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(fr) La triste farce de la « victoire du non »

Date Fri, 3 Jun 2005 11:43:47 +0200 (CEST)


Du nationalisme des partis bourgeois de gauche
et des manoeuvres politiciennes de l'extrême gauche


Comme lors de chaque compétition électorale, tout le monde, vainqueurs ou
vaincus, se félicite des résultats du référendum du 29 mai 2005.
Certes, les partisans du oui font un peu la tête et affirment que «la
France» a pris quelques années de retard dans ce qu'ils appellent «la
construction de l'Europe». Mais ils se consolent en se disant qu'après
tout ils ont encore le pouvoir (UMP) ou qu'ils vont bientôt le récupérer
(PS). Quant aux partisans du non, ils se réjouissent avec raison de la
gigantesque baffe que s'est pris Chirac et beaucoup avancent la nécessité
de sa démission et de nouvelles élections anticipées, élections qui
n?ouvriront immanquablement la voie qu?à d?amères désillusions, quels
qu?en soient les résultats.

Mais les partisans du oui comme ceux du non expliquent tous que la
campagne a «réveillé l'intérêt pour la politique», «le débat dans la
France d'en bas», qu'il y a eu des «réunions passionnantes», que «tout le
monde étudiait la Constitution stylo à la main», etc. Comme à chaque
élection, et c?est encore plus visible pour celle-ci, les participants à
la farce électorale baignent en fait dans l'autosatisfaction
franco-française et souvent chauvine, ou en tout cas paternaliste
vis-à-vis des autres peuples européens. Et quoi de plus normal, puisque
c'est justement l'une des fonctions du système électoral ? Faire communier
tous les individus d?un Etat donné, quelle que soit leur classe sociale,
dans l'illusion qu'ils sont tous égaux puisqu'ils ont tous le même
bulletin de vote à leur disposition. Leur faire croire qu?en abandonnant
leur pouvoir de décision entre des représentants incontrôlables et
incontrôlés, sans que ceux-ci soient obligés de tenir leurs engagements ou
de respecter leur programme, les acteurs agissent pour le bien général de
la nation, exploiteurs et exploités confondus.

Mais puisque cette élection concernait l'Europe, il faut aller plus loin
dans l'analyse non pas des résultats du scrutin lui-même et des combines
politiciennes franco-françaises - les spécialistes s'en chargeront pendant
des mois - mais des positions défendues par les partisans du «non de
gauche», de leur triomphalisme mystificateur et de leur incapacité à bâtir
une analyse internationale et internationaliste.

Une cécité générale

Pour toute personne qui s'intéresse à la vie politique en France depuis
quelques années, un certain nombre de choses restent immuables. Les
politiciens bourgeois pensent que leur impérialisme est toujours aussi
puissant qu'au XIXe siècle et au début du XXe siècle ; quant aux
révolutionnaires, on a l?impression qu?ils agissent comme si l'opinion de
Marx sur la supériorité politique du mouvement ouvrier français était
encore valable, un siècle et demi plus tard. Comme si on vivait encore
dans la période ouverte par la Révolution de 1789 et close en France par
la Commune de Paris, période où effectivement le prolétariat de France
pouvait sembler à «l?avant-garde» des autres prolétariats par sa
détermination à affronter l?Etat.

Curieusement, ni les conservateurs ni les révolutionnaires ne veulent
tirer les conséquences politiques du fait que la France est désormais une
puissance impérialiste en déclin sur le plan militaire, et menacée sur le
plan économique. Elle ne peut tenir son rang dans le choeur des puissances
capitalistes qu'en concluant d'étroites alliances économiques et
politiques transnationales, d'où le caractère vital pour la bourgeoisie
française du projet européen.

