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(fr) Je réécris ton nom, libertaire

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Wed, 28 Jan 2004 11:51:15 +0100 (CET)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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[ ce texte diffusé récemment sur Indymedia Paris :
http://paris.indymedia.org/article.php?id_article=14811 si il fait
référence à l'élection présidentielle d'avril 2002 est d'actualité vue la
période électorale qui approche... ]
L'analyse de l'OPA (Opération pirate sur les anarchistes) de la LCR,
présentée ici, s'inscrit dans le propos plus large d'un ouvrage paru aux
éditions Paris-Méditerranée (Coll. « Les Pieds dans le plat ») : Je
réécris ton nom, Révolution.

Le « petit facteur » de la LCR n'aura pas eu besoin qu'on le sonne deux
fois pour annoncer la bonne nouvelle : Le libertaire nouveau est arrivé !
Les prospectus qu'il distribuait, entre les deux tours des
présidentielles, au printemps 2002, semblaient pourtant la contredire :
Aux urnes, à nouveau, citoyens ! Il faut bouter Le Pen hors des murs de
la République ! L'isoloir serait-il devenu un passage obligé pour tout
libertaire qui se respecte ? Tel était, en tout cas, le message urgent
qu'Olivier Besancenot avait à faire passer, avec l'aide empressée de
médias soudainement intéressés, à l'issue d'une tournée des calendriers
électoraux pendant laquelle il lui fut donné de sentir d'où viendrait le
vent pour les prochaines consultations.

En fait de vent, il s'agit tout simplement de revivifier d'un « souffle
libertaire » le marxisme révolutionnaire, comme nous l'apprend le dernier
numéro de Contretemps, revue théorique de la LCR.(1) Un changement de cap
idéologique périlleux, si l'on songe au passé - pour ne rien dire du
présent - de cette organisation. Aussi le pilotage du numéro a-t-il été
confié à deux barreurs hors pair : Philippe Corcuff et Michaël Löwy.

Sociologue, politologue et surtout idéologue tout terrain, le premier
nous inflige comme à l'accoutumée, mais cette fois aux dépens de Rosa
Luxemburg, un laïus sans consistance truffé de falsifications où il donne
libre cours à son penchant pour les mésalliances de mots les plus
déconcertantes et prend assez de libertés avec l'histoire pour nous faire
oublier pourquoi Rosa et ses camarades finirent par ne voir dans la
social-démocratie qu'un « cadavre puant » qu'aucun artifice langagier ne
pourrait rendre à la vie. Ainsi en profite-t-il pour nous resservir l'une
de ses trouvailles préférées : le « concept » - terme à prendre ici non
dans son acception théorique, mais au sens que lui ont donné les
publicitaires - de « social-démocratie libertaire ».

Second pilote à la man¦uvre, Michaël Löwy, directeur de recherche
médaillé du CNRS et directeur de conscience écouté parmi les adeptes du
marxisme lénifiant, se pose en héritier présomptif et surtout
présomptueux du mouvement surréaliste pour nous saouler de sa rhétorique
sur l'« ivresse libertaire » de Walter Benjamin érigé en maître à tout
penser. Une manière comme une autre de montrer que la LCR aurait
définitivement rompu avec l'avant-gardisme, l'autoritarisme et le
dogmatisme que des esprits aussi chagrins que mal informés persistent à
lui imputer.

