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(fr) La gauche revolutionnaire et les mouvements sociaux

Date Thu, 4 Aug 2005 22:35:58 +0200 (CEST)


( Nous avons commencé à mettre en ligne les textes du numéro 5 de
Ruptures, la revue de la NEFAC. Voici un premier extrait. )

Comment arriver à une révolution? Cette question a toujours été au centre
des discussions dans l?extrême gauche. Depuis quelques temps, la stratégie
de la NEFAC, celle de radicaliser les mouvements sociaux et de développer
des politiques révolutionnaires à même ces mouvements, a été fortement
critiquée par des éléments de l?extrême gauche autoritaire. Cet article
nous permet de réaffirmer le potentiel révolutionnaire des mouvements
sociaux autonomes.

Un passé «récent» de défaites

La classe ouvrière en Occident a subi des reculs importants depuis le
début des années ?70 (1). Il y a une continuité dans les attaques de la
classe dirigeante. La réingénierie du gouvernement Charest est une reprise
des politiques ultra-libérales implantées par Reagan et Thatcher dans les
années ?80 ou par Harris et Klein dans les années ?90. Ces mêmes
politiques, qui fondamentalement servent de moyens pour transférer la plus
grande part de richesse possible des mains des pauvres aux mains des
riches, ont aussi été l??uvre d?une social-démocratie qui tend toujours
plus vers la droite en raison du vent néolibéral. Au Québec, le
syndicalisme de concertation, pour survivre, se contente d?un réformisme
de régression au lieu d?aller chercher des gains. Il en est de même pour
de vastes secteurs du mouvement communautaire. À l?exception de quelques
moments d?ébullition (comme, par exemple, à l?automne 2003, moment fort
des luttes contre le gouvernement Charest), le moral au sein des
mouvements sociaux est assez bas. Il devient donc normal, dans un tel
contexte, que les organisations sociales soient abandonnées par leurs
membres et se bureaucratisent. Avant de plonger dans l?élaboration de
notre stratégie pour développer des politiques révolutionnaires à même les
mouvements sociaux, faisons un petit recensement des idées et des
pratiques développées par la gauche révolutionnaire au Québec.

La gauche révolutionnaire

La gauche révolutionnaire est minuscule au Québec. Aucun parti,
organisation ou tendance ne peut se réjouir de sa santé ou de son
importance. On retrouve toujours une séparation entre groupes
révolutionnaires pour qui le socialisme passe d?abord par l?indépendance
du Québec et ceux pour qui «à la question sociale, il n?y a pas de
solution nationale». Cette démarcation reste importante, même si la
question nationale québécoise a été mise quelque peu de côté depuis le
référendum de 1995.

Sur le flanc nationaliste, nous retrouvons principalement l?Union des
Forces Progressistes, quelques-uns de ses éléments (dont le groupe Gauche
Socialiste, trotskiste) et, aux yeux de certainEs, le Mouvement de
Libération Nationale du Québec (MLNQ). Pour nous par contre, le MLNQ n?est
pas de gauche malgré son imagerie libératrice et patriote. Ce qui est
beaucoup plus fondamental, ce sont ses politiques xénophobes, qui
développent la haine envers les immigrantEs et les anglophones, ainsi que
leurs liens avec l?extrême droite. Pourtant, ils sont en mesure d?attirer
des gens qui veulent un changement progressiste, voire même
révolutionnaire. Dans ce sens, ils sont à considérer lorsqu?on fait un
recensement de l?extrême gauche au Québec.

Les membres de Gauche Socialiste, ainsi que la branche de International
Socialists à Montréal, sont présentement partagéEs entre le renforcement
de leurs propres organisations ou l?avancement de leur tendance dans
l?UFP. Elles seront sûrement perdantes dans la prochaine fusion UFP-Option
Citoyenne, qui placera le «parti de la gauche» entièrement sur le terrain
de la social-démocratie, où tout débouché révolutionnaire est évacué.
L?UFP a tenté l?impossible en essayant d?être à la fois «le parti de la
rue et le parti des urne», mais évidemment, nous les avons vu beaucoup
plus souvent lors de campagnes électorales que lors de manifestations.
C?est à se demander si leur présence dans la rue ne sert pas à augmenter
leur membership. En privilégiant l?électoralisme, il ne pourrait être plus
clair que leur but est d?aménager le capitalisme plutôt que de construire
des mouvements de contre-pouvoirs qui pourraient le menacer.

