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(fr) Notes pour théorie critique libertaire du pouvoir d'État (1)

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Fri, 13 Aug 2004 21:24:44 +0200 (CEST)


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DE L'EMPRISE DE L'ÉTAT
Notes pour une théorie critique libertaire du pouvoir d'État

Prendre en compte la « logique étatique » dans toutes ses dimensions,
examiner comment, en lien avec le développement du capitalisme, elle
s'est adaptée, assouplie mais aussi imposée dans toutes les sphères de la
vie, pour répondre notamment au sentiment d'insécurité grandissant
engendré par les transformations récentes du système d'exploitation, est
indispensable à l'élaboration d'une théorie critique du pouvoir d'État à
laquelle ce texte veut contribuer. D'autant que les conceptions de l'État
qui prévalent au sein du mouvement « altermondialiste » - qu'elles
prônent la souveraineté nationale, la ré-appropriation ou l'action
directe contre les appareils répressifs - méconnaissent toute la
profondeur et l'impact de cette logique.


Dans le débat récent sur la mondialisation, la question de l'État s'est
trouvée souvent réduite à ses dimensions économiques (dérégulation des
marchés nationaux et crise consécutive de l'intervention de l'État, etc.)
ou identitaires (crise de l'identité nationale). C'est là une conception
partielle et réductrice du rôle joué par l'État dans le capitalisme
contemporain. Si l'on veut jeter les bases d'une théorie critique
libertaire renouvelée, il faut au contraire prendre sérieusement en
compte le fait que l'État est un fétiche qui domine notre quotidien et
notre mode de pensée, y compris souvent chez ceux qui se veulent
radicalement hostiles au monde tel qu'il est ; que, à travers ses
procédures (juridiques) et ses outils (disciplinaires), l'État innerve en
quelque sorte la vie quotidienne de l'ensemble des individus. Autrement
dit, l'État n'est pas seulement doté d'instruments de répression (police,
prisons), il n'est pas simple régulateur de l'économie et garant de «
l'unité nationale ». Les analyses qui présentent la crise de l'État comme
une crise de l'État keynésien et de l'État national sont donc à prendre
avec réserve. Car l'État est aussi un puissant « médiateur », une machine
de pouvoir qui pénètre dans les moindres recoins de notre vie. Pour
l'affronter, il faut donc commencer par tenter d'en démasquer les
dynamiques et les mécanismes, et surtout de comprendre les raisons de son
expansion.
Ces réflexions, qui se veulent provisoires et sujettes à d'éventuels
amendements et révisions, naissent d'une double exigence : d'une part,
contribuer à mettre à nu la logique étatique, de l'autre, montrer
comment, dans les sociétés contemporaines et notamment celles de
capitalisme avancé, cette logique s'est tellement bien imposée à tous les
niveaux qu'elle a cessé de faire l'objet de critiques et de conflits ;
qu'elle fait partie du paysage, en tant que composante « naturelle » du
vivre ensemble . Dans un deuxième temps, je prendrai en compte les
difficultés du « mouvement des mouvements » à faire face à la logique
étatique.


I. L'ÉTAT ET LE CAPITALISME


Dans cette première partie, je compte essentiellement développer les
points de vue suivants :

1. La logique étatique fait partie intégrante du développement du
capitalisme. Entre logique étatique et logique capitaliste, il n'y a pas
simple opposition, mais alliance dans la différence. Et le point de
contact entre les deux est moins d'ordre économique
qu'anthropologico-politique : l'État répond ou tente de répondre aux
besoins de sécurité (quotidienne, symbolique et matérielle) produits par
un capitalisme qui poursuit une logique de permanent bouleversement des
conditions économiques, sociales et culturelles. Ces deux logiques, au
total, convergent dans un même combat contre les formes de solidarité
antagoniste qu'elles contribuent elles-mêmes à créer.

2. Dans les dernières décennies, la logique étatique s'est renforcée dans
les pays capitalistes avancés, en rapport avec la crise du lien social
(elle-même liée à la crise du fordisme et du mouvement ouvrier) et avec
le développement d'un « État diffus » capable de s'adapter aux défis de
l'accumulation flexible.


