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(fr) De l' " innocentisme " et de ses limites

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Date Thu, 24 Mar 2005 19:34:36 +0100 (CET)


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Carlos FONSECA - Le Garrot pour deux innocents - L'Affaire
Granado-Delgado, - Traduit de l'espagnol par Alain Pecunia (Editions
CNT-RP, 226 p., 2003).
Jean-Marc ROUILLAN - Alès dédain Une résistance libertaire espagnole
oubliée (CNT Alès, 40 p., 2003).
C'est avec précaution qu'il faut manier les mots, surtout quand le sujet
se prête au lyrisme et que, de surcroît, il agite sincèrement certaines
consciences. Depuis quelque temps en Espagne, et désormais en France, une
campagne de réhabilitation occupe partie des libertaires. Il s'agit de
demander à l'Etat espagnol de reconnaître l'innocence de deux militants
anarchistes – Joaquín Delgado et Francisco Granado – garrottés le 17 août
1963 pour des actes qu'ils n'avaient pas commis. Le livre de Carlos
Fonseca, le Garrot pour deux innocents, initialement publié en 1998 en
Espagne et désormais disponible en français, s'inscrit pleinement dans
cette démarche « innocentiste ».
L'histoire de la lutte armée antifranquiste menée tout au long de la
dictature par des groupes libertaires reste à faire. Pour être crédible,
elle devra éviter la fascination ou le rejet, distinguer le vrai du faux
et s'attacher à tirer, objectivement, le bilan de ses hauts faits, mais
aussi de ses faiblesses et de ses ratés. Il faudra sans doute quelque
temps encore pour que la légende, naturellement véhiculée par les derniers
témoins de la geste, cède la place au regard critique et dépassionné de
l'historien sur une période qui agita autant de cauchemars que de rêves.
Cette histoire-là est terriblement complexe, parce que foncièrement
humaine. Elle plonge ses racines dans le désespoir des défaites, mais
aussi dans l'illusion antifasciste, constitutive du mythe du soulèvement
populaire. Elle rejoint cette ancienne croyance anarchiste en l'acte
exemplaire et désintéressé que professèrent tant de théoriciens de la
noble cause du tyrannicide. Elle se brise sur l'aveuglement des
consciences. Elle tourne en rond, refusant de voir que la domination des
esprits ne se règle pas à coup de dynamite et que la servitude volontaire
est plus forte qu'un escadron de la garde civile. Il y a du romantisme,
indéniablement, dans l'entêtement de ces hommes, une bonne part
d'idéalisme aussi, comme il y a chez eux la volonté de ne pas accepter
l'évidence : aucune minorité agissante, pour justes que soient ses
raisons, ne saurait, à elle seule, détruire un système que, coalisé, le
capitalisme international a décidé de soutenir. Admettre cela, c'est
installer la faille au cœur d'un dispositif mental entièrement tourné vers
la lutte et admettre que le combat est perdu d'avance. Or ce combat est
précisément devenu, pour ces guérilleros perdus, leur unique raison de
vivre sans démériter – ou de mourir pour quelque chose, ce qui somme toute
revient au même. On ne renonce pas facilement à son honneur quand on est
espagnol et, par idiosyncrasie, quelque peu don-quichottesque,
c'est-à-dire seul contre tous, y compris contre l'Organisation qui, chez
les anarchistes, peut aussi être un monstre froid.
Il n'est pas de combattant de la lutte armée libertaire qui, en Espagne
franquiste, ne fût au courant des risques qu'il prenait, et ce quelque fût
son degré d'implication dans la lutte. Au bout du chemin, il y avait la
prison – et pour longtemps – ou, plus sûrement, la mort. A l'heure des
comptes, il ne faudrait pas l'oublier. Ils savaient ce qu'ils risquaient.
