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(fr) Douze preuves de l'inexistence de Dieu (2)

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Sat, 9 Apr 2005 16:58:33 +0200 (CEST)


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[ 2e partie + bibliographie de Sébastien Faure en fin de mail ]

DEUX OBJECTIONS CAPITALES

Pour en finir avec le Dieu de la création, il me paraît indispensable
d'examiner deux objections. Vous pensez bien qu'ici les objections abondent ; aussi, quand je
parle de deux objections à étudier, je parle de deux objections
capitales, classiques. Ces deux objections ont d'autant plus d'importance qu'on peut, avec
l'habitude de la discussion, ramener toutes les autres à celle-ci :
PREMIERE OBJECTION
Dieu vous échappe

On me dit : Vous n'avez pas le droit de parler de Dieu comme vous le
faites. Vous nous présentez un Dieu caricatural, systématiquement
rapetissé aux proportions que daigne lui accorder votre entendement.
Ce Dieu-là n'est pas le nôtre. Le nôtre, vous ne pouvez le concevoir,
car il vous dépasse, il vous échappe. Sachez que ce qui serait
fabuleux pour l'homme le plus puissant en force, en sagesse et en
savoir n'est, pour Dieu, qu'un jeu d'enfant. N'oubliez pas que
l'Humanité ne saurait se mouvoir sur le même plan que la Divinité. Ne
perdez pas de vue qu'il est aussi impossible à l'homme de comprendre
la façon d'opérer de Dieu qu'il est impossible aux minéraux d'imaginer
les modes d'opérer des animaux et aux animaux de comprendre les modes
d'opérer des hommes. Dieu plane à des hauteurs que vous ne sauriez atteindre ; il occupe
des sommets qui vous restent inaccessibles. Sachez que quelle que soit la magnificence d'une intelligence humaine,
quel que soit l'effort réalisé par cette intelligence, quelle que soit
la persistance de cet effort, jamais l'intelligence humaine ne pourra
s'élever jusqu'à Dieu. Rendez-vous compte enfin que, si vaste qu'il
puisse être, le cerveau de l'homme est fini et que, par conséquent, il
ne peut concevoir l'infini. Ayez donc la loyauté et la modestie de confesser qu'il ne vous est pas
possible de comprendre, ni d'expliquer Dieu. Mais de ce que vous ne
pouvez ni le comprendre, ni l'expliquer, il ne s'ensuit pas que vous
ayez le droit de le nier. Et je réponds aux déistes :
Vous me donnez, Messieurs, des conseils de loyauté auxquels je suis
tout disposé à me conformer. Vous me rappelez à la modestie légitime
qui sied à l'humble mortel que je suis. Il me plaît de ne pas m'en
écarter. Vous dites que Dieu me dépasse, qu'il m'échappe ? Soit. Je consens à
le reconnaître ; et affirmer que le fini ne peut ni concevoir ni
expliquer l'Infini, c'est une vérité tellement certaine, et même
évidente, que je n'ai pas la moindre envie d'y faire opposition. Nous
voilà, jusqu'ici, bien d'accord et j'espère que vous êtes tout à fait
contents. Seulement, Messieurs, permettez que, à mon tour, je vous donne les
mêmes conseils de loyauté ; souffrez que, à mon tour, je vous rappelle
à la même modestie. N'êtes-vous pas des hommes, comme j'en suis un ?
Dieu ne vous dépasse-t-il pas, comme il me dépasse ? Ne vous
échappe-t-il pas comme il m'échappe ? Auriez-vous la prétention de
vous mouvoir sur le même plan que la Divinité ? Auriez-vous
l'outrecuidance de penser et la sottise de déclarer que, d'un coup
d'aile, vous avez gravi les sommets que Dieu occupe ? Seriez-vous
présomptueux au point d'affirmer que votre cerveau fini a embrassé
l'Infini ? Je ne vous fais pas l'injure, Messieurs, de vous croire frappés d'une
telle extravagante vanité. Ayez donc, tout comme moi, la loyauté et la modestie de confesser que,
s'il m'est impossible de comprendre et d'expliquer Dieu, vous vous
heurtez à la même impossibilité. Ayez donc la probité de reconnaître
que si, de ce que je ne puis concevoir ni expliquer Dieu, il ne m'est
pas permis de le nier, puisque vous ne pouvez, vous non plus, ni le
comprendre ni l'expliquer, il ne vous est pas permis de l'affirmer. Et gardez-vous de croire, Messieurs, que nous voilà, désormais, logés
à la même enseigne. C'est vous qui, les premiers avez affirmé
l'existence de Dieu, c'est donc vous qui, les premiers, devez mettre
fin à vos affirmations. Aurais-je jamais songé à nier Dieu, si, alors
que j'étais tout petit, on ne m'avait pas imposé de croire en lui ?
si, adulte, je ne l'avais pas entendu affirmer tout autour de moi ?
Si, devenu homme, mes regards n'avaient pas constamment observé des
Eglises et des Temples élevés à Dieu ? Ce sont vos affirmations qui provoquent et justifient mes négations.
Cessez d'affirmer et je cesserai de nier.