1. La logique étatique

Qu'est-ce que la logique étatique ? Elle peut se définir comme la
domination des hiérarchies bureaucratico-administratives sur la vie des
individus. Dans son expression pleine et entière, cette logique suppose
obéissance, discipline, dépendance des individus et des collectivités qui
y sont soumis . On peut parler de pleine intériorisation de la logique
étatique quand les fonctions pratiques de l'État sont considérées comme «
naturelles » et assumées comme telles par les individus. L'histoire de
ces deux derniers siècles peut s'interpréter comme celle de la lutte pour
l'hégémonie de la logique étatique dans toutes les sphères de la vie
individuelle et collective.
Pourquoi répond-on loyalement à l'injonction de l'État ? D'une manière
générale, cette loyauté a deux visages : elle peut résulter d'une action,
et en cela elle est « objective », ou d'une attitude de passivité ou
d'acquiescement envers l'exercice de l'autorité étatique reconnue comme
telle. L'insoumission, une fois reconnue par la Constitution , entre
dans le premier cas de figure. Le fait d'accepter l'autorité d'un agent
qui te colle une contravention, dans le deuxième. Mais l'obéissance à des
mesures ponctuelles relevant de l'exercice du pouvoir d'État ne
suppose-t-elle pas quelque chose de plus profond, qui fait le fondement
de l'obéissance ? À cette question Thomas Hobbes apporte une réponse très
claire et d'une cynique franchise : ce quelque chose, c'est l'intérêt
commun à
l'autoconservation et à la sécurité des individus. L'État peut s'arroger
avec succès le monopole de la violence légitime (Weber), parce que cette
légitimité, plus ou moins consciente, est reconnue par la majorité des
individus au sein d'un territoire donné. La lutte pour l'hégémonie de la
logique étatique, moment clé du développement des sociétés modernes,
marque alors un point décisif. L'État devient un élément essentiel de
réponse aux sentiments d'insécurité et trouve en face de lui une
disponibilité à obéir.


2. Insécurité, historicité, solidarité

L'idéal de Hobbes, c'est une société pacifiée où les individus aliènent
leur liberté à l'État en échange de sécurité. Hors de l'État, nul moyen
d'échapper à la guerre de tous contre tous inhérente à l'état de nature.
Pour Hobbes, l'État et la société sont une seule et même chose : tous
deux naissent de la peur de la mort, du « désir des choses nécessaires à
une vie confortable », donc de l'exigence de se défendre contre les
passions violentes des autres . Hobbes part de présupposés franchement
individualistes pour parvenir à des conclusions radicalement
collectivistes. En d'autres termes, l'intériorisation de l'État, le plein
respect de la délégation « offerte » à l'État souverain seraient la
condition d'une existence collective perçue par les individus comme
répondant à leur intérêt propre.
Cette conception a fait l'objet de multiples critiques et il n'est pas
dans notre intention de les résumer ici. Passons sur l'illusion que
représente l'idée d'une société pacifiée, et contentons-nous de remarquer
qu'en superposant État et société, Hobbes exclut que l'exigence de «
sécurité » puisse trouver une réponse passant par autre chose que
l'aliénation de la liberté à un organe extérieur et à des procédures
exigeant obéissance. Ce qui revient à nier ou refouler les formes
organisées de solidarité qui se concilient en partie avec la liberté et
l'autonomie individuelle, et qui ont fourni une réponse directe à des
besoins de sécurité et d'autoconservation. Plus généralement, l'individu
atomisé et égoïste de Hobbes ne permet pas de penser l'historicité ni les
divers degrés d'intensité et formes de l'exigence de sécurité. Le
sentiment d'insécurité n'est pas un phénomène naturel, contrairement à ce
qu'affirme Hobbes. Il est le produit de conditions historiques (des
habitudes, etc.), du degré de déracinement social, des niveaux de
précarité, du type d'organismes ou de collectivités qui coexistent
(famille, etc.) ou entrent en collision (mouvement ouvrier antagoniste)
avec l'État. En outre, pour reprendre une critique fondamentale faite à
Hobbes par Foucault, l'obéissance des individus ne correspond pas
simplement à un acte volontaire, elle est le produit de l'enrégimentement
et de l'assujettissement mis en œuvre par divers dispositifs de pouvoir
. N'oublions pas non plus que, depuis le XIXe siècle, l'histoire
occidentale est profondément marquée par la lutte qui vise à imposer
l'État comme référent principal, sinon exclusif, dans la recherche d'une
réponse au sentiment d'insécurité des individus et des sociétés soumises
à l'expansion des rapports sociaux capitalistes. Entre expansion
capitaliste (et « guerre capitaliste » de tous contre tous) et « besoin »
d'État, il y a une articulation fondamentale. De ce point de vue, Hobbes,
malgré ses limites, nous fournit une utile clé d'interprétation pour
comprendre les raisons, certes partielles, de la diffusion de la logique
étatique.


