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(fr) A propos de la crise en Cote d'Ivoire

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Fri, 3 Dec 2004 01:00:57 +0100 (CET)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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Il est de bon ton, vous le savez, de se gausser de l'ignorance crasse de
ce malheureux Georges W. Bush. Cela nous permet d'oublier que le
locataire actuel de l'Elysée sait parfois se hisser au niveau de son
compère transatlantique. On connaissait « le bruit et les odeurs »,
celles fétides des banquets électoraux. Nous devrons désormais nous
souvenir d'un nouveau propos affligeant de notre si bien élu Président de
la République tenu à Marseille le 14 novembre dernier devant un parterre
d'étudiants.
Selon notre Président : « les Africains sont joyeux par nature ». De
Tunis au Cap, de Bamako à Nairobi, « les Africains sont joyeux par nature
». Au Darfour également, sur les collines rwandaises et burundaises idem.
De tout temps, en toutes saisons, l'Africain est joyeux car c'est un être
de nature qui rigole fort en découvrant ses belles dents immaculées,
comme sur les vieux emballages Banania, tandis que le Blanc, lui, est un
être de culture. Et pis on ne dira jamais que les Blancs sont ceci ou
cela. Les Blancs, eux, ont le droit d'avoir des cultures nationales, des
traits de caractère nationaux : l'Allemand est discipliné, l'Ecossais
radin, l'Anglais flegmatique et le Français, quasi-parfait, touche à
l'Universel chaque matin. L'Africain, lui, est Africain : il n'a pas de
pays, de nation, de cultures spécifiques, de langues... il est Africain
et parle l'Africain sans accent comme tout le monde le sait. Misère...

Cela me permet de rebondir sur l'actuelle crise ivoirienne. La tension
est montée d'un cran lorsque les troupes régulières ivoiriennes s'en sont
prises aux troupes d'interposition française du côté de Bouaké. Cela a
provoqué une crise terrible, une atmosphère de pogromes dans la capitale
et le
rapatriement rapide de milliers de ressortissants français menacés dans
leur intégrité physique par les partisans du président Laurent Gbagbo. A
écouter une certaine presse grand public, le tableau est très simple, de
quoi ravir notre Président qui, vous l'avez vu, aime bien les choses en
noir et blanc : bref, dans ce tableau, nous avons à gauche, un président
pervers et manipulateur ; à droite, une armée française en position de
neutralité, juste désireuse d'assurer le statu-quo entre les forces
armées ivoiriennes et les rebelles du Nord ; au centre, des
ressortissants français pris au piège de la crise politique. Même si la
simplification est souvent nécessaire pour faire ressortir l'essentiel et
nous faire mieux appréhender des situations conflictuelles, je vous avoue
la supporter de moins en moins quand il s'agit des pays africains : ces
pays ont une histoire politique, économique, sociale et culturelle
singulière qui mérite notre attention ; ils sont dans ce que l'on appelle
la Modernité, leurs conflits ne sont pas plus archaïques que les débats
qui secouent périodiquement notre scène politique. Permettez donc que
j'offre à votre sagacité quelques éléments de réflexion sur cette crise.

Pour comprendre cette crise, il ne faut pas oublier trois choses : 1 ­
Durant plusieurs décennies, un homme a incarné la Côte d'Ivoire : Félix
Houphoüet-Boigny. Protégé par l'Etat français, ce vieux Sage si cultivé a
rempli ses poches et celles de sa très nombreuse clientèle en laissant
l'économie du pays entre les mains de différents réseaux, français et
libanais, qui sont tout sauf philanthropes. C'est en Côte d'Ivoire qu'un
entrepreneur audacieux pouvait faire fortune, se construire une rente
dans le cacao, l'import-export et je ne sais quoiŠ C'est en Côte d'Ivoire
aussi que certaines formations politiques hexagonales allaient chercher
de quoi financer de dispendieuses campagnes électoralesŠ Pour tous les
différents locataires de l'Elysée, la Côte d'Ivoire était donc un
pays-modèle, plus riche et moins répressif que ses voisins, et aussi «
indépendant » qu'il lui soit permis de l'être. Et d'ailleurs, lorsque
sous la pression du FMI, il lui vaudra vendre ses entreprises publiques,
les entreprises françaises seront là, encore et toujours, pour soutenir,
comme l'on dit, la Côte d'Ivoire sur la voie du développementŠ Il est
donc assez risible que les grands médias passent sous silence
l'importance des investissements français dans ce pays. Des sociétés
aussi importantes que Bouygues ou Bolloré ont tout à perdre d'une
détérioration de la situation ivoirienne : elles ont besoin d'un univers
stable pour continuer à prospérer sans risque.

