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(fr) Archives - Anarchie et communisme

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Thu, 1 Jul 2004 22:46:42 +0200 (CEST)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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http://ainfos.ca/index24.html
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INTRODUCTION
Ce texte de Carlo Cafiero fut publié pour la première fois dans " le
révolté " de Genève en 1880. Ce texte est la reproduction du rapport lu
par Cafiero cette même année à l'occasion du congrès de la Fédération
jurassienne de l'A.I.T. à Chaux-de-Fonds.
Cet écrit de Cafiero situe les communistes anarchistes et l'évolution
nette de l'époque entre les partisans de Bakounine qui venaient de mourir
et les nouveaux communistes antiautoritaires qui succèdent aux
collectivistes. En effet, dès 1876, la formule collectiviste : " à chacun
selon ses oeuvres ou selon son travail " fut abandonnée pour celle
communiste : " de chacun suivant ses forces, à chacun selon ses besoins
".
Kropotkine dit alors : " cet écrit admirable fut une surprise très grande
pour nous partisans de l'abandon de la parole collectiviste ".
Le ralliement à ces thèses n'est pourtant pas général et les espagnols
resteront longtemps attachés au programme collectiviste de l'A.I.T.
antiautoritaire définit à Saint-Imier en 1872 (contrairement aux italiens
entraînés par Costa, Malatesta, Cafiero et Covelli au congrès de Florence
de 1876 où le communisme fut adopté par la Fédération italienne de
l'A.I.T.).


ANARCHIE et COMMUNISME
par Carlo CAFIERO

Au congrès tenu à Paris par la région du Centre, un orateur, qui s'est
distingué par son acharnement contre les anarchistes, disait : "
Communisme et anarchie hurlent de se trouver ensemble. "

Un autre orateur qui parlait aussi contre les anarchistes, mais avec
moins de violence, s'est écrié, en parlant d'égalité économique : "
Comment la liberté peut-elle être violée, lorsque l'égalité existe ? ".

Eh bien ! je pense que les deux orateurs avaient tort.

On peut parfaitement avoir l'égalité économique, sans avoir la moindre
liberté. Certaines communautés religieuses en sont une preuve vivante,
puisque la plus complète égalité y existe en même temps que le
despotisme. La complète égalité, car le chef s'habille du même drap et
mange à la même table que les autres ; il ne se distingue d'eux que par
le droit de commander qu'il possède. Et les partisans de " l'Etat
populaire " ? S'ils ne rencontraient pas d'obstacles de toute sorte, je
suis sûr qu'ils finiraient par réaliser la parfaite égalité, mais, en
même temps aussi le plus parfait despotisme, car, ne l'oublions pas, le
despotisme de l'Etat actuel augmenterait du despotisme économique de tous
les capitaux qui passeraient aux mains de l'Etat, et le tout serait
multiplié par toute la centralisation nécessaire à ce nouvel Etat. Et
c'est pour cela que nous, les anarchistes, amis de la liberté, nous nous
proposons de les combattre à outrance.

Ainsi, contrairement à ce qui a été dit, on a parfaitement raison de
craindre pour la liberté, lors même que l'égalité existe ; tandis qu'il
ne peut y avoir aucune crainte pour l'égalité là où existe la vraie
liberté, c'est-à-dire l'anarchie.

Enfin, anarchie et communisme, loin de hurler de se trouver ensemble,
hurleraient de ne pas se trouver ensemble, car ces deux termes, synonymes
de liberté et d'égalité, sont les deux termes nécessaires et indivisibles
de la révolution.

Notre idéal révolutionnaire est très simple, on le voit : il se compose,
comme celui de tous nos devanciers, de ces deux termes : liberté et
égalité. Seulement il y a une petite différence.

Instruits par les escamotages que les réactionnaires de toute sorte et de
tout temps ont faits de la liberté et de l'égalité, nous nous sommes
avisés de mettre, à côté de ces deux termes, l'expression de leur valeur
exacte. Ces deux monnaies précieuses ont été si souvent falsifiées, que
nous tenons enfin à en connaître et à en mesurer la valeur exacte.