3. L'insécurité dans le capitalisme moderne et le rôle de l'État

Au XVIIe siècle, lorsque Hobbes écrit son Léviathan, le processus de
formation des États modernes ne fait que s'amorcer, et le capitalisme
n'est pas encore entré dans sa phase industrielle. Or nous savons
aujourd'hui que la mise en place de l'appareil juridique de l'État était
appelée à devenir une condition indispensable de la croissance et de
l'expansion du
capitalisme. Sans la construction de solides États nationaux, le
capitalisme n'aurait pu s'assurer les conditions de sécurité des échanges
et de propriété des moyens de production dont il avait besoin.
Si l'État favorise l'émergence du capitalisme, l'expansion de celui-ci
renforce à son tour la légitimité de l'État, et pas seulement parmi les
détenteurs des moyens de production. De par sa nature même, le
capitalisme produit une insécurité sociale croissante. Les besoins de
sécurité engendrés par les bouleversements sociaux et culturels que
provoquent les profondes transformations du monde moderne, et notamment
le développement du mode de production capitaliste, créent les conditions
d'une solide intériorisation de la logique étatique.
Le mode de production capitaliste se reproduit en remettant constamment
en cause ses propres conditions de fonctionnement (le rouleau compresseur
des forces productives, écrit Marx, fait que « tout ce qui est solide se
dissout dans l'air »). Les incertitudes sociales et le besoin de sécurité
se renforcent dans la mesure où l'expansion capitaliste détruit les liens
de solidarité traditionnels (communautés rurales, famille, etc.) et remet
en cause les réseaux de solidarité qu'il avait contribué à créer dans
certaines phases (telles les formes de solidarité ouvrière, entrées en
crise avec la crise du fordisme). Et c'est à l'État et à sa logique que
l'on demande de « rassurer », au moment même où le capitalisme multiplie
les sources d'insécurité en détruisant les liens sociaux de solidarité
traditionnels. Le succès de la logique étatique ne découle pas d'une
nécessité
métaphysique, il a des fondements matériels qui sont pour une bonne part
les conditions d'insécurité produites par le capitalisme. C'est par là
que passe le lien entre État et capitalisme - lien étroit, malgré des
logiques en partie différentes . Là est la clé qui permet de comprendre
pourquoi l'État a réussi à s'imposer dans ce rôle, à imposer son
hégémonie, dans une logique capable d'intégrer le développement du mode
de production capitaliste et de se substituer à d'autres formes ou
institutions garantes de la solidarité entre individus. Ce n'est pas un
hasard si, dans les sociétés capitalistes avancées, le concept de «
solidarité » tend, y compris dans le langage commun, à glisser vers celui
de « sécurité » - et ce serait une erreur de n'y voir qu'un effet des
politiques néolibérales.