Face à cette situation, les révolutionnaires ont été incapables, depuis
plus de cinquante ans que se met en place l'Europe, d'instaurer des liens
réguliers avec leurs camarades d'autres pays (européens ou pas), à la fois
pour construire une réflexion et pour faciliter une action sur toutes les
questions : retraites, salaires, migrations, répression policière,
justice, systèmes de santé ou d'éducation, etc.
Et lorsque Lutte ouvrière et la LCR ont eu cinq députés pendant une
législature au Parlement européen quel a été leur bilan ? En quoi ces cinq
années de présence au sein des institutions européennes ont-elles armé ces
organisations pour préparer la bataille non seulement en France, mais dans
toute l?Europe, contre le Traité constitutionnel et ses conséquences ? A
en juger par l?absence de collaboration entre les groupes révolutionnaires
européens durant la campagne du non, on est tenté de répondre : à rien du
tout.
Et on pourrait en dire autant à propos des anarchistes et des libertaires
qui comptent des partisans dans à peu près tous les pays d?Europe et ont
eux aussi été incapables de mener la moindre campagne internationale
contre le Traité ou autour des questions qu?il soulève. Quelles sont alors
les causes de cette absence de mise en pratique d?un internationalisme
hautement revendiqué par les trotskystes comme par les anarchistes (1) ?

Cette cécité politique générale concernant le déclin de l'impérialisme
français, cette incapacité à agir et réfléchir à l'échelle européenne,
voire mondiale, tiennent à une raison fondamentale : les réactionnaires,
les réformistes voire une partie de la gauche marxiste dite
«révolutionnaire» partagent les mêmes lunettes nationales occultées par
leurs références universalistes et républicaines.
Pour l?extrême gauche marxiste, ses références françaises (de Jaurès à
Bourdieu, en passant par Nizan, Bettelheim, Politzer ou Poulantzas) sont
toutes des références étatistes, d?inspiration social-démocrate ou
stalinienne. Et quand leurs lectures dépassent l?horizon français, ce
n?est pas dans les écrits des bolcheviks et des «belles années» de
l?Internationale communiste qu?ils puiseront un sens critique vis-à-vis de
l?Etat puisque c?est justement ce courant qui a théorisé la domination du
Parti sur l?Etat.
Quant aux anarchistes, leurs références intellectuelles, si elles ne sont
pas étatistes, sont elles aussi pour une grande part franco-françaises :
certains libertaires ressassent inlassablement un passé certes riche
(Proudhon, les frères Reclus, Fernand Pelloutier, George Sorel, Sébastien
Faure, Jean Grave, Emile Pouget, etc.) mais vis-à-vis duquel ils éprouvent
surtout une nostalgie acritique ; pour de nombreux militants
anarcho-syndicalistes on a souvent l?impression que le syndicalisme
révolutionnaire d?avant 1914 constitue une sorte d?horizon indépassable ;
les anarchistes plus jeunes sont fréquemment attirés par les jongleries
verbales et les exercices de style des situationnistes et des néo-situs
que l?on a du mal à classer dans les armes indispensables au combat
politique quotidien contre le Capital, ou alors, avides de savoir et de
réponses nouvelles, ils dévorent, tout comme les jeunes trotskystes
d?ailleurs, la prose de la gauche étatiste d?ATTAC à Bourdieu, sans
toujours en déceler les pièges.
Jusqu?à plus ample informé, la réflexion politique quotidienne des
libertaires ne semble guère puiser dans les analyses menées par les
anarchistes d?autres pays, d?hier ou d?aujourd?hui. Très peu d?ouvrages
écrits par des anarchistes américains, espagnols, argentins, allemands,
italiens, etc., sont traduits en français et ceux qui le sont (Murray
Bookchin est sans doute le plus connu) ne brillent guère par leur
radicalité, même s?ils ne manquent pas d?intérêt.
Donc, qu?ils soient trotskystes ou anarchistes, les révolutionnaires
français, pour des raisons différentes mais qui aboutissent à des
conséquences assez semblables, ont bien du mal à prendre des distances
avec leur histoire et leurs deux principales traditions nationales,
jacobine d?un côté, syndicaliste révolutionnaire de l?autre.