On retrouve aussi dans l?UFP le Parti communiste du Québec (PCQ), branche
locale du Parti communiste canadien (PCC). Le PCQ a beau être présent dans
différentes instances syndicales ou communautaires, on ne peut vraiment
pas affirmer qu?il soit actif dans les luttes puisque leur position se
restreint à faire élire leurs membres dans à des postes-clés, ce qui
revient à changer le leadership à leur avantage au lieu de pousser
véritablement pour un changement positif. Il s?agit d?une méthode qui nous
rappele tristement l?époque des staliniens et qui n?a rien apportée aux
travailleurs-euses étant donnée son dogmatisme inutile. Sur le flanc
gauche des mouvements révolutionnaires, il ne reste que le Parti
communiste cévolutionnaire-comités d?organisation (PCR-CO) et le mouvement
libertaire (2).

Le PCR-CO fait partie intégrante d?un courant de la gauche révolutionnaire
qui a l?habitude, en temps de régression sociale, d?appeler les
travailleurs-euses à quitter leurs syndicats et groupes sociaux pour
rejoindre les rangs du «parti». Pour eux, il n?est pas question de
combattre les tendances réformistes et conservatrices dans les
organisations ouvrières et encore moins d??uvrer pour la construction d?un
mouvement des travailleur-euses de la base et autonome. Ils se contentent
de passer l?éponge et de présenter le parti comme le seul îlot où les
politiques révolutionnaires peuvent exister. Malgré plusieurs années de
syndicalisme de concertation et d?intégration du mouvement communautaire
au Québec, force est d?admettre que cet appel n?a pas été entendu.

Le PCR-CO est probablement le champion au Québec pour ce qui est de se
présenter comme l?incarnation de la pureté révolutionnaire. Il se vante de
«préparer minutieusement et intensivement la révolution, avec tout ce que
ça comporte (un parti, une armée et l?action révolutionnaire des masses)»
(3). Le programme du PCR-CO est celui de la guerre populaire, ici et
maintenant. Alors que leurs intentions sont valables -pourquoi les
révolutionnaires ne voudraient pas écraser au plus vite la classe
dirigeante? - leur programme ne s?appuie sur aucune base réelle. Parions
que si la «guerre populaire» commençait aujourd?hui, elle finirait assez
vite dans un bain de sang... d?ouvrierEs et de pauvres. Il est
irresponsable et dangereux, à notre avis, de mettre de l?avant ce type de
programme sans avoir un mouvement de masse derrière pour l?appuyer.

Depuis quelques temps déjà le PCR-CO sent le besoin d?actualiser son
discours et de revoir ses tactiques et pour ce faire, il emprunte, pour ne
pas dire récupère, les moyens proposés par les anarchistes. Dans ce sens,
le Black Bloc est devenu pour eux les Poings Rouges (4) et la Croix-Noire
anarchiste, le Secours Rouge. En se donnant cette façade, il désire
montrer un nouveau visage à de vieilles idées qui visiblement n?ont pas
données de résultats pour la classe ouvrière, peu importe où l?on se
trouve sur le globe.