4. Les appareils modernes d'assujettissement, entre capitalisme et État

La logique étatique et celle du capitalisme sont contiguës et
s'accordent, ne serait-ce que parce que toutes les deux se fondent sur le
développement d'appareils et de dispositifs de contrôle social destinés à
assujettir les individus. La mise au pas se fait par le biais d'une
double dialectique : institutionnalisation et instauration d'instruments
de contrôle, de règlements, de formes d'assujettissement des corps, comme
les études de Foucault l'ont admirablement montré, d'une part ;
acceptation subjective plus ou moins explicite, plus ou moins intense, de
l'État, non réductible à un « effet structurel », d'autre part. Cette
acceptation de la logique étatique passe à son tour par deux canaux :
l'un est inconscient et affectif, l'autre, cognitivo-rationnel. Le fait
d'accepter de faire certains gestes qui sont l'expression concrète de la
logique étatique (payer ses impôts, marcher sur les trottoirs et pas sur
les plates-bandes, comme le prescrit la loi, etc.) s'explique aussi bien
par l'usage ou l'accoutumance (« C'est normal ») que par la prise en
compte d'un rapport coût-bénéfice (« Si personne ne payait ses impôts,
qui financerait les hôpitaux publics et paierait les policiers qui me
protègent des voleurs ? »). À la différence des sociétés pré-capitalistes
et préindustrielles, le capitalisme moderne s'est développé en mettant en
place une série « d'appareils » qui ont favorisé l'hégémonie de la
logique étatique en modelant les mentalités des pays occidentaux au cours
du XXe siècle, et notamment entre les années 1910 et 1960. Se sont
développés :
1) le service militaire obligatoire, moyen d'enrégimentement des masses :
condition de la guerre nationaliste moderne, il permet de mobiliser les
masses prolétaires sous les bannières nationales ;
2) la discipline d'usine, tayloriste en particulier, qui élargit la
discipline militaire à l'organisation du travail et de la production de
marchandises ;
3) la bureaucratie moderne dans son rôle d'appareil administratif de
l'État, qui a multiplié les « connexions administratives » dans la vie
quotidienne ; 4) le Welfare State, qui n'est pas seulement un appareil
bureaucratique, mais un moyen d'intervenir de façon diffuse dans le corps
de la société ; à la fois en tant qu'État « protecteur » et que garant de
la « sécurité sociale ».
Bref, armée, entreprise fordiste-tayloriste, bureaucratie et État social
s'articulent de façon complexe dans une même entreprise de mise au pas de
la société, dont le résultat est la consolidation de la logique étatique
dans les sociétés contemporaines . Ces appareils ont ainsi contribué,
grâce aux ressorts que sont la reconnaissance sociale, la peur,
l'intérêt, en un mot le besoin de sécurité (matérielle et existentielle),
à extorquer de l'obéissance ou à convaincre à l'obéissance et à
l'assujettissement. Le rôle joué dans ce cadre par la bureaucratie mérite
d'être souligné. En se consolidant, la bureaucratie transforme les
rapports entre État et « sujets » : d'une vision binaire
(souverain-sujets) on passe à une vision trinaire (souverain-appareils
administratifs-sujets), où la force et la stabilité de l'État et de ses
appareils « ne se mesure pas tant à l'efficacité et à la légitimité du
sommet qu'au caractère diffus du contrôle des comportements à la base »
. On ne peut comprendre le rôle de l'État dans la société contemporaine
sans tenir compte de cette transformation fondamentale, permise par
l'association du développement de la bureaucratie et des formes de
discipline et d'embrigadement produites par l'armée et l'entreprise
fordiste-tayloriste.