Un fonds idéologique commun à la gauche et à la droite : le culte de l'Etat

Il existe, que cela leur plaise ou pas, une rhétorique politique
nationale, commune à la droite, à la gauche, voire même à l'extrême gauche
dans certains cas. Cette rhétorique puise, dans des proportions diverses
et de manière différente, dans des thèmes communs dont le rappel permanent
de l'apport des philosophes des Lumières, l?universalité des droits de
l?homme, l'idéologie républicaine et laïque, la prétendue démocratie
communale, une vision idéalisée de la Résistance sous l'Occupation, le
mythe de la neutralité des services publics et, plus récemment,
l'idéologie qui a pris de l?ampleur avec le mouvement altermondialiste :
le citoyennisme, la «démocratie participative», qui puisent dans la
tradition politique nationale-étatiste française et se résument à une
croyance aveugle en les mensonges et les illusions de la démocratie
bourgeoise.

Bien sûr, tous les républicains, les laïques et même les citoyennistes ne
sont pas des chauvins de la pire espèce. Mais, même lorsqu'ils invoquent
de vagues valeurs internationalistes ou altermondialistes, ils sont
incapables de rompre pratiquement avec l'idéologie qui a pris de si
nombreuses formes durant l'histoire des luttes de classes en France. Cette
idéologie est fondée sur le culte de l'Etat et de ses institutions, la
croyance en son rôle protecteur, progressiste, quasi messianique, un
rapport acritique au parlementarisme et aux formes de confiscation de la
volonté populaire. Et au cours des dernières années, les campagnes menées
contre l?AMI, ou plus récemment contre la directive Bolkenstein, ont été
marquées par une inquiétante union nationale de la droite à la gauche,
autour du thème de la supériorité du «modèle français» ou de «l?exception
culturelle française», thèmes qui sont le reflet d?une longue tradition
dont nous ne donnerons ici que quelques exemples.

Durant la révolution de 1789, l'Etat français prétendait lutter contre
toutes les monarchies européennes et constituer donc un facteur de progrès
pour les peuples, et ce mythe perdure encore, sans que les deux siècles
écoulés aient permis à la gauche de s?en distancer ; sous Napoléon, l?Etat
impérial prétendait consolider les conquêtes de la Révolution qui avaient
été exportées en Espagne, en Italie, au Portugal, en Belgique, etc., à la
force des baïonnettes ; au milieu du XIXe siècle, le Second Empire de
Napoléon III essaya de jouer la carte de l'union nationale et de nouer une
alliance entre des classes antagonistes, ce que Marx appela justement le
«bonapartisme», et Napoléon le Petit tenta d?enchaîner le mouvement
ouvrier naissant à l?Empire.

En 1914, les partis et syndicats ouvriers capitulèrent honteusement,
refusant de déclencher la grève générale contre la guerre mondiale, grève
dont ils parlaient dans leurs motions de congrès depuis des années, et les
socialistes votèrent les crédits de guerre.

Durant les années 1930, des courants socialistes belges (De Man) et
français (notamment Marcel Déat, que l?on range plutôt dans les
«néo-socialistes») défendirent l'idée qu'il fallait une forte intervention
de l'Etat dans l'économie pour juguler la crise internationale du
capitalisme et détacher les classes moyennes du fascisme : membres de la
SFIO, certains des «planistes» (comme on les appela parce qu'ils étaient,
entre autres, de chauds partisans de la planification) offrirent ensuite
leurs services au régime... du maréchal Pétain tandis que d?autres, plus
tard, furent à l?origine... du Marché commun (André Philip).

Pendant la Résistance et le gouvernement d'union nationale présidé par De
Gaulle entre 1945 et 1947, on eut droit à une autre version de l'unité
nationale au nom de la «lutte contre le fascisme» et du «A chacun son
Boche» (PCF), puis de la reconstruction indispensable du capitalisme
français (« La grève est l?arme des trusts », Maurice Thorez).
Depuis 1945, d?ailleurs, la gauche et la droite communient dans
l'évocation des «conquêtes sociales de la Résistance», oubliant quel fut
le prix de ces «conquêtes» : faire marner les ouvriers pour des salaires
de misère, remplir les poches des patrons et de l'Etat pendant des
décennies, soutenir toutes les aventures coloniales puis néocoloniales de
l'impérialisme français.

