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(fr) Reflexions anarchistes sur le livre de Michael Albert

Date Tue, 27 Dec 2005 11:54:59 +0100 (CET)


Après le capitalisme : le capitalisme ?
Réflexions anarchistes sur le livre de Michael Albert

" Après le capitalisme, éléments d'une économie participaliste ". Editions
Agone, 2003.

Bien que des anarchistes de salon aient réservé un accueil enthousiaste à
l'ouvrage de Michael Albert, intellectuel présenté comme un militant
libertaire par les éditions Agone, nous ne pouvons laisser partir à
vau-l'eau l'Utopie anarchiste telle que décrite par Joseph Déjacques " ce
rêve non encore réalisé mais non pas irréalisable ". Le livre de M.
Albert, au titre certes alléchant, laisse présumer une volonté d'en finir
avec le capitalisme. Nonobstant, ce que nous y avons trouvé, son modèle
d'économie
participaliste, pose question. Voici donc nos remarques et nos critiques
au prisme de notre propre conception de l'anarchisme.

Le principal intérêt du livre réside dans la mise en exergue de questions
qui nous sont habituellement posées ou que nous nous posons lors de nos
actions et de nos rencontres. Les mots usités par M. Albert tels qu'"
équité, dignité, autogestion" ou la définition qu'il donne d'une société
après un changement ne sont pas sans nous interpeller. Pour autant, Albert
ne nous apprend rien de nouveau quant aux fonctionnements d'une société
libertaire. A l'inverse, en ne s'attaquant plus à l'Etat mais aux crimes
de l'Etat, il participe à l'élaboration du confusionnisme qui règne dans
le milieu libertaire depuis que les principes en sont galvaudés par
quelques " dissidents petits-bourgeois revenus de tout sauf d'eux-mêmes
", et contribue, de fait, à saper l'idée de révolution sociale.

Prenons un exemple. Lorsque l'auteur pose, à propos de l'autogestion, le
problème des capacités de chacun à décider, à participer en assemblée aux
débats et décisions, il ne suggère qu'une modification des tâches dans les
métiers et ne questionne aucunement les rapports de domination, cette
particularité toute capitaliste qui hiérarchise les hommes et favorise la
prise de pouvoir. Il reste enfermé dans une vision économique et ne remet
pas en cause les principes même du capitalisme : l'accumulation du
capital, tant économique que symbolique, par une minorité dominante et
exploitante contre les intérêts d'une majorité asservie. Dit autrement,
Albert propose un système économique où l'exploitation de l'homme et de
la nature perdure.

Le point de vue développé par M. Albert est finalement progressiste. Il ne
pense pas le changement en terme de rupture radicale et d'émancipation et
n'est pour cette raison aucunement révolutionnaire. Son pragmatisme le
fait demeurer dans un système de revendications immédiates, qu'il croit
plus acceptables, notamment par cette gauche devenue citoyenne depuis
1998. Ce qui l'amène à présenter des solutions économiques qui
maintiennent une relation de pouvoir et donc de domination (salariat,
rétribution, hiérarchie.).

Ainsi pense-t-il le système économique futur : " le dénominateur commun de
l'économie participaliste, c'est l'acceptation du principe de la
rémunération en fonction de l'effort et du sacrifice ". Autant dire qu'on
n'est pas très loin de la rémunération sous forme " de prime au mérite "
!

En tant que communistes anarchistes, nous savons qu'une société libertaire
ne peut s'organiser que par la définition des besoins de chacun et
chacune et non pas par la participation à la production, surtout au nom
de l'équité et de l'autogestion. Ce sont les besoins des individus,
déterminés par eux mêmes, qui doivent définir la production et le mode de
vie. Et nous osons encore croire que des individus libres dans leur choix
de vie, élimineront la majeure partie de la production -fabrication
d'objets superflus- que nous impose le système actuel.

Albert, en maintenant le principe du salariat qui est, rappelons-le, la
mesure de l'être humain à l'aune de la place qu'il occupe dans le système
de production, tente de maquiller sa proposition en évoquant une
rémunération basée sur la nature du travail effectué (selon sa
pénibilité) et non pas sur le temps passé. D'évidence, il pense rompre
ainsi avec les collectivistes qui proposent une rétribution basée sur le
temps de travail accompli. Il va même jusqu'à préconiser un revenu moyen
pour les enfants et les personnes handicapées qui, bien entendu, ne
peuvent participer à la production. Les considère-t-il comme inutiles ?