SECONDE OBJECTION
Il n'y a pas d'effet sans cause

La seconde objection paraît autrement redoutable. Beaucoup la
considère encore comme sans réplique. Elle nous vient des philosophes
spiritualistes. Ces Messieurs nous disent sentencieusement : Il n'y a pas d'effet sans
cause ; or, l'Univers est un effet ; donc cet effet a une cause que
nous appelons Dieu. L'argument est bien présenté ; il paraît bien construit, il semble
solidement charpenté. Le tout est de savoir s'il l'est véritablement.
Ce raisonnement est ce que, en logique, on appelle un syllogisme. Un
syllogisme est un argument composé de trois propositions : la majeure,
la mineure et la conséquence ; et comprenant deux parties : les
prémisses, constituées par les deux premières propositions, et la
conclusion représentée par la troisième. Pour qu'un syllogisme soit inattaquable, il faut : 1° que la majeure
et la mineur soient exactes ; 2° que la troisième découle logiquement
des deux premières. Si le syllogisme des philosophes spiritualistes réunit ces deux
conditions, il est irréfutable et il ne me reste qu'à m'incliner ;
mais s'il lui manque une seule de ces deux conditions, il est nul,
sans valeur et l'argument s'effondre tout entier. pour en connaître la valeur, examinons les trois propositions qui la
composent. Première proposition majeure :
Il n'y a pas d'effet sans cause.
Philosophes, vous avez raison. Il n'y a pas d'effet sans cause ; rien
n'est plus exact. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'effet sans
cause. L'effet n'est que la suite, le prolongement, l'aboutissant de
la cause. Qui dit effet dit cause ; l'idée d'effet appelle
nécessairement et immédiatement l'idée de cause. S'il en était
autrement, l'effet sans cause serait un effet de rien ; ce qui serait
absurde. Donc, sur cette première proposition, nous sommes d'accord.
Deuxième proposition, mineure :
Or, l'Univers est un effet.
Ah ! ici, je demande à réfléchir et je sollicite des explications. Sur
quoi s'appuie une affirmation aussi nette, aussi tranchante ? Quel est
le phénomène ou l'ensemble de phénomènes, quelle est la constatation
ou l'ensemble de constatations qui permet de se prononcer sur un ton
aussi catégorique ? Et d'abord, l'Univers, le connaissons-nous suffisamment ? L'avons-nous
assez étudié, scruté, fouillé, compris pour qu'il nous soit permis
d'être aussi affirmatifs ? En avons-nous pénétré les entrailles ? En
avons-nous exploré les espaces incommensurables ? Sommes-nous
descendus dans les profondeurs des océans ? Avons-nous escaladé toutes
les altitudes ? Connaissons-nous toutes choses appartenant au domaine
de l'Univers ? Celui-ci nous a-t-il livré tous ses secrets ?
Avons-nous arraché tous les voiles, pénétré tous les mystères,
découvert toutes les énigmes ? Avons-nous tout vu, tout entendu, tout
palpé, tout senti, tout observé, tout noté ? N'avons-nous plus rien à
apprendre ? Ne nous reste-t-il rien à découvrir ? Bref, sommes-nous en
état de porter sur l'Univers une appréciation formelle, un jugement
définitif, un arrêt indubitable ? Nul ne pourrait répondre par l'affirmative à toutes ces questions et
il serait profondément à plaindre le téméraire, on peut dire
l'insensé, qui oserait prétendre qu'il connaît l'Univers. L'Univers ! c'est-à-dire, non pas seulement cette infime planète que
nous habitons et sur laquelle se traînent nos misérables carcasses,
non seulement ces millions d'astres et de planètes que nous
connaissons, qui font partie de notre système solaire, ou que nous
découvrons dans la lenteur du temps ; mais encore ces Mondes et ces
Mondes dont nous connaissons ou conjecturons l'existence et dont le
nombre, la distance et l'étendue restent incalculables ! Si je disais : L'Univers est une cause, j'ai la certitude que je
déchaînerais spontanément les huées et les protestations des croyants
; et, cependant, mon affirmation ne serait pas plus folle que la leur. Ma témérité serait égale à la leur ; voilà tout.
Si je me penche sur l'Univers, si je l'observe autant que le
permettent à l'homme d'aujourd'hui les connaissances acquises, je
constate comme un ensemble incroyablement complexe et touffu, comme un
enchevêtrement inextricable et colossal de causes et d'effets qui se
déterminent, s'enchaînent, se succèdent, se répètent et se pénètrent.
J'aperçois que le tout forme comme une chaîne sans fin dont les
anneaux sont indissolublement liés et je constate que chacun de ces
anneaux est à la fois cause et effet : effet de la cause qui l'a
déterminé, cause de l'effet qui suit. Qui peut dire : Voilà le premier anneau ; l'anneau Cause ? Qui peut
dire : Voilà le dernier anneau : l'anneau Effet ? Et qui peut dire :
Il y a nécessairement une cause numéro premier, il y a nécessairement
un effet numéro dernier ?... La deuxième proposition : Or, l'Univers est un effet manque donc de la
condition indispensable : l'exactitude. En conséquence, le fameux syllogisme ne vaut rien.
J'ajoute que, même dans le cas où cette deuxième proposition serait
exacte, il resterait à établir, pour que la conclusion fût acceptée,
que l'Univers est l'effet d'une Cause unique, d'une Cause première, de
la Cause des Causes, d'une Cause sans Cause, de la Cause éternelle. J'attends sans trouble, sans inquiétude cette démonstration. Elle est
de celles qu'on a maintes fois tentées et qui n'ont jamais été faites.
Elle est de celles dont on peut dire sans trop de témérité qu'elles ne
seront jamais établies sérieusement, positivement, scientifiquement. J'ajoute, enfin, que même dans le cas où le syllogisme tout entier
serait irréprochable, il serait aisé de le retourner contre la thèse
du Dieu Créateur, en faveur de ma démonstration. Essayons : Il n'y a pas d'effets sans cause ? - Soit. Or, l'Univers
est un effet ? - D'accord. Donc cet effet a une cause et c'est cette
cause que nous appelons Dieu ? - Soit encore. Ne vous hâtez pas de triompher, déistes, et écoutez-moi bien.
S'il est évident qu'il n'y a pas d'effet sans cause, il est aussi
rigoureusement évident qu'il n'y a pas de cause sans effet. Il n'y a
pas, il ne peut pas y avoir de cause sans effet. Qui dit cause dit
effet ; l'idée de cause implique nécessairement et appelle
immédiatement l'idée d'effet ; s'il en était autrement, la cause sans
effet serait une cause de rien, se qui serait aussi absurde qu'un
effet de rien. Donc, il est bien entendu qu'il n'y a pas de cause sans effet.
Or, vous dites que l'Univers a pour cause Dieu. Il convient donc de
dire que la Cause-Dieu a pour effet l'Univers. il est impossible de séparer l'effet de le cause ; mais il est
également impossible de séparer la cause de l'effet. Vous affirmez enfin que Dieu-Cause est éternel. J'en conclus que
l'Univers-Effet est également éternel, puisqu'à une cause éternelle
doit inéluctablement correspondre un effet éternel. S'il en était autrement, c'est-à-dire si l'Univers avait commencé,
durant les milliards et les milliards de siècles qui, peut-être, ont
précédé la création de l'Univers, Dieu aurait été une cause sans
effet, ce qui est impossible, une cause de rien, ce qui serait
absurde. En conséquence, Dieu étant éternel, l'Univers l'est aussi, et si
l'Univers est éternel, c'est qu'il n'a jamais commencé, c'est qu'il
n'a pas été créé.
DEUXIEME SÉRIE D'ARGUMENTS

