épisode.

L?empire Utopia contre attaque (Part Two)
Dans la Gazette d?Utopia de Toulouse, la contre-attaque patronale s?était
étalée avec force mauvaise foi. Pour appuyer ce pur moment de propagande
patronale, le dessinateur Charb s?était fendu de plusieurs gribouillis
dont l?un qui disait "Pourquoi la CNT Toulouse ne vérifie pas ses infos ?
Parce que c?est du boulot ducon".

Ayant appris que le sieur Charb devait dédicacer ses ?uvres dans une
sympathique librairie parisienne, nous avions décidé de lui amener la dite
Gazette, ainsi qu?un tract "Attention, Jacques Faizant de gauche !".

A notre arrivée, Charb tout sourire dédicaçait aux quelques badauds
présents ses "Gromit et Tartempion", arborant un magnifique t-shirt jaune
poussin. Un compagnon lui fit remarquer que - vu les dessins qu?il avait
fait dans la Gazette - le jaune était une couleur qui lui allait
particulièrement bien. On assista alors à un festival de Charb qui - sans
jamais se départir de son flegme- alterna entre pure mauvaise foi et
cynisme intégral. Il nous ressortit les arguments patronaux qu?il
connaissait par c?ur -c?est donc que l?histoire l?avait touché, et ses
amis avec. Nous les avons démontés un par un, preuves à l?appui (nous
avions amené avec nous les documents permettant d?étayer toutes nos
affirmations). Il finit par admettre que nous avions bien vérifié nos
affirmations, et que c?était lui qui n?était pas
suffisamment informé. Il nous expliqua qu?en fait son premier travail
avait été illustrateur dans la gazette d?Utopia St-Ouen. Il était donc
redevable aux patrons du ciné de lui avoir mis le pied à l?étrier. Les
patrons de St-Ouen ayant monté l?Utopia de Toulouse, à titre amical il
avait donc fait l?illustration en reconnaissant que "c?est un dessin de
pure mauvaise foi".

Il nous sortit également que de toute façon pour travailler à Utopia il
fallait "adhérer à l?idéologie de l?entreprise". Des anciens équipiers de
Mac Do, présents parmi nous, crurent entendre leur ancien manager?

Pour lui, l?exploitation à Utopia existait, comme dans toute entreprise,
mais ce n?était pas pire qu?à l?Huma ou à Charlie Hebdo où il travaille
par ailleurs. Nous l?avons invité à nous envoyer des textes de
dénonciations, que nous serons ravis de publier.

Il vanta également la création de petites entreprises ou encore la
marchandisation de la culture, et autres sottises qui nous laissèrent sans
voix (ainsi que d?autres personnes présentes). Il conclut en disant que de
toute façon, quand il allait au cinéma, il ne s?intéressait pas à ce qui
se passait derrière l?écran. Il finit par nous dédicacer notre tract d?une
illustration qui se passe de tout commentaire et que nous joignons en
document attaché.

Le retour du Jedi (Part Three)
Suite à l?épisode précédent, nous avons donc organisé une nouvelle
distribution de tracts fin juin, avec les mêmes participants et le même
scénario. Certes la période n?était pas propice question public, qui avait
visiblement déserté la culture pour les plages estivales, mais cette
absence de spectateurs a permis à des salariés d?Utopia de sortir pour
discuter avec nous.

La première personne, assez énervée, nous cria que de toute façon tout ce
que nous disions c?était des mensonges et des méchancetés. Et que d?abord
Utopia St-Ouen n?avait rien à voir avec Utopia Toulouse, que c?était des
entreprises distinctes. Un compagnon lui fit remarquer qu?elles avaient
quand même le même nom, le même logo, la même enseigne, les mêmes formes
de gazette ? il lui expliqua alors ce qu?était le système des franchisés.
L? employé finit par admettre que certes, il y avait des Utopia où il y
avait de sacré problèmes, mais que ce n?était pas le cas ici et qu?il ne
fallait pas que nous continuions à semer la zizanie.

La seconde personne est venue vers nous beaucoup plus détendue et ouverte
à la discussion. Tout d?abord elle nous dit que le premier épisode n?était
pas passé inaperçu. Les employés ayant appris qu?une distribution de
tracts avait eu lieu par rapport à un problème en province, ils ont
cherché à comprendre d?où cela pouvait venir. Le problème c?est que les
salariés des différents Utopia ne se connaissent pas entre eux et donc il
est difficile d ?avoir des informations. Pensant que les problèmes
venaient de Bordeaux (une invitation aux copains de Bordeaux pour agir ?),
ils avaient cherché à contacter les employés du cinéma girondin, mais sans
succès.

La direction quant à elle a convoqué tout le personnel pour une réunion
"de crise", pour leur dire que la CNT avait distribué un tract à l?entrée
du cinéma, que cela concernait Toulouse et seulement Toulouse et que de
toute façon tout était expliqué dans un article de la Gazette d?Utopia de
Toulouse dont un exemplaire fut remis à chacun des employés. Bien sûr la
direction n? eut pas le scrupule démocratique de donner un exemplaire de
notre tract aux employés afin qu?ils confrontent les deux versions ? Ce
que nous fîmes, en expliquant le problème de Toulouse et notamment les
heures sup? non payées. La pratique toulousaine le scandalisa et il nous
dit de façon très nette qu? à St-Ouen s?il leur arrivait aussi de faire
des projections-presse ou autres extras, les heures étaient notées et
intégralement payées et que si ce n? était pas le cas, ils refuseraient de
venir bosser. Message transmis aux salariés toulousains ?

La menace fantome (conclusion)
En plus des actions terrains, nous avons publié sur notre site les
différents tracts concernant l?affaire Utopia. Ceci nous a valu un
abondant courrier d?anciens salariés de différents cinés, qui corroborait
tout ce que nous dénoncions. Nous sommes aussi entrés en contact avec des
compagnons d? Orléans qui connaissaient les mêmes problèmes dans un ciné
fonctionnant sur le même mode.

Pour le syndicat Paris Nord, ces actions s?inscrivaient dans une triple
démarche logique, de solidarité avec des travailleurs qui réclament leurs
droits, de dénonciation de l?hypocrisie d?une gauche-spectacle à l?
intelligence servile, et d?unité dans la lutte avec des compagnons sur des
bases anarchosyndicalistes. Ces interventions, les rencontres et les
discussions qu?elles permettent nous renforcent dans la conviction que l?
autonomie des travailleurs et l?action directe peuvent être des leviers
puissants, qui inquiètent les patrons. En ces temps où tout est marketing,
l ?image de marque devient un capital important de l?entreprise. Pour
toutes ces entreprises culturelles, qu?elles soient sous le statut privé
ou associatif, une certaine image "engagée" leur sert de caution morale.
Aller à la rencontre de leur public, c?est commettre un vrai crime de
lèse-majesté car c?est dévoiler l?imposture. Mais il n?y a pas d?autres
alternatives pour des révolutionnaires -sauf à se renier- que d?être en
rupture et de dénoncer aussi les marchands de sommeil et d?illusion.

Un militant CNT-AIT Paris-Nord

http://cnt-ait.info/article.php?id_article=1129&recalcul=oui

(dessinde charb : http://cnt-ait.info/IMG/jpg/Charb.jpg)
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