Sous la Cinquième République, de 1958 à 1969, ce culte de l'Etat et de son
prétendu rôle protecteur et « redistributeur des richesses » a pris de
nouveau de l'ampleur notamment à travers les plans économiques et la
figure charismatique du Général-Président dont la politique étrangère
anti-américaine était soutenue par le Parti communiste français, le même
parti qui menait campagne dans les années 70 sur le thème répugnant du
«Produisons français» ; et durant les négociations sur le Programme commun
dans les années 1970 et les deux premières années du gouvernement de la
gauche unie 1981-1983 nous avons encore eu une version «de gauche» de
cette idéologie national-étatiste : la nationalisation de quelques
banques, compagnies d'assurances et quelques industries clés allait
«changer la vie» de tous les opprimés et les exploités.

Une campagne du non où l'internationalisme a été totalement absent

En 2005 avec la prétendue campagne du «Non de gauche», soutenue par les
guignols de la «gauche du PS» et une partie du mouvement altermondialiste,
sans oublier l'inévitable LCR (2), nous avons assisté à un nouvel essor de
l'idéologie étatiste comme en témoignent leurs tracts et leur propagande.

La campagne pour le «Non de gauche» a vu ressurgir chez les électeurs et
les sympathisants de gauche les formes les plus ambiguës de
l'anti-américanisme au nom de la dénonciation de l'OTAN ou de l'OMC, ainsi
que les sentiments xénophobes contre
- les tristement fameux «plombiers polonais» (3) (on vient d'ailleurs
d'apprendre, après les élections bien sûr, qu'il n'y en aurait en fait que
150 ou 180 sur tout le territoire national),
- l'industrie textile chinoise (le lundi 30 mai 2005, lors d'une
émission-bilan du référendum sur le TCE sur France 2, un responsable CGT
eut le cynisme et le culot de dénoncer la «concurrence chinoise» sans
mentionner une seule fois le sort des 19 millions d'ouvriers chinois du
textile surexploités dans leur pays)
- ou l?entrée de la Turquie dans l?Union européenne (qui ravive les
préjugés xénophobes et antimusulmans).
Face à cette résurgence des préjugés nationalistes, la gauche dite extrême
comme la gauche réformiste ont choisi de faire la sourde oreille et de
minimiser le phénomène puisqu?ils voulaient surfer sur la vague du «non de
gauche».
De plus, il est particulièrement indécent de voir l'extrême gauche
prétendre que le «non de gauche» aurait une dimension «internationaliste»
alors qu'elle a été incapable, depuis l?annonce de la forte probabilité
d?un référendum, d'organiser la moindre campagne, le moindre meeting, à
l'échelle européenne regroupant les forces révolutionnaires des différents
pays de l'UE pour critiquer le contenu du Traité constitutionnel et en
expliquer les enjeux réels pour tous les prolétaires européens, pas
simplement pour les prolétaires français. Et, globalement considéré, ce
vote non (il n?existait pas de bulletin permettant de comptabiliser et
différencier entre les votes non, de droite et de gauche) est d'autant
moins internationaliste que 42 % des électeurs du non pensent qu' «il y a
trop d'étrangers en France» contre 21 % des électeurs du oui. Et que les
électeurs du Front national se sont plus mobilisés pour le non (90 %) que
ceux d?extrême gauche.

Où sont passés les 6 millions de voix de Le Pen et de Villiers ?

Loin d'être une «victoire» de la classe ouvrière ou la «revanche des
classes populaires sur Maastricht» (dixit Alternative libertaire) la
pseudo «victoire du non» est le fruit d'une alliance contre nature dans
les urnes entre les 6 millions d'électeurs Le Pen et de Villiers (dont les
positions xénophobes et racistes ne sont plus à démontrer) avec les 9
millions d'électeurs PC et PS (et encore cette estimation est-elle
optimiste puisqu?elle suppose que la droite traditionnelle n?a pas apporté
la moindre contribution au camp du non, ce qui est manifestement inexact
puisqu?il existe une droite souverainiste). Une telle «victoire» n'a rien
à voir avec la défense des intérêts des exploités.