PREMIER ARGUMENT
Le Gouverneur nie le Créateur

Il en est - et ils sont légion - qui, malgré tout, s'obstinent à
croire. Je conçois que, à la rigueur, on puisse croire à l'existence
d'un créateur parfait ; je conçois que, à la rigueur, on puisse croire
à l'existence d'un gouverneur nécessaire ; mais il me semble
impossible qu'on puisse raisonnablement croire à l'un et à l'autre, en
même temps : ces deux Êtres parfaits s'excluent catégoriquement ;
affirmer l'un, c'est nier l'autre ; proclamer la perfection du
premier, c'est confesser l'inutilité du second ; proclamer la
nécessité du second, c'est nier la perfection du premier. En d'autres termes, on peut croire à la perfection de l'un ou à la
nécessité de l'autre ; mais il est déraisonnable de croire à la
perfection des deux : il faut choisir. Si l'Univers créé par Dieu eût été une œuvre parfaite, si, dans son
ensemble et dans ses moindres détails, cette œuvre eût été sans
défaut, si le mécanisme de cette gigantesque création eût été
irréprochable, si tel et si parfait eût été son agencement qu'il n'eût
point été à redouter qu'il se produisît un seul détraquement, une
seule avarie, bref, si l'œuvre eût été digne de cet ouvrier génial, de
cet artiste incomparable, de ce constructeur fantastique qu'on appelle
Dieu, le besoin d'un gouverneur ne se serait nullement fait sentir. Le coup de pouce initial une fois donné, la formidable machine une
fois mise en branle, il n'y avait plus qu'à l'abandonner à elle-même,
sans crainte d'accident possible. Pourquoi cet ingénieur, ce mécanicien, dont le rôle est de surveiller
la machine, de la diriger, d'intervenir quand il le faut et d'apporter
à la machine en mouvement les retouches nécessaires et les réparations
successives ? Cet ingénieur eût été inutile, ce mécanicien sans objet. Dans ce cas, pas de Gouverneur.
Si le Gouverneur existe, c'est que sa présence, sa surveillance, son
intervention sont indispensables. La nécessité du Gouverneur est comme une insulte, un défi jeté au
Créateur ; son intervention atteste la maladresse, l'incapacité,
l'impuissance du Créateur. Le Gouverneur nie la perfection du Créateur.

