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(fr) Archives - Texte de Pierre Monatte

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Thu, 8 Jul 2004 20:00:27 +0200 (CEST)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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Aurons-nous droit en septembre prochain à un automne chaud avec des
grèves, des mobilisations, des envies de changer le monde ? Nul ne le
sait... Il règne, c'est vrai, une drôle d'atmosphère depuis quelques
temps. On prend des coups, on se redresse, on lutte, sans succès, puis on
courbe l'échine... Alors, afin de vous retrouver plein de hargne dans
deux/trois mois, j'ai exhumé un vieil article de Pierre Monatte,
syndicaliste-révolutionnaire, longtemps proche des anarchistes. Pierre
Monatte fut l'un des rares à affirmer son opposition à l'Union sacrée en
1914. Il vécut donc fort mal le ralliement de la vieille CGT
antimilitariste et internationaliste au patriotardisme ambiant. En 1917,
il reprit la plume et nous gratifia de quelques articles sur le
syndicalisme de son temps. J'ai choisi l'un de ceux-ci, intitulé « La
culture de soi-même » qui, près d'un siècle plus tard, garde toute son
actualité et résonnera certainement de façon singulière aux militants et
militantes qui m'écoutent. Jugez vous-même !

patsy
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« Si vous prenez tous les gueulards, tous les agités, toutes les mouches
du coche pour des hommes d'action, vous pourrez vous croire nombreux.
Nous n'en manquions pas hier. On ne les a pas vues, toutes ces mouches du
coche, ces dernières an-nées, mais on les reverra, elles recommencent à
sortir ; j'entends déjà leur bourdonnement. Attention ! que chacun, loin
de croire la tâche légère, partagée entre beaucoup, se prépare à donner
toutes ses forces, qu'il les rassemble, les augmente, qu'il de-vienne
capable de faire sa bonne part.

Et, pour la faire, il faut d'abord bien la voir, être parvenu à cette
clairvoyance que nous nous assignons comme le premier but à atteindre.
Nous en avons manqué hier. Qui oserait le contester ? Nous vivions
emportés par le mouvement, grisés par le bruit. A certaines heures
pourtant, nous avions la per-ception bien nette et l'angoisse d'aller à
la dérive.

Le syndicalisme avait repris son élan vers 1900 ; mais il s'était heurté
assez vite à de grandes difficultés : un patronat moder-nisant sa
défensive, formant non seulement ses caisses noires de grève, mais
disloquant la cohésion ouvrière par certains modes subtils de
rémunération ; un Etat aux aguets, jouant de la patte de velours et de la
poigne de fer, de la corruption sur les uns et de la répression sur les
autres. Pelloutier, notre grand Pellou-tier, mort en 1901, la Fédération
des bourses du travail n'était plus qu'un grand arbre blessé, dont chaque
année une branche flétrie tombait sur le chemin.

Cet élan syndical, plus particulièrement incarné dans les fé-dérations,
se ralentissait après l'insuccès du mouvement de 1906 pour les huit
heures, et se brisait au massacre de Villeneuve-Saint-Georges, en 1908.
Alors, les querelles déchirèrent hommes et milieux ; c'était à qui
rejetterait sur autrui la responsabilité de l'arrêt momentané. La
lassitude accablait les meilleurs. La bile empoisonnait les ambitieux
déçus. Les faibles et les jouis-seurs filaient en douceur.

En quinze ans, le syndicalisme n'avait pas su se donner des hommes, des
hommes nouveaux pour remplacer ceux que le socialisme et l'anarchisme lui
avaient légués ou prêtés et qu'il avait rendus ou bien usés, des hommes à
la foi robuste, capables de tenir dans la tempête, de dominer l'adversité
et de relancer le navire aux premiers vents favorables.

En quinze ans, les œuvres d'enseignement et d'éducation des bourses du
travail - dont Pelloutier était si fier - avaient dé-péri lamentablement,
personne ne les vivifiant plus de son zèle.

Les universités populaires étaient tombées et rien de plus spécifiquement
ouvrier n'était sorti de leurs cendres. Le syndi-calisme n'avait pas su
organiser ses jeunesses ; il n'avait pas eu la prévoyance de créer ses
pépinières de militants. Voilà où il en était la veille de la guerre.
Voilà ce que nous n'avions pas su conjurer, hommes de bonne volonté,
certes, mais de peu de clairvoyance et de peu de foi.

Nous pouvons faire notre mea culpa, car aucun de nous n'est sans faute.
Certains en ont commis de plus lourdes, mais celle de les avoir laissé
agir sans donner notre avis contraire, sans élever notre protestation,
sans donner notre propre effort, n'est--elle pas assez grave ?
N'aurions-nous péché que par paresse et par timidité, par paresse de nous
former nous-mêmes une opi-nion et par timidité à prendre parti, que déjà
ce serait beaucoup. Souvent, nous ne nous en sommes pas tenus là, nous
avons répété de mauvais conseils, prononcé légèrement la condamna-tion de
certaines formes d'activité. Nous avons médit de l'édu-cation (...)
Surtout nous n'avons pas été ces " amants passionnés de la culture de
soi-même " que nous di-sions être, et, tout cela, nous le payons
aujourd'hui. Que le remords soit désormais notre aiguillon.