Nous plaçons donc, à côté de ces deux termes : liberté et égalité, deux
équivalents dont la signification nette ne peut pas prêter à l'équivoque,
et nous disons : " Nous voulons la liberté, c'est-à-dire l'anarchie, et
l'égalité, c'est-à-dire le communisme. "

Anarchie, aujourd'hui, c'est l'attaque, c'est la guerre à toute autorité,
à tout pouvoir, à tout Etat. Dans la société future, l'anarchie sera la
défense, l'empêchement apporté au rétablissement de toute autorité, de
tout pouvoir, de tout Etat : pleine et entière liberté de l'individu qui,
librement et poussé seulement par ses besoins, par ses goûts et ses
sympathies, se réunit à d'autres individus dans le groupe ou dans
l'association ; libre développement de l'association qui se fédère avec
d'autres dans la commune ou dans le quartier ; libre développement des
communes qui se fédèrent dans la région - et ainsi de suite : les régions
dans la nation ; les nations dans l'humanité.

Le communisme, la question qui nous occupe plus spécialement aujourd'hui,
est le second point de notre idéal révolutionnaire.

Le communisme actuellement, c'est encore l'attaque ; ce n'est pas la
destruction de l'autorité, mais c'est la prise de possession, au nom de
toute l'humanité, de toute la richesse existant sur le globe. Dans la
société future, le communisme sera la jouissance de toute la richesse
existante, par tous les hommes et selon le principe : De chacun selon ses
facultés, à chacun selon ses besoins, c'est-à-dire : De chacun et à
chacun suivant sa volonté.

Il faut remarquer, - et ceci répond surtout à nos adversaires, les
communistes autoritaires ou étatistes - que la prise de possession et la
jouissance de toute la richesse existante doivent être, selon nous, le
fait du peuple lui-même. Le peuple, l'humanité, n'étant pas des individus
capables de saisir la richesse et la tenir dans leurs deux mains, on a
voulu en conclure, il est vrai, qu'il faut, pour cette raison, instituer
toute une classe de dirigeants, de représentants et de dépositaires de la
richesse commune. Mais nous ne partageons pas cet avis. Pas
d'intermédiaires, pas de représentants qui finissent toujours par ne
représenter qu'eux-mêmes ! Pas de modérateurs de l'égalité, pas davantage
de modérateurs de la liberté ! Pas de nouveau gouvernement, pas de nouvel
Etat, dut-il se dire populaire ou démocrate, révolutionnaire ou
provisoire.

La richesse commune étant disséminée sur toute la terre, tout en
appartenant de droit à l'humanité entière, ceux donc qui se trouvent à la
portée de cette richesse et en mesure de l'utiliser l'utiliseront en
commun. Les gens de tel pays utiliseront la terre, les machines, les
ateliers, les maisons, etc., du pays et ils s'en serviront tous en
commun. Partie de l'humanité, ils exerceront ici, de fait et directement,
leur droit sur une part de la richesse humaine. Mais si un habitant de
Pékin venait dans ce pays, il se trouverait avoir les mêmes droits que
les autres ; il jouirait en commun avec les autres de toute la richesse
du pays, de la même façon qu'il l'eût fait à Pékin.

Il s'est donc bien trompé, cet orateur qui a dénoncé les anarchistes
comme voulant constituer la propriété des corporations. La belle affaire
que l'on ferait, si l'on détruisait l'Etat pour le remplacer par une
multitude de petits Etats ! Tuer le monstre à une tête pour entretenir le
monstre à mille têtes !

Non ; nous l'avons dit, et nous ne cesserons de le répéter : point
d'entremetteurs, point de courtiers et d'obligeants serviteurs qui
finissent toujours par devenir les vrais maîtres : nous voulons que toute
la richesse existante soit prise directement par le peuple lui-même,
qu'elle soit gardée par ses mains puissantes, et qu'il décide lui-même de
la meilleure manière d'en jouir, soit pour la production, soit pour la
consommation.


Mais on nous demande : le communisme est-il applicable ? Aurions-nous
assez de produits pour laisser à chacun le droit d'en prendre à sa
volonté, sans réclamer des individus plus de travail qu'ils ne voudront
en donner ?

Nous répondons : Oui. Certainement, on pourra appliquer ce principe : De
chacun et à chacun suivant sa volonté, parce que, dans la société future,
la production sera si abondante qu'il n'y aura nul besoin de limiter la
consommation, ni de réclamer des hommes plus d'ouvrage qu'ils ne pourront
ou ne voudront en donner.

Cette immense augmentation de production, dont on ne saurait même
aujourd'hui se faire une juste idée, peut se deviner par l'examen des
causes qui la provoqueront. Ces causes peuvent se réduire à trois
principales :

1. L'harmonie de la coopération dans les diverses branches de l'activité
humaine, substituée à la lutte actuelle qui se traduit dans la
concurrence ; 2. L'introduction sur une immense échelle des machines de
toutes sortes ; 3. L'économie considérable des forces du travail, des
instruments de travail et des matières premières, réalisée par la
suppression de la production nuisible ou inutile.