DEUXIÈME ARGUMENT
La multiplicité des Dieux
atteste qu'il n'en existe aucun

Le Dieu Gouverneur es et doit être puissant et juste, infiniment
puissant et infiniment juste. Je prétends que la multiplicité des Religions atteste qu'il manque de
puissance et de justice. Négligeons les dieux morts, les cultes abolis, les religions éteintes.
Celles-ci se chiffrent par milliers et par milliers. Ne parlons pas
des religions en cours. D'après les estimations les mieux fondées, il y a, présentement, huit
cents religions qui se disputent l'empire des seize cents millions de
consciences qui peuplent notre planète. Il n'est pas douteux que
chacune s'imagine et proclame que, seule, elle est en possession du
Dieu vrai, authentique, indiscutable, unique, et que tous les autres
Dieux sont des Dieux pour rire, de faux Dieux, des Dieux de
contrebande et de pacotille, qu'il est œuvre pie de combattre et
d'écraser. J'ajoute que, n'y eut-il que cent religions au lieu de huit cents, n'y
en eut-il que dix, n'y en eut-il que deux, mon raisonnement garderait
la même vigueur. Eh bien ! je dis que la multiplicité de ces Dieux atteste qu'il n'en
existe aucun, parce qu'elle certifie que Dieu manque de puissance ou
de justice. Puissant, il aurait pu parler à tous aussi aisément qu'à quelques-uns.
Puissant, il aurait pu se montrer, se révéler à tous sans plus
d'efforts qu'il ne lui en a fallu pour se révéler à quelques-uns. Un homme - quel qu'il soit - ne peut se montrer, ne peut parler qu'à
un nombre limité d'hommes ; ses cordes vocales ont une puissance qui
ne peut excéder certaines bornes ; mais Dieu !... Dieu peut parler à tous - quelle qu'en soit la multitude - aussi
aisément qu'à un petit nombre. Quand elle s'élève, la voix de Dieu
peut et doit retentir aux quatre points cardinaux. Le verbe divin ne
connaît ni distance, ni obstacle. Il traverse les océans, escalade les
sommets, franchit les espaces sans la plus petite difficulté. Puisqu'il lui a plu - la Religion l'affirme - de parler aux hommes, de
se révéler à eux, de leur confier ses desseins, de leur indiquer sa
volonté, de leur faire connaître sa Loi, il aurait pu parler à tous
sans plus d'effort qu'à une poignée de privilégiés. Il ne l'a pas fait, puisque les uns le nient, puisque d'autres
l'ignorent, puisque d'autres, enfin, opposent tel Dieu à tel de ses
concurrents. Dans ces conditions, n'est-il pas sage de penser qu'il n'a parlé à
aucun et que les multiples révélations ne sont que de multiples
impostures ; ou encore que, s'il n'a parlé qu'à quelques-uns, c'est
qu'il n'a pas pu parler à tous ? S'il en est ainsi, je l'accuse d'impuissance.
Et, si je ne l'accuse pas d'impuissance, je l'accuse d'injustice.
Que penser, en effet, de ce Dieu qui se montre à quelques-uns et se
cache aux autres ? Que penser de ce Dieu qui adresse la parole aux uns
et, pour les autres, garde le silence ? N'oubliez pas que les représentants de ce Dieu affirment qu'il est le
Père et que, tous, au même titre et au même degré, nous sommes les
enfants bien-aimés du Père qui règne dans les cieux. Eh bien ! que pensez-vous de ce père qui, plein de tendresse pour
quelques privilégiés, les arrache, en se révélant à eux, aux angoisses
du doute, aux tortures de l'hésitation, tandis que, volontairement, il
condamne l'immense majorité de ses enfants aux tourments de
l'incertitude ? Que pensez-vous de ce père qui se montre à une partie
de ses enfants dans l'éclat éblouissant de Sa Majesté, tandis que,
pour les autres, il reste environné de ténèbres ? Que pensez-vous de
ce père qui, exigeant de ses enfants, un culte, des respects, des
adorations, appelle quelques élus à entendre la parole de Vérité,
tandis que, de propos délibéré, il refuse aux autres cette insigne
faveur ? Si vous estimez que ce père est juste et bon, vous ne serez pas
surpris que mon appréciation soit différente. La multiplicité des religions proclame donc que Dieu manque de
puissance ou de justice. Or, Dieu doit être infiniment puissant et
infiniment juste ; les croyants l'affirment ; s'il lui manque un de
ces deux attributs : la puissance ou la justice, il n'est pas parfait
; s'il n'est pas parfait, il n'existe pas. La multiplicité des Dieux démontre donc qu'il n'en existe aucun.

TROISIÈME ARGUMENT
Dieu n'est pas infiniment bon :
l'Enfer l'atteste

Le Dieu Gouverneur ou Providence est et doit être infiniment bon,
infiniment miséricordieux. L'existence de l'enfer prouve qu'il ne
l'est pas. Suivez bien mon raisonnement : Dieu pouvait - puisqu'il est libre - ne
pas nous créer ; il nous a créés. Dieu pouvait - puisqu'il est tout-puissant - nous créer tous bons ; il
a créé des bons et des méchants. Dieu pouvait - puisqu'il est bon - nous admettre tous son paradis,
après notre mort, se contentant de ce temps d'épreuves et de
tribulations que nous passons sur la terre. Dieu pouvait enfin - parce qu'il est juste - n'admettre dans son
paradis que les bons et en refuser l'accès aux pervers, mais anéantir
ceux-ci à leur mort plutôt que de les vouer à l'enfer. Car, qui peut créer peut détruire ; qui a le pouvoir de donner la vie
a celui d'anéantir. voyons : vous n'êtes pas des Dieux. Vous n'êtes pas infiniment bons,
ni infiniment miséricordieux. J'ai, pourtant, la certitude, sans que
je vous attribue des qualités que vous ne possédez peut-être pas, que,
s'il était en votre pouvoir, sans qu'il vous en coûtât un effort
pénible, sans qu'il en pût résulter pour vous ni préjudice matériel,
ni dommage moral, si, dis-je, il était en votre pouvoir, dans les
conditions que je viens d'indiquer, d'éviter à un de vos frères en
humanité, une larme, une douleur, une épreuve, j'ai la certitude que
le feriez. Et cependant, vous n'êtes ni infiniment bons, ni infiniment
miséricordieux ! Seriez-vous meilleurs et plus miséricordieux que le Dieu des Chrétiens ?
Car enfin, l'enfer existe. L'Eglise l'enseigne ; c'est l'horrifique
vision à l'aide laquelle on épouvante les enfants, les vieillards et
les esprits craintifs, c'est le spectre qu'on installe aux chevets des
agonisants, à l'heure où l'approche de la mort leur enlève toute
énergie et toute lucidité. Eh bien ! Le Dieu des chrétiens, Dieu qu'on dit être de pitié, de
pardon, d'indulgence, de bonté, de miséricorde, précipite une parité
de ses enfants - pour toujours - dans ce séjour peuplé des tortures
les plus cruelles, des supplices les plus indicibles. Comme il est bon ! Comme il est miséricordieux !
Vous connaissez cette parole des Ecritures : Il y aura beaucoup
d'appelés, mais fort peu d'élus. Cette parole signifie, si je ne
m'abuse, qu'infime sera le nombre des élus et considérable le nombre
des damnés. Cette affirmation est d'une cruauté si monstrueuse qu'on a
tenté de lui donner un autre sens. Peu importe : l'enfer existe et il est évident que des damnés - en
grand ou petit nombre - y endureront les plus douloureux tourments. Demandons-nous à qui peuvent être profitables les tourments des damnés.
Serait-ce aux élus ? - Evidemment non ! Par définition les élus seront
les plus justes, les vertueux, les fraternels, les compatissants, et
on ne saurait supposer que leur félicité, déjà inexprimable, serait
accrue par le spectacle de leurs frères torturés. Serait-ce aux damnés eux-mêmes ? - Pas davantage puisque l'Eglise
affirme que le supplice de ces malheureux ne finira jamais et que,
dans des milliards et des milliards de siècles, leurs tourments seront
intolérables comme au premier jour. Alors ?...
Alors, en dehors des élus et des damnés, il n'y a que Dieu, il ne peut
y avoir que lui. C'est donc à Dieu que seraient profitables les souffrances des damnés
? C'est donc à lui, ce père infiniment bon, infiniment miséricordieux,
qui se repaîtrait sadiquement des douleurs auxquelles il aurait
volontairement voué ses enfants ? Ah ! s'il en est ainsi, ce Dieu m'apparaît comme le bourreau le plus
féroce, comme le tortionnaire le plus implacable que l'on puisse
imaginer. L'enfer prouve que Dieu n'est ni bon, ni miséricordieux. L'existence
d'un Dieu de bonté est incompatible avec celle de l'Enfer. Ou bien il n'y a pas d'Enfer, ou bien Dieu n'est pas infiniment bon.