Il nous aidera à sortir de l'ornière où nous étions tombés, à surmonter
notre paresse d'esprit et notre timidité, cette paresse de la volonté ;
il nous aidera à ne plus y retomber ou, si nous y tombons encore, à nous
en relever toujours.

Quand je regarde en arrière, elle m'apparaît invraisemblable-ment grande,
cette paresse d'esprit. Ne m'a-t-il pas fallu les loisirs de la tranchée
pour lire certains livres que je gardais depuis vingt ans à portée de ma
main ? Je n'avais pas trouvé le temps, la force, la sagesse de les lire,
de m'en nourrir. Et pourtant j'étais de ceux qui lisaient le plus. Mais
nous étions des esprits dispersés, gaspilleurs de notre attention et de
nos forces ; presque tous, à des degrés divers, nous étions atteints du
même mal.

Dans nos milieux, on ne savait plus la joie que donnent les lectures
sérieuses et la force d'une pensée ferme et concentrée. On ne savait plus
lire ; on buvait le journal, le quotidien et l'hebdomadaire ; cela
suffisait à la soif intellectuelle d'alors. Le profond besoin
d'apprendre, de former et nourrir sa pensée n'était plus ressenti.

Le journal, tel qu'il est, y a contribué pour une bonne part, alors qu'il
pourrait être un si merveilleux excitant. Du haut en bas de la société,
il a tué le goût des lectures sérieuses. Mais vous, camarades
instituteurs, pouvez-vous me dire que l'école n'a pas sa part de
responsabilité ? La méthode suivant laquelle on m'enseigna jadis
l'anglais et l'allemand m'a dégoûté à tout jamais d'apprendre ces
langues. La méthode suivant laquelle nos écoles apprennent à lire
n'a-t-elle pas dégoûté pour jamais aussi le peuple de lire ? N'a-t-elle
pas noué sa curiosité, tué son goût ? (...)

Il y a vingt ans, l'affaire Dreyfus fit sentir qu'il n'y avait pas
d'opinion publique dans ce pays : pour en créer une, les univer-sités
populaires se fondèrent. Elles sont mortes et la tâche reste tout entière
à faire. Qui ne s'en est rendu compte en ces tristes années ?

La cause de cet échec si complet, l'une des causes au moins, la
principale à mon sens, fut de croire que des cours, des confé-rences, des
discussions de groupes d'études pouvaient former une pensée. Si vous
voulez m'en croire, mes amis, ne perdons pas toutes nos soirées à courir
de réunion en réunion ; passons--en au moins tranquillement quatre ou
cinq par semaine chez nous, dans notre chambrette, en tête à tête avec
quelques livres judicieusement choisis, en tête à tête avec les meilleurs
livres révolutionnaires de tous les temps, en tête à tête avec nous
-mêmes aussi.

Avant le groupe d'études, dont il nous faudra partout doubler nos
syndicats - j'y reviendrai -, je mets la planchette à livres. Sur cette
planchette, il est un livre que je voudrais voir parmi les tout premiers
qui s'y aligneront. Il n'a pas été écrit pour nous, mais le mal qu'il
combat ne nous est pas particulier : toute notre société en est atteinte ;
paruquelques mois avant la guerre, il a passé presque inaperçu. C'est
L'Apprentissage de l'art d'écrire, de Payot, publié chez Colin.

Le titre en est déplaisant, je sais, mais il est inexact, car il s'agit
bien pour lui de rhétorique ! Apprendre à écrire pour Payot, c'est
d'abord apprendre à penser, ce dont on ne se soucie pas.

D'où tant de bavards de plume et de tribune, d'atelier et de bistrot :
d'où tant de brouillons, dans les syndicats comme partout ; d'où si peu
de bon travail en définitive.

Commençons par l'effort personnel, par la planchette à livres, par
l'étude sérieuse, par la méditation dans la paix de la cham-brette, et
vous verrez si ces heures de repliement sur soi-même ne feront pas de
nous d'autres hommes que ceux que nous étions hier. Nous pourrons alors
aller au cercle d'études, nous aurons quelque chose à y apporter, à y
échanger et en rapporter. Mais, tant que nous nous y rendrons la tête
vide ou en désordre, nous en reviendrons les mains vides et le coeur
soulevé. Assez de dispersion, de courses de réunion en réunion, de temps
précieux gaspillé, d'intelligences nourries de salive, d'enthousiasmes
flétris avant d'avoir fleuri.
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Texte issue de l'émission de radio "Le Monde comme il va"
Hebdo libertaire d'actualité politique et sociale, nationale et
internationale <patsy-alternantes(a)internetdown.org>

Tous les jeudis de 19h à 19h50
Alternantes FM 98.1 Mgh (Nantes) / 91 Mgh (Saint-Nazaire)
Alternantes FM 19 rue de Nancy BP 31605 44316 Nantes cedex 03

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