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(fr) L'anarchisme en Amerique latine

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Date Fri, 11 Feb 2005 09:24:57 +0100 (CET)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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L'anarchisme a en Amérique Latine une longue histoire, riche en luttes
pacifiques et violentes, dans des manifestations d'héroïsme individuel et
collectif, dans des efforts pour s'organiser, en propagande orale,
écrite et pratique, en oeuvres littéraires, en expérimentations
théatrales, pédagogiques, coopératifs, communautaires. Cette histoire
n'a jamais été écrite dans sa totalité, bien qu'il existe quelques
bonnes études partielles. Ceux qui écrivent l'histoire sociale,
politique, culturelle, littéraire, philosophiques, etc., su
sous-continent ont l'habitude de minimiser l'importance du mouvement
anarchiste. Il y a en eux autant d'ignorance que de mauvaise foi.
Quelques historiens méconnaissent les faits ou considèrent l'anarchisme
comme une idéologie marginale absolument minoritaire et méprisable.
D'autres, au contraire, savent ce que
l'anarchisme signifie dans l'histoire des idées socialistes y comprennent
bien son actitude face au marxisme, mais précisément pour cela, ils
s'efforcent de l'oublier ou de le dévaloriser comme fruit d'imaturité
révolutionnaire, utopisme abstrait, révolte artisanale et
petite-bourgeoise, etc.

Comme toute pensée qui a son origine en Europe, l'idéologie Anarchiste a
été pour l'Amérique Latine un produit importé. Seulement les idées ne
sont pas de simples produits mais plutôt des organismes et, comme tels,
elles doivent s'adapter au nouveau milieu et, après l'avoir fait,
changer dans une plus grande ou moindre mesure. Dire que l'anarchisme a
été introduit en ces contrées par des immigrants européens, c'est
révéler une évidence. Interpréter le fait comme la marque d'une
"minusvalía", c'est faire preuve de stupidité. (L'idée même de "patrie"
et l'idéologie nationaliste nous sont venues d'Europe).

Mais l'anarchisme n'a pas seulement été l'idéologie des masses ouvrières
et paysannes paupérisées qui, arrivées sur le nouveau continent ont vu
leur espérance d'une vie meilleure compromise et qui virent changer
l'oppression des anciennes monarchies par les non moins pesantes
nouvelles oligarchies républicaines. Ce fut très rapidemment le mode de
voir le monde et la société qu'ont également adopté des masses autonomes
et même indigènes, depuis le Mexique (avec Zalacosta dans le Chalco)
jusqu'en Argentine (avec Falcon Grande en Patagonie). Il a rarement été
signalé que la doctrine anarchiste du collectivisme autogéré, appliquée
à la question agraire, coïncide de fait avec l'ancien mode
d'organisation et de vie des indigènes du Mexique et du Pérou, antérieur
non seulement à l'impérialisme espagnol mais aussi à celui des aztèques
et des incas. Quand les anarchistes furent en contact avec les
indigènes, ils n'eurent pas besoin de leur inculquer d'idéologie
exogène, mais seulement refaire prendre conscience des idéologies
paysannes du "calpull" et du "ayllu".

D'un autre côté, dans la population créole s'était enracinés une tendance
à la liberté et un détachement pour toutes les formes de structure
étatique qui, quand ils n'étaient pas canalisés par un chef féodale,
étaient un terrain fertile pour l'idéologie libertaire. Il n'est
quasiment jamais mentionné l'existence (en Argentine et en Uruguay) d'un
"gauchaje" anarchiste, qui avait son expression littéraire dans les
"payadores" libertaires. Mais même en faisant abstraction de ces
phénomènes, qui seront considérés sans doute peu significatifs par les
historiens académiques et marxistes, on peut dire sans nulle place pour
le doute que l'anarchisme a crée des liens entre les ouvriers autonomes
beaucoup plus profonds que le marxisme (avec la seule exception, peut
être, du Chili).

Même si depuis un point de vue théorique, le mouvement latino-américain
n'ait pas contribué par des apports fondamentaux à la pensée anarchiste,
on peut dire que depuis le point de vue de l'organisation et de la
praxis, il a produit des formes d'organisation méconnues en Europe.
Ainsi la Fédération Ouvrière Régionale Argentine (FORA) a été une
centrale syndicale qui, ayant été majoritaire (jusqu'à se constituer, de
fait, à certains moments, en unique centrale) n'a jamais fait de
concessions à la bureaucratie syndicale, en même temps qu'elle adoptait
une organisation différente autant de la CNT et des autres centrales
anarcosyndicalistes européennes que de la IWW nord-américaine. Un autre
exemple typiquement latino-américain est celui du Parti Libéral
Mexicain, lequel peu d'années après sa fondation a adopté une idéologie
qui, sans aucun doute, était anarchiste (surtout grâce au travail de
Ricardo Flores Magón) et qui, cependant, a conservé son nom et continué
son existence comme parti politique (ce qui lui a valu de dures critiques
de quelques ortodoxes européens comme Jean Grave).

De toutes facons, si on écarte ce cas singulier, on peut dire qu' en
Amérique Latine, l'anarchisme a quasiment toujours été
anarco-syndicalisme et essentiellement lié à des organisations ouvrières
et paysannes. Il y a eu, sans doutes, quelques anarco-syndicalistes en
Argentine, Uruguay, Panama, etc., et aussi quelques anarco-communistes
ennemis de l'organisation syndicale (à Buenos Aires, durant les
décennies 1880 et 1890), mais l'immense majorité des anarchistes
latino-américains furent partisans d'un syndicalisme révolutionnaires et
anti-politique (mais non a-politique, comme ont l'habitude de le dire
certains)...