QUATRIÈME ARGUMENT
Le problème du Mal

C'est le problème du Mal qui me fournit mon quatrième et dernier
argument contre le Dieu-Gouverneur, en même temps que mon premier
argument contre le Dieu-Justicier. Je ne dis pas : l'existence du mal, mal physique, mal moral, est
incompatible avec l'existence de Dieu ; mais je dis qu'elle est
incompatible avec l'existence d'un Dieu infiniment puissant et
infiniment bon. Le raisonnement est connu, ne serait-ce que par les multiples
réfutations - toujours impuissantes, du reste - qu'on lui a opposées. On le fait remonter à Epicure. Il a donc déjà plus de vingt siècles
d'existence ; mais, si vieux qu'il soit, il a gardé toute sa vigueur. Le voici :
Le mal existe ; tous les êtres sensibles connaissent la souffrance.
Dieu qui sait tout ne peut pas l'ignorer. Eh bien ! de deux choses
l'une : Ou bien Dieu voudrait supprimer le mal, mais il ne le peut pas ;
Ou bien Dieu pourrait supprimer le mal, mais il ne le veut pas.
Dans le premier cas, Dieu voudrait supprimer le mal ; il est bon, il
compatit aux douleurs qui nous accablent, aux maux que nous endurons.
Ah ! s'il ne dépendait que de lui ! Le mal serait anéanti et le
bonheur fleurirait sur la terre. Encore une fois, il est bon ; mais il
ne peut supprimer le mal et, alors, il n'est pas tout-puissant. Dans le second cas, Dieu pourrait supprimer le mal. Il lui suffirait
de vouloir pour que le mal fût aboli : il est tout-puissant ; mais il
ne veut pas le supprimer ; et, alors il n'est pas infiniment bon. Ici, Dieu est puissant, mais il n'est pas bon ; là, Dieu est bon, mais
il n'est pas puissant. Or, pour que Dieu soit, il ne suffit pas qu'il possède l'une de ces
perfections : puissance ou bonté, il est indispensable qu'il les
possède toutes les deux. Ce raisonnement n'a jamais été réfuté.
Entendons-nous : je ne dis pas qu'on n'a jamais essayé de le réfuter ;
je dis qu'on j'y est jamais parvenu. L'essai de réfutation le plus connu est celui-ci :
Vous posez en termes tout à fait erronés le problème du mal. C'est
bien à tort que vous en rendez Dieu responsable. Oui, certes, le mal
existe et il est indéniable ; mais c'est l'homme qu'il convient d'en
rendre responsable. Dieu n'a pas voulu que l'homme soit un automate,
une machine, qu'il agisse fatalement. En le créant il lui a donné la
liberté ; il en a fait un être entièrement libre ; de la liberté qu'il
lui a généreusement octroyée, Dieu lui a laissé la faculté de faire,
en toutes circonstances, l'usage qu'il voudrait ; et, s'il plaît à
l'homme, au lieu de faire un usage judicieux et noble de ce bien
inestimable, d'en faire un usage odieux et criminel, ce n'est pas Dieu
qu'il faut en accuser, ce serait injuste ; il est équitable d'en
accuser l'homme. Voilà l'objection ; elle est classique.
Que vaut-elle ? Rien.
Je m'explique :
Distinguons d'abord le mal physique du mal moral.
Le mal physique, c'est la maladie, la souffrance, l'accident, la
vieillesse avec son cortège de tares et d'infirmités, c'est la mort,
la perte cruelle de ceux que nous aimons ; des enfants naissent qui
meurent quelques jours après sans avoir connu autre chose que la
souffrance ; il y a une foule d'êtres humains pour qui l'existence
n'est qu'une longue suite de douleurs et d'afflictions, en sorte il
vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés ; c'est, dans le domaine de
la nature, les fléaux, les cataclysmes, les incendies, les
sécheresses, les famines, les inondations, les tempêtes, toute cette
somme de tragiques fatalités qui se chiffrent par la douleur et la
mort. Qui oserait dire de ce mal physique que l'homme doit en être rendu
responsable ? Qui ne comprend que, si Dieu a créé l'Univers, si c'est lui qui l'a
doté des formidables lois qui le régissent et si le mal physique est
l'ensemble de ces fatalités qui résultent du jeu normal des forces de
la Nature, qui ne comprend que l'auteur responsable de ces calamités,
c'est, en toute certitude, celui qui a créé cet Univers, celui qui le
gouverne ? Je suppose que, sur ce point, il n'y a pas de contestation possible.
Dieu qui gouverne l'Univers est donc responsable du mal physique.
Cela seul suffirait, et ma réponse pourrait s'en tenir là.
Mais je prétends que le mal moral est imputable à Dieu au même titre
que le mal physique, puisque, s'il existe, il a présidé à
l'organisation du monde moral comme à celle du monde physique et que,
conséquemment, l'homme, victime du mal moral comme du mal physique,
n'est pas plus responsable de l'un que de l'autre. Mais il faut que je rattache ce que j'ai à dire sur le mal moral à la
troisième et dernière série de mes arguments.
TROISIÈME GROUPE D'ARGUMENTS