L'emploi des mots " sacrifice " et " effort " n'est pas anodin.
Contrairement aux anarchistes qui, confiant dans la sociabilité des
hommes, affirment que c'est par la liberté et par l'exemple que les
individus participent à la vie de la société, Albert réintroduit la
notion de récompense, moyen efficace dans la logique capitaliste mais ô
combien contraignant et dégradant pour amener au travail les individus.
Quelle société espérer si elle offre pour fondement le sacrifice et comme
satisfaction sociale, l'effort ? Subsiste, dans ce cas, un rapport de
domination et il y a fort à parier que les nouveaux maîtres seront ceux
qui jugeront du niveau de sacrifice nécessaire.

En accord avec Albert lorsqu'il base le système du travail sur une
répartition des tâches avec une éducation qui permette le choix d'une
activité et favorise l'autonomie de l'individu ainsi que sa participation
aux décisions, nous ne partageons plus le point de vue de l'auteur
lorsqu'il réintroduit l'idée de hiérarchie en considérant que les
supérieurs hiérarchiques se doivent de mettre " la main à la pâte " en
laissant aux travailleurs un peu de formation et de temps libre (sic). Le
rappel timide de la possibilité de créer des conseils ouvriers ne suffit
pas à balayer la confusion.

Et bien que Albert constate à juste titre que les 4/5 des travailleurs ont
des revenus modestes et que le fruit de leur travail est accaparé par le
1/5 restant, il revendique, par ailleurs, " le plein emploi " et " un
salaire minimum " pour les travailleurs les moins bien nantis. Le propos
fait sourire mais révèle surtout l'incohérence d'une réflexion qui tente
d'adapter des idées révolutionnaires à une stratégie réformiste. Nous
sommes là dans des revendications que ne désavoueraient ni la CFDT, ni FO
ou les militants du PS.

Anarchistes, nous sommes convaincus de la nécessité de détruire toute
forme d'Etat et d'en empêcher ensuite la recréation. Chaque Etat
représente une forme de pouvoir, non seulement politique mais aussi
social et économique. Son rôle est de maintenir, grâce à une violence
affublée d'oripeaux, la " paix sociale " et l'assujettissement des
peuples. L'Etat, afin d'exister, doit s'étendre et pour cela organise la
guerre contre les autres Etats (Allemagne contre France, Europe contre
EU.). Tout en maintenant l'illusion démocratique, l'Etat conforte
l'exploitation économique, propose et vote les lois, crée et utilise les
forces de l'ordre. M. Albert ne le remet pas radicalement en cause. Il ne
fait que préconiser une organisation politique plus " conforme à [ses]
voux ". L'auteur n'envisage pas d'organisation fédéraliste de la société
qui permet l'union solidaire des communes sociales issues elles mêmes des
libres groupements des personnes. Avec le
fédéralisme, ni l'Etat, ni ses représentants et ses bureaucrates ne sont
utiles. Des formes d'organisations sociales sont créées par les individus
qui les composent.

Dans la dernière partie du livre, nous est offert un véritable programme
d'" économie participaliste " sans que l'auteur ait, au bout du compte,
défini clairement en quoi celle-ci consiste. Ce programme résume à lui
seul l'ensemble des propos réformistes rencontrés tout au long du livre,
nous ne résistons pas au plaisir d'en citer quelques exemples :


a.. réduction de 25% du temps de travail,


b.. rémunération équitable, impôt sur les bénéfices.,


c.. démocratisation de l'accès aux connaissances nécessaires, régulation
sociale des prix.,


d.. abolition de la Banque Mondiale, du FMI et de l'OMC afin de les
remplacer par des agences subordonnées aux décisions des populations
locales et ayant pour objectifs de réguler le commerce et les échanges
internationaux à l'avantage des participants les plus défavorisés,


e.. Formation des chômeurs.

Ni Attac, ni les socialistes " radicaux ", ni même une certaine droite
catholique ne renieraient ce programme en rien libertaire ou
révolutionnaire.

Parlant d'économie, de travail et de productivité tout au long de son
livre, Albert pense en capitaliste et se garde bien de traiter de la
possibilité que nous aurions de rompre radicalement avec l'exploitation,
notamment en éliminant nombre de métiers et de tâches devenus
non-nécessaires par la définition commune de nos besoins. L'habillage
d'une réflexion réformiste par des mots plus radicaux (autogestion,
répartition égalité, éthique, liberté.) ne garantit pas à leur auteur une
adhésion plus importante à un changement de société. Il ne garantit que
le renforcement de l'oppression et la confusion idéologique. Penser en
terme de productivité, d'activité productive revient à penser avec le
capitalisme. Penser en terme de liberté, de libre association, revient à
se placer en dehors et en rupture.


Nous savons ce que nous ne voulons plus vivre et par conséquent ce que
nous souhaitons vivre. Nous savons aussi ce que nous voulons détruire et
construire. Ce qui signifie que nous ne nous contenterons pas d'une vie un
peu moins dure, un peu moins violente. Nous voulons une vie libre, une
vie qui tend toujours plus vers l'anarchisme et le communisme.



Olivier et Valérie












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