Pour prouver que la page d'un certain trotskisme est définitivement
tournée, nos experts en détournement n'y sont pas allés de main morte. Le
numéro de Contretemps s'ouvre, en effet, sur un scoop de taille : rien
moins que la naissance d'une « première Internationale au xxie siècle »,
une fois dépassées les « vieilles querelles » entre marxistes et
libertaires. Exit, donc, la IVe Internationale dont la LCR attestait la
survivance en France. Il est vrai que son nouveau porte-parole avait déjà
révélé au Monde qu'avant de devenir trotskiste, il avait été « libertaire
». Et qu'il le serait, par la suite, plus ou moins resté. Libertaire,
donc, Alain Krivine qui, au soir des élections européennes de 1999,
s'écriait avec enthousiasme, en apprenant qu'il avait gagné son ticket
d'entrée au parlement de Strasbourg : « On a des élus, c'est le plus
important. » (2) L'important, pour les rénovateurs trotskistes, ce n'est
plus le rouge ni même l'orange qui l'a remplacé sur leurs nouvelles
bannières : c'est la couleur des sièges dans lesquels ils allaient
pouvoir enfin se caler, à Strasbourg ou ailleurs. Libertaires, le sont,
d'une façon plus générale, avec Besancenot, Bensaïd et consorts, toutes
les girouettes que leur sensibilité aux trous d'air électoraux pousse à «
coller à l'air du temps contestataire », comme le dit si bien Libération
qui, à défaut de toujours savoir de quoi il parle, sait à qui il a
affaire avec les apparatchiks de la Ligue et ses penseurs attitrés.

« Changer le monde sans prendre le pouvoir ? » Sous son allure de
sentence faussement interrogative, le titre aguicheur de la revue
Contretemps est des plus trompeurs. Car prendre le pouvoir, c'est avoir
le pouvoir de changer le monde, et y renoncer revient à le laisser à ceux
qui le possèdent déjà. On l'aura pressenti : ce « souffle libertaire »
qui émane sans prévenir de la LCR va surtout permettre à la bourgeoisie
mondialisée de souffler.


** Le social-opportunisme

De la part de tous ces néo- ou post-trotskistes spécialistes de
l'entrisme à tous crins, le sort - et le tort - qu'ils font maintenant
subir au mot « libertaire » n'a rien qui doive étonner. Encore faut-il,
pour s'en convaincre, rappeler d'où il vient. Déjà connu après la Commune
dans les milieux antiautoritaires, ce néologisme est né à la fin des
années 1850 de la plume acide d'un anarchiste, Joseph Déjacque, qui n'eut
de cesse de clouer au pilori les compromis et les compromissions de la
petite-bourgeoisie républicaine de l'époque. (3) Elle avait mené le
mouvement révolutionnaire à une série de défaites et nourrissait un
respect viscéral pour toutes les procédures de la démocratie
parlementaire qui faisait alors ses premières armes en désarmant tous
ceux qui opposaient au culte de la légalité bourgeoise l'aspiration à une
lutte et à des formes d'organisation nées au sein du peuple même. Au «
crétinisme parlementaire », indissociable des pratiques opportunistes de
la social-démocratie, s'est donc tout aussitôt opposée la pensée
libertaire qui dénie aux délégués élus le pouvoir d'user et d'abuser de
l'autorité qui leur est conférée par le vote. Et si le « libertaire »
mettait plutôt l'accent sur la dimension individuelle de la révolte,
l'anarchie, issue parallèlement du mouvement ouvrier, l'associait à une
idée d'organisation collective autonome refusant toute
professionnalisation de la politique et, a fortiori, le rôle et le règne
des révolutionnaires professionnels. Ce sont donc toutes les formes de la
démocratie représentative qui, dès l'origine, seront implicitement et
explicitement prises sous le feu de la critique.

Parole de Besancenot : « Pour nous, l'erreur des bolcheviks, c'est
d'avoir sous-estimé la question démocratique [...]. Nous sommes
évidemment pour le pluralisme. » (4) « Nous », c'est évidemment la
minibureaucratie de la Ligue qui, après avoir réussi à se faire une place
« à gauche de la gauche » comme supplétive de la « gauche plurielle »,
découvre qu'elle peut damer le pion au PCF et jouer sa partition dans le
concert des grands. Reconnue et réévaluée dans ce contexte, la « question
démocratique » n'est autre que celle que l'on soumet d'ordinaire aux
étudiants de première année de Sciences Po et à laquelle ont déjà répondu
par avance, depuis des décennies, tous les propagateurs de lieux communs
sur les bienfaits de l'ordre politique bourgeois. Une réponse qui rejette
toute idée d'action
révolutionnaire des dominés contre cet ordre, comme non démocratique
parce que relevant d'une conception « totalitaire » et, depuis le 11
septembre 2001, « terroriste » de la transformation de la société.