2 ­ Les ennuis ont commencé à la mort de Félix Houphoüet-Boigny. L'heure
était à la libéralisation politique certes, mais à une libéralisation
politique qui ne bouleverse pas les règles en cours. C'est donc Henri
Konan Bédié, un multimilliardaire issu du sérail, qui fut aidé et soutenu
par l'Etat français, face à Laurent Gbagbo, l'opposant historique, après
avoir fait disqualifier son plus dangereux adversaire, Alassane Ouattara.
Alors que Bédié est un corrompu, Ouattara passe pour être un politicien
vertueux qui a fait ses classes dans les grandes institutions
internationales et qui n'est pas soumis aux réseaux franco-africains. Il
est donc dangereux de le laisser ainsi remettre en question une «
décolonisation » si remarquable qui profite autant aux élites ivoiriennes
qu'à l'Etat français. Pour l'écarter, Bédié va jouer sur les tensions
existantes entre les Ivoiriens de vieille souche et ceux issus de
différentes mais récentes vagues migratoires, venus essentiellement du
Nord et pratiquant l'Islam. Or avec la crise du cacao, des tensions sont
vives entre paysans pour le contrôle d'une terre de plus en plus rare et
chère, et de moins en moins rémunératrice. En empêchant Ouattara de se
présenter au prétexte qu'il ne serait pas de père et mère ivoiriens
conformément à une loi électorale édictée pour l'occasion, Bédié a joué
avec le feu xénophobe. Il serait donc opportun de souligner que cela ne
lui fut possible que parce qu'il avait le soutien clair du gouvernement
français, capable d'accepter tout, comme au Rwanda, au nom de la défense
des intérêts supérieurs de nos grandes entreprises.

3 ­ Laurent Gbagbo est en effet un président mal élu. Si les dernières
élections présidentielles lui ont été profitables, c'est parce que la loi
électorale avait écarté de nouveau Ouattara de la course : Gbagbo ne peut
donc se targuer d'aucune légitimité intérieure ; quant à ses relations
avec le gouvernement français, elles sont redevenus exécrables après la
période d'accalmie qui a suivi son élection. Pour combler ces deux
handicaps, il ne peut jouer que sur deux tableaux :
1 ­ le nationalisme en stigmatisant l'impérialisme français. Le « racisme
anti-français » des médias n'est qu'une des expressions politiques de la
jeunesse éduquée de l'Afrique francophone. Cette jeunesse est frustrée :
elle est vouée au chômage et à la misère parce que leurs Etats, soumis
aux directives du FMI, leur ont supprimé toute possibilité de faire
carrière dans la fonction publique ; elle sait aussi que la France
soutient toujours des autocrates corrompus comme Paul Biya au Cameroun,
Eyadema au Togo, Déby au Tchad comme elle soutînt Henri Konan Bédié en
son temps. Elle sait aussi que sans le soutien de Blaise Compaoré,
président du Burkina-Faso, la rébellion n'aurait pu avoir lieu. Le fait
que la France ait refusé lors des accords de Marcoussis à critiquer
celui-ci, est un signe pour eux que le gouvernement de Jacques Chirac a
choisi son camps : Ouattara ou un autre plutôt que Gbagbo !
2 ­ la xénophobie anti-nordiste, anti-musulman etcŠ Il faut savoir que la
base sociale de Laurent Gbagbo, les paysans du sud-ouest ivoirien, est
très favorable à ce que les paysans burkinabés et maliens soient renvoyés
dans leur pays parce que cela libérerait de la terre pour leurs
plantations. Et même s'il n'est pas à l'origine du discours
ethno-nationaliste qui gangrène le pays depuis Gbagbo s'est bien gardé de
s'opposer à cette dérive... avant d'en profiter au moment de la rébellion
armée, laissant ses partisans mener la chasse aux « faux Ivoiriens » dans
les bidonvilles d'Abidjan et d'ailleurs.