Mais que dire du mouvement libertaire? D?abord, faisons la mise en garde
suivante : nous ne nous croyons pas au-dessus du mouvement. Nous n?avons
pas non plus toutes les réponses pour ce qui est de son développement. Ce
que nous remarquons, c?est que les projets spécifiques (comme des groupes
de bouffe et de diffusion, pour ne nommer que deux exemples) priment
toujours sur des groupes politiques plus généraux. Même si certaines
tendances se précisent, comme la tendance écologiste ou la tendance
communiste libertaire, plusieurs libertaires hésitent toujours à définir
précisément leurs positions politiques. Ce qui est à saluer, c?est le
regroupement de collectifs au sein de réseaux, comme la Convergence des
luttes anti-capitalistes (CLAC) et la Coalition des diffuseurs libertaires
de Montréal (5), ainsi que la création de collectifs dans d?autres régions
(6). Par contre, bien des composantes du mouvement persistent à se poser
comme les «plus radicaux des radicaux» et de rejeter toute lutte existante
comme étant «réformiste». Une telle attitude ne fait qu?isoler les
libertaires des mouvements sociaux en empêchant la possibilité que nos
idées aient un écho chez les personnes en lutte (dans le mouvement
syndical ou ailleurs). La mouvance est souvent qualifiée de «mouvement
libertaire», mais en fait, il est plus juste de considérer le tout comme
une multitude de collectifs et de projets qui n?ont souvent pas de
cohérence entre eux. Il n?est pas question, dans ce cas, d?essayer d?unir
tous les anarchistes. Acceptons plutôt la mise en réseau lorsqu?il y a une
direction et des priorités communes.

Nous ne pensons pas que le véritable changement révolutionnaire viendra
d?une organisation politique ou d?un parti. Les politiques
révolutionnaires devront se développer ailleurs. Où? Dans les mouvements
sociaux.

Les mouvements sociaux

Alors qu?il serait tentant, en période de régression sociale et de
défaites chez la classe ouvrière, d?appeler les travailleurs-euses à
quitter leurs syndicats et les mouvements sociaux existants, nous croyons
au contraire que les révolutionnaires ne doivent pas abandonner ce terrain
aux réformistes.

Les syndicats et les groupes de défense des droits sociaux, malgré tous
leurs défauts, ont, la plupart du temps, la qualité de poser les intérêts
de la classe ouvrière comme étant incompatibles avec ceux de la classe
dirigeante. Pour remporter des gains par rapport à nos conditions de vie,
on ne peut pas passer par la concertation avec les possédants (malgré ce
que certains réformistes espèrent). Il se produit inévitablement un
conflit, une lutte entre les deux parties. C?est le début d?une réponse à
la guerre que les possédants nous livrent quotidiennement.

Mais il est insuffisant d?appuyer notre stratégie révolutionnaire
simplement sur les structures des mouvements sociaux existants. Leurs
limites sont bien connues, qu?elle soient légales, posées par les
directions des mouvements ou bien à l?intégration presque automatique des
mouvements dans la logique capitaliste. Par nécessité d?autonomie et de
radicalité, il faut avoir en main des structures alternatives contrôlées
par la base. Force est de constater qu?au Québec, ces structures
alternatives sont presque inexistantes et cette lacune explique en bonne
partie le fait que le contrôle des luttes glisse souvent des mains des
bases syndicales et communautaires vers celles des bureaucrates. Ces
structures restent donc à construire, et les idées et valeurs des
libertaires ont, selon nous, un rôle important à jouer dans leur
élaboration.

Ouvrir les ressources,
ouvrir les mouvements,
radicaliser les points de vue politiques

Que ce soit simplement pour faire naître la possibilité de transformer les
mouvements sociaux actuels en mouvements sociaux autonomes, nous pensons
que les ressources des syndicats et groupes populaires actuels doivent
être ouvertes et partagées avec l?ensemble de la classe. Nous faisons
référence aux ressources techniques comme l?utilisation de locaux,
l?allocation de photocopies gratuites et la création d?un fond de grève de
solidarité pour les non-syndiquéEs -qui ont le potentiel de mener des
luttes, malgré le fait qu?il y a très peu d?organisation à même leur lieu
de travail.

Avec ce partage des ressources se réaliserait simultanément une ouverture
des mouvements sociaux, pour faire converger les différentes luttes de la
classe ouvrière. Par exemple, des locataires et des syndiquéEs d?un
quartier pourraient se réunir pour discuter des problèmes d?accès au
logement (7).