L'histoire, c'est le flux du temps. Celle de la résistance libertaire
armée au franquisme implique une périodisation précise. L'Espagne de
l'immédiat après-guerre n'est pas celle des années 1960, et à fortiori
celle des années 1970. Le rapport des noyaux de combattants avec le
Mouvement libertaire espagnol (MLE) en exil n'est pas le même selon la
période étudiée : il peut être serré, lâche ou totalement absent. Sabaté
et Facerías moururent en francs-tireurs, abandonnés par les instances de
l'exil et condamnés par elles. Delgado et Granado furent envoyés en
Espagne par le groupe Defensa Interior (DI), un organisme secret du MLE
chargé de coordonner, au début des années 1960 et pour un très court
temps, la lutte armée anti-franquiste. Le Groupe 1er-Mai agissait en son
nom et pour son compte au cours des années 1960 et 1970, sans autre lien
organique qu'avec une squelettique Fédération ibérique des jeunesses
libertaires (FIJL) mise au ban du MLE. Puig Antich et le MIL n'avaient
aucun lien organique – et ne cherchaient surtout pas à en avoir – avec le
MLE en exil, qui les condamna sans nuance. Ainsi, et malgré certaines
prétentions évidemment propagandistes à donner cohérence et continuité à
cette longue histoire, il semble pertinent de relever qu'elle fut très
différente d'une période à une autre et que, d'une certaine manière, ses
effets cumulés se soldèrent par un échec global puisque Franco mourut dans
son lit, ce qui ne saurait être interprété autrement que comme le simple
énoncé d'un fait vérifiable.
Une fois ces remarques préliminaires établies, il convient d'insister sur
un point : sans nier ses fondements mêmes, la valeur d'un combat
anti-étatique ne saurait, en aucun cas, se mesurer à l'aune de l'innocence
ou de la culpabilité. Innocents d'avoir commis les actes qu'on leur
imputa, Granado et Delgado l'étaient, comme ils étaient coupables d'être
des combattants d'une armée des ombres en mission à Madrid pour assurer la
logistique d'un attentat contre Franco. Innocents ou coupables, c'est
toujours le pouvoir qui décide. Lui demander aujourd'hui réparation de son
crime d'hier, c'est sans doute prendre le risque, au nom de l'innocence et
avec les meilleurs intentions du monde, de renvoyer Granado et Delgado à
cette catégorie abstraite des morts pour rien.
Ce risque, Jean-Marc Rouillan le relève à sa façon, un peu grandiloquente,
dans un court texte – Alès Dédain – qui fait écho au livre de C. Fonseca
et qui, le temps d'un dialogue entre activistes de la décennie suivante,
prend son exact contre-pied : « Ils avaient choisi, écrit-il, d'être
coupables, coupables à en crever, et quand tu dis qu'ils étaient
innocents, tu utilises des notions qui n'étaient pas les leurs. En
insistant sur cet aléa judiciaire, tu injuries leur choix de franchir la
frontière. Tu nies le sens qu'ils donnèrent à leur vie… » Le cœur du débat
est sans doute là, dans ce franchissement de frontière, dans cette entrée
consciente en des territoires où l'innocence n'existe pas.
On dira ici ou là que la thèse de J.-M. Rouillan – dont on connaît la
situation de prisonnier perpétuel –, procède de son système de défense et
qu'elle n'est pas exempte d'auto-légitimation et de fascination pour son
propre parcours. Certes, il y a de cela, mais elle a le mérite, cette
thèse, de ne pas s'en tenir, comme celle de C. Fonseca, à la morale
commune, celle qui voit dans l'innocent une victime et dans la réparation
une juste cause. Citons encore : « Le droit, la loi… n'ont rien à voir
là-dedans… c'est une affaire de guerre. La vieille guerre se poursuit à
travers nous… en nous. Alors, être coupable ou innocent ne signifie rien…
» Avec ses mots taillés dans la haine d'un monde qui le broie
quotidiennement, J.-M. Rouillan saisit une dimension que C. Fonseca ignore
avec constance, ce point de non-retour que suppose cette entrée en guerre,
cette irrévocabilité du choix clandestin.
De ce point de vue, la comparaison qu'opère le Garrot pour deux innocents
entre l'affaire Sacco-Vanzetti et l'affaire Granado-Delgado n'a de valeur
qu'émotionnelle, car elle résulte historiquement fausse. La première
relève d'un Etat de droit qui s'est mis en tête de criminaliser les
anarchistes et porte son choix sur deux victimes expiatoires qui ne sont
pas, à ce qu'on sache, en situation de guerre, autre que sociale contre le
gouvernement des Etats-Unis. La seconde est le fait d'un Etat d'exception
permanent, en guerre ouverte contre ceux qui le combattent – en guerre,
insistons bien, comme l'étaient, de leur côté et c'est leur honneur,
Granado et Delgado. L'un, l'autre, les deux ensembles auraient pu être
liquidés au coin d'un bois, sans procès, comme tant d'autres qui étaient
effectivement coupables d'avoir accepté le combat frontal avec ce régime
abominable. Sacco et Vanzetti, eux, n'avaient rien choisi du tout, sauf de
croire au rêve d'anarchie et un peu à l'Amérique. La différence tient aux
circonstances et celles-ci ne sauraient être brouillées, même pour la
bonne cause.