Il faut avoir un sacré culot et un certain mépris pour l'intelligence des
travailleurs pour affirmer que le non aurait «marginalisé l'extrême
droite». Ce sont les mêmes qui nous expliquaient qu'il fallait voter
Chirac en 2002 parce que les 5 millions d'électeurs de Le Pen
représentaient un danger «fasciste» et qui aujourd'hui nous expliquent que
ces 5 millions d'électeurs dangereux se seraient évanouis en fumée - à
moins qu?ils ne se terrent dans leurs caves ?

Une «grande victoire symbolique» ? Un «immense espoir» ?

D'ailleurs les anarcho-électoralistes d?Alternative libertaire dévoilent
de façon bien naïve le manque d?ampleur de leur vision politique
lorsqu'ils écrivent sans rire que la «victoire du Non» serait une «petite
victoire sociale» et une «grande victoire symbolique».
Voilà à quoi en sont réduits des révolutionnaires aujourd'hui : à se
réjouir de victoires électorales, qui plus est «symboliques», ou de
l'«immense espoir» (LCR) soulevé par les résultats d'un
référendum-plébiscite qui s'est retourné contre Chirac. D'ailleurs nos
révolutionnaires ne parlent plus guère, dans leur propagande quotidienne,
de détruire l'Etat bourgeois, de former des conseils ouvriers, de
supprimer le salariat, la monnaie et la hiérarchie, de réorganiser la
production et la vie sociale sur des bases radicalement différentes : ils
préfèrent évoquer une «rupture avec le capitalisme» (LCR) tout comme
Mitterrand avant 1981 ou menacer de «faire trembler le capitalisme»
(Alternative libertaire).
Lors de l'émission Transeuropéennes, mardi 31 mai, Alain Krivine,
dirigeant de la LCR, a tranquillement expliqué : «ce que les gens veulent,
c'est une France solidaire qui permette le plein emploi et une juste
redistribution des richesses». C'est peut-être ce que «les gens» veulent,
mais si c'est tout ce que des révolutionnaires ont à proposer aux
travailleurs quand ils ont l'occasion inespérée d'exposer leurs idées et
leurs propositions à la télévision, franchement ils feraient mieux de se
taire plutôt que de servir de porte-voix aux prolétaires les plus modérés...

Quant à la prétendue «autre Europe sociale, démocratique, écologiste et
féministe», ce n?est qu?un rideau de fumée ; c'est mentir de prétendre
qu'elle pourrait jaillir des urnes et, de surcroît, d'un soutien
«critique» aux politicards de gauche.

C'est mentir de faire croire qu'elle pourrait venir d'une «Assemblée
constituante (4)», élue à la proportionnelle, qui par ailleurs donnerait
une représentation solide au Front national et à ses 5 millions
d'électeurs, sans compter toutes les autres forces réactionnaires qui
pourraient librement s'y exprimer, si l?on reste dans le cadre de la
démocratie bourgeoise traditionnelle.

C'est mentir d'affirmer que cette «autre Europe» pourrait être facilitée
par la tenue d'un «nouveau Forum social européen» qui permettrait à toutes
sortes de politiciens de gauche discrédités de se refaire une virginité.

Les militants d'extrême gauche ont bien peu confiance en la force et la
justesse de leurs idées pour croire qu'une pseudo-victoire électorale
pourrait «gonfler le moral des classes populaires» (Alternative
libertaire). C'est exactement le raisonnement que tenaient d'ailleurs la
LCR ou l?OCI (ancêtre du PT actuel) en 1981 quand ils expliquaient que la
venue de Mitterrand au pouvoir allait soulever l'espoir des «masses» et
que celles-ci «déborderaient les appareils». On a vu le résultat :
croissance
exponentielle du chômage, casse de la sidérurgie, des mines, des chantiers
navals, de l'automobile, dégradation générale de tous les prétendus
«services publics», attaques systématiques contre les travailleurs
immigrés, essor du Front national et de l'expression publique des idées et
comportements racistes, etc.