5. Crise du fordisme, croissance de l'insécurité et « besoin » d'État

La crise du fordisme (l'accumulation flexible) érode les expectatives
que, dans les premières décennies de l'après-guerre, le développement du
capitalisme et de l'État avait lui-même contribué à faire naître en
matière de sécurité :
- précarisation du monde du travail et fin des promesses (non tenues) du
fordisme (pour autant, la crise de la grande usine fordiste ne signifie
pas la fin de l'application des méthodes de rationalisation du travail,
donc de mise au pas de la société) ;
- attentes déçues en matière de welfare : bureaucratisme et politiques
néolibérales ;
- montée de l'individualisme atomisateur, produit de l'expansion de la
société de consommation ;
- crise du mouvement ouvrier du XIXe siècle. Le mouvement ouvrier a à la
fois encouragé et entravé la logique étatique : encouragé en déléguant
toujours plus à l'État la sphère de la reproduction, assistance comprise
; entravé en favorisant, malgré lui parfois, le développement de logiques
alternatives, de solidarité et de lutte, au sein de l'État ou contre lui
(par exemple, le mouvement européen de 68 a été profondément marqué par
des langages, des cultures, des imaginaires hérités des mouvements
socialistes, communistes et anarchistes).
À partir des années 70, les classes subalternes européennes ont grosso
modo fait le parcours suivant : elles ont d'abord commencé par jouir d'un
bien-être et d'une sécurité matérielle que leurs parents n'avaient jamais
connus ; elles se sont progressivement émancipées de leurs liens avec la
terre à travers une pleine intégration dans la vie de l'usine et de la
métropole ; elles se sont en partie approprié les usages, les modes et
les valeurs de consommation des classes moyennes ; elles sont de ce fait
devenues plus dépendantes de l'entreprise (le salaire devenant le seul
moyen de subsistance), du marché (en matière de consommation) et de
l'État (allocations diverses) ; l'avènement de l'accumulation flexible
a produit une forme d'atomisation, favorisé le développement de peurs
d'origine sociale (et leur exploitation politique par les droites), créé
de nouveaux débouchés et demandes de sécurité individuelle et collective.
N'oublions pas, dans le tableau d'ensemble de cette transformation, la
disparition de la conscription de masse. Dans les pays occidentaux,
l'entreprise de nationalisation des masses, avec ses rites et ses
liturgies, notamment militaires, semble avoir en partie décliné. Dans les
années 1990, la crise du service militaire obligatoire - institution
décisive, on l'a vu, dans l'œuvre d'élaboration imaginaire des États
nationaux - est devenue manifeste. Les armées professionnelles, conçues
pour une intervention extérieure aux frontières européo-occidentales,
n'ont pas vocation à discipliner et à enrôler les masses. Si
l'institution militaire a perdu cette fonction, c'est non seulement parce
qu'une guerre entre États occidentaux est devenue inconcevable, mais
surtout parce que la formation de citoyens-soldats disparaît en tant que
nécessité intérieure. Evolution qui s'explique non seulement par des
raisons stratégiques et de politique internationale (le conflit armé se
déplace hors de l'Europe, etc.) ou intérieure (les corps de police se
développent), mais aussi par des motifs liés à la lutte pour l'hégémonie
sur les classes subalternes.
L'abolition du service militaire obligatoire laisse supposer que les
classes dominantes considèrent désormais comme un fait acquis que la
majorité d'individus a intériorisé la logique étatique, voyant dans les
structures de l'État un archétype de la société moderne. Quand l'État est
intériorisé en tant que principe régulateur de la vie collective, son
pouvoir se neutralise aux yeux de la majorité de la population. Cela
suppose que l'État se soit affirmé en tant que défenseur (et garant) de
l'ensemble de la société et pas seulement d'une de ses composantes (les
classes dominantes), mais aussi qu'il ait adapté ses modalités et
mécanismes d'intervention aux
transformations plus générales qui affectent la société et le mode de
production capitaliste.


6. L'État diffus comme principe premier de la lutte pour l'hégémonie de
la logique étatique à l'époque de l'accumulation flexible

