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(fr) Ou l'on ne recolte que ce que l'on seme

Date Fri, 18 Nov 2005 11:45:40 +0100 (CET)


Ce n'est pas tant des « évènements des banlieues » dont je vais traiter
ici mais ce sont eux et les réactions que j'ai pu lire et entendre à leur
propos qui m'ont amené à écrire cet article. Ce que je me propose de
faire, ce n'est pas d'attribuer des responsabilités, de stigmatiser un
comportement, une population - j'éviterai même de me prononcer dessus -
mais de dégager un contexte qui est celui de la société française
aujourd'hui, dont je considère qu'il offre une grille de lecture
pertinente notamment des « évènements » eux-mêmes. Je ne prétends pas à
l'analyse détaillée et complète, juste à susciter des interrogations et
apporter des arguments à la réflexion de quiconque me lira. A bon
entendeur,

On ne peut jamais anticiper la qualité ou la quantité d'une récolte à
venir, tout au plus pouvons-nous la supputer, en fonction des conditions
météorologiques sévissant durant son cycle de maturation. En revanche, on
ne récolte que ce que l'on sème. La société échapperait-elle à cette
logique ? ! Pour se constituer industriellement le capitalisme aux 18 et
19èmes se dut de capter une main d'oeuvre abondante. Qui connaît un tant
soit peu la période sait ô combien ce n'est pas par plaisir ou par
consentement, ni parce qu'ils s'étaient découverts une vocation que
s'entassèrent hommes, femmes et enfants dans les manufactures. La force,
la répression, la menace, loin d'être spécifiques aux origines
constituent surtout une norme, une règle du développement capitaliste (1)
. En réalité elles sont un moyen comme un autre (et donc plus qu'un autre
en l'absence d'autres) d'imposer une idéologie à la réalité sociale, de
faire entrer la théorie dans le réel. Le long du 19ème siècle les
ouvriers s'organisent, leur permettant ainsi de s'ériger en force
politique c'est-à-dire à la masse ouvrière de se constituer en
prolétariat. Le capitalisme traîne dans son sillage des misères et des
frustrations qui seront au cœur des conflits et des revendications
ouvrières. Au 20ème siècle cependant, quelque chose d'inédit se passe :
les frustrations sociales inhérentes au système économique sont
génialement canalisées grâce au compromis dit fordiste : en échange de
meilleurs salaires, d'un accès à la consommation, de l'espérance d'accéder
à la classe moyenne, le prolétariat renonce progressivement à la critique
sociale et au conflit. Le capitalisme venait alors de résoudre ou du
moins dépasser une de ses contradictions : faire adhérer les travailleurs
à leur propre exploitation. Ceci mènera à la fin des prolétaires comme
classe. Le capitalisme venait là de réaliser d'une pierre deux coups, et
pas des moindres. Non seulement il se donnait les moyens d'une croissance
à venir (extension des marchés), et surtout il rendait tout à son
avantage le rapport de force politique pour longtemps : les prolétaires
en tant que classe se dissolvent peu à peu jusqu'à finir par ne plus
représenter qu'une masse (2) de consommateurs. Dès lors pour le
libéralisme (3), tout serait permis. Largement débarrassés de ses
opposants, les capitalistes s'emparent lentement mais sûrement des moyens
politiques de leurs ambitions, ils soumettent peu à peu la réalité à
leurs rêves. Depuis surtout les années 70 et de façon exponentielle,
grâce à la dynamique du système, à sa créativité, sa faculté de
récupération, son obligation d'accumulation, le capitalisme s'invente des
secteurs et soumet ceux qui traditionnellement dev(r)aient lui résister
(l'école, la santé). L'avènement de l'ère audiovisuelle, de la