Les ouvriers et les employés qui ont voté non sont peut-être momentanément
contents d'avoir filé une baffe à Chirac et à certains représentants de la
classe dominante. Mais ils n'ont pour le moment AUCUNE AUTRE PERSPECTIVE
politique que de confier demain le pouvoir à une autre fraction de la
classe dominante : la gauche qui a mené une politique anti-ouvrière chaque
fois qu'elle est venue au gouvernement.
Les travailleurs n'ont pas suffisamment confiance en eux-mêmes pour
prendre leurs affaires en main, s'emparer des usines et des bureaux,
supprimer toute hiérarchie, se débarrasser de toutes les forces
répressives de l'Etat, mettre en place leur propre pouvoir et donner une
orientation radicalement différente à toute la production. Les partisans
du «non de gauche» ne font que renforcer leurs illusions dans l'utilité et
l'efficacité des élections, illusions dont on sait parfaitement qu'elles
seront demain trahies.

Les manoeuvres de la «gauche du non»

La façon dont la gauche nous explique aujourd'hui la prétendue «victoire
du Non» témoigne une fois de plus du nationalisme incurable qui imprègne
ses dirigeants. En effet, qu'ont déclaré les dirigeants de la
pseudo-gauche du Parti socialiste dimanche 28 mai dès qu'ils ont appris
les résultats des élections ? «Je suis fier d'être français» (Henri
Emmanuelli), «Notre pays a une haute idée de la politique et refuse une
économie de marché sans aucune règle» (Marie-Thérèse Lienemann), «La
rupture avec le capitalisme est un songe creux» (Arnaud Montebourg).

Qu'a déclaré le trio Dolez-Filoche-Généreux qui a fait un tour de France
et près de 90 meetings pour le «non de gauche». Ils se sont réjoui de
l'«allégresse» du «peuple français» qui a manifesté dans les rues «comme
en mai 1981». Mais nos trois mousquetaires oublient de mentionner tous les
coups portés à la classe ouvrière par la gauche au pouvoir depuis ces
mêmes manifestations de liesse. Fidèles à la tradition du nationalisme
français le plus arrogant, nos trois «socialistes de gauche» osent écrire
que «le non français a créé la possibilité d'une authentique refondation
démocratique de l'Europe. Il dit au reste de l'Europe que les
pro-européens ont le droit de dire non sans menacer la construction
européenne», «La France doit donner l'impulsion nécessaire pour une
nouvelle renégociation», etc.

Non seulement nos trois branquignols se gargarisent de mots comme «la
France» et la «construction européenne», non seulement ils font le même
raisonnement que Chirac en croyant encore que «la France» serait la tête
politique de l'Europe, mais en plus ils cachent sciemment que leur
construction européenne, qu'elle soit menée par des sociaux-libéraux ou
des sociaux-démocrates, est et sera inévitablement une tentative de
construire une nouvelle puissance impérialiste aux contours inédits.
Certes, on ignore encore si cette future puissance impérialiste européenne
verra vraiment le jour et de quelles institutions politiques définitives
elle se dotera, mais l'Union européenne possède déjà sa monnaie unique et
devra un jour posséder une armée unique, ultramoderne, prête à intervenir
sur tous les continents, si elle veut jouer pleinement son rôle face à
l'impérialisme américain et aux puissances capitalistes émergentes en
Asie, l'Inde et la Chine.

La pseudo-gauche du PS a déjà concocté un beau programme : l' «unité de
toutes les tendances socialistes», l' «unité de la gauche» et une
«nouvelle constitution démocratique européenne». En d'autres termes, ils
veulent avoir des strapontins dans le prochain gouvernement bourgeois de
gauche et prendre part à la direction de l'impérialisme européen en lui
donnant une façade démocratique.

Le PCF, quant à lui, continue à se vautrer dans le respect et le culte de
l'Etat bourgeois puisqu'il demande à Chirac (à Chirac !) de «porter avec
force la voix de notre peuple et de demander la renégociation du traité
avec un véritable débat populaire en Europe».