Les transformations économiques, sociales et culturelles de ces trois
dernières décennies ont, en somme, favorisé l'élargissement du rôle de
l'État en réponse aux exigences de sécurité individuelle et collective.
Et pourtant, depuis quelques années, on a tendance à voir dans
l'émergence du rôle transnational des marchés financiers et dans la
mobilité grandissante des entreprises un affaiblissement de
l'intervention de l'État, y compris du point de vue de sa capacité à
garantir la cohésion interne des nations. Or, en tant que conglomérat
d'appareils, de lois, de sources multiples de financement et de pouvoir,
l'État n'a cessé parallèlement de s'étendre ; sa sphère d'influence s'est
élargie, il innerve de plus en plus notre vie professionnelle et hors
travail. Mais l'évolution ne s'arrête pas là : dans la mesure où d'une
part la crise du fordisme s'amplifie, d'autre part les États nationaux
sont soumis à des pressions économiques extérieures croissantes, les
instruments de l'hégémonie de la logique étatique tendent eux-mêmes à se
transformer.
À ce stade, il convient de souligner l'ambivalence de la bureaucratie
moderne : d'un côté, elle est affublée d'une image de structure
rationnelle et anonyme (kafkaïenne), qui alimente le mythe d'un contrôle
total de la vie des individus (à la Orwell, si l'on veut) ; mais d'un
autre côté, le développement de l'appareil administratif est allé de
pair, dans les pays occidentaux, avec une différenciation interne très
poussée, qui a un impact en apparence « soft » sur la vie des individus.
Même si le pouvoir est en dernière instance centralisé, les activités
développées par les différentes composantes de l'appareil varient tant
dans la forme que dans le contenu, et tendent à occuper, à travers de
multiples ramifications, toutes les sphères de l'existence - certes,
cela répond aux intérêts des castes
bureaucratiques, à une exigence systémique de contrôle social, mais cela
leur assure aussi une légitimité en tant qu'instruments de garantie et de
contrôle d'autres sphères (dont la sphère économique).
Dans une société en transformation perpétuelle, la lutte pour la
reproduction de l'hégémonie de la logique étatique est continuellement
soumise à des défis. On pourrait dire que se développe un État diffus, ce
terme désignant l'instrument de reproduction de la logique étatique qui
correspond à la phase récente de mondialisation économico-financière. À
côté en effet de « l'usine diffuse » , produit de la crise des grandes
concentrations productives relevant du modèle d'accumulation fordiste,
l'on voit, à l'époque de l'accumulation flexible, les exigences de
contrôle, et en conséquence les pouvoirs de l'État, s'adapter pour ainsi
dire à la « porosité » de la vie sociale, en se multipliant sur le
territoire. Si d'un côté l'État national a délégué une partie du pouvoir
à des structures supra-étatiques (Union européenne, ONU, etc.), de
l'autre on a assisté à une décentralisation des appareils centraux, dont
les pouvoirs ont été confiés aux autorités locales et régionales. Dans
les États de tradition
centralisatrice, les organismes locaux qui assuraient jusqu'à récemment
des fonctions de type administratif et exécutif voient tendanciellement
grossir leurs fonctions de direction politique et finissent par agir,
avec leurs propres prérogatives, à côté de l'État central et sur le même
espace territorial que lui. C'est ce qu'on appelle, dans la littérature
spécialisée, la multilevel governance. Si d'un côté ce processus a laissé
croire que l'État perdait certains de ses pouvoirs, l'État central étant
perçu comme se confondant avec l'État tout court, il a aussi contribué à
en rendre les contours plus flous, donc moins facilement identifiables, y
compris pour ses adversaires. À ce processus de mimétisme contribuent à
la fois le fait que les appareils d'État ont tendance à adopter des
formes d'organisation du travail empruntées aux entreprises privées
(licenciements, précarité, taylorisme, etc.) et le fait que le secteur
privé assume désormais des tâches qui, il y a quelques décennies, étaient
la prérogative de l'État (voir par exemple la diffusion des polices
privées).
Plus que jamais, la sphère politique tend à se superposer à la « société
civile », d'autant que, de façon plus nette que jamais dans l'histoire du
capitalisme moderne, celle-ci se réduit peu à peu à un artifice
rhétorique ou à un fétiche. En conséquence, il devient de plus en plus
difficile d'identifier l'État comme une cible de première importance dans
la lutte, anti-hégémonique, pour l'autonomie individuelle et collective ;
d'autant que les mouvements récents contre la mondialisation ne semblent
pas, dans leur majorité, voir dans l'État un adversaire.