On ne doit pas s?arrêter aux structures des mouvements sociaux, que ce
soit les structures officielles, les structures alternatives ou bien les
structures que nous espérons voir émerger dans le futur. Il y a aussi une
grande part de «politique» à faire, qui se caractérise surtout par une
rupture avec des pratiques actuelles. Il faudra rompre avec l?idée de
concertation (les patrons et l?Etat ne nous accorderont rien sans une
bataille), rompre avec la politesse, la respectabilité et le légalisme à
tout prix (en gros, utiliser les tactiques les plus efficaces... qui ne
sont pas toujours celles qui font plaisir aux patrons, aux médias et qui
ne cadrent pas toujours dans la loi) et rompre avec la foi dans un parti
politique qui sera en mesure de représenter les mouvements (que ça soit
l?UFP aux élections ou le PCR sur les barricades).

Il est évident, dans notre stratégie, qu?en développant des politiques
révolutionnaires à même les mouvements sociaux, nous rejoignons des
positions classiques du syndicalisme révolutionnaire. De un, nous pensons
que la classe ouvrière doit commencer dès aujourd?hui, par des pratiques
d?autogestion, à «construire une nouvelle société au sein de l?ancienne».
De deux, nous pensons que les luttes d?aujourd?hui servent de «gymnastique
révolutionnaire» et sont en fait un entraînement pour les luttes de
demain, qui seront, espérons-le, plus en rupture avec la société
capitaliste. De ce point, il faudra aussi considérer comment faire en
sorte que ces mouvements sociaux autonomes ne soient pas récupérés par
différentes forces politiques et comment effectivement passer de
mouvements de résistance à la révolution. C?est ce qui sera traité dans
les deux dernières parties de cet article

Mouvements autonomes vs récupération

Au cours de l?histoire récente, la majeure partie des luttes et victoires
gagnées par la classe ouvrière a fini par être récupérée par l?État, d?une
manière ou d?une autre, pour être intégrée au capitalisme et optimiser son
fonctionnement (8). Plus près de nous, les exemples pleuvent : la grève
étudiante en 1996, le mouvement des squats en 2001-02, le mouvement
anti-guerre? Ces luttes, expression de la classe ouvrière et souvent
issues d?une volonté populaire bien enracinée, sont reprises par des
représentants professionnels autoproclamés et payés, pour ensuite perdre
toute substance et authenticité ou pire être complètement condamnées,
comme ce fut le cas lors de la grève étudiante de 1996 (9).
11 décembre 2003, blocage du port de Québec.
Toute une partie des organisations sociales, plus souvent qu?autrement les
permanentEs et les directions, doivent trouver des moyens de justifier
leur position au sein de l?organisation ou de la société et se servent des
luttes pour les diriger vers des objectifs précis qui ne servent qu?eux;
obtentions de subventions, réélection à un poste, reconnaissance comme
interlocuteur auprès des autorités, etc. Et tous les moyens sont bons pour
y arriver. Les luttes deviennent partie intégrante du grand spectacle
qu?est le capitalisme, ces représentantEs autoproclaméEs aimant jouer les
comédiens dans les médias : « on ne peut plus contenir nos troupes», «vite
des logements sociaux pour les mal-logéEs»? Ils se substituent à la voix
de ceux-là même qui vivent l?exploitation et qui luttent contre elle,
créant une distorsion entre les revendications légitimes de la base et
leurs propres désirs de reconnaissance. Personne n?est mieux placé que
l?exploitéE pour savoir ce qu?il veut. Or, ce n?est pas des imposteurs
prêts à tout qu?il nous faut pour aller plus loin. Les luttes doivent
atteindre leurs objectifs sans avoir à être négociées avec l?ennemi.