ATTAC n'est pas non plus en mal de chauvinisme puisqu'elle propose de
réaliser un tour d'Europe «pour expliquer le non français» comme si les
Européens étaient trop cons et avaient attendu les altermondains pour
comprendre ce qui était en jeu dans la construction de l'impérialisme
européen.

Une attitude révolutionnaire conséquente consisterait non pas à «expliquer
le non français» aux autres Européens mais à construire ensemble, avec
toutes les forces révolutionnaires du continent, une analyse et des
actions qui puissent contrer la propagande et les mauvais coups des
classes dirigeantes européennes. Mais on en est loin...et ce n?est de toute
façon pas l?objectif d?ATTAC et des partis de gauche.

Les rabatteurs d'extrême gauche de Fabius, Bové et tutti quanti

Face aux manoeuvres politiciennes grossières de la gauche qui aboutiront
sans doute à remettre en selle un politicien «social-libéral» (en clair
bourgeois) comme Fabius, l'extrême gauche n'a fondamentalement pas d'autre
politique à proposer que d'appeler à la victoire de la gauche en 2007,
tout en enrobant cet appel de ses habituelles coquetteries hypocrites (il
faut un «gouvernement des travailleurs», un «gouvernement
anticapitaliste», etc., toutes formules qui ne sont qu?un habillage
trompeur des formules de l?Union de la gauche ou de la gauche plurielle).

Les militants du Parti des travailleurs ont certes leurs propres comités,
mais soyons sûrs qu'ils appelleront à voter PC-PS. Lutte ouvrière ne s'est
pas mouillée dans les comités du non, mais cette organisation a quand même
appelé à voter non lors du référendum et appellera certainement à voter
PC, voire PS, en 2007, comme elle le fait à presque toutes les élections.

Quant à la LCR, elle a participé aux comités du non aux côtés des
opposants du PS et des Verts, et des militants du PCF. Déjà deux jours
avant la «victoire» du non certains dirigeants de la LCR confiaient à
Libération qu'ils entendaient faire perdurer les comités du non après les
élections pour pousser la gauche au pouvoir. Et le mardi 31 mai, face aux
accusations de division lancées par l'ex-ministre PS Moscovici, Alain
Krivine n'a pu que se défendre en affirmant qu'il était «unitaire pour
dix». Unitaire pour dix, d'accord, mais pour quoi faire en dehors de
porter les politiciens de gauche au pouvoir ?
D?ailleurs, Clémentine Autain, apparentée PCF, n?affirmait-elle pas le
lundi 30 mai, d'un air gourmand et matois, sur I-télé, qu'il ne fallait
«pas tout de suite parler des présidentielles de 2007», sinon on allait
couler les comités du non ? Bel aveu qui dévoile les arrière-pensées de
tous ces prétendus adversaires du «social-libéralisme» auxquels la LCR
veut s?allier pour, paraît-il, mieux les démasquer !

Les manoeuvriers de la gauche et de l'extrême gauche vont faire monter
lentement la mayonnaise avec l'appui des altermondialistes et peut-être
même de certains libertaires pour finalement sortir de leur chapeau Fabius
(ou Bové, pourquoi pas ?) aux présidentielles. Mais que gagneront les
travailleurs à miser sur ces chevaux-là ? D'amères désillusions et de
nouveaux coups dans la gueule s'ils ne se mobilisent pour leurs propres
intérêts de classe sans écouter les sirènes électoralistes.
La lutte sera longue et difficile, mais elle ne passera ni par les urnes
ni par les combinaisons politiciennes que nous font miroiter la gauche et
l'extrême gauche.

Y.C.

