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(fr) L'incendie de novembre

Date Mon, 12 Dec 2005 19:52:27 +0100 (CET)


Pourquoi la banlieue française a brûlé ? Qui sont les responsables ?

ON NE VOUS A PAS TOUT DIT !

Début novembre 2006, une traînée de poudre a traversé la France : des
voitures, des écoles, des gymnases, des dépôts d'autobus, crèches,
concessions automobiles, postes de police ont été incendiés. Des centaines
de millions d'euros sont partis en fumée. Ont participé à ces émeutes,
puisqu'il s'agit bien de cela, majoritairement des jeunes issus de
l'immigration africaine, "blacks" ou "beurs" ; mais on peut encore
recenser une proportion notable d'européens. Cependant, d'où qu'ils
proviennent, l'immense majorité est constituée de jeunes appartenant aux
milieux défavorisés. On a écrit beaucoup de choses, plus ou moins
pertinentes, sur les responsables de l'Incendie. En vrac : l'immigration,
l'intégrisme islamique, le chômage, la répression policière, la télévision
et les jeux vidéo qui incitent à la violence, la démission voire la
carence des parents, la polygamie, la politique d'urbanisme qui a créé des
ghettos à partir des années 1960, l'école qui ne remplit plus sa mission,
l'échec scolaire, l'absentéisme ? Globalement, les analyses venant de
gauche apparaissent plus conséquentes. La gauche réformiste met l'accent,
avec raison, sur la politique ultra-libérale de la droite qui a tout
défait : la police de proximité, le service national, les emplois jeunes,
qui a supprimé les subventions aux associations travaillant en direction
des banlieues. Cette gauche-là, cependant, quand elle était au pouvoir,
est loin d'avoir enrayé la montée de l'exclusion ; elle a simplement posé
quelques pare-feux. En évoquant la nécessité de se débarrasser de la
"racaille", de nettoyer les banlieues au "kärcher", Sarkozy, pompier
pyromane converti au choc des civilisations, n'a fait que quelques
étincelles qui ont suffit à enflammer la poudre? Mais la poudre existait
bel et bien ; depuis un bon moment elle s'était accumulée. La gauche
radicale, quant à elle, va plus loin que la gauche réformiste en évoquant
pertinemment à ce sujet les effets dévastateurs du système capitaliste. On
fait souvent valoir que de tels événements ne se produisent pas ailleurs.
On parle alors de l'échec du modèle républicain français. Mais cela n'est
que partiellement vrai : l'échec a une tout autre dimension, la France n'a
pas le monopole de l'exclusion et de la violence. Sous des formes
différentes, des émeutes se sont produites en Angleterre ou en Allemagne ;
aux Etats-Unis encore, où elles furent particulièrement brutales durant
les années 1960 (notamment à Los Angeles et Detroit). Par ailleurs, rien
ne dit que de tels événements, voire plus violents, ne se reproduiront pas
ailleurs. L'histoire continue ; elle ne s'est pas arrêtée dans la banlieue
des villes françaises. Car c'est bien de notre histoire qu'il s'agit. Et
tous les analystes de l'Incendie de novembre 2005 se sont montrés bien
incapables d'analyser cet événement avec le recul nécessaire. Il ne
représente pas grand-chose, tout compte fait ; on déplore deux ou trois
morts, à condition que leur relation directe soit établie. En comparaison,
la guerre que les dirigeants U.S. perpétuent aujourd'hui encore contre
l'Irak a causé des dizaines de milliers de victimes ; la guerre civile de
Yougoslavie, il y a dix ans, a causé la mort de 200 000 personnes ; ces
deux conflits ont ruiné des pays entiers. Cependant, les guerres d'Irak,
de Yougoslavie et l'Incendie français de novembre 2005 sont des événements
qui n'ont pas de lien direct entre eux? En apparence seulement, car ils
reposent sur un socle commun. Avec de nombreux autres, ils constituent les
signes superficiels d'une formidable crise qui se perpétue depuis deux
siècles environ. Il n'entre pas dans notre propos, d'en offrir ici une