J.-M. Rouillan invente, quant à lui, d'autres paternités, plus proches de
son imaginaire, à ses héros espagnols, qu'il situe dans la lignée des «
destinées désespérées » des régicides ou de Caserio. Armés de leur «
dédain » et « déracin[és]de l'ordinaire quotidien », ils auraient décidé,
poursuit-il, « d'être l'acte lui-même », de « s'opposer », y compris à
l'anarchisme « prévoyant ». On ressent, bien sûr, quelque irritation
devant tant de pathos, quelque répugnance également – avouons-le – devant
un tel culte du martyrologe, mais J.-M. Rouillan a ses raisons quand il
écrit : « Je suis encore et en quelque sorte du côté des vaincus.
Peut-être est-ce mieux ainsi… comme une façon rationnelle de ne jamais
être menacé de remords. » Ce « remords », par exemple, qui monte du livre
de C. Fonseca et finit par submerger l'histoire, ce remords qu'éprouvent,
depuis juillet 1963, Antonio Martín et Sergio Hernández, responsables des
deux attentats madrilènes programmés par le groupe Defensa Interior(DI) et pour lesquels Granado et Delgado furent condamnés à mort.

Parlons de cette guerre, donc. Des hommes qui la menèrent et de ceux qui,
mandatés par le MLE, la coordonnèrent. Nous sommes en 1961. Après quinze
ans de division fratricide, la CNT vient de se réunifier. Dans l'euphorie
du moment, ses militants décident, par un accord unanime de congrès, de se
doter d'un organisme – le DI, dit aussi le « sous-marin » – chargé de
coordonner, depuis la France et de façon organique et centralisée, un
activisme libertaire qui avait été, jusqu'alors, le fait de groupes épars
de combattants. Il s'agit donc, du moins sur le papier, de passer à un
stade supérieur de lutte frontale contre l'Etat espagnol.
A défaut de traquer l'histoire et de la restituer dans toute sa
complexité, on ne peut pas comprendre grandchose à cette expérience du DI.
Or, pour écrire son livre, C. Fonseca s'est alimenté à une source unique –
le témoignage d'Octavio Alberola, dernier survivant du DI – et s'en est
tenu à son seul point de vue (1), sans chercher à le confronter aux
archives. Pourtant, l'activité du DI suscita au sein du MLE – de l'exil et
de l'intérieur – assez de débats pour qu'il en demeure quelques traces
écrites, qui auraient sans doute mérité d'être exhumées pour l'occasion.
L'explication – courte – qui, d'après C. Fonseca, lie la rapide paralysie,
puis disparition, du DI à la résistance, en son sein, des seuls éléments «
immobilistes » fait l'impasse sur d'autres motifs : la difficulté de mener
parallèlement plusieurs lignes à la fois, le manque de disposition d'une
organisation légale ayant pignon sur rue à risquer sa propre mise hors la
loi, la presque immédiate assimilation du « sous-marin » aux seules
Jeunesses libertaires – qu'O. Alberola représentait en son sein – et les
évidentes carences du DI en matière d'organisation, de planification et de
recrutement. Sur ce dernier point, le livre de C. Fonseca donne, pourtant,
une idée assez précise des ratés – dont l'affaire Granado-Delgado – qu'il
accumula en peu de temps. L'accord de 1961, vénéré par les partisans de la
ligne dure, était de fait matériellement impraticable, ce que ne tardèrent
pas à comprendre les « immobilistes » – Germinal Esgleas et Vicente
Llansola – qui jouèrent, alors, le pourrissement pour en finir avec le DI
et parvenir à leurs propres fins, en éliminant, Roque Santamaría,
secrétaire du secrétariat intercontinental de la CNT de l'époque, dont la
position « centriste » ne leur convenait pas davantage qu'à O. Alberola,
ce qui explique sans doute que C. Fonseca ne juge pas nécessaire de
l'analyser un seul instant.
