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(fr) Livre - Culture proletarienne

Date Mon, 25 Jul 2005 21:41:25 +0300


Marcel Martinet - Culture proletarienne (1)
Avant 1914, le romancier et poète Marcel Martinet (1887-1944) appartient à
l’avant-garde politique et artistique regroupée autour de la revue
L’Effort qui considère que l’art n’est “ plus une annexe de la politique
[mais] l’un des outils de la transformation sociale ” dans une société
occidentale entrée en décadence que seul le mouvement ouvrier peut
régénérer — le prolétariat sauvant la civilisation en se sauvant lui-même.
Lors de la Première guerre mondiale, contrairement à beaucoup de
pacifistes qui se rallieront à l’union sacrée – de “ ceux qui sont pour
les nations et la guerre entre les nations ” –, il reste de la poignée de
“ ceux qui ont pour but l’émancipation de l’homme par la guerre des
classes ”. Il s’engage alors sans retour dans le syndicalisme
révolutionnaire du groupe qui édite La Vie ouvrière autour de Pierre
Monatte et Alfred Rosmer. Durant ces années, il participe aux différentes
associations et revues qui s’opposent à la guerre et au bourrage de crâne
nationaliste. Après 1918, il participe à la relance de La Vie ouvrière et
se retrouve avec quelques amis à l’initiative d’un journal, La Plèbe, et
d’une revue, Les Cahiers du travail, qui publie notamment la première
traduction des Lettres de la prison de Rosa Luxemburg. Convaincu
brièvement par la révolution russe, nommé premier directeur littéraire de
L’Humanité, il s’éloigne du PCF en 1924 pour s’opposer au stalinisme,
lutter contre le fascisme renaissant et le colonialisme en Indochine.
Culture prolétarienne, éditée en 1935, rassemble ses pensées d’un quart de
siècle sur le sujet dominant son œuvre de militant : une libération du
prolétariat par lui-même qui s’enracinerait dans la culture. S’y ajoute
ses commentaires des Réflexions sur l’Education d’Albert Thierry, un
auteur qu’il admirait. Culture prolétarienne, sans apporter de solutions
miracles, définit des buts “ d’une extrême modestie et ambition extrême ”,
signale les pistes à suivre et les écueils à éviter. L’auteur qui, à vingt
ans, alors qu’il est étudiant à l’École normale supérieure, rêve d’aller
vivre avec les jeunes ouvriers de la rue Mouffetard “ pour étudier le
monde avec eux et partir avec eux à la conquête du monde ” refusera
toujours de sortir du peuple pour parvenir à titre individuel. Le poète
des Temps maudits craint d’y perdre sa conscience de classe et
d’abandonner les siens. Avec l’écrivain Jean Guéhenno, il pense que “ la
culture n’est pas un présent que l’on puisse nous faire. Elle est un
merveilleux domaine à conquérir ”. Dans la société de classe qu’il refuse,
l’instruction truquée concédée au peuple est conçue en fonction des
besoins de la bourgeoisie, dans le sens de la conservation de ses
privilèges, pour imposer sa vision dominatrice …
Pas plus que les femmes, le prolétaire n’a “ la science de son malheur ”.
En digne continuateur de Fernand Pelloutier, Marcel Martinet juge
essentiel que les ouvriers prennent conscience qu’ils sont porteurs d’une
culture qui n’est pas celle des maîtres. Avant de s’affronter à la culture
bourgeoise pour en tirer “ les aliments ” nécessaires à leurs luttes, ils
doivent acquérir une connaissance approfondie du sens, des effets de leur
travail, et connaître leur propre histoire. Cette science ne devra jamais
être déversée d’en haut par ceux qui savent sur ceux d’en bas. Cette
éducation sans états-majors “ implique leurs suppressions et la
transformation radicale de l’idée même de chefs ”. Une élite ouvrière de
militant(e)s instruira ses camarades dans une entraide fraternelle et
mutuelle.
L’individualisme ambiant et le rôle anodin du syndicalisme institutionnel
actuel 2 peuvent faire paraître, au premier abord, ces idées désuètes.
Mais comme Martinet l’écrivait : “ Quand l’homme découragé gémit qu’il n’y
a plus rien à faire, c’est toujours que tout reste à faire ou à
recommencer et c’est le moment de s’y coller sans délai ”. La mainmise du
capitalisme sur la planète rend plus que jamais d’actualité l’appel de
Martinet à faire vivre, dans une perspective révolutionnaire, des outils
culturels créés par les intéressé(e)s eux/elles-mêmes pour leur propre
émancipation.

Pour la classe

Signalons enfin que, parallèlement à cette nouvelle édition de Culture
prolétarienne, plusieurs revues ont consacré des dossiers à Marcel
Martinet, remettant à jour quelques-uns de ses articles, malheureusement
tombés dans l’oubli. Ainsi celui de la “ revue d’histoire populaire ”
Gavroche (n° 134, mars-avril 2004) – “ Marcel Martinet au service de la
classe ouvrière ” – a publié son article de 1926, “ Contre le courant ”,
qui définit parfaitement sa position de résistance et de refus devant les
dérives d’une époque marquée par l’échec de la révolution russe et des
insurrections européennes de l’après-guerre. Cet article est suivi par le
bel hommage de Pierre Monatte qui, en 1936, soulignait que ce qui guidait
son action c’était “ le besoin de ne pas se duper soi-même pour ne pas
duper les autres ”, avant de conclure sur l’éthique militante de son
camarade : “ Il ne crie pas au triomphe quand c’est encore la défaite. Il
n’accepte pas de s’asseoir à la table des puissants pour chanter leur
gloire. Il reste fidèle à ses Temps maudits. C’est le meilleur moyen, et
peut-être le seul, de préparer le triomphe véritable de nos idées et de
notre classe. ” Agone (n° 31/32, 2004) a également publié un substantiel
dossier, “ Marcel Martinet, contre le courant ”, reprenant sa brochure
Civilisation française en Indochine, sa mise au point avec un Romain
Rolland rallié sans conditions au stalinisme et sa réaction indignée à
l’annonce du procès de Moscou d’août 1936. Enfin, le “ bulletin de
critique bibliographique ” A contretemps (n° 19, mars 2005), a réédité son
étude, “ Le chef contre l’homme – nécessité d’un nouvel individualisme ”,
paru dans Esprit en 1934, qui analyse de façon novatrice les processus
amenant les dictateurs et les systèmes hiérarchiques.

HF

(1). Marcel Martinet, Culture prolétarienne, Marseille, Agone, coll. “
Mémoires sociales ”, 2004, 186 p., 16 euros.

(2). Lire le récent dossier sur le sujet de La Question sociale, n° 2,
hiver 2004-2005.

[ texte repris du site alternativelibertaire.org ]

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