II. L'ÉTAT DANS LES CONCEPTIONS DU « MOUVEMENT DES MOUVEMENTS »


L'État, en tant que concept et que problème, a pris un statut particulier
dans les représentations du « mouvement des mouvements » - formule
désignant ceux qui se disent « altermondialistes » - et cela depuis
Seattle. La critique du libéralisme, la dénonciation de la répression
lors des rassemblements de Naples et de Gênes, l'opposition à la
militarisation et à la guerre après le 11 septembre 2001, traduisent
toutes son importance. Et pourtant ce rôle de protagoniste ne
s'accompagne quasiment jamais d'une réflexion explicite sur le rôle de
l'État ni d'une réelle problématisation. Rien ou quasiment rien n'est
écrit sur les capacités des appareils d'État et des dispositifs
législatifs à modeler les esprits pour obtenir une soumission de routine,
à produire et reproduire les hiérarchies sociales ; rien ou quasiment
rien non plus sur l'articulation entre les dimensions « protectrice » et
répressive de l'État.
Je voudrais à présent tenter de répondre à deux types de questionnement :
a) quelles sont les principales conceptions de l'État qui émergent du «
mouvement des mouvements » ? b) dans quelle mesure ces conceptions
font-elles évoluer ou au contraire restent-elles accrochées à une vision
simpliste ou contradictoire de l'État contemporain ?
À éplucher les déclarations, les prises de position, les documents plus
ou moins officiels à la recherche d'analyses sur le rôle que joue l'État
dans les sociétés d'aujourd'hui, on ne va pas bien loin. Les travaux
faisant preuve d'un certain souffle analytique se comptent sur les doigts
d'une main. Certes, il ne manque pas de références et de critiques
ponctuelles, que ce soit pour exiger des pratiques plus démocratiques de
la part des structures de l'État ou pour critiquer le caractère répressif
de certaines d'entre elles. Rien, toutefois, qui ait un caractère
systématique, qui ne soit pas simplement fragmentaire ou de l'ordre de
l'allusion. Bien sûr, on est tenté de mettre ce manque de réflexions et
de critiques de fond sur le compte du caractère hétérogène et vaguement «
moral » du mouvement ; ou de se dire que, s'il faut chercher une pensée
critique élaborée, c'est du côté des traditionnelles minorités
intellectuelles qui opèrent à l'intérieur et autour des mouvements.
Et pourtant l'on retrouve dans divers documents de « campagne », sous une
forme plus ou moins explicite, les conceptions du rôle de l'État
présentes, parfois même de façon transversale, dans les différents
courants ou sensibilités du mouvement des mouvements. Malgré l'extrême
hétérogénéité qui prévaut sur d'autres plans, y compris là où s'observent
des différenciations sur des bases nationales et continentales reflétant
des spécificités politiques, sociales et culturelles, il est possible de
distinguer au moins trois conceptions au sein du mouvement : l'une qui
défend la souveraineté des États nationaux et s'oppose à la
mondialisation, une autre qui préconise une « ré-appropriation à la base
», et une troisième que l'on peut qualifier d'« insurrectionnaliste ».


1. L'État comme rempart contre la mondialisation

C'est là la conception prépondérante au sein du mouvement des mouvements,
celle dont Attac et Le Monde diplomatique sont peut-être les défenseurs
les plus explicites et les plus visibles, celle qui préconise un contrôle
renforcé des États nationaux sur les marchés et les flux financiers. Ce
qui se dégage de cette conception, c'est une idée de l'État comme, avant
tout, barrière de protection contre la domination des marchés, comme
garant en dernier recours de la communauté et du bien commun, comme
rempart protégeant les intérêts des citoyens contre un libéralisme
sauvage et prévaricateur. « Quelque chose de sûr et de durable (…) qui
institue des valeurs et des règles » et traduit « une exigence de
constance face à un capitalisme qui invente en permanence son contraire »
. Dans une partie du mouvement des mouvements, les États se voient
investis de fonctions de solidarité et de cohésion (les mécanismes de
redistribution de l'État social),
d'administration, de protection et de sécurité et même de lutte contre la
criminalité. Au fond, qu'est-ce qui permet de faire le lien entre la
défense de la nature contre son exploitation sauvage, la revalorisation
du Parlement face à l'exécutif, la lutte contre le gaspillage et
l'appropriation privée de l'eau, sinon une revalorisation du rôle de
l