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(fr) Anticolonialisme et "polyphonie libertaire"

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Date Fri, 20 Aug 2004 10:24:26 +0200 (CEST)


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Si « la question nationale n'est pas absente de la réflexion des pères de
l'anarchisme », elle n'a jamais eu, estime Sylvain Boulouque, de réelle
prise sur ses partisans français pour la simple raison qu'elle exigeait
d'eux une réelle torsion de leurs principes de base. Dans son Appel aux
Slaves, Bakounine recommandait de ne pas nier « l'importance des
mouvements d'émancipation nationale » et définissait ainsi la tâche des
anarchistes en ce domaine : « [y] poser le problème sous son aspect
économique et social, et ceci, parallèlement à la lutte contre la
domination étrangère ». Ainsi, le cadre d'intervention était donné, mais
il se révélait un peu flou : en être, mais pour y avancer la question
sociale. Inutile de dire que, s'agissant de mouvements à caractère
clairement interclassiste, l'affaire n'était pas simple à mener. Et
d'autant moins que, comme le précise S. Boulouque, elle supposait, pour
les libertaires, d'intégrer à leur combat le nationalisme et, davantage
encore, le phénomène religieux, deux données de base de ces mouvements
d'émancipation
nationale.

En préface de l'ouvrage de S. Boulouque, Benjamin Stora indique qu'on
pourrait expliquer l'attitude des anarchistes français face aux guerres
coloniales par leur sur-valorisation d'une « vision sociale » liée à
l'anticapitalisme et leur sous-estimation du « racisme colonial » et de
la « conception identitaire/nationaliste » qu'adoptèrent les mouvements
de libération nationale qui, de 1945 à 1962, secouèrent l'empire
français. Le raccourci pèche peut-être par schématisme, mais il constitue
une bonne base de départ, à condition ­ comme le fait S. Boulouque ­ de
sortir du général pour aller au particulier. Car, pris dans son ensemble
­ c'est-à-dire dans sa multiplicité ou son « éparpillement », au choix ­,
le mouvement anarchiste n'eut jamais à proprement parler de « vision
sociale » très cohérente. Hormis un anticapitalisme de base, unanimement
proclamé mais diversement compris, c'est plutôt l'anti-étatisme et
l'anti-autoritarisme qui, dans la période étudiée, faisaient, en
principe, le lien entre ses diverses composantes. Quant à
l'anti-colonialisme, il fut, comme l'indique S. Boulouque, consubstantiel
au mouvement libertaire, mais toujours relié à un combat plus vaste
contre l'Etat et son armée et souvent vécu comme un des fronts de lutte
entre exploiteurs et exploités.

Pour en savoir davantage, donc, des intentions, des discours et des
pratiques anarchistes, il faut entrer dans le détail de cette galaxie
marginale et explorer les scissions et les reconstructions qui l'ont
assez largement occupée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
Pour faire bref, les anarchistes français se divisent alors en deux
positions diamétralement opposées. L'une, dite « synthésiste », prétend
regrouper toutes les sensibilités libertaires en une seule organisation.
L'autre, dite « plate-formiste », privilégie l'unité idéologique,
tactique et politique. Récurrent, ce débat traversera avec une
particulière virulence le mouvement libertaire au début des années 1950
et provoquera quelques épiques faits d'armes, comme la prise de contrôle
de la Fédération anarchiste (FA) par l'Organisation Pensée Bataille,
organe clandestin agissant de l'intérieur de la FA, puis sa
transformation en Fédération communiste libertaire (FCL), après
l'exclusion des opposants à la ligne « plate-formiste » qu'elle allait
désormais incarner au-delà du raisonnable. Une nouvelle FA, reconstituée
en 1954 et dont l'histoire se prolonge jusqu'à nos jours, incarnera ­
parfois contre la volonté de certains de ses militants les plus notoires
­ un « synthésisme » sui generis. On verra qu'à elles deux, ces deux
organisations couvriront le spectre des attitudes anarchistes ­ la «
polyphonie libertaire » ­ en matière d'anticolonialisme (1) .

Premier des conflits majeurs, à partir de 1945, celui d'Indochine va
mobiliser les anarchistes qui, au nom du pacifisme, y joueront leur
partition antimilitariste classique et exprimeront leur « réelle
sympathie pour les colonisés » tout en se défiant de leurs dirigeants.
Pour S. Boulouque, entre 1945 et 1950, « l'ensemble des tendances
[anarchistes] trouve un modus vivendi autour [d'une] analyse minimaliste
» non exempte de « non-dits ou de silences ». C'est au nom de l'éthique
anarchiste qu'on soutient les colonisés, mais « la question des motifs
mêmes des révoltes coloniales n'est guère analysée ». La guerre
d'Indochine, puis la répression de la révolte malgache, entre 1947 et
1949, provoquent dans le discours libertaire une progressive assimilation
des méthodes de l'armée française à celles des nazis et conséquemment
autorisent « la construction d'idéaux types » comme ceux ­ encore forts
dans l'imaginaire d'après-guerre ­ des « résistants », des « occupants »
et des « collaborateurs ». En concurrence avec le PCF et l'extrême gauche
sur un terrain où ces derniers
pratiquent aisément la surenchère, les libertaires finissent par coller à
leur discours au risque de perdre en lisibilité. En authenticité aussi.
Cette évolution de l'anarchisme militant du pacifisme vers une « culture
de guerre civile » s'accentuera très fortement avec la mainmise de l'OPB
sur la FA et sa transformation en FCL. Critique dans un premier temps,
son soutien aux partisans d'Hô chi Minh deviendra progressivement
inconditionnel. Et le même glissement ­ ou dérive ­ opérera pendant la
guerre d'Algérie.

