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(fr) Stephanie liberee : reflexions autour d'une lutte

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Tue, 14 Dec 2004 12:38:44 +0100 (CET)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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La mobilisation pour la libération de Stéphanie a symboliquement débuté
le 1er mai 2004, au lendemain de son incarcération. Les moyens utilisés
ont été dans un premier temps de s'adresser massivement à la population
puis, dans un deuxième temps, aux médias. Aucun recours n'a été effectué
auprès de personnalités, d'élus politiques ou syndicaux. L'objectif
poursuivi par les "Amis de Stéphanie", qui ont mené ces actions, était
ponctuel, loin des objectifs globaux de la CNT-AIT, mais l'implication
importante des militants de la CNT-AIT parmi ces "Amis" rend nécessaire
un aller-retour entre la pratique et la théorie. Il s'agit de savoir dans
un premier temps en quoi cette action a été utile, puis d'en faire une
analyse critique. En effet, quels que soient les résultats obtenus, nous
ne devons pas occulter une réflexion critique, celle-ci étant, en tout
état de cause, indispensable à toute analyse sérieuse.
Quelle victoire ?

Bien que notre amie ait été libérée le 19 octobre 2004, soit trois jours
après la marche sur la prison, nous ne sommes pas en état de dire quel a
été le poids véritable de la mobilisation dans cette libération. D'une
part, la réalité du dossier pénal -et en particulier l'existence d'une
expertise anatomo-pathologique qui, corroborant de nombreuses autres
pièces du dossier, doit amener à conclure à la mort naturelle du
nouveau-né- a été certainement un élément déterminant. Mais, d'un autre
côté, avec une inculpation très lourde (homicide sur mineur), le mandat
de dépôt pouvait être prolongé sur trois ans. L'actualité montre
malheureusement qu'il est fréquent qu'un "mis en examen" reste en
détention provisoire alors même que son innocence a éclaté en cours
d'instruction ou que des innocents soient tout de même condamnés.
Si donc, sur le point strictement procédural, il est difficile de se
prononcer, il reste que le 16 octobre 2004, point d'orgue de plus de 5
mois de mobilisation, fut une réussite.
Réussite d'abord que celle d'une organisation autogérée sur un parcours
qui comptait 23 km de long. Tout s'est déroulé sans incident, sans
l'intervention des habituels organisateurs de manifs ; partis et
syndicats institutionnels étaient d'ailleurs totalement absents. Réussite
ensuite car cette manifestation était une première. La prison de Seysse a
été construite loin de la ville, probablement avec l'arrière-pensée de
décourager toute démonstration de solidarité avec les prisonniers. Mais
les 23 km, pas plus que la pluie diluvienne qui est tombée sans
discontinuer et le froid glacial qui l'accompagnait, se sont révélés très
insuffisants pour décourager l'ardeur des marcheurs.
Réussite encore parce que, au soir de ce samedi, les participants et de
nombreux prisonniers -nous l'avons su par la suite- étaient plus que
satisfaits que cette marche ait eu lieu. Malgré la fatigue, les
participants au cortège ont eu "la pêche" jusqu'au bout, et encore plus
après. C'est qu'on était loin, ce 16 octobre, de ces mobilisations
consternantes, de ces cortèges mortifères, dont le principal résultat est
de démoraliser les manifestants et de les conduire dans des impasses.
Qu'on se souvienne simplement de la façon dont la "gauchunie" (et une
grande partie de l'extrême-gauche, y compris certains libertaires) ont
mis des foules immenses en marche en mai 2002 pour leur faire voter
Chirac et légitimer ainsi, pour sept ans, une politique particulièrement
anti-sociale et répressive. Qu'on se souvienne également de la façon dont
les mêmes spécialistes de l'anti-lutte ont conduit le mouvement des
retraites à un échec programmé.
Dès le 16 octobre, au contraire, il y a eu, à la modeste échelle des 4
000 personnes qui se sont manifestées auprès du comité de soutien, un
retour de confiance en la lutte collective et autogérée. Ce retour de
confiance, c'est évidemment après le 19 octobre 2004 qu'il s'est
renforcé.De la restriction du domaine de la lutte