Ceci amène la question de l?autonomie des organisations. Elle demeure
cruciale pour le développement de la lutte contre la bourgeoisie : on ne
peut pas laisser des intérêts extérieurs nous influencer. Les décisions
doivent être prises à la base et mises en application par des membres
éluEs et révocables, lorsque nécessaire, responsables seulement devant
l?assemblée en tenant compte des intérêts de la classe ouvrière et de la
lutte. Les partis de gauche diront toujours à qui veut l?entendre qu?ils
sont pour un monde différent, mais si un jour ils sont près de gagner les
élections, il n?y a aucun doute qu?ils seront prêts à tout pour les
remporter, y compris trahir leurs membres. L?élection récente de
gouvernements de gauche, comme au Brésil ou au Venezuela, nous montrent
bien leur hypocrisie. Les subventions aux groupes communautaires, le
carriérisme, les élections, le partage du pouvoir politique sont des
outils entre les mains des possédants pour nous dévier de nos objectifs
historiques.

Les nombreuses défaites (appelons-les des défaites puisque la révolution
reste encore à faire) de la classe ouvrière ont quelque chose à nous
apprendre : le capitalisme et la collaboration de classe inhérente à la
démocratie bourgeoise prennent mille et un visages, mais malgré tout, il
est toujours possible d?en dégager des leçons. Nous croyons, comme
libertaires, qu?il est d?une grande importance d?analyser ces évènements,
d?en décortiquer les éléments positifs et négatifs, de les retourner sous
tous leurs angles, qu?ils soient débattus encore et encore, non pas d?une
manière négative et destructrice comme cela peut être le cas après une
défaite, mais d?une manière positive et constructive afin de pousser le
mouvement vers des bases encore plus solides. Les résultats de ces
constats doivent être communiqués le plus largement possible pour
maximiser le nombre de personnes qui en prennent connaissance et être
diffusés largement, mais surtout qu?on puisse les retrouver sur papier des
années plus tard afin qu?ils restent dans notre mémoire collective et
servent de bases aux victoires futures. En effet, la clé du succès réside
dans la mémoire historique de la classe ouvrière. Nous sommes les seulEs à
pouvoir garder cette mémoire vivante, la bourgeoisie cherchant toujours à
la réduire à néant avec ses médias et son éducation qui ne défendent que
ses intérêts (10). Pour cela, des organes de communication seront
nécessaires. Ceci implique d?imprimer des journaux et de les distribuer
très largement, d?être présentEs dans les lieux publics pour engager le
débat avec les gens, d?organiser des assemblées publiques, d?investir les
radios communautaires, afin de garder la mémoire historique vivante, mais
aussi pour développer des opinions sur les enjeux d?actualité, prendre nos
vies en mains et reprendre l?espace que le capitalisme nous vole chaque
jour.

Avec une bonne conscience de l?histoire et une analyse de la conjoncture
actuelle, des objectifs clairs et atteignables doivent être établis et des
stratégies mises au point au sein des organisations autonomes de notre
classe. Les luttes doivent être menées dans le but d?aller chercher des
gains, contrairement à un but défensif. L?effet d?une victoire est
beaucoup plus fort que celui d?avoir conservé un acquis. L?expérience de
reprendre sa vie en main donne un énorme pouvoir aux personnes concernées
ainsi qu?une confiance inébranlable, et rien ne pourra faire disparaître
ces sentiments. Par contre, il est primordial que l?objectif de la lutte
soit atteignable afin de s?assurer du succès : une grève qui demande la
révolution a peu de chance d?aboutir. Sans objectifs précis et réalistes,
rien ne peut être gagné. À défaut d?y arriver, on doit s?attendre à ce que
des négociations aient lieu et que certains aspects soient cédés au
détriment de la lutte. Le compromis est le pire piège sur notre route,
c?est la faille que la bourgeoisie saura utiliser pour nous ramener à
notre condition d?esclaves salariéEs. Avoir une attitude qui ne laisse pas
de place au compromis nous donne une grande force sur la minorité qui nous
dirige. Nous avancerons comme un bloc pour reprendre ce qu?ils nous ont
volé!

