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(fr) Littérature et classes sociales

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Sun, 26 Sep 2004 15:24:20 +0200 (CEST)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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« Tôt le matin, un dimanche de la fin de l'été 1930, on avait sonné à la
porte. J'enfilai en vitesse mes vêtements et allai ouvrir. Un homme se
tenait là, l'un des plus trempés que j'ai jamais vus. C'était Harry
Martinson, "notre nouveau grand poète". Il était devenu en un temps
incroyablement bref le poète à la mode. Ce qui pouvait peut-être le
tourmenter, c'est qu'en même temps il était devenu le chouchou de la
bourgeoisie, le playboy des rombières d'Östermalm, leur petit rayon de
soleil. Tous le trouvaient charmant. Ses formules sur la misère du monde
étaient si mal comprises et si mal interprétées qu'on les gravait comme
des sentences poétiques à l'eau de rose sur les frises des cheminées des
grands immeubles cossus de Strandvägen. Mais deux ans plus tôt seulement,
il était logé dans un asile de pauvres. Le destin a de ces
retournements... »

Ivar Lo-Johansson (1901-1990) qui fait ce portrait plein d'humour de la
fulgurante ascension de Harry Martinson livrait, en 1987, quelques
réflexions sur ce mouvement d'écrivains suédois issus du prolétariat et
sur les enjeux toujours actuels de cette prise de parole.

En 1920, l'histoire de la littérature suédoise s'est enrichie d'un mot
nouveau, celui d'écrivain prolétarien. Il est dû à un universitaire :
Richard Steffen. Celui-ci n'avait aucune mauvaise intention. Il voulait
simplement désigner par ce terme un certain nombre de travailleurs
manuels et d'autodidactes ayant fait paraître des livres de fiction.
Certains d'entre eux acceptèrent l'épithète. Mais d'autres, en
particulier les poètes, la rejetèrent. Ils voulaient être de «vrais
poètes». Pourtant, le terme s'est imposé et, dix ans plus tard, cette
catégorie était représentée, en Suède, par au moins une vingtaine de noms
ce qui commença à indisposer les représentants de la culture dominante.
Les poètes n'étaient guère dangereux mais les prosateurs eurent souvent à
subir de rudes attaques, lorsqu'ils n'étaient pas victimes d'une
conspiration du silence encore plus fatale.

Il existait toujours en Suède un large fossé entre les classes sociales
et lorsque la littérature prolétarienne se mit à menacer de prendre la
place de l'ancienne littérature bourgeoise, il fallut veiller au grain.
En toute hâte, on qualifia les écrivains prolétariens de communistes.
Outre la pratique consistant à déprécier leurs oeuvres sur le plan
esthétique, on prit l'habitude d'expliquer qu'ils singeaient la
littérature soviétique. Par ignorance on avait en Suède qualifié cette
tendance de « social-réalisme ». C'était une grave erreur mais elle n'est
toujours pas totalement éliminée. Il n'a jamais existé, en Suède, de
littérature de fiction de cette sorte, dirigée parl'État.

En Union soviétique, on parlait depuis le congrès des écrivains de 1934
de «réalisme socialiste» - et non de «social-réalisme» comme le croyait
la critique suédoise. C'est Gorki qui avait utilisé cette expression,
déjà en usage depuis quelques années. L'Union soviétique considérait
qu'elle n'avait pas de prolétaires puisque tout citoyen de ce pays était
propriétaire de son sol et de ses machines et ne pouvait donc être
qualifié de prolétaire au sens strict du terme, qui implique que l'on ne
possède rien. Par contre, un État capitaliste comme la Suède avait des
prolétaires, ce qui justifiait qu'on y parlât d'écrivains prolétariens.

Le terme devait s'imposer dans l'histoire de la littérature. On finit
certes par l'adoucir en parlant d'«écrivains ouvriers» et de «littérature
ouvrière». «Écrivain prolétarien» devint une insulte et est resté
péjoratif. Il était évident que la Suède avait honte de ses écrivains
d'origine ouvrière. Évidemment, le fait qu'il fût difficile de préciser
le contenu du mot «ouvrier» lui-même ne facilita rien. La plupart des
habitants de ce pays avaient bien une occupation quelconque et la
frontière entre travailleurs manuels et personnes exerçant un métier
moins dur n'était pas toujours évidente. La plupart des écrivains
ouvriers suédois ont d'ailleurs abandonné le travail manuel en devenant
écrivains. Si en même temps ils s'adaptaient au goût du public bourgeois,
ils étaient naturellement accueillis à bras ouverts de ce côté-là. Les
écrivains prolétariens repentis se virent portés aux nues. Dans leurs
propres rangs en revanche ils furent considérés comme des déserteurs.
[...]

La Suède est le seul pays au monde à posséder une littérature ouvrière
aussi abondante mais également importante sur le plan social et
esthétique. On l'a qualifiée à la fois de décadence et de «plus grand
événement de la littérature suédoise du xxe siècle». Pourtant, elle est
encore fort peu étudiée chez nous. On a bien voulu reconnaître la stature
de certains de ces écrivains pris individuellement &endash; le plus
souvent ceux qui ont renié leur classe d'origine &endash; mais, en tant
que phénomène collectif, on l'a le plus souvent passée sous silence ou
bien dépréciée. On a fréquemment eu l'impression qu'il était impossible,
pour un écrivain ouvrier, de se voir reconnaître par l'institution
littéraire bourgeoise sans avoir à rougir. [...]