On peut, de la sorte, sous couvert de se libérer des « pesanteurs
idéologiques », se débarrasser tranquillement de tous les principes
révolutionnaires gênants, tout en conservant le principe d'autorité du
bolchevisme et de la social-démocratie, inhérent à des appareils dont la
structure et le fonctionnement sont calqués sur le modèle étatique. On
comprend, dès lors, qu'Edwy Plenel, journaliste d'investigation policière
toujours prêt à accueillir ses anciens camarades de promotion trotskiste
dans les colonnes du Monde, ait lui aussi découvert « ce passage vers une
pensée de liberté, vers une idée libertaire de démocratie ».

Pour dissimuler le sens de leur adhésion au pluripartisme et aux «
élections libres », c'est-à-dire à la démocratie de marché, les
néo-trotskistes se doivent de dévoiler ce qui aurait été oublié par leurs
prédécesseurs, à savoir la dimension subjective de l'individu et son
irréductible altérité, de traquer l'aliénation dans tous les domaines du
quotidien, de suggérer que les combats des féministes et des écologistes
transcendent les luttes de classes - toutes choses qui auraient été mises
sous le boisseau par le marxisme qu'ils professaient la veille, quand ils
assénaient leur pédante leçon de matérialisme aux analphabètes de toutes
confessions, anarchistes, conseillistes et autres « basistes » saisis par
le « spontanéisme ». De même leur faut-il intégrer le possible,
l'aléatoire, l'utopique et, pourquoi pas pendant qu'on y est, le rêve, la
mélancolie et le prophétique dans leur conception de l'histoire, car ils
veulent désormais échapper au
déterminisme, voire au fatalisme, dont ils auraient été victimes bien
malgré eux.

Dans ces conditions, le sénateur « socialiste » Henri Weber, ex-dirigeant
de la Ligue devenu bras droit (ou gauche) de Laurent Fabius était en
droit de demander, toujours dans les pages du Monde, à ses anciens
camarades ce que le « révisionniste » Eduard Bernstein réclamait jadis de
la
social-démocratie : qu'elle « ose paraître ce qu'elle est », et qu'elle
devait si bien montrer avec son ralliement à « l'union sacrée », en
14-18. Que les soi-disant communistes révolutionnaires de la LCR, donc,
osent enfin paraître à leur tour pour ce qu'ils sont, malgré leurs
dénégations : « des réformistes de gauche, à peine plus radicaux » que
des renégats qui ont simplement poussé plus loin, et plus tôt, l'abandon
de leurs positions d'antan, tels Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon ou
l'inspecteur du travail Gérard Filoche.

Henri Weber, en vérité, devrait plutôt prier pour que son souhait reste
un v¦u pieux, car afin qu'il puisse sans crainte paraître lui-même pour
ce qu'il est effectivement devenu, un réformateur bon teint, c'est-à-dire
rose pâle, il est préférable que les néo-trotskistes continuent de passer
pour ce qu'ils ne sont plus : des « rouges ». Inviter la LCR à se
dépouiller de son label d'extrême gauche, comme elle l'a d'ailleurs déjà
fait en se
revendiquant « 100 % à gauche », n'est-ce pas courir le risque, pour
Henri Weber et les politiciens de son acabit, de se retrouver, du coup,
catalogués à l'extrême centre, tout près du « libéral-libertaire » Daniel
Cohn-Bendit et non loin du libéral tout court François Bayrou ?