De la résistance à la révolution

En tant que libertaires, nous croyons qu?une société réellement juste ne
peut être obtenue qu?à travers une transformation rapide et radicale des
structures politiques et sociales qui existent aujourd?hui. Bref, par une
révolution. Nous croyons que ce changement fondamental surviendra grâce à
la croissance de mouvements sociaux de plus en plus militants, aidés par
un accroissement général de la conscience de classe et des valeurs
sociales positives des individus dans la société en général.

Nous pensons que ces mouvements seront en mesure d?organiser l?occupation
généralisée de routes et d?usines, des grèves générales de travail et de
loyer, paralysant une économie ne servant que les intérêts d?une minorité.
Ces points forts des luttes sont des moments cruciaux où l?État et le
patronat peuvent, à travers des réformes, acheter ou temporairement
apaiser la majorité des travailleurs-euses. Toutefois, les mouvements
peuvent réussir à aller au delà des limites du système actuel. Ainsi la
classe ouvrière peut collectivement s?affirmer et créer les conditions
nécessaires au triomphe de la révolution sociale.

Même si l?histoire nous a démontré que des périodes de perturbation
sociale massive sont inévitables, des changements sociaux positifs, eux,
sont tout sauf inévitables. En étudiant l?histoire, nous trouvons
plusieurs exemples d?expériences dont nous pouvons tirer des leçons et sur
lesquels nous pouvons modeler notre théorie et nos pratiques actuelles. La
liste de ces exemples historiques pourrait être longue. Chacun d?eux nous
enseigne des leçons différentes à retenir : les révolutions déchues de
Russie, Chine et Cuba, de nombreux soulèvements spontanés ou
semi-organisés tels que la grève générale au Québec en 1972, la Poll Tax
Rebellion en Grande-Bretagne et les émeutes qui ont suivi l?arrestation
brutale de Rodney King à Los Angeles en 1992. Il y a aussi des révolutions
incomplètes ou avortées telles que mai 1968 en France et plus récemment
l?expérimentation sociale massive qui se poursuit en Argentine. Certains
de ces moments, pendant lesquels la classe ouvrière peut enfin créer les
bases d?une nouvelle société, furent étouffés par la suffocante dictature
exercée par des «révolutionnaires» autoritaires. D?autres n?étaient pas
guidés par une vision d?une société nouvelle, alors que certains étaient
simplement désorganisés. La plupart de ces exemples historiques ont
souffert d?une combinaison de ces différents facteurs.

La liberté dans les rues

Une transformation sociale rapide et totale à l?effet double de désarmer
et de déconstruire l?ordre dirigeant en place, tout en permettant à la
classe ouvrière de s?unir et de regagner le contrôle. Après tout, c?est
elle qui devra alors construire, défendre et développer la nouvelle
société révolutionnaire.

Le changement révolutionnaire est largement tributaire du contexte dans
lequel il survient, mais aussi de l?accumulation de force qui le précède.
Quiconque s?est trouvé dans la rue au cours d?une manifestation ou d?un
soulèvement de grande envergure (comme lors du Sommet des Amériques en
avril 2001 à Québec) doit connaître le sentiment immensément libérateur et
unificateur qui s?empare des gens lorsqu?ils sont témoins d?actions
collectives pour une cause commune sur une grande échelle. La période de
transformation radicale sera un moyen pour sa propre fin. L?esprit de
solidarité et l?espoir que tout peut changer s?enracinera, même chez les
plus sceptiques. C?est ce qui va permettre, du moins en partie,
l?émergence d?un changement social et politique durable.