PREMIER ARGUMENT
Irresponsable, l'homme
ne peut être ni puni ni récompensé

Que sommes-nous ?
Avons-nous présidé aux conditions de notre naissance ? Avons-nous été
consultés sur la simple question de savoir s'il nous plaisait de
naître ? Avons-nous été appelés à fixer nos destinées ? Avons-nous eu,
sur un seul point, voix au chapitre ? Si nous avions eu voix au chapitre, chacun de nous se serait, dès le
berceau, gratifié de tous les avantages : santé, force, beauté,
intelligence, courage, bonté, etc., etc. Chacun eût été résumé de
toutes les perfections, une sorte de Dieu en miniature. Que sommes-nous ?
Sommes-nous ce que nous avons voulu être ?
Incontestablement non !
Dans l'hypothèse Dieu, nous sommes, puisque c'est lui qui nous a
créés, ce qu'il a voulu que nous soyons. Dieu, puisqu'il est libre, aurait pu ne pas nous créer.
Il aurait pu nous créer moins pervers, puisqu'il est bon.
Il aurait pu nous créer vertueux, bien portants, excellents. Il aurait
pu nous combler de tous les dons physiques, intellectuels et moraux,
puisqu'il est tout-puissant. Pour la troisième fois, que sommes-nous ?
Nous sommes ce que Dieu a voulu que nous soyons. Il nous a créés comme
il lui a plu, à son gré. Il n'y a pas d'autre réponse à cette interrogation : que sommes-nous ?
si on admet que Dieu existe et que nous sommes ses créatures. C'est Dieu qui nous a donné nos sens, nos facultés de compréhension,
notre sensibilité, nos moyens de percevoir, de sentir, de raisonner et
d'agir. Il a prévu, voulu, déterminé nos conditions de vie : il a
conditionné nos besoins, nos désirs, nos passions, nos craintes, nos
espérances, nos haines, nos tendresses, nos aspirations. Toute la
machine humaine correspond à ce qu'il a voulu qu'elle soit. Il a
conçu, agencé de toutes pièces le milieu dans lequel nous vivons ; il
a préparé toutes les circonstances qui, à chaque instant, donneront
l'assaut à notre volonté et détermineront nos actions. Devant ce Dieu formidablement armé, l'homme est irresponsable.
Celui qui n'est sous la dépendance de personne est entièrement libre ;
celui qui est un peu sous la dépendance d'un autre est un peu esclave,
il est libre pour la différence ; celui qui est beaucoup sous la
dépendance d'un autre est beaucoup esclave, il n'est libre que pour le
reste ; enfin celui qui est tout à fait sous la dépendance d'un autre
est tout à fait esclave et ne jouit d'aucune liberté. Si Dieu existe c'est dans cette dernière posture, celle de
l'esclavage, qu'il se trouve par rapport à Dieu, et son esclavage est
d'autant plus entier qu'il y a plus d'écart entre le Maître et lui. Si Dieu existe, lui seul sait, peut, veut ; lui seul est libre ;
l'homme ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien ; sa dépendance est
complète. Si Dieu existe, il est tout ; l'homme n'est rien.
L'homme ainsi tenu en esclavage, placé sous la dépendance plein et
entière de Dieu, ne peut avoir aucune responsabilité. Et, s'il est irresponsable, il ne peut être jugé.
Tout jugement implique un châtiment ou une récompense ; et les actes
d'un être irresponsable, n'ayant aucune valeur morale, ne relèvent
d'aucun jugement. Les actes de l'irresponsable peuvent être utiles ou nuisibles ;
moralement, ils ne sont ni bons ni mauvais, ni méritoires ni
répréhensibles ; ils ne sauraient équitablement être récompensés ni
châtiés. En s'érigeant en Justicier, en punissant ou en récompensant l'homme
irresponsable, Dieu n'est qu'un usurpateur ; il s'arroge un droit
arbitraire et il en use à l'encontre de toute justice. De ce que je viens de dire, je conclus :
a) Que la responsabilité du mal moral est imputable à Dieu comme lui
est imputable celle du mal physique ; b) Que Dieu est un Justicier indigne, parce que : irresponsable,
l'homme ne peut être ni récompensé, ni châtié.
SECOND ARGUMENT
Dieu viole
les règles fondamentales de l'équité