Ainsi donc, il y a eu une incontestable victoire morale, mais, concernant
une lutte partielle, d'une part cette victoire -comme toute victoire dans
ce cas- ne peut être elle-même que partielle et d'autre part, elle
soulève inévitablement des contradictions par rapport à un projet qui
repose sur une critique globale de la société.
Prenons un exemple : nous ne reprenons pas à notre compte l'idée
méprisante, et pourtant commune à toute la classe politique, qu'il y
aurait une différence de nature entre les prisonniers politiques et les
prisonniers de droit commun, entre les "bons prisonniers", dignes d'un
soutien et les "mauvais prisonniers" qu'il faudrait oublier dans le fond
de leur cellule. Notre analyse nous conduit en effet à considérer que
l'immense majorité de ceux qu'on appelle "droits communs" sont en fait
des prisonniers sociaux qui méritent un soutien en tant que victimes de
la morale dominante et d'une justice de classe. Mais notre réalité
militante fait que nous n'avons pas les moyens de mener campagne pour
faire libérer les quelques 60 000 prisonniers sociaux qui croupissent en
prison. Par conséquent, le choix est forcément arbitraire de soutenir un
prisonnier parmi 60 000 autres. C'est, au fond, commettre une injustice
sup-plémentaire.
"Pourquoi un tel est-il soutenu et pas moi ?", "Pourquoi exiger sa
libération et pas la mienne ou celle des autres ?", "Pourquoi proclamer
qu'il est innocent ?"... Ces questions, tout prisonnier isolé face à la
répression peut se les poser. Son questionnement est d'ailleurs du même
ordre que celui que peut se poser tout ouvrier isolé face à
l'exploitation, quand éclate un conflit limité contre un autre employeur
que le sien. C'est, dans le cas du prisonnier comme dans celui de
l'ouvrier, la conscience de classe, la compréhension entre ceux qui
subissent les mêmes fléaux (répression, exploitation) qui peut permettre
-grâce à la solidarité- le soutien des luttes et leur extension. Le
militant peut-il espérer que la lutte et la victoire parcellaires
renforceront cette conscience, ce sentiment commun de solidarité ? Dans
un monde où l'idéologie dominante repose sur la guerre de tous contre
tous, la question constitue un pari qui devient rapidement un paradoxe.
En effet, pour garder le parallèle avec le monde du travail, on constate
trop souvent que la restriction de la lutte à des objectifs limités
reflète plus souvent la défense d'acquis catégoriels qu'une volonté de
faire partager ces mêmes acquis au plus grand nombre. Quand ce n'est pas
la défense de ces acquis au détriment des autres catégories sociales. On
peut donc se poser la question : une lutte limitée constitue-t-elle un
passage vers des objectifs globaux ?
Répondre par l'affirmative, c'est accepter les inconvénients consécutifs
à tout choix limitatif ; répondre par la négative, c'est se cantonner à
rester dans la théorie. Eternel dilemme. Dans le premier cas, on entame
plus ou moins rapidement une dérive vers le réformisme, peau de chagrin
qualitative ; dans le deuxième cas, on entame une dérive sectaire, peau
de chagrin quantitative. Nombre d'organisations révolutionnaires se sont
déchirées sur ce grand écart et, historiquement, nombre de politiciens
ont su utiliser ce talon d'Achille pour neutraliser
l'anarchosyndicalisme, le vidant à la fois de son corpus théorique, de
ses capacités réflexives... et finalement de ses militants.
Dans l'exemple qui sert de point de départ à cet article -la libération
d'un compagnon- cette contradiction entre argument avancé et projet
global est patente. Pour obtenir une telle libération, il nous semble en
effet que la principale possibilité réside, dans l'état actuel des
forces, à porter à la connaissance du grand public des éléments qui sont
à même de justifier cette demande. Ces arguments sont de différents
ordres. Ils font appel à la raison, à la logique ou à la sensibilité...
Dans tous les cas, ils visent à faire pression sur le pouvoir en mettant
en évidence, aux yeux du public, la contradiction flagrante qui existe
entre le maintien en prison de telle ou telle personne et les valeurs
affichées par ce même pouvoir ("justice", "humanité", "égalité de tous
devant la loi",...). Mais, de ce fait, ces arguments sont factuels et par
la-même contestables par ceux qui développent une vision globale du
problème. C'est le cas de l'"innocence". En effet, dire qu'un prisonnier
doit être libéré car il a apporté les preuves de son innocence, cela peut
être compris, a contrario, comme la légitimation de l'enfermement des
"coupables". C'est tout autant le cas de la "maladie" et de tous les
autres arguments individuels. Demander, comme nous l'avons fait parmi
d'autres, la libération de Joëlle Aubron au motif qu'elle est gravement
malade, peut être compris comme la légitimation de la détention des
non-malades et pose les mêmes problèmes théoriques.
Pourtant, bien que nous ayons clamé l'innocence de Stéphanie et fait état
de la maladie de Joëlle, on l'aura compris, nous ne sommes pas plus pour
l'enfermement des "non-malades" que des "coupables". Nous ne savons que
trop que la catégorie "coupables" est, comme disent les sociologues, un
"construit" tout à fait artificiel. Le système criminalise en effet les
plus modestes, d'une part en tournant les lois essentiellement contre eux
[1], d'autre part en les soumettant systéma-tiquement à une grande
tension et en les "poussant à la faute" [2]. De plus, ils sont l'objet
d'une surveillance constante dont sont exemptés les grands de ce monde.
Finalement, on a une probabilité bien plus forte de se faire attraper et
condamner lourdement en volant une mobylette qu'en détournant des
millions d'euros des caisses publiques. C'est d'ailleurs pour de telles
raisons que nous parlons de "prisonniers sociaux" et non de "droits
communs".
Seulement, nous n'en sommes pas, faute des moyens matériels et humains
nécessaires, à exiger l'élargissement de tous ces prisonniers sociaux.
Nous en sommes à faire sortir une copine inculpée d'homicide, ce qui peut
sembler peu de chose mais qui est encore beaucoup au regard du rapport de
force réel. Et il faut malheureusement constater que ce combat, pour
petit qu'il paraisse, est loin d'être toujours gagné : de nombreuses
personnes, en France et dans le monde sont, quoique innocentes, toujours
sous les barreaux (Mummia Abou Djamal, aux USA, pour n'en citer
qu'un).SORTIR DE LA CONTRADICTION