L?influence dans les mouvements de masse

En se radicalisant, les mouvements sociaux deviennent de formidables
écoles pour le changement social. On y apprend la pratique de la
solidarité et l?importance de construire des rapports de force. Toutefois,
ces structures n?enseignent souvent que des demi-leçons. Lorsqu?elles sont
sous le contrôle d?immenses bureaucraties enracinées avec leurs intérêts
acquis dans le statut quo, elles peuvent en fait devenir les freins qui
vont ralentir, voire même arrêter les mouvements de masses à des moments
cruciaux. C?est pour ces raisons qu?il est important que les anarchistes
soient actifs et actives et organiséEs autant à l?intérieur qu?à
l?extérieur de ces mouvements sociaux larges. En construisant des
associations avec les gens de la base et des groupes éducationnels
(comités de grève, lignes de piquetage mobiles, des groupes d?études,
etc.), les politiques anarchistes d?action directe et de prise de
décisions à l?horizontal peuvent être partagées avec un grand nombre de
travailleurs et de travailleuses qui ne s?impliqueraient pas dans des
groupes anarchistes d?une autre manière. À travers ces luttes concrètes,
les anarchistes peuvent prouver la validité de leurs politiques, ce qui
aidera non seulement à faire des gains immédiats, mais aussi à établir les
anarchistes et leurs organisations comme des membres de confiance,
respectéEs dans leurs communautés et leurs lieux de travail. À travers ces
pratiques, avec une presse libertaire vivante et des activités publiques,
l?anarchisme en tant que vision politique doit s?établir avant la période
cruciale qu?est la révolution sociale.

Ces moments doivent être précédés par des années de lutte et
d?organisation. Comme l?expliquaient des membres de la CNT en 1936 :
«Nous, dans la CNT, n?avions pas visé de faire la révolution mais bien de
nous défendre, de défendre la classe ouvrière. Pour faire la révolution
sociale, qui nécessitait la totalité du prolétariat espagnol derrière
elle, cela nous aurait pris un autre 10 ans? mais ce n?est pas nous qui
avons choisi le moment.»(11) Qu?une organisation de 2 millions de
personnes et vieille de 30 ans sente qu?elle n?était pas prête à un moment
où un soulèvement social lui était imposé est un argument assez fort pour
nous convaincre d?avoir une organisation forte et expérimentée bien avant
que ce temps arrive.

Nos désirs armés

Ultimement, lors d?une période de rupture complète avec le système
capitaliste, à un moment où les grèves seront généralisées et les
quartiers/espaces seront occupés, une confrontation violente aura lieu
entre les anciens dirigeants et la nouvelle société. Sans armes et sans
moyens de défense, nous allons être écraséEs. Avec des armes et des
milices non-hiérarchiques pour défendre les acquis de la révolution, nous
allons survivre et progresser.

Les Amis de Durruti, un groupe de communistes libertaires qui a participé
à la Guerre civile espagnole, ont précisément pris cette position. La
classe ouvrière, en période révolutionnaire, doit être armée. Par contre,
il n?est pas question de créer une armée institutionnelle et/ou étatisée.
Les armes ne doivent pas non plus provenir d?aucun «parti» révolutionnaire
ou n?être qu?en la possession d?une avant-garde combative. Encore une
fois, c?est dans le mouvement social que ce saut qualitatif dans les
moyens de lutte doit se produire. Si la révolution demande des prises de
position difficiles, comme la répression de forces réactionnaires et
hostiles à la nouvelle société, on ne doit pas perdre de vue la base de
nos principes libertaires. Milices populaires, oui ; dictature du
prolétariat, non.

Ce texte décrit le passage d?une situation de défaites de la classe
ouvrière à l?ultime victoire de la révolution sociale. Si ce résultat
final n?est possible que dans un futur éloigné, il ne faut pas en déduire
pour autant qu?il n?y a pas un travail révolutionnaire important à
accomplir dès maintenant. Libertaires : organisons-nous, diffusons nos
idées et participons aux luttes de notre classe. Qui sait, un autre futur
nous attend peut-être...

Collectif anarchiste !Impact!

Notes:

(1) Il est intéressant de noter que ce constat s?applique tout à fait au
Québec, qui n?a pas connu de mouvement de masse en mesure de mettre en
danger le capitalisme depuis la grève générale de 1972. L?affirmer ne veut
pas dire pour autant que d?autres moments de lutte n?ont pas été
importants (grève étudiante de 1996, le Sommet des Amériques, etc.)