Admettons, un instant, que l'homme soit responsable et nous allons
voir que, même dans cette hypothèse, la divine Justice viole les
règles les plus élémentaires de l'équité. Si l'on admet que la pratique de la Justice ne saurait être exercée
sans comporter une sanction et que le magistrat a pour mandat de fixer
cette sanction il est une règle sur laquelle le sentiment est et doit
être unanime : c'est que, de même qu'il y a une échelle de mérite et
de culpabilité, il doit y avoir une échelle de récompenses et de
châtiments. Ce principe posé, le magistrat qui pratiquera le mieux la justice,
sera celui qui proportionnera le plus exactement la récompense au
mérite et le châtiment à la culpabilité ; et le magistrat idéal,
impeccable, parfait, sera celui qui fixera un rapport d'une rigueur
mathématique entre l'acte et la sanction. Je pense que cette règle élémentaire de justice est acceptée par tous.
Eh bien ! Dieu, par le ciel et par l'enfer, méconnaît cette règle et
la viole. Quel que soit le mérite de l'homme, il est borné (comme l'homme
lui-même) et, cependant, la sanction de récompense : le ciel est sans
borne, ne serait-ce que par son caractère de perpétuité. Quelle que soit la culpabilité de l'homme, elle est limitée (comme
l'homme lui-même) et, pourtant la sanction du châtiment : l'enfer est
sans limite, ne serait-ce que par son caractère de perpétuité. Il y a donc disproportion entre le mérite et la récompense,
disproportion entre la faute et la punition ; disproportion partout.
Donc, Dieu viole les règles fondamentales de l'équité. Ma thèse est achevée ; il ne me reste plus qu'à récapituler et à
conclure.
RÉCAPITULATION

Camarades,
Je vous avais promis une démonstration serrée, substantielle, décisive
de l'inexistence de Dieu. Je crois pouvoir dire que j'ai tenu cette
promesse. Ne perdez pas de vue que je ne me suis pas proposé de vous apporter un
système de l'Univers rendant inutile tout recours à l'hypothèse d'une
Force supra naturelle, d'une Energie ou d'une Puissance extra
mondiale, d'un Principe supérieur ou antérieur à l'Univers. J'ai eu la
loyauté, comme je devais l'avoir, de vous dire qu'envisagé de la
sorte, le problème ne comporte, dans l'état actuel des connaissances
humaines, aucune solution définitive et que la seule attitude qui
convienne à des esprits réfléchis et raisonnables, c'est
l'expectative. Le Dieu dont j'ai voulu établir, dont, je puis le dire maintenant,
j'ai établi l'impossibilité, c'est le Dieu des religions, le Dieu
Créateur, Gouverneur et Justicier, le Dieu infiniment sage, puissant,
juste et bon, que les clergés se flattent de représenter sur la terre
et qu'ils tentent d'imposer à notre vénération. Il n'y a pas, il ne peut y avoir d'équivoque. C'est ce Dieu que je nie
; et, si l'on veut discuter utilement, c'est ce Dieu qu'il faut
défendre contre mes attaques. Tout débat sur un autre terrain sera, - je vous en préviens, car il
faut que vous vous mettiez en garde contre les ruses de l'adversaire -
tout débat sur un autre terrain sera une diversion et sera, par
surcroît, la preuve que le Dieu des religions ne peut être défendu, ni
justifié. J'ai prouvé que, comme Créateur, il serait inadmissible, imparfait,
inexplicable ; j'ai établi que, comme gouverneur, il serait inutile,
impuissant, cruel, odieux, despotique ; j'ai montré que, comme
justicier, il serait un magistrat indigne, violant les règles
essentielles de la plus élémentaire équité.
CONCLUSION

Tel est pourtant le Dieu que, depuis des temps immémoriaux, on a
enseigné et que, de nos jours encore, on enseigne à une multitude
d'enfants, dans une foule de familles et d'écoles. Que de crimes ont
été commis en son nom ! Que de haines, de guerres, de calamités ont été furieusement
déchaînées par ses représentants ! Ce Dieu, de quelles souffrances il
a été la source ! quels maux il engendre encore ! Depuis des siècles, la Religion tient l'humanité courbée sous la
crainte, vautrée dans la superstition, prostrée dans la résignation. Ne se lèvera-t-il donc jamais le jour où, cessant de croire en la
Justice éternelle, en ses arrêts imaginaires, en ses réparations
problématiques, les humains travailleront, avec une ardeur inlassable,
à l'avènement, sur la terre, d'une Justice immédiate, positive et
fraternelle ? Ne sonnera-t-elle donc jamais l'heure où, désabusés des consolations
et des espoirs fallacieux que leur suggère la croyance en un paradis
compensateur, les humains feront de notre planète un Eden d'abondance,
de paix et de liberté, dont les portes seront fraternellement ouvertes
à tous ? Trop longtemps, le contrat social s'est inspiré d'un Dieu sans justice
; il est temps qu'il s'inspire d'une justice sans Dieu. Trop
longtemps, les rapports entre les nations et les individus ont découlé
d'un Dieu sans philosophie ; il est temps qu'ils procèdent d'une
philosophie sans Dieu. Depuis des siècles, monarques, gouvernants,
castes et clergés, conducteurs de peuples directeurs de consciences,
traitent l'humanité comme le vil troupeau, bon tout juste à être
tondu, dévoré, jeté aux abattoirs. Depuis des siècles, les déshérités supportent passivement la misère et
la servitude, grâce au mirage décevant du Ciel, et à la vision
horrifique de l'Enfer. Il faut mettre fin à cet odieux sortilège, à
cette abominable duperie. O toi qui m'écoutes, ouvre les yeux, regarde ; observe ; comprends. Le
ciel dont on te parle sans cesse, le ciel à l'aide duquel on tente
d'insensibiliser ta misère, d'anesthésier ta souffrance et d'étouffer
la plainte qui, malgré tout, s'exhale de ta poitrine, ce ciel est
irréel et désert. Seul, ton enfer est peuplé et positif. Assez de lamentations : les lamentations sont vaines.
Assez de prosternations : les prosternations sont stériles.
Assez de prières : les prières sont impuissantes.
Redresse-toi, ô homme ! Et, debout, frémissant, révolté, déclare une
guerre implacable au Dieu dont, si longtemps, on imposa à tes frères
et à toi-même l'abrutissante vénération. Débarrasses-toi de ce tyran imaginaire et secoue le joug de ceux qui
se prétendent ses chargés d'affaires ici-bas. Mais souviens-toi que ce premier geste de libération accompli, tu
n'auras rempli qu'une partie de la tâche qui t'incombe. N'oublie pas qu'il ne te servirait de rien de briser les chaînes que
les Dieux imaginaires, célestes et éternels, ont forgées contre toi,
si tu ne brisais aussi celles qu'ont forgées contre toi les Dieux
passagers et positifs de la terre. Ces Dieux rôdent autour de toi, cherchant à t'affamer et à t'asservir.
Ces Dieux ne sont que des hommes comme toi. Riches et Gouvernants, ces Dieux de la terre ont peuplé celle-ci
d'innombrables victimes, d'inexprimables tourments. Puissent les damnés de la terre se révolter enfin contre ces scélérats
et fonder une Cité où ces monstres seront ; à tout jamais, rendus
impossibles ! Quand tu auras chassé les Dieux du ciel et de la terre, quand tu te
seras débarrassé des Maîtres d'en haut et des Maîtres d'en bas, quand
tu auras accompli ce double geste de délivrance, alors, mais seulement
alors, ô mon frère, tu t'évaderas de ton enfer et tu réaliseras ton
ciel !
Sébastien Faure