description exhaustive ni même une analyse sommaire. Qu'il nous suffise
d'observer que cette mégacrise offre un aspect très contrasté, jamais vu
auparavant : ici une formidable accumulation de richesse, là du dénuement,
de l'exclusion ; ici des travailleurs ou des terres surexploités, épuisés,
là du chômage, des friches subventionnées ; ici un progrès vertigineux des
sciences et des techniques, une débauche de publicités en tous genres, du
sexe largement exhibé, du spectacle permanent, là, de l'illettrisme, des
pratiques religieuses archaïques, des femmes emmurées, de l'obscurantisme.
Qu'il nous suffise d'observer que ce même bouleversement a mis à bas les
empires les plus vastes et les plus peuplés qui aient jamais été édifiés ;
autant en deux siècles que durant le cinq premiers millénaires de
l'histoire qui s'étaient écoulés jusque là ; partout, il a engendré un
accroissement des inégalités, une exacerbation des antagonismes et donc,
une violence, multiforme, généralisée à tel point que nombreux sont les
intellectuels, aujourd'hui, qui refusent de le concevoir à travers sa
cohérence effrayante (tout en connaissant bien son histoire). Cependant,
il ne sert à rien de se masquer la face. La Mégacrise a commencé il y a un
peu plus de deux siècles, donc, avec l'enclenchement de la combustion vive
due à la marchandisation généralisée du monde ; elle s'attaque à tous les
domaines sociaux, transforme toute chose en marchandise, s'insinue entre
toutes les frontières, nationales, sociales? précarise toute situation qui
se croit protégée. Dans l'ouvrage qu'elle lui a consacré (L'accumulation
du capital, 1913) Rosa Luxemburg a pertinemment établi que ce système
capitaliste qui en est le moteur est contraint à une perpétuelle fuite en
avant. Il ne connaît que des répits temporaires, locaux, ne cesse de
multiplier les catastrophes sociales, portant en lui la guerre comme la
nuée l'orage (Jaurès). Quand, durant un temps, une pause peut s'observer
en quelque région privilégiée : l'Occident d'après-guerre par exemple
(pendant les Trente glorieuses), au même moment ailleurs se produisent les
guerres de la décolonisation voire celles menées contre les jeunes Etats
qui cherchent désespérément une autre voie. Quelques aspects particuliers
de ce grand bouleversement sont directement en rapport avec l'Incendie de
novembre 2005. Observons d'abord cette ressemblance a priori
superficielle, mais néanmoins éloquente, qui existe entre les verbes
consumer et consommer : les deux, d'origine latine, signifient
étymologiquement détruire. Notre société de consommation qui produit une
profusion de choses souvent très futiles à destination de ses centres
privilégiés, est encore un monde de "consumation", de destructions
généralisées ; sur les multiples périphéries de ses foyers rougeoyants, on
peut encore observer des cendres de désolation. Comme toute crise,
celle-ci s'attaque en priorité aux plus faibles, aux plus vulnérables.
Avec l'explosion démographique, la Mégacrise a provoqué les plus grandes
migrations humaines de l'histoire : l'exode rural en premier lieu, puis
l'afflux des immigrants provenant des régions ruinées dans des
agglomérations de tailles diverses allant jusqu'aux mégalopoles. Au cours
de ces deux siècles, la Mégacrise a engendré beaucoup de conflits : des
guerres civiles ou militaires, mais encore des luttes sociales de formes
très diverses, depuis les premiers mouvements des briseurs de machine
(ludddisme) en Angleterre (puis en France) jusqu'au récent Incendie de
novembre, en passant par tous les mouvements revendicatifs traditionnels.
Depuis le milieu des années 1970 on peut observer le ralentissement de la
croissance économique, phénomène qui devrait s'avérer plutôt positif à
terme, mais qui constitue une aggravation de la Mégacrise. A partir de ce
moment, les mouvement sociaux ont pris un aspect plus borné, plus
désespéré. Nous avions précédemment observé les événements de l'été 2000,