Alors : que retirer de tout cela ?

Premièrement que les temps ont bien changé. Il fut un temps, justement,
où l'Etat français aurait remis de l'ordre très vite dans la maison
ivoirienne : les coups d'Etat, on sait faire. Aujourd'hui elle n'est même
plus en mesure d'être le gendarme de son pré-carré : cela coûte cher et
elle pourrait le payer encore plus cher au sein des instances
internationales. On ne peut pas critiquer l'unilatéralisme et les
stratégies impériales américaines à la tribune de l'ONU et poursuivre
ouvertement une politique néo-coloniale dans le pré-carré africain. On ne
peut plus soutenir à bout des bras les économies exsangues de nos amis
africains parce que cela coûte trop cher et que le FMI, au nom de la
bonne gouvernance, supporte de moins en moins les complaisances
françaises avec les attitudes prédatrices en cours dans nos anciennes
colonies. L'Etat français en est réduit à se draper sous le drapeau de
l'Humanitaire pour protéger et légitimer une rébellion armée divisée et,
en sous-main, négocier avec Gbagbo un modus vivendi susceptible de sauver
l'essentiel.
Deuxièmement que Laurent Gbagbo n'a pas rompu avec l'héritage de ses
prédécesseurs. Tenir l'Etat, c'est tenir un lieu essentiel pour faire sa
fortune, celle de ses réseaux politiques et de sa clientèle : l'argent,
c'est le nerf de la guerre et la condition sine qua non de la réussite
politique. Gbagbo et ses réseaux, sevrés depuis longtemps, n'ont donc pas
tardé à se jeter avec avidité sur tous les trafics jusqu'alors contrôlés
par les anciens membres du parti unique, notamment les filières
d'exportation de café et de cacao.
Troisièmement que nous assistons à l'émergence d'une nouvelle génération
politique. Du côté des leaders « patriotes » ou « rebelles », on retrouve
des hommes jeunes qui ont milité ensemble quelques années plus tôt dans
la même organisation syndicale étudiante et ont subi ensemble la
répression du pouvoir dans les années 1990. Derrière le combat des vieux,
Gbagbo contre Ouattara, se cache donc un combat entre jeunes pousses qui
se sont construit politiquement dans le rapport de forces violent avec
l'Etat et la
clandestinité.

Enfin, un scénario à la rwandaise ou à la libérienne n'est pas à exclure,
soit massacre inter-ethnique à grande échelle ou guerre civile animée par
des bandes armées incontrôlées. La rébellion armée, divisée, ne contrôle
pas sa zone, et des groupes de jeunes sans avenir social pillent ou
rançonnent les commerçants qui se risquent encore à voyager ; on sait
également que chaque partie aide, finance et se serve de différentes
factions armées du Libéria dont on connaît les horreurs qu'elles ont pu
commettre durant la guerre civile. Même en cas d'accord entre rebelles et
patriotes, je doute que le calme revienne dans une région où la lutte
armée est tout autant un choix économique que politique pour un jeunesse
sans perspectives
d'émancipation économique et sociale.


Patsy <patsy-alternantes(a)internetdown.org>

Texte issue de l'émission de radio "Le Monde comme il va"
Hebdo libertaire d'actualité politique et sociale, nationale et
internationale

Tous les jeudis de 19h à 19h50
Alternantes FM 98.1 Mgh (Nantes) / 91 Mgh (Saint-Nazaire)
Alternantes FM 19 rue de Nancy BP 31605 44316 Nantes cedex 03

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