communication, accélèrera encore l'emprise du capitalisme sur la société.
La marchandise pénètre tout, jusque l'homme, et jusque sa conscience. Le
libéralisme a triomphé. L'individu s'isole, les solidarités d'antan
s'effilochent, les groupes se rétrécissent, chacun dans son coin désormais
impotent tente comme il peut de sauver sa propre peau, de tirer parti
comme il peut de la nouvelle situation. Les barrières sautent, les
obstacles sont écartés (l'Etat en est réduit à accompagner le mouvement,
et de façon particulièrement exclusive depuis 2002). Depuis une dizaine
d'années on voit qui s'amplifie le phénomène des délocalisations (4),
augmentant toujours le nombre des « laissés pour compte » dans les
sociétés qui économiquement avaient déjà atteint un certain degré de
développement. Cela n'est pas nouveau (5) et encore moins contradictoire
avec la dynamique du libéralisme et vu le peu d'oppositions et la
faiblesse (de moyens, d'idées, de volontés) des projets alternatifs, cela
ne risque pas de s'atténuer dans l'immédiat, à moins que le libéralisme
lui-même ne scie plus tôt que prévu la branche sur laquelle il est assis
comme le prévoit Marx ! Il est incontestable que dans sa traînée le
libéralisme génère une pauvreté globale croissante, éparpillée partout,
depuis le Burundi, le Cambodge, l'Afghanistan, le Nicaragua, la
Moldavie…jusqu'aux Etats-Unis, la Grande bretagne. La France
devrait-elle faire exception à la règle ! Ces frustrations engendrées par
la pauvreté, l'exclusion et qui se superposent aux maux du libéralisme «
gagnant » (sic) - comme le stress - peuvent-elles aboutir à autre chose
que des schizophrénies (6), des violences inédites, insaisissables en soi
car ne participant plus d'une logique claire et précise ? Durant la
gouvernance socialiste en France, ce genre de choses ne s'était pas
produit, dixit Jospin pour le journal Le Monde en référence à la flambée
incontrôlée de violences urbaines. Cela dit-il parce que de son temps
(sic !) existait un certain respect, une certaine disposition au dialogue
qui aujourd'hui n'existent plus (7). Ce dont souffre la société, c'est
d'absence d'un projet social. Pour les ultralibéraux il ne peut y avoir
de société au-delà de l'économique, et c'est là toute son «
insoutenabilité », toute son irrationalité. C'est là toute sa violence
mise à jour par des politiques strictement libérales ; c'est là aussi la
faillite, l'échec, des politiques de « gauche ». Pour le socialisme à la
française, le système n'est pas parfait mais peut être amélioré, corrigé,
comme s'il s'agissait de revoir la forme indépendamment du fond !
Libéralisme social ? Autant dire économie sociale de marché,
philanthropie des colons, charité chrétienne des inquisiteurs ! Il n'y a
donc plus de dialogue possible, tout juste des coups de bâton pour qui ne
peut digérer ses rogatons en silence. Banlieue parisienne, un jour
presque comme les autres : deux jeunes s'électrocutent bêtement, les
autres s'énervent, des caillasses, des feux, les flics qui pointent leur
nez, ça s'échauffe. Scène relativement ordinaire dont on fera tout un
plat médiatique. La meilleure arme dont on dispose aujourd'hui est la
communication. Or, le libéralisme s'est arrogé une sorte de monopole
visuel et auditif de celle-ci. Il soumet à sa logique presque toute la
télévision, la radio, la presse écrite. On s'en est rendu compte
clairement lors de la guerre du Golfe en 1991, on oublie trop souvent que
cela est la routine. Dans un livre (8) récent, préfacé par E.A.
Seillière, Patrick Le Lay, PDG de TF1, parle sans détour des priorités
des chaînes commerciales :

"Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une
perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est
d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu'un
message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur
soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible
: c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux
messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau
humain disponible". "Rien n'est plus difficile que d'obtenir cette
disponibilité. C'est là que se trouve le changement permanent. Il faut
chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes,
surfer sur les tendances, dans un contexte où l'information s'accélère,
se multiplie et se banalise".

Cela est-il clair assez ? Pour en revenir aux « banlieues ». A Roubaix
(59), dans le quartier de l'Epeule ou des Trois ponts, après deux nuits
durant lesquelles les voitures crament par dizaine, des animateurs font
remarquer qu'il n'y a pas de tension particulière chez les jeunes.
C'est-à-dire que si l'on brûle davantage de voitures ce soir qu'hier, ce
n'est pas pour revendiquer quoique ce soit, parce qu'il y aurait un
malaise au-delà de celui habituel, même pas tant par contestation, c'est
surtout par imitation. Imitation, voilà qui n'est pas forcément
intelligent mais en revanche très intéressant. Comment en sont-ils
arrivés à s'imiter les uns les autres distants de dizaines et centaines
de kilomètres sans même sortir de leur quartier ! La té-lé-vi-sion ! Quel
est finalement le rôle des médias dans cette flambée de violences ? Le
rôle ou la responsabilité ? Les journalistes invoqueront le droit à
l'information, certains d'entre eux même croiront en ce qu'ils disent.
Personnellement, je ne peux pas m'empêcher de me poser la question
suivante : jusqu'à quel point y a-t-il intérêt à (sur)médiatiser ce genre
d'évènements ? Après tout, cette question n'est pas hors de son contexte.
Quoi de mieux par exemple (9) qu'une bonne vague d'insécurité -
relativement isolée d'ailleurs (à certains quartiers populaires) mais dont
l'effet grossi à la loupe ne peut que créer un climat d'insécurité total
(10)- pour justifier les pires (ou les meilleures, selon le point de vue
!) politiques sécuristes qu'une république puisse mettre en place ? Ne
faut-il pas dans ce genre de régime pouvoir justifier un tant soit peu
des actions à entreprendre surtout lorsqu'elles contredisent certains
droits qu'on eut pu croire jusque là acquis ? ! Il me semble que se poser
ces questions relève de l'honnêteté intellectuelle. Et puis l'effet de
confusion entre la cause et l'effet est dans une grande partie garanti :
contre qui vais-je me liguer après ça ? Est-ce un ministre de l'intérieur
qui a brûlé ma caisse ? Lui ne fait-il pas de son mieux pour rendre ma
vie plus sûre ? ! ! ! ! ! ! ! Aujourd'hui, la seule réponse politique à
la question que soulèvent ces évènements est celle du retour à l'ordre.
Les mots, pourvu qu'on les regarde, qu'on les entende, en disent assez.
De quel ordre parle-t-on ? De celui qui justement crée les conditions
propices au renouvellement et à la propagation de ce genre d'évènements.
Celui-là même qui soigneusement s'est appliqué à mettre en terre et
cultiver ces frustrations, tantôt par crédulité tantôt avec le pire
cynisme. C'est être de mauvaise foi que de croire qu'en cela consiste une
solution. Et c'est être à côté de la plaque et en rajouter une couche que
d'annoncer par exemple, l'accélération du processus de rénovation du parc
HLM, de parler d'intégration par l'emploi, et bien d'autres encore qui
n'ont même pas le mérite d'être une tentative de dialogue(11). « Oui mais
il y a urgence... », pourrait-on s'indigner. Effectivement il y a urgence
mais aussi grande puisse t-elle être, il n'y a guère ici de solution dans
l'urgence. Il ne s'agit plus maintenant de faire du chiffre mais de
revoir les principes mêmes de notre comptabilité. Encore une fois nous
sommes en train de boucler une boucle. Et un tour de plus vers le pire !
Combien de temps avant que nous nous décidions à sortir - à s'extirper
plutôt, vu comme nous y sommes embourbés - de cette façon de pensée en
cercles ? Tant qu'on n'aura pas pris toute la mesure de la violence du
libéralisme - comme application du principe économique du capitalisme à
tout le social -, on sombrera toujours plus dans la confusion et le
désespoir social. Ne serait-il pas temps de repenser ce qu'on sème - et
ici nous sommes tous également responsables - plutôt que de se lamenter
sur nos récoltes ? A méditer.

Stefan dV, 9/11 novembre 2005

Notes :

(1)- On pourra par exemple consulter M. Beaud, L'histoire du capitalisme,
1990 (2ème ed.).
(2)- Par masse, comprenez ici mouvement, flux, flot, ; pas de conscience
politique commune comme dans la classe. Masse consumériste c'est-à-dire un
flux d'individualités dont le seul but est pour chacun d'étancher sa soif
personnelle.
(3)- Je fais la distinction entre le capitalisme et le libéralisme en
faisant du second l'expression politique et sociale du premier, lequel
premier ne correspondant qu'à une forme d'organisation de l'activité
économique.
(4)- En réalité il ne fait que rattraper le temps « arrêté », « suspendu »
des « politiques sociales ». Comme aussi il profite de la manne de
l'effondrement des pays communistes qui disponibilise une main
d'œuvre très qualifiée à prix dérisoire.
(5)- Marx déjà constatait les phénomènes de délocalisation.
(6)- Ici entendue comme une perte de contact avec la réalité, une
confusion des pensées, une altération des sens : on ne sait plus le
pourquoi et le comment des choses.
(7)- Nous ne pouvons plus douter depuis Raffarin que « ce n'est pas la rue
qui gouverne » mais surtout il nous faut comprendre aujourd'hui que tout
ce que nous aurions à dire n'est plus audible car les choix désormais ne
peuvent plus être guidés que par le réalisme économique (sic).
(8)- Les dirigeants face au changement, Editions du 8ème jour.
(9)- Je dis par exemple comme P. Le Lay dit par exemple pour citer Coca
Cola.
(10)- au point que le tourisme est en ce moment déconseillé en France.
(11)- Cf. pour ces derniers les propos de N. Sarkozy.


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