quand des salariés menaçaient de faire sauter leur usine, voire de polluer
la rivière proche, pour simplement obtenir des conditions de licenciement
moins cruelles (chez Cellatex, Adelshoffen, Bertrand Faure, etc.). On
pourrait encore mentionner les innombrables manifestations paysannes,
également à l'origine de nombreuses destructions, de saccages et autres
incendies, afin d'obtenir de l'Etat des rallonges de subvention voire du
protectionnisme. "C'est pas du boulot qu'on veut, nous, c'est d'la thune",
ces propos d'un jeune banlieusard (rapportés sur une chaîne TV) sont très
révélateurs de l'état d'esprit régnant aujourd'hui dans une partie de la
population juvénile. Beaucoup de ces jeunes, devant lesquels s'étale le
spectacle de la vie facile et des richesses produites par notre société de
consommation, n'aspirent nullement à l'esclavage qu'on leur propose :
petits salaires, boulots merdiques, patrons âpres au gain, mépris général?
Entre ces "sauvageons", à la base, et les "milieux autorisés" qui
monopolisent le haut du pavé médiatique il existe un gouffre
impressionnant. "Les feux de la haine", sous ce titre (in Le Monde,
22/11/05) André Gluksmann prend la défense de Sarkozy justifiant le terme
de racaille, évoquant quant à lui des "incendiaires nihilistes". Il faut
savoir que cet auteur compte parmi ces innombrables gauchistes repentis
aujourd'hui transformés en donneurs de leçon droit-de-l'hommistes. A la
fin des années 1960, Glucksmann et ses camarades étudiants maoïstes
lançaient un slogan percutant : "On a raison de se révolter !" Ils
imaginaient ainsi mobiliser une classe ouvrière devenue plutôt apathique
après le succès revendicatif de juin 1968. Peut-on penser un instant que
les jeunes déshérités de nos jours n'ont pas de raison de se révolter ? On
pourrait s'interroger, a contrario, sur le caractère limité de ces
rébellions si l'on ne connaissait le nombre considérable des résignés ;
ceux-là ont tout intériorisé. Il reste cette observation fondamentale
rapportée plus haut : beaucoup de ces nouveaux mouvements sociaux
n'offrent aucune perspective. Face à cette situation, cependant, les
alternatifs, universalistes, quelle que soit la tendance à laquelle ils se
rattachent, ont un rôle fondamental à jouer à condition de rompre avec une
tradition regrettable. Car, nous ne devons pas l'ignorer : l'Incendie de
novembre, tôt ou tard, sera suivi d'autres manifestations de la mégacrise.
Celui-là aura eu le mérite de susciter de nombreux débats ; non seulement
à travers la presse, mais sur Internet et dans toutes les familles
françaises. Quand de tels événements frappent à nos portes, on se sent,
bien-sûr, un peu plus concerné. Un autre monde est possible ! Il nous
reste à montrer que ce slogan, très appréciés par certains alternatifs,
n'est pas creux, vide de sens. Que, dans tous les domaines ravagés par le
système dominant, il existe une foule d'alternatives : non seulement
économiques (y compris dans le sacro-saint monde de la finance), mais
encore dans l'agriculture, l'éducation, la culture, les loisirs? Ces
alternatives fourmillent à travers la société, il suffit de chercher un
peu, consulter la revue Silence par exemple, pour en mesurer toute la
richesse. Il faut pourtant savoir que, face à un pouvoir
économico-politique qui les rejettent ou ne les tolère que marginaux, ces
différents projets qui transcendent la débrouille individuelle, la guerre
de chacun contre tous, ne pourront se développer et s'imposer qu'à travers
les multiples luttes sociales qui sont appelées à se poursuivre. Nous
avons souvent fait état, à ce sujet, d'une lutte fondamentale et
nécessaire : elle se trouve déjà dans nos propres rangs, contre cette
censure par laquelle des alternatifs, beaucoup trop nombreux, s'occultent
et s'excluent mutuellement.

Djémil Kessous, décembre 2005

L'Universaliste, n° 74, janvier 2006




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