(2) Mouvement, ou plutôt, «mouvance» libertaire, dont nous faisons partie.
Il y a approximativement une vingtaine de groupes libertaires au Québec,
dont 5 sont fédérés dans la NEFAC.

(3) Tiré de «La NEFAC et son virage syndicaliste» Arsenal, mars 2004.
L?ordre dans lequel sont présentés les impératifs de la révolution maoïste
(parti, armée, action révolutionnaire des masses) en dit long sur les
priorités des PCRistes...

(4) Les ressemblances entre le Black Bloc et les Poings Rouges s?arrêtent
au niveau de leur attitude de confrontation dans les manifestations. Alors
que les Black Blocs sont souvent massifs (regroupant des centaines de
personnes), les Poings Rouges sont au contraire des groupuscules d?une
quinzaine de personnes au plus. Pendant que les Black Blocs sont orientés
par des assemblées de déléguéEs de groupes d?affinités, les Poing Rouges
sont dirigés par une chaîne de commandement.

(5) La NEFAC-Montréal est membre de la CLAC et de la CDLM. Cette dernière
a permis la réalisation de la Librairie l?Insoumise.

(6) Il y a maintenant des collectifs de la NEFAC à Sherbrooke et à
St-Georges-de-Beauce. Il y aussi le groupe Reclus-Malatesta (de la CLAC),
actif dans Lanaudière, ainsi qu?un l?intérêt toujours plus grand pour
l?anarchisme qui se fait sentir au Saguenay, dans le Bas-Saint-Laurent et
en Abitibi.

(7) C?est une pratique qui est en fait déjà appliquée par certains
syndicats du SCFP de la région de Toronto.

(8) Par exemple, le chômage (qui était au départ un moyen d?entraide entre
travailleurs-euses au sein de leurs organisations propres) ou encore le
syndicat (qui était illégal à ses début et qui est maintenant un acteur
incontournable de toute bonne démocratie, servant, plus souvent
qu?autrement, de soupape pour la colère populaire).

(9) En effet, à l?automne de 1996, un mouvement de grève s?étend,
principalement dans les cégeps, impulsé par le Mouvement pour le Droit à
l?Éducation, contre la hausse des frais de scolarité. Mais alors que le
gouvernement semble prêt à céder, la FECQ et la FEUQ, qui sont restées
plutôt à l?écart du mouvement, négocient une entente avec le gouvernement.
En échange d?un gel des frais, ce dernier impose la «taxe à l?échec» pour
nettoyer les cégeps des étudiant-e-s à faible revenus. Finalement, les
frais augmenteront quand même avec l?apparition des «frais afférents».

(10) Petite anecdote : lorsque le PLQ entra au gouvernement à l?été 2003,
le déficit du gouvernement était beaucoup plus grand que ce que le PQ
disait, alors, évidemment, des coupures s?imposaient et des partenariats
avec le privé se justifiaient. C?était exactement la même sauce qu?on nous
servait la dernière fois qu?ils étaient entrés au gouvernement! Mais qui
s?en souvient et qui nous le rappellera?

(11) Citation d?un travailleur du textile, membre de la CNT, Andreu
Capdevila dans Blood of Spain, p.72

article en ligne sur :
http://nefac.net/node/1812


Texte extrait du numéro 5 de Ruptures, la revue francophone de la NEFAC.

Abonnement et distribution: Québec/Canada régulier: 15$ pour 4 numéros,
soutien et hors-Québec/Canada: 30$ et plus. Les chèques peuvent être fait
à l'ordre de "Groupe Émile-Henry".

Collectif anarchiste La Nuit (NEFAC-Québec)
a/s Groupe Émile-Henry
C.P. 55051, 138 St-Vallier Ouest
Québec (Qc), G1K 1J0, Canada

nefacquebec(a)yahoo.ca
http://www.nefac.net




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