Lorsque éclate, le 1er novembre 1954, l'insurrection algérienne, le
mouvement libertaire français se sépare en deux organisations rivales :
la FCL et la FA reconstituée. Cette ambivalence restituera un peu de
complexité au débat sur la meilleure façon de soutenir les Algériens. Si
la FCL se lance à corps perdu dans une thématique que S. Boulouque
rapproche, à juste titre, de celle de la période dite « classe contre
classe » du Komintern ­n'hésitant pas, par exemple, à traiter
régulièrement Mendès-France de « fasciste » ­, la FA, elle, soutient
l'insurrection algérienne, mais se montre très réservée sur son avenir,
convaincue que la révolution butera sur le Coran, l'exaltation
nationaliste et le stalinisme. Ainsi, son organe d'expression, le Monde
libertaire, évite soigneusement la surenchère et fait même large place
aux interrogations et aux doutes d'un Camus ou d'un Prudhommeaux, plus
proches de la trêve civile que de la guerre civile. Le soulèvement des
paysans du Constantinois, le 20 août 1955, marque le vrai début de la
guerre d'Algérie. Quatre jours plus tard, le gouvernement français
demande le maintien de 180 000 appelés et rappelle 60 000 soldats sous
les drapeaux. Pour certains jeunes libertaires, se pose, alors, la
question de l'insoumission. S. Boulouque ne quantifie pas ce phénomène
(assez minoritaire, au demeurant, semble-t-il), mais il signale le rôle
joué par le Suisse André Bösiger et le Belge Hem Day dans les réseaux de
soutien aux insoumis, qu'on ne saurait forcément confondre avec ceux de
solidarité au MNA, puis au FLN, où des militants de la FCL jouèrent un
rôle non négligeable (2) .

Tout au long du conflit algérien, le mouvement libertaire sera traversé
de graves tensions internes. D'un côté, les militants proches de la FCL,
gagnés au tiers-mondisme, ne sont pas loin d'imaginer que la révolution
libertaire viendra d'Algérie. De l'autre, ceux de la FA se méfient comme
de la peste du FLN et, se sachant sans prise sur l'avenir des événements,
s'en tiennent au combat pour la paix. Après la sortie de scène de la FCL,
en 1956, le mouvement libertaire français se partagera en trois
sensibilités : l'une exprimant un refus catégorique de se mêler de
soutenir une armée et un Etat en gestation ; l'autre ­ héritière de
l'anticolonialisme de la FCL et principalement représentée par les
Groupes anarchistes d'action
révolutionnaire (GAAR) ­ soutenant sans la moindre réserve le combat des
colonisés ; la troisième ­ et la plus nombreuse, que S. Boulouque
qualifie d'« attentiste » ­ se sentant solidaire des insurgés algériens,
mais refusant de cautionner le nationalisme de ses représentants.

L'ouvrage de S. Boulouque offre, on l'aura compris, un panorama complet,
nuancé et intelligent de l'attitude des anarchistes français face aux
guerres coloniales. Au bout du compte, puisque l'histoire est aussi faite
de bilans, il n'est pas inutile d'entendre certaines prophéties qui les
ont prédits. Celle-ci, de 1947, à propos de l'Indochine, clairement
adressée aux trotskistes et à certains libertaires : « Les partisans des
formules pseudo-scientifiques peuvent théoriser sur la signification de
la guerre indochinoise et appeler les Annamites à participer à la "guerre
d'indépendance », qui fera d'eux une colonie russe, leurs propres
militants ont été assassinés par les dirigeants vietnamiens. » Elle est
de Louis Mercier. Et celle-ci encore, de 1960, à propos de l'Algérie : «
Nous sommes convaincus que le triomphe du FLN conduirait à une nouvelle
dictatureŠ Il est des nationalistes algériens dont les moeurs sont
nettement fascistes, qui massacrent et massacreraient tous ceux qui ne
pensent pas comme eux. » Elle est de Gaston Leval.
L'un et l'autre faisaient certes de la morale, mais aussi de la
géo-politique prévisionnelle. En anarchistes, c'est-à-dire aussi en
francs-tireurs et hors des sentiers battus.

Marcel Leglou

Notes
(1) Ni la FCL, cependant, ­ dont la vie sera courte, puisqu'elle
sombrera, en 1956, en butte à la répression policière et après s'être
prêtée à une pitoyable aventure électorale ­, ni la FA ne représenteront
jamais à elles seules le mouvement libertaire dans sa totalité.
Sur leurs marges, se trouvaient des groupes aussi différents que
l'Alliance ouvrière anarchiste (AOA), les Groupes anarchistes d'action
révolutionnaires (GAAR) provenant de la FCL, l'Union des syndicalistes et
des personnalités militantes aussi diverses que Louis Louvet, Louis
Lecoin, André Prudhommeaux ou Louis Mercier.
(2) Sur le sujet, on peut voir et entendre les témoignages de Georges
Fontenis, Line Caminade, Paul Philippe, Léandre Valéro et Suzanne et
Pierre Moran dans Une résistance oubliée. 1954-1957, Des libertaires dans
la guerre d'Algérie, film de Daniel Goude et Guillaume Lenormand,
Alternative libertaire, 2001, 32 minutes.

[ Critique du livre "Les Anarchistes français face aux guerres coloniales
(1945-1962)," de Sylvain BOULOUQUE (ACL, 122 p., 2003) paru dans la revue
"A contretemps" # 13, septembre 2003. www.acontretemps.plusloin.org ]




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