La concurrence, la lutte est un des principes fondamentaux de la
production capitaliste, qui a pour devise : Mors tua vita mea, ta mort
est ma vie. La ruine de l'un fait la fortune de l'autre. Et cette lutte
acharnée se fait de nation à nation, de région à région, d'individu à
individu, entre travailleurs aussi bien qu'entre capitalistes. C'est une
guerre au couteau, un combat sous toutes les formes : corps à corps, par
bandes, par escouades, par régiments, par corps d'armée. Un ouvrier trouve
de l'ouvrage où un autre en perd ; une industrie ou plusieurs industriesprospèrent, lorsque telles ou telles industries périclitent.

Eh bien ! imaginez-vous lorsque, dans la société future, ce principe
individualiste de la production capitaliste, chacun pour soi et contre
tous, et tous contre chacun, sera remplacé par le vrai principe de la
sociabilité humaine : chacun pour tous et tous pour chacun - quel immense
changement n'obtiendra-t-on pas dans les résultats de la production ?
Imaginez-vous quelle sera l'augmentation de la production, lorsque chaque
homme, loin d'avoir à lutter contre tous les autres, sera aidé par eux,
quand il les aura, non plus comme ennemis, mais comme coopérateurs. Si le
travail collectif de dix hommes atteint des résultats absolument
impossibles pour un homme isolé, combien grands seront les résultats
obtenus par la grande coopération de tous les hommes qui, aujourd'hui,
travaillent hostilement les uns contre les autres ?

Et les machines ? L'apparition de ces puissants auxiliaires du travail,
si grande qu'elle nous paraisse aujourd'hui, n'est que très minime en
comparaison de ce qu'elle sera dans la société à venir.

La machine a contre elle, aujourd'hui, souvent l'ignorance du
capitaliste, mais plus souvent encore son intérêt. Combien de machines
restent inappliquées uniquement parce quelles ne rapportent pas un bénéfice
immédiat au capitaliste ?

Est-ce qu'une compagnie houillère, par exemple, ira se mettre en frais
pour sauvegarder les intérêts des ouvriers et construira de coûteux
appareils pour descendre les mineurs dans les puits ? Est-ce que la
municipalité introduira une machine pour casser les pierres, lorsque ce
travail lui fournit le moyen de faire à bon marché de l'aumône aux
affamés ? Que de découvertes, que d'applications de la science restent
lettre morte, uniquement parce qu'elles ne rapporteraient pas assez au
capitaliste !

Le travailleur lui-même est aujourd'hui l'ennemi des machines, et ceci
avec raison, puisqu'elles sont vis-à-vis de lui le monstre qui vient le
chasser de l'usine, l'affamer, le dégrader, le torturer, l'écraser. Et
quel immense intérêt il aura, au contraire, à en augmenter le nombre
lorsqu'il ne sera plus au service des machines ; au contraire,
elles-mêmes seront à son service, l'aidant et travaillant pour son
bien-être !

Enfin, il faut tenir compte de l'immense économie qui sera faite sur les
trois éléments du travail : la force, les instruments et la matière, qui
sont horriblement gaspillés aujourd'hui, puisqu'on les emploie à la
production de choses absolument inutiles, quand elles ne sont pas
nuisibles à l'humanité.

Combien de travailleurs, combien de matières et combien d'instruments de
travail ne sont-ils pas employés aujourd'hui par l'armée de terre et de
mer, pour construire les navires, les forteresses, les canons et tous ces
arsenaux d'armes offensives et défensives ! Combien de ces forces sont
usées à produire des objets de luxe qui ne servent qu'à satisfaire des
besoins de vanité et de corruption !

Et lorsque toute cette force, toutes ces matières, tous ces instruments
de travail seront employés à l'industrie, à la production d'objets qui
eux-mêmes serviront à produire, quelle prodigieuse augmentation de la
production ne verrons-nous pas surgir !


Oui, le communisme est applicable ! On pourra bien laisser à chacun
prendre à volonté ce dont il aura besoin, puisqu'il y en aura assez pour
tous. On n'aura plus besoin de demander plus de travail que chacun n'en
voudra donner, parce qu'il y aura toujours assez de produits pour le
lendemain.