C'est pour ne pas avoir à rendre publique leur propre dérive dans ce
glissement général vers la droite que les fins stratèges de la LCR ont
encouragé l'un de leurs idéologues maison à mixer la social-démocratie
avec l'esprit libertaire afin d'en extraire un « concept » aussitôt mis
sur orbite médiatique, grâce à leurs multiples accointances avec cette
presse qu'ils ont cessé de qualifier de bourgeoise. Sous peine de finir
par être confondu avec le social-libéralisme et d'être ainsi suspecté
d'accommodement avec le néo-libéralisme honni, le social-opportunisme de
facture trotskiste se doit d'apparaître badigeonné d'une couche de «
radicalité ». Une touche de vernis « libertaire » fera donc l'affaire.

Les néo-trotskistes se verraient-ils, dès lors, contraints de défendre
simultanément une chose et son contraire : la tradition social-démocrate
et un engagement libertaire ? Nullement. Les deux plateaux de la balance
sont, en effet, inégalement chargés. Ou, si l'on préfère, les poids et
les mesures ne sont pas les mêmes dans l'un et l'autre cas. D'une part,
des pratiques : légalisme, électoralisme, étatisme, participation au jeu
institutionnel classique de la démocratie représentative. De l'autre, des
discours : sur l'autonomie, la révolte et l'insoumission, professions de
foi sans cesse démenties par les actes. Bref, d'un côté des positions, de
l'autre des postures. Ainsi s'explique que tout ce que le mot «
libertaire » exprime d'ordinaire, y compris dans les dictionnaires, se
voit associé pour ne pas dire accouplé de la manière la plus obscène à
son contraire, la
social-démocratie - l'un des piliers les plus solides de l'État
capitaliste.


** Une révolution "sociétale"

S'il ne fait pas de doute que la revendication « libertaire » de la LCR
relève de l'usurpation et de l'imposture, il serait toutefois naïf de n'y
déceler qu'un simple cache-sexe « anticonformiste » destiné à masquer la
mise en conformité de l'organisation trotskiste avec les normes de la
démocratie bourgeoise. Dans son cas comme dans bien d'autres, parler de «
récupération » n'a de sens qu'à condition de ne pas oublier qu'à travers
des mots ou des idées, ce sont des gens qu'il s'agit avant tout de
récupérer.

Chacun sait, et les dirigeants de la LCR les premiers, qu'il est devenu
difficile, en politique, d'attraper les mouches avec du vinaigre, à
savoir avec l'image révulsive d'un révolutionnarisme archaïque :
références vieillottes, langue de bois, militantisme ascétique, etc.
Certes, il n'est pas inutile de reprendre quelques-uns des slogans et des
mots d'ordre traditionnels de la lutte anticapitaliste, ne serait-ce que
pour ne pas laisser le terrain libre aux rivaux de Lutte ouvrière. Il
faut bien répondre, en effet, au moins en paroles, aux attentes et aux
intérêts des « déçus de la gauche » dans les milieux populaires. Mais
occuper l'espace abandonné par les partis responsables de cette déception
ne suffit plus. Pourquoi ne pas tenter de capter, en plus, les voix
perdues de cette énorme part de l'électorat potentiel, assez sceptique
sur les vertus démocratiques du suffrage universel pour voter souvent
blanc ou nul, ou même - horreur absolue ! - se réfugier parfois dans
l'abstention ? C'est ce « segment du marché », comme diraient les experts
en marketing, que la LCR cherche à « cibler », en laissant un «
provocateur-né » style Philippe Corcuff se pousser en avant. On y trouve
les lecteurs de Charlie-Hebdo et de Politis, bien sûr, où celui-ci tient
tribune. Ceux, également, de Télérama ou des Inrockuptibles, magazines
qui ont fait de la « différence » une image de marque d'autant plus
soigneusement entretenue qu'elle permet, entre deux pages glacées de
publicité pour des produits de luxe, de rejeter dans les bas-fonds du «
populisme » tout ce qui émane du peuple sans avoir bénéficié de l'aval
sourcilleux du « citoyen » policé. Dans la presse de marché, les déviants
institutionnels sont fort prisés, voire courtisés. À Libé et au Monde,
par exemple, les rubriques « Rebonds » ou « Débats » ont toujours été
généreusement ouvertes aux contestataires installés.