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Sébastien Faure (1858-1942)

Issu d’une famille de la haute bourgeoisie catholique, le jeune
Sébastien Faure envisageait de devenir missionnaire. La mort de son
père le contraignit à y renoncer pour se consacrer à sa famille.
Le contact avec la vie quotidienne l’amena à réfléchir, à lire des
auteurs jusque-là proscrits. Il perdit la foi et décida de rompre avec
le milieu d'où il était issu. Il s’enrôla dans l’infanterie mais la
vie militaire le déçut rapidement et il termina son engagement simple
soldat.
Après un séjour d’un an en Grande-Bretagne, devenu inspecteur dans une
compagnie d’assurance, il épousa une jeune femme protestante malgré
l’opposition de sa mère. Ils s’installèrent à Bordeaux.
Sébastien Faure s’intéressait alors aux questions sociales et commença
sa carrière de militant. D’abord adepte de Jules Guesde, il fut
candidat du Parti ouvrier aux législatives d’octobre 1885, recueillit
600 voix et fit découvrir son talent d’orateur. Ses activités
militantes provoquèrent la séparation des époux Faure.
Installé à Paris, il se détacha peu à peu du guesdisme et s’intéressa
au mouvement anarchiste. Il devint un ardent propagandiste de l’idéal
libertaire, parcourant la France en tout sens pour présenter des
conférences aux titres percutants ou provocateurs : Douze preuves de
l’inexistence de Dieu, La Pourriture parlementaire, Ni commander, ni
obéir... Ses tournées, minutieusement préparées, obtinrent bientôt un
grand succès. Ses principales cibles étaient l’État, le Capital et la
religion.
Sa bibliographie est abondante et les titres de journaux ou
périodiques qu’il fonda ou auxquels il a collaboré sont nombreux. Il
attira ainsi l’attention de la police et fut plusieurs fois arrêté,
condamné et emprisonné. En pleine période terroriste (la propagande
par le fait), les lois scélérates permirent même la tenue du
spectaculaire procès des Trente (août 1894) dans lequel il fut
impliqué.
L’affaire Dreyfus l’absorba à partir de février 1898. Il rédigea un
J’accuse plus violent que la lettre de Zola, publia une brochure, Les
Anarchistes et l’affaire Dreyfus, multiplia les conférences et
entraîna avec lui les libertaires qui avaient d’abord considéré que la
question ne les regardait pas.
Il s’investit ensuite dans la propagande néo-malthusienne aux côtés
d’Eugène Humbert, puis, désireux de concentrer ses efforts sur une
œuvre unique au lieu de les disperser au hasard des circonstances, il
entreprit de faire vivre une communauté éducative fondée sur les
principes libertaires : La Ruche.
La guerre de 1914-1918 révéla de profondes divergences au sein du
mouvement anarchiste. Tandis que Pierre Kropotkine et Jean Grave se
ralliaient à L’Union sacrée, Errico Malatesta restait résolument
antimilitariste. En France, Sébastien Faure fut un des premiers à
prendre ouvertement position en publiant un manifeste intitulé Vers la
paix qui lui valut une convocation au ministère de l’Intérieur au
cours de laquelle il fut persuadé par Louis-Jean Malvy d’interrompre
sa campagne pacifiste. Celle-ci fut reprise par d’autres militants
anarchistes : Louis Lecoin, Pierre Ruff, Pierre Chardon, Émile Armand,
puis plus tard par Sébastien Faure lui-même avec la publication d’un
hebdomadaire de quatre pages intitulé Ce qu’il faut dire.
Cependant Sébastien Faure sortit physiquement ébranlé, moralement et
politiquement brisé. Victime d’une campagne de calomnies et de rumeurs
malveillantes il surmonta néanmoins une congestion pulmonaire et mit
sur pied l’imprimerie La Fraternelle, fit paraître en 1922 le premier
numéro de Le Revue anarchiste qui compta 35 livraisons, puis assuma la
direction et la coordination de L’Encyclopédie anarchiste.
Il participa encore à une vaste campagne de soutien aux victimes de la
guerre d’Espagne et se rendit à Barcelone et sur le front de Saragosse,
mais les prises de position de la C.N.T.-F.A.I. le conduisirent à prendre
ses distances puis à dresser un bilan plutôt négatif de l’expérience
espagnole.
Pendant la Seconde guerre mondiale, quelque peu dépassé par les
événements, il séjourna à Royan avec sa femme qu’il avait retrouvée après
quarante ans de séparation. Il y mourut d’une congestion cérébrale le 14
juillet 1942.

[ texte repris du site http://perso.wanadoo.fr/libertaire/ ]




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