Et c'est grâce à cette abondance que le travail perdra le caractère
ignoble de l'asservissement, en lui laissant seulement le charme d'un
besoin moral et physique, comme celui d'étudier, de vivre avec la nature.

Ce n'est pas tout d'affirmer que le communisme est chose possible nous
pouvons affirmer qu'il est nécessaire. Non seulement on peut être
communiste ; il faut l'être sous peine de manquer le but de la
révolution.

En effet, après la mise en commun des instruments de travail et des
matières premières, si nous conservions l'appropriation individuelle des
produits du travail, nous nous trouverions forcés de conserver la
monnaie, partant une accumulation de richesses plus ou moins grande,
selon plus ou moins de mérite, ou plutôt d'adresse des individus.
L'égalité aurait ainsi disparu, puisque celui qui parviendrait à posséder
plus richesse se serait déjà élevé par cela même au-dessus du niveau des
autres Il ne resterait plus qu'un pas à faire pour que les
contre-révolutionnaires établissent le droit d'héritage. Et, en effet,
j'ai entendu un socialiste de renom, soi-disant révolutionnaire, qui
soutenait l'attribution individuelle des produits, finir par déclarer
qu'il ne verrait pas d'inconvénients à ce que la société admît la
transmission de ces produits en héritage : la chose selon lui, ne
porterait pas à conséquence. Pour nous qui connaissons de près les
résultats auxquels la société en est arrivée avec cette accumulation des
richesses et leur transmission par héritage, il ne peut pas y avoir de
doute à ce sujet.
Mais l'attribution individuelle des produits rétablirait non seulement
l'inégalité parmi les hommes, elle rétablirait encore l'inégalité entre
les différents genres de travail. Nous verrions reparaître immédiatement
le travail " propre " et le travail " malpropre ", le travail " noble "
et le travail " ignoble " : le premier serait fait par les plus riches,
le second serait l'attribution des plus pauvres. Alors ce ne serait plus
la vocation et le goût personnel qui détermineraient l'homme à s'adonner
à tel genre d'activité plutôt qu'à un autre : ce serait l'intérêt,
l'espoir de gagner davantage dans telle profession. Ainsi renaîtraient la
paresse et la diligence, le mérite et le démérite, le bien et le mal, le
vice et la vertu, et, par conséquent, la " récompense ", d'un côté, et la
" punition ", de l'autre, la loi, le juge, le sbire et la prison.


Il y a des socialistes qui persistent à soutenir cette idée de
l'attribution individuelle des produits du travail en faisant valoir le
sentiment de la justice.


Etrange illusion ! Avec le travail collectif, que nous impose la
nécessité de produire en grand et d'appliquer sur une large échelle les
machines, avec cette tendance, toujours plus grande, du travail moderne à
se servir du travail des générations précédentes, - comment pourra
déterminer ce qui est la part du produit de l'un et la part du produit
d'un autre ? C'est absolument impossible, et nos adversaires le
reconnaissent si bien eux-mêmes, qu'ils finissent par dire : " Eh bien !
nous prendrons pour base de la répartition l'heure de travail " ; mais,
en même temps, ils admettent eux-mêmes que ce serait injuste, puisque
trois heures du travail de Pierre peuvent souvent valoir cinq heures du
travail de Paul.


Autrefois nous nous disions " collectivistes ", puisque c'était le mot
qui nous distinguait des individualistes et des communistes autoritaires
; mais, au fond, nous étions tout bonnement communistes antiautoritaires,
et en nous disant " collectivistes ", nous pensions exprimer par ce nom
notre idée que tout doit être mis en commun, sans faire de différence
entre les instruments et matières de travail et les produits du travail
collectif.

Mais, un beau jour, nous avons vu surgir encore une nouvelle nuance de
socialistes qui, ressuscitant les errements du passé, se mirent à
philosopher, à distinguer, à différencier sur cette question, et qui
finirent par se faire les apôtres de la thèse suivante :

" Il existe - disent-ils - des valeurs d'usage et des valeurs de
production. Les valeurs d'usage sont celles que nous employons à
satisfaire nos besoins personnels : c'est la maison que nous habitons,
les vivres que nous consommons, les vêtements, les livres, etc., taudis
que les valeurs de production sont celles dont nous nous servons pour
produire : c'est l'atelier, les hangars, l'étable, les magasins, les
machines et les instruments de travail de toute sorte, le sol, matières
de travail, etc. Les premières valeurs qui servent à satisfaire les
besoins de l'individu ­ disent-ils - doivent être d'attribution
individuelle, tandis que les secondes, celles qui servent à tous pour
produire, doivent être d'attribution collective. "

Telle fut la nouvelle théorie économique trouvée, ou plutôt renouvelée
pour le besoin.