Ainsi, les "Amis de Stéphanie" ont porté une revendication très
partielle. La CNT-AIT, organisation globaliste, ne saurait porter, en
tant que telle, des revendications de ce type. Comment, pour les
militants qui participent aux deux, résoudre cette contradiction ?
Ce qui nous semble important pour cela, c'est l'appréciation du rapport
entre l'objectif ponctuel poursuivi et les contradictions à assumer.
Cette appréciation se fait au cas par cas par un aller-retour entre le
comité de lutte (quel que soit le nom qu'on lui donne, ici, c'était les
"Amis") et le syndicat CNT-AIT. Dans notre façon de voir les choses,
chaque entité (le comité tout comme le syndicat CNT-AIT) conserve son
indépendance. L'aller-retour dont nous parlons n'a pas pour objet de
discuter dans la CNT-AIT de la stratégie à mettre en œuvre pour
influencer plus ou moins "discrètement" le comité de lutte (ce qui
constituerait tout simplement une manipulation) mais d'analyser la
position et le fonctionnement de ce comité au regard des positions
globales de la CNT-AIT, et par tant, de permettre au syndicat positionner
vis-à-vis de lui. Les compagnons de la CNT-AIT de Perpignan nous ont
fourni pendant plusieurs années un exemple remarquable de ce mode de
fonctionnement, dans leur relation avec les habitants du village de
Vingrau en lutte contre l'ouverture d'une carrière [3]. Nous avons
expérimenté nous-même ce fonctionnement à plusieurs reprises, et il nous
semble résoudre effectivement le paradoxe.de la Médiatisation