Pendant longtemps, la classe ouvrière n'a joui d'aucune possibilité de
s'exprimer par les livres et nul ne s'attendait d'ailleurs à ce qu'elle
le fasse. Personne n'aurait pensé qu'elle puisse avoir une quelconque
importance sur le plan culturel car elle n'avait jusque-là laissé aucune
trace derrière elle : ni châteaux, ni meubles, ni livres. On pouvait
parler d'une culture paysanne, comme à Skansen par exemple, mais il ne
pouvait en exister d'autre en dessous d'elle. Vers 1930 encore, les
grands bourgeois des villes avaient presque peur si un ouvrier les
approchait de trop près. Celui-ci représentait pour eux une espèce
humaine pratiquement inconnue. Il n'y avait guère que les professions
libérales (écrivains et artistes) qui aient commencé à éliminer les
barrières de classe.

Un membre très cultivé des couches supérieures de la société m'a un jour
demandé conseil, tout à fait par hasard, avant de faire venir un ouvrier
chez lui pour réparer quelque chose : Pouvait-il rester seul avec lui
dans la maison ? Devait-il lui offrir à boire ? De la bière ou bien de
l'alcool ? Une canette de bière était peut-être ce qui convenait le mieux
mais ne la boirait-il pas à la bouteille ? Serait-il offensant de sortir
des verres ? Il est vrai qu'il ne m'a pas demandé si l'ouvrier essaierait
de voler quelque chose dans l'appartement. Mais je me suis dit que, peu
auparavant, la question était de celles qu'on se posait dans ce milieu.
Dans les manuels de conversation en allemand ou en français que les
touristes suédois emportaient avec eux on trouvait des phrases du genre :
«Mes bottes sont-elles bien cirées ?» «Vous n'avez pas volé de linge,
n'est-ce pas ?» [...]

De nos jours, les différences de classe existent encore, même si on ne
les remarque plus aussi facilement à l'allure de chacun. L'ouvrier porte
parfois des lunettes, voire, quand il s'endimanche, la même chemise bleue
et cravate que le directeur de sa société. Mais ceci vaut également pour
les Premiers ministres de la plupart des États africains. Comment
expliquer que la chemise bleue ait connu un tel succès international ?
L'ouvrier ne descend plus dans le fossé pour laisser passer son maître.
Mais ses yeux peuvent toujours briller de haine. C'est le signe qu'il
existe bien une hostilité, ou tout du moins une relation d'étrangeté
entre les deux cultures. Chacune des deux classes a son code et celui-ci
s'apprend très tôt dans la vie, sans qu'il soit besoin de mots pour cela.

Ni ma grand-mère paternelle ni mes grands-parents maternels, ni même mon
père ne savaient écrire. Il n'y avait, chez eux, d'autre livre que la
Bible et le psautier, qu'ils n'avaient d'ailleurs jamais lus. Nous ne
recevions aucun journal. Le fossé entre riches et pauvres était tellement
grand qu'on n'y pensait même pas. C'était comme la pluie et le beau temps
: on n'y pouvait rien. Il en a été ainsi jusqu'à très récemment. Ce sont
bien souvent les pauvres qui se sont montrés le plus conservateurs. Cela
se manifestait, entre autres, par le désir de voir leurs enfants suivre
leurs traces. Mes parents, par exemple, me considéraient comme un raté
parce que j'écrivais dans les journaux et que, petit à petit, j'ai même
tenté de faire paraître des livres. C'était se comporter de façon
anormale que de ne pas suivre le même chemin qu'eux. Pendant des années,
on m'a interdit d'installer une étagère à livres dans la maison, bien
qu'elle n'eût que cinquante
centimètres de large et ne prît guère de place. C'était le signe d'une
peur de ne pas être fidèle à la pauvreté. [...]

Il n'est pas facile de savoir si, à l'avenir, il existera encore des
ouvriers au sens où nous l'entendons actuellement. Quant à la littérature
ouvrière, ce n'est pas une fin en soi. Mais ce n'est pas une raison pour
nier qu'elle ait existé et semble même devoir continuer à exister, en
dépit de circonstances plus difficiles. En revanche, il existera toujours
des oppresseurs et des opprimés, dans la société. Nous aurons donc besoin
de nouveaux écrivains radicaux, pour prendre la place des anciens
écrivains ouvriers et inciter les opprimés à se révolter. Sur le plan
technique, les outils des écrivains évolueront. Mais le sens de ce qu'ils
veulent exprimer restera le même, lui.

Ivar Lo-Johansson

Traduit du suédois par Philippe Bouquet
in Philippe Bouquet (dir.), L'écrivain et la société,
vol. 3 de La Bêche et la plume, Plein Chant, 1988.

Ce texte est extrait de la Gazette # 4 des éditions Agone :
http://marginales.free.fr/gazette4.html

[ expéditeur/expéditrice <samuel.autexier(a)free.fr> ]




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