(Ni patrie ni frontières)

1. Cet article s?attache avant tout à démonter les analyses avancées par
la «gauche du non» et l?extrême gauche - et accessoirement celles d?un
groupe libertaire qui se complaît dans le tacticisme électoral depuis
quelques années (Alternative libertaire), reflétant ainsi des illusions
qui dépassent très largement les frontières de cette petite organisation
et touchent tout le milieu altermondialo-extrêmegaucho-citoyenniste.
Pour ce qui est des anarchistes traditionnellement abstentionnistes
(Fédération anarchiste, CNT-Vignoles, CNT-AIT, OCL, etc.), leur radical
anti-étatisme originel et leur antinationalisme affiché auraient dû, en
principe, les préparer, plus que d?autres, à une pratique sérieuse de
l?internationalisme, en tout cas au minimum au niveau européen. La lecture
de leur presse et de leur propagande montre qu?à ce niveau-là ils sont
apparemment incapables, et ce depuis des décennies, de construire un
réseau international d?analyse et d?action. Connaissant peu ces milieux,
il m?est impossible d?en distinguer clairement les raisons profondes, mais
le constat est accablant depuis l?échec de la Première Internationale, il
y a plus d?un siècle maintenant.

2. Un camarade de la LCR s'est dit choqué à la lecture de ce texte par
l'amalgame injuste qui serait fait entre la gauche bourgeoise et son
organisation. On comprend mal son indignation alors que, depuis des
années, le slogan favori de la LCR est justement : «100 % à gauche !»,
qu?elle lutte pour une « vraie gauche » et que l'on a vu au cours de la
«campagne pour un non de gauche» Olivier Besancenot parader aux côtés des
Buffet, Melenchon et autres politiciens de gauche sans leur adresser de
critiques fondamentales.

3. A propos de ce qui est en train de se dérouler dans les nouveaux pays
de l?Union européenne, ceux qui lisent l'anglais découvriront avec profit
le numéro 2 de la revue Prol-position sur le site du même nom. Ils verront
qu?un petit groupe révolutionnaire peut parfaitement recueillir des
informations utiles sur les luttes ouvrières en Pologne, en Roumanie, en
Tchéquie, etc., et réfléchir à la portée des migrations des travailleurs
d'Europe de l'Est et à leurs effets sur une puissance impérialiste comme
l'Allemagne par exemple, en dépassant les généralités sur l?Europe
«libérale» (c?est-à-dire impérialiste) et les polémiques dignes de
spécialistes du droit constitutionnel qui ont entouré le texte du TCE.

4. Ceux qui invoquent la nécessité d'une nouvelle «Constituante», mythe
vieux de déjà deux siècles, et qui jouent sur la fibre jacobine française
très présente chez les «souverainistes de gauche», ne se rendent même pas
compte que cette Assemblée a joué son rôle lors d'une
révolution...bourgeoise et antimonarchique !

Mais finalement, quelque part, ce n'est pas très différent de ce que
raconte Lutte ouvrière quand elle explique que les conseils ouvriers
ressembleraient aux conseils municipaux actuels, comme l?a expliqué son
dirigeant Robert Barcia, alias Hardy, lors de son unique apparition à la
télévision..

On retrouve dans ces deux argumentations la même incapacité de puiser dans
les expériences révolutionnaires d'autres pays que la France, par
frilosité, par sourci pédagogique et/ou par incapacité de produire des
analyses politiques solides en commun avec des militants révolutionnaires
d'autres pays.

A ce propos, il est d?ailleurs caractéristique que les militants français
continuent de vivre dans la nostalgie du Mai 68 français, mouvement dont
la radicalité et l?importance sont finalement assez réduites quand on les
compare aux riches dix années du Mai rampant italien ou à la radicalisé
bien supéroeure des occupations d?usines et des commissions de
travailleurs au Portugal durant les années 1974-1975.

Mais l?intelligentsia «soixanhuitarde» qui a intégré la direction des
médias et des élites politiques de gauche est tellement imbue d?elle-même
et a tellement influencé la vision que l?extrême gauche française a de son
histoire que les militants, quarante ans après, n?ont pas encore intégré
dans leur raisonnement que ce qu?il est convenu d?appeler la «contestation
des années 60» a en fait d?abord commencé aux Etats-Unis et que ses
pointes les plus radicales sont apparues en Italie et au Portugal, ce qui
relativise beaucoup la signification historique de Mai 68. Et si l?on
ajoute à cela ce qui se passa notamment dans des pays comme la
Tchécoslovaquie et le Mexique, on peut alors donner au Mai français des
proportions plus exactes et surtout moins chauvines.


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