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(fr) Le journal CQFD a deux ans

Date Mon, 6 Jun 2005 10:26:36 +0200 (CEST)


LA SIRÈNE ET LE CHIEN DES QUAIS
DEUX ANS !

Quatre heures du matin. Cela vient des bassins de la Joliette, par-dessous
la passerelle du littoral, par-dessus les toits de tuiles romaines. Un
coup de sirène, puis deux, puis trois. Les marins en grève depuis quinze
jours se rappellent-ils à notre bon souvenir ? Ou alors les ferries
repartent-ils déjà vers la Corse et le Maghreb ? Réfugié sous la couette,
je m?interroge. Nous sommes sans doute nombreux à entendre cet appel, et
quelques-uns sûrement à ressentir son intonation poignante. Les grévistes
ont chassé les officiers des navires et peint sur leur coque : « Non au
RIF ! » (pavillon de complaisance européen permettant l?embauche de 75 %
de navigants extra-communautaires à prix extra), « Non à Bolkenstein ! »,
« Non à la constitution ! » Tout à la fois théoriques et pratiques, ils
ont aussi jeté quelques bagnoles de cadres à la mer, enflammé des
barricades de pneus et se sont frités avec les flics que le préfet avait
envoyés violer l?enceinte portuaire. Il fut un temps où des milliers de
gars seraient descendus des quartiers à ce signal, pour prêter main forte
à ceux du port. Le port, c?était le c?ur de la ville. Beaucoup étaient
prêts à « se donner avec les flics » pour « défendre l?outil de travail ».
Aujourd?hui, la sirène sonne un peu triste, un peu orpheline.

Les réseaux sur lesquels s?appuyaient de telles réactions viscérales de
solidarité ont presque tous disparu. Seuls les dockers ont soutenu
activement ceux de la SNCM. L?ancienne classe ouvrière et ses
organisations ne sont plus ce qu?elles étaient. L?hégémonie stalinienne
s?est effondrée (et c?est tant mieux), mais avec elle se sont aussi
étiolés la vie villageoise des quartiers et ce sentiment de communauté
concrète qu?avaient fait naître l?activité portuaire, la concentration
industrielle et l?idéal communard. Il ne s?agit pas ici de s?abandonner à
la nostalgie et à l?impuissance, mais force est de constater que depuis,
les liens sociaux se sont tragiquement distendus.

La première sociabilité ouvrière s?est construite sur ce que l?exode rural
n?avait pas pu gommer de la communauté paysanne, avant d?inventer ses
propres façons, mieux adaptées aux nouvelles circonstances historiques.
Aujourd?hui, la population, précarisée dans tous les aspects de son
existence, cherche aussi à s?appuyer sur les expériences passées, mais
devra à terme inventer des formes nouvelles de socialisation et de
résistance. Et le défi de cette époque est de forger ces liens-là hors des
filtres institutionnels et/ou politiciens, de manière autonome, ouverte et
horizontale.

C?est ce qu?on pouvait déceler dans les gestes de solidarité des habitants
des cités voisines du Carrefour du Merlan en grève au mois de novembre
dernier. Ou dans la fronde d?Endoume et des Catalans contre l?implantation
d?horodateurs, qui refuse toute mainmise des partis et invite les autres
quartiers à se manifester et à interrompre le trafic automobile, comme
eux, tous les jours, puis ensemble devant la mairie le lundi soir, tout en
préconisant la mise hors d?état de nuire de ces appareils racketteurs.
C?est, dans le même esprit, les occupations collectives d?un espace public
envahi par la bagnole, comme l?ont fait le samedi 30 avril les voisins du
Chapitre en coupant la circulation sur le boulevard de la Libération
pendant quatre heures, pour rendre la chaussée aux enfants et y installer
des tables de banquet et des panneaux informatifs. Ou la Sardinade des
Feignants de la Plaine se joignant à l?Euro-Mayday pour « faire sa fête au
travail ».

Les copains de CQFD vont se demander si j?ai bien compris ce qu?ils
m?avaient demandé : un édito présentant le canard (fait essentiellement à
Marseille, mais à vocation intergalactique) à l?occasion de son deuxième
anniversaire. Je suis un chouia hors-sujet, je le reconnais. Mais je sais
où je veux en venir : CQFD n?est pas un journal comme les autres. Il ne se
situe pas dans la cour des grands, celle des marchands d?armes et d?idées
préfabriquées, celle des cercles autorisés qui s?autorisent les uns les
autres à dire aux gens ce qu?il faut penser et voter. Mais il n?est pas
non plus dans l?arrière-cour ghettoïsée des journaux militants au ton trop
souvent uniforme, prêchant en terrain connu, convenu, convaincu. Nous
aimerions en tout cas être un peu plus que cela, et même (si j?ose dire)
tout à fait autre chose. Nous aimerions toujours surprendre ceux qui nous
attendent au tournant de la routine pour nous asséner leur sentence. Nous
ne voulons pas être le revers chagriné du spectacle d?un monde en
capilotade. Nous sommes fiers d?apporter des infos accessibles nulle part
ailleurs, et heureux de pouvoir pousser nos gueulantes contre l?inhumaine
connerie sous toutes ses formes, mais nous voulons aussi nous faire l?écho
de la vraie vie qui s?entête, et joue encore et toujours des coudes dans
l?atmosphère confinée de l?époque.

Le chien rouge a deux ans. Deux ans à guetter du coin de l?oreille le
chant de la sirène. Toujours prêt à en découdre ou bien à lever l?ancre
(s?il le faut comme passager clandestin). Deux ans à résister aux avances
des ennemis qu?on mérite (l?insistante Croix-Rouge française...) et à
abuser des amis méritants. Deux ans à arpenter les quais de la parole
dissidente.

Nous nous inscrivons dans un mouvement contraire, multiforme, curieux de
lui-même et des autres. Nous ne sommes pas que dans les kiosques et sur la
pile de magazines qu?on feuillette distraitement aux chiottes : nous
sommes dans les rues, dans les bars et dans les fêtes, dans les situations
imprévues et incontrôlées, là où la vieille complicité humaine ne désarme
pas.

Nicolas Arraitz

Publié dans CQFD # 23, mai 2005

CQFD
BP 70054, 13 192 Marseille Cedex 20
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[ texte repris du site www.cequilfautdetruire.org ]
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