C'est un fait bien connu -et cela a bien été vérifié par la facilité
qu'ont eu les journalistes à contacter les "Amis de Stéphanie"- que plus
on restreint le domaine de la lutte plus on médiatise facilement.
L'explication est simple : objectif restreint et argument restreint
conviennent tout à fait au système. Celui-ci peut d'ailleurs prouver
ainsi qu'il ne fonctionne finalement pas si mal en relâchant une personne
innocente ou malade. Il y trouve son compte en exhibant ses capacités
d'écoute, d'introspection et son humanité.
On l'a vu dans l'affaire d'Outreau, l'État se rachète une image,
accueille les victimes de son institution judiciaire à grands renforts de
caméras, tombe une larme et prétend s'exonérer à coups de millions
d'euros. Mais on attendra longtemps une remise en question de la
politique sécuritaire, répressive et arbitraire et de son aboutissement
carcéral. En attendant le "citoyen" peut se contenter d'une histoire pour
laquelle il a tremblé mais qui, au milieu d'un océan de vies broyées,
déchirées et oubliées, finit comme un conte de fées. On peut donc compter
sur les médias dés qu'il s'agit de diffuser un message étroit et pour
répercuter n'importe quelle "bonne cause" pourvue qu'elle ne permette pas
de remise en question globale.
Dans quelle mesure utiliser cette propension ? Là encore revenons à notre
expérience. Par le passé, nous avons participé à des luttes ponctuelles,
comme celle des travailleurs de Newell contre des licenciements. Ces
travailleurs ont trouvé naturel d'emblée d'apparaître dans les médias.
Cela n'a pas été pour nous un motif de rupture avec eux. Si la décision
du groupe, du comité de lutte d'utiliser les médias est bien pesée, en
adéquation avec les buts poursuivis, elle peut favoriser la réalisation
de ces buts.
Mais un groupe en lutte, un comité, se détermine sur des objectifs
ponctuels et normalement éphémères A l'inverse une organisation ou des
militants révolutionnaires, qui, par essence, remettent en cause les
structures du système capitaliste, ne se placent ni dans le champ du
ponctuel ni dans celui de l'éphémère. Dans le premier cas l'utilisation
des médias est du ressort de la tactique, définie par la poursuite d'un
but immédiat, mais dans le deuxième cas cette utilisation deviendrait une
stratégie ... qui fait le jeu du pouvoir. Voici pourquoi :
Les médias institutionnels, dominants, ne répercutent que le discours
dominant ou bien, comme nous l'avons vu, un fragment infime (et
déconnecté de sa globalité) du discours contestataire. Ce qui est une
façon de le récupérer à son profit. Une organisation révolutionnaire qui
veut passer dans les médias, se trouve rapidement -volontairement ou non-
dans la situation de restreindre considé-rablement la portée idéologique
de son message, et perd de facto, son caractère révolutionnaire. La
"tactique" qui était d'apparaître dans les médias a les conséquences
d'une stratégie. Mais, pour le pouvoir c'est objectivement une stratégie
que de favoriser l'intégration des organisations contestataires à sa mise
en scène
démocratique. D'autant qu'ayant la haute main sur les médias, il garde
toujours la possibilité de contrôler ou de censurer le discours de ces
porte-parole ou de ces organisations. Au fond, ce n'est ni plus ni moins
qu'une version moderne du substitutisme.
A ce stade du débat, il nous semble que le comité de lutte, parce qu'il
est éphémère et ne poursuit que des buts restreints, peut utilement avoir
recours à des pratiques médiatiques mais que le mouvement
révolutionnaire, en tant que tel, ne saurait les mettre en œuvre sans se
dénaturer. Par ailleurs, et ce n'est pas le moindre de ces intérêts, un
comité de lutte, lorsqu'il fonctionne sur des bases directes (démocratie,
action...) et solidaires, permet à des personnes qui arrivent dans la
lutte de découvrir des valeurs-clef de l'anarcho-syndicalisme. Enfin,
comme nous l'avons écrit plus haut, l'aller-retour entre comité de lutte
et syndicat CNT-AIT, permet de résoudre certaines contradictions
débattues ici.
Ce texte a été rédigé à la suite d'une réunion de militants de la CNT-AIT
membres des "Amis de Stéphanie".
[1] Un très bel exemple nous en est fourni par une loi de Monsieur
Sarkozy qui punit de prison le simple fait de stationner en groupe dans
un hall d'immeuble. Ce n'est pas dans les villas de Neuilly qu'on prend
ce risque...
[2] Rappelez-vous cette mère de famille, condamnée pour avoir volé un peu
de nourriture et des jouets à la veille d'un Noël, pour que ses enfants
soient, pour un jour, comme tous les autres.
[3] Pour faire très bref, au risque d'être simpliste : soutien effectif à
la lutte quand les habitants s'inscrivaient dans une dynamique de gestion
directe de leur conflit et d'action directe, retrait de la CNT-AIT
lorsque ces mêmes habitants se fourvoyaient dans des stratégies
électoralistes, de compromission. Avec chaque fois une expression claire
et éventuellement critique de la CNT-AIT sur le pourquoi de son aide ou
de son retrait.

lundi 13 décembre 2004

[texte repris du site de la CNT-AIT : http://cnt-ait.info/ ]




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