C'est donc dans ce cadre conflictuel et hasardeux qu'est recruté Francisco
Granado, jeune émigré d'Alès qui se sait atteint de leucémie et condamné à
brève échéance. Le jeune homme, d'après C. Fonseca, n'a aucun passé
politique. Il veut faire quelque chose avant de mourir et offre ses
services à qui voudra. O. Alberola les accepte aussitôt, malgré les
réticences de Vicente Martí, son contact à Avignon. Le 14 mai 1963, F.
Granado part pour Madrid, le coffre de sa voiture bourré d'armes et
d'explosifs. Il n'en reviendra pas. Pas plus que Joaquín Delgado, membre
des Jeunesses libertaires, parti le récupérer le 28 juillet. Il sera pris,
lui aussi, dans la nasse madrilène à la suite du double attentat
commandité par le DI et exécuté par A. Martín et S. Hernandez, le
lendemain de son arrivée. Voilà. Le récit de cet enchaînement tragique, on
le trouvera dans Garrot pour deux innocents. Quant à savoir si le propre
DI n'eût pas quelque responsabilité dans l'affaire Granado-Delgado, la
question n'est simplement pas posée. Seule une légère gêne perceptible
dans certaines explications fournies par O. Alberola, son principal
coordonnateur, indique, là encore, que le remords peut aussi jouer des
tours aux plus endurcis.
Au bout du compte, c'est donc bien ce remords qui fait question, ce
remords que refuse J.-M. Rouillan, celui qui perce chez O. Alberola, celui
qui trouble encore les nuits d'A. Martín et de S. Hernandez. Et c'est
encore ce remords qui alimente une campagne « innocentiste » dont la
dimension auto-justificatrice fixe, évidemment, la principale limite.
Reconnus innocents – et ils le seront sûrement un jour –, Granado et
Delgado rejoindront la longue cohorte des victimes du franquisme, mais, de
tragique, leur histoire deviendra banale. Nulle part, il ne sera écrit que
l'un et l'autre étaient en guerre, leur image finira par se brouiller et
leur combat par se perdre dans la vague mémoire d'une époque sanguinaire
où les justes périssaient sans cause ni raison.
En postface du livre de C. Fonseca, un Groupe pour la révision de procès
fait le point de la campagne entreprise depuis la publication en espagnol
– 1998 – de Garrot pour deux innocents et conclut ainsi son appel : « Nous
avons donc commencé une campagne auprès des partis, des organisations
syndicales et de la société civile, pour appuyer cette initiative, car
elle a pour objectif d'obtenir une condamnation institutionnelle des
sentences prononcées par la justice franquiste. Ce qui serait d'une grande
importance pour faire aboutir toutes les demandes qui depuis quelques
années ont été présentées dans le but de réhabiliter la mémoire des
victimes de la répression franquiste : les fusillés et enterrés dans des
fosses communes, les personnes disparues, les condamnés aux travaux
forcés, les exilés. »
De l'autre côté des Pyrénées, une nouvelle génération retrouverait,
dit-on, la mémoire, celle-là même qu'un pacte du silence négocié entre
vainqueurs et vaincus, lors de ladite « transition démocratique », avait
tout fait pour enterrer. Soit. Il n'est pas sûr, cependant, que les
libertaires aient quelque chose à gagner à se situer sur le terrain de la
réparation étatique. Sauf à renoncer à leur propre histoire, dont
l'activisme – ou la résistance armée – est partie intégrante et qu'il faut
pleinement assumer, jusque dans ses erreurs. Sans remords ni fascination.
Avec un regard suffisamment critique pour en faire, aujourd'hui, le récit
objectif. Cette histoire où Granado et Delgado eurent leur part, comme
combattants et non comme victimes.
José Fergo

(1) Point de vue déjà exprimé par Octavio Alberola et Ariane Gransac dans
l'Anarchisme espagnol et l'action révolutionnaire internationale
(1961-1975), Christian Bourgois, 1975. Les autres membres du DI ont été
moins diserts sur le sujet, du moins publiquement.
[ texte extrait du n° 16 de la revue « A contretemps » et repris du site
www.acontretemps.plusloin.org ]


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