D'un autre côté, l'anarchisme a aussi présenté des visages différents
suivant les pays d'Amérique Latine. En Argentine, il a été, avec la FORA,
plus radical, au point d'être considéré extrémiste par la CNT espagnole.
En Uruguay, il a été plus pacifique, comme le signalait Nettlau, peut
être parce que moins persécuté (sauf durant la dernière dictature). Au
Mexique, il a eu une influence dans le gouvernement, non seulement par
la
participation du magonisme dans la révolution contre Porfirio Díaz, mais
aussi parce que la Maison de l'Ouvrier Mondial a apporté à Carranza ses
"bataillons rouges" dans la lutte contre Villa et Zapata et parce que les
dirigeants de la CGT ont polémiqué avec le propre président Obregón. Au
Brésil, au contraire, il a toujours été présent à l'écart de toute
instance étatique, et la république militaro-oligarchique ne l'a jamais
pris en compte sauf pour persécuter, mettre en exil ou assassiner ses
militants. Le phénomène typique de certains pays latino-américains,
entre 1918 et 1923, ce fut l'anarco-bolchevisme.
En Argentina, en Uruguay, au Brasil et surtout au Mexique, quand s'est
produite la révolution en russie, beaucoup d'anarchistes se sont déclarés
partisans de Lénine et ont annoncé leur soutien inconditionnel au
gouvernement soviétique, mais n'ont pas cessé pour autant de se
considérer anarchistes. Ce courant a disparu avec la mort de Lénine,
mais ceux qui ont décidé de suivre Staline n'osaient sans doute plus à
s'appeler "anarchiste".

Dans tous les pays, l'anarchisme a produit, en plus d'une vaste
propagande journalistique et d'une copieuse bibliographie idéologique,
beaucoup de poètes et d'écrivains qui, fréquemment, furent des figures
de première ligne dans les littératures respectives nationales.
Cependant, suivant les pays, leur nombre différait. En Argentine et en
Uruguay, on peut dire que la majorité des écrivains qui ont publié entre
1890 et 1920 ont été, à certain moment et dans une certaine mesure,
anarchistes. Au Brésil et au Chili, il y a eu aussi durant cette période
des écrivains acratas, mais pas autant que sur les bords du Rio de La
Plata. En Colombie, au Vénézuela, à Porto Rico, etc., si bien une
littérature à proprement parlé anarchiste, l'influence de l'idéologie
libertaire a plus concerné les écrivains et les poétes que le mouvement
ouvrier. Il est important de noter cependant que même dans ces pays où
littérature et anarchisme furent quasiment synonymes, les intellectuels
anarchistes n'ont jamais joué le rôle d'élite ou d'avant-garde
révolutionnaire et n'avaient rien à voir avec l'université ou avec la
culture officielle. En cela, l'anarchisme se différenciaent profondément
du marxisme.

La décadence du mouvement anarchiste latino-américain (qui ne signifie
cependant pas sa totale disparition) peut s'attribuer à trois causes : 1)
Une série de coups d'Etat, plus ou moins facistoides, qui se sont
produit autour de 1930 (Uriburu en Argentine, Vargas au Brasil, Terra en
Uruguay, etc.) ; tous caractérisés par une répression générale contre le
mouvement ouvrier, les groupes de gauche et spécialement les
anarchistes. Dans certains cas (Argentine), ils sont parvenu à
désarticuler entièrement la structure d'organisative et de propagande
des fédérations ouvrières anarco-syndicalistes. 2) La fondation des
partis communistes (bolcheviques), le soutien de l'Union Soviétique et
des partis communistes européens leur ont conférés une force dont les
organisations anarchistes manquaient (elles n'avaient pour autres
ressources matérielles que les cotisations de leurs propres militants).
Des anarchistes sont aussi passés au parti communiste, à échelle
différente suivant le pays (plus au Brésil qu'en Argentine). 3)
L'apparition de courants nationalistes-populistes (plus ou moins liés
avec les forces armées, y compris parfois, avec les promoteurs des coups
d'Etat fascistoides).

La situation particulière de dépendance dans laquelle se trouvent les
pays latino-américains face à l'impérialisme européen et, surtout,
nord-américain, déplace la lutte de classes vers les luttes de
"libération nationale". Les travailleurs visualisent l'exploitation dont
ils sont l'objet comme une imposition de puissances étrangères. La
bourgeoisie (nationale et étrangère), liée à certains secteurs de
l'armée et de l'église catholique, les convaint que l'ennemi n'est plus
le Capital et l'Etat mais seulement le Capital et l'Etat étrangers.
Cette conviction (habilement induite) est, en réalité, la cause
principale de la décadence de l'anarchisme. Tout le reste, y compris les
difficultés intrinsèques qui affectent une organisation anarchiste dans
le monde actuel (comme la nécessité de faire fonctionner des syndicats
sans bureaucratie et la réelle ou apparente inviabilité des ses
propositions concrètes) est secondaire.

auteur : ANGEL J. CAPPELLETTI (CORREO A, ; abril 1994)

http://www.galeon.com/ateneosant/Ateneo/Historia/Paises/ha-latamerica.html

Traduction : Fab <santelmo(a)no-log.org>




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