Mais je vous demande, à vous qui donnez l'aimable titre de valeur de
production au charbon qui sert à alimenter la machine, à l'huile servant
pour la graisser, à l'huile qui éclaire sa marche - pourquoi le
refuserez-vous au pain et, à la viande dont je me nourris, à l'huile dont
j'assaisonne ma salade, au gaz qui éclaire mon travail, à tout ce qui
sert à faire vivre et marcher la plus parfaite de toutes les machines, le
père de toutes les machines : l'homme ?

Vous classez dans les valeurs de production la prairie et l'étable qui
sert à abriter les b¦ufs et les chevaux et vous voulez en exclure les
maisons et les jardins qui servent au plus noble de tous les animaux :
l'homme ?

Où est donc votre logique ?

D'ailleurs, vous-mêmes qui vous faites les apôtres de cette théorie, vous
savez parfaitement que cette démarcation n'existe pas en réalité, et que,
s'il est difficile de la tracer aujourd'hui, elle disparaîtra
complètement le jour où tous seront producteurs en même temps que
consommateurs.

Ce n'est donc pas cette théorie, on le voit, qui aurait pu donner une
force nouvelle aux partisans de l'attribution individuelle des produits
du travail. Cette théorie n'a obtenu qu'un seul résultat : celui de
démasquer le jeu de ces quelques socialistes qui voulaient atténuer la
portée de l'idée révolutionnaire ; elle nous a ouvert les yeux et nous a
montré la nécessité de nous déclarer tout carrément communistes.


Mais enfin abordons la seule et unique objection sérieuse que nos
adversaires aient avancée contre le communisme.

Tous sont d'accord que nous allons nécessairement vers le communisme,
mais on nous observe qu'au commencement, les produits n'étant pas assez
abondants, il faudra établir le rationnement, le partage, et que le
meilleur partage des produits du travail serait celui basé sur la
quantité du travail que chacun aura faite.

A ceci nous répondons que, dans la société future, lors même que l'on
serait obligé de faire le rationnement, on devrait rester communistes :
c'est-à-dire le rationnement devrait se faire, non pas selon les mérites,
mais selon les besoins.

Prenons la famille, ce modèle du petit communisme (d'un communisme
autoritaire plutôt qu'anarchiste, il est vrai, ce qui, d'ailleurs, dans
notre exemple, ne change rien).

Dans la famille, le père apporte, supposons cent sous par jour, l'aîné
trois francs, un garçon plus jeune, quarante sous, et le gamin seulement
vingt sous par jour. Tous apportent l'argent à la mère qui tient la
caisse et qui leur donne à manger. Tous apportent inégalement, mais au
dîner chacun se sert à sa guise et selon son appétit ; il n'y a pas de
rationnement. Mais viennent les mauvais jours, et la dèche force la mère
à ne plus s'en remettre à l'appétit et au goût de chacun pour la
distribution du dîner. Il faut faire un rationnement et, soit par
l'initiative de la mère, soit par convention tacite de tous, les portions
sont réduites. Mais voyez, cette répartition ne se fait pas suivant les
mérites, car c'est le plus jeune garçon et le gamin surtout qui reçoivent
la plus grosse part, et quant au morceau choisi, il est réservé pour la
vieille qui ne rapporte rien du tout. Même pendant la disette, on
applique dans la famille ce principe de rationnement selon les besoins.
En serait-il autrement dans la grande famille humaine de l'avenir ?

Il est évident qu'il y aurait à dire davantage sur ce sujet, si je ne le
traitais pas devant des anarchistes.

On ne peut pas être anarchiste sans être communiste. En effet, la moindre
idée de limitation contient déjà en elle-même les germes d'autoritarisme.
Elle ne pourrait pas se manifester sans engendrer immédiatement la loi,
le juge, le gendarme.

Nous devons être communistes, car c'est dans le communisme que nous
réaliserons la vraie égalité. Nous devons être communistes, parce que le
peuple, qui ne comprend pas les sophismes collectivistes, comprend
parfaitement le communisme comme les amis Reclus et Kropotkine l'ont déjà
fait remarquer. Nous devons être communistes, parce que nous sommes des
anarchistes, parce que l'anarchie et le communisme sont les deux termes
nécessaires de la révolution.

[article repris du site de la NEFAC : http://makhno.nefac.net/html/drupal/]




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