Tout ce lectorat appartient à une fraction de la petite et moyenne
bourgeoisie intellectuelle qui raffole des personnalités « dérangeantes »
pour se donner l'illusion qu'elle n'est pas elle-même totalement rangée.
Une couche sociale d'autant plus friande de révolutions labélisées «
sociétales » - celles qui touchent aux comportements et aux sentiments,
aux désirs et aux plaisirs, aux modes de vie et aux modes tout court -
qu'elle a cessé de s'intéresser à la révolution sociale. Il est vrai que
celle-ci risquerait de la toucher à son point le plus vulnérable : le
portefeuille.

Le succès du nouveau maire « socialiste » de Paris auprès des « bobos »
le confirme : il existe une « classe moyenne urbaine, jeune et cultivée »
prête à se laisser séduire par les sirènes électorales pour peu que les
prétendants au pouvoir acceptent de remodeler en conséquence leur
idéologie et leur langage. Bertrand Delanoë et sa fine équipe de «
communicants » ont misé avec brio sur le « festif » pour attirer ces
chalands d'un nouveau genre plus soucieux d'épanouissement individuel que
d'émancipation collective. La LCR peut espérer, néanmoins, récupérer une
partie d'entre eux, en particulier les plus jeunes, pas encore installés
et donc plus disponibles et plus désintéressés. Pour ce faire, elle a
trouvé la pierre philosophale susceptible de combiner le « social » et le
« sociétal », c'est-à-dire le progressisme politique et le modernisme
culturel : réactualiser le credo libertaire selon les canons
publicitaires.

De ce point de vue, le jeunisme démagogique d'un Philippe Corcuff
s'extasiant devant les platitudes fredonnées d'Eddy Mitchell, ou les
pitreries d'un Besancenot s'auto-photographiant à la télévision devant
une icône du « Che », peuvent contribuer à élargir l'audience et
l'influence de la LCR. Pour croître, elle doit se montrer à l'écoute non
plus des « masses » ou des « travailleurs », mais du public ou, plus
précisément, d'un certain public. Un public spécifique qui n'entend pas,
d'ailleurs, être considéré dans sa globalité anonyme, mais comme une
nébuleuse d'« individualités » insaisissables et surtout inclassables,
pour reprendre les traits sous lesquels les néo-petits-bourgeois se
perçoivent d'ordinaire. Aussi se reconnaîtront-ils peut-être dans le
miroir complaisant de la « société de verre » que Philippe Corcuff leur
tend, avec toutes leurs « singularités », leurs « fragilités » et, last
but not least, leurs « ambiguïtés », ce « lot commun des pauvres humains
» qui autorise les rebelles de confort à se dédouaner à bon compte de
leur quête incessante d'avoir ou de pouvoir.

Principe cardinal du nouveau cycle marchand, cette « reconquête par
l'individu de son identité », que l'on ne cesse de célébrer en cette ère
du conformisme généralisé, vient couronner une tendance déjà présente
dans les avant-gardes culturelles et notamment dans le surréalisme
artistique. C'est au tour des pratiques quotidiennes de chacun de
s'affranchir de tous les carcans religieux, politiques et historiques. La
dimension « existentielle » de la critique libertaire donne un semblant -
un faux-semblant - de cohérence politique à toutes les formes de
contestation que l'individualisme exacerbé a fait apparaître sur le
marché de l'anticonformisme estampillé.

Agglutinant l'ensemble des références théoriques ou littéraires
disponibles, y compris les plus saugrenues (les « relectures »
désopilantes par Daniel Bensaïd de Jeanne d'Arc et ses envolées sur Péguy
sont, à cet égard, anthologiques), dans un ersatz de critique radicale
qui romprait avec l'« économisme » et le « sociologisme » des «
classiques » du marxisme, le néo-trotskisme peut ainsi constituer un
nouveau pôle d'attraction auprès de toutes les catégories sociales dont
les manières de vivre et les aspirations se rattachent à ces
revendications. C'est au point d'intersection de toutes ces dérisoires «
remises en cause » que le « libertaire » intervient, à la manière d'un
pivot qui, sous le signe de la « subversion », articule dans un même
mouvement l'« autonomie recouvrée de l'individu » à la « redécouverte de
la démocratie ».

La « non-conformité », dès lors, se conçoit dans une perspective
inversée. Elle n'a plus de raisons de s'en prendre aux codes et aux
normes officiels puisque leur « transgression », institutionnalisée,
subventionnée et même sponsorisée, fait dorénavant partie intégrante des
formes de la domination. Sera taxée de conformisme, en revanche,
l'attitude des « sectaires », des « retardataires », des « primaires »
qui s'entêtent à refuser d'être les dupes de pareilles simagrées.

Que l'on ne s'avise donc pas de détecter dans l'infléchissement en cours
de la ligne de la LCR quelque effet en retour des fréquentations
mondaines de ses leaders. Rendre de temps à autre, par exemple, des
services grassement rétribués aux « ennemis de la classe ouvrière »
d'hier, sous forme d'« animation » de séances de « formation » en
entreprise, ne saurait, chez un intellectuel aguerri comme Corcuff,
amollir sa volonté d'en découdre avec eux aujourd'hui. Croire le
contraire serait verser dans le travers détestable de ces « anarchistes
satisfaits de leur pose face au monde » qui ignorent « la tension
productive », donc positive, que ne peut manquer d'engendrer, y compris «
en nous-mêmes », le fait d'avoir à la fois un pied dans « des
institutions de lutte » et un autre dans des « institutions de gestion ».
(5) Ignorer le « choc fécond » qui peut en résulter reviendrait,
finalement, à se priver de ce « dialogue du réel et de l'utopie » qui
fait tout le sel - et le suc ! - de la « social-démocratie libertaire ».
(6) On l'aura deviné, à l'heure où l'entreprise se préoccupe de changer
d'image, la petite entreprise révolutionnaire qu'est la LCR se doit de ne
pas être en reste.

Sur ses fanions, significativement passés du rouge à l'orange - sans
doute, parce que le rose était déjà pris -, comme sur la une de son
hebdomadaire, dont l'intitulé devrait, soit dit en passant, changer de
couleur lui aussi pour être en harmonie, on chercherait en vain trace de
la faucille et du marteau qui les ornaient naguère. Au lieu et place de
ces outils d'un autre âge, ondoie triomphalement le « 100 % à gauche »,
symbole éloquent du ralliement des néo- ou des post-trotskistes à la
logique du quantifiable, avec ses chiffres, ses statistiques et ses taux,
économiques ou électoraux. À voir le racolage tous azimuts auquel se
livre une organisation toujours prête à attirer dans ses filets tout ce
qui bouge - et qui n'est pas forcément rouge - pour améliorer ses scores,
on peut suggérer à ses dirigeants un nouveau logo : le râteau.

Jean-Pierre Garnier et Louis Janover


Notes

1. Contretemps, n° 6, février 2003.

2. Alain Krivine, cité in Libération, 14 juin 1999.

3. Valentin Pelosse, « Joseph Déjacque et la création du néologisme
"libertaire" (1857) », Cahiers de l'ISEA, série S, n° 15, décembre 1972.

4. Olivier Besancenot, Le Monde, 3 février 2003.

5. Philippe Corcuff, « Pour une social-démocratie libertaire »,
Libération, 18 octobre 2000.

6. Ibid.

Texte issu du Monde Libertaire n°1319, hebdomadaire de la Fédération
Anarchiste archives sur le net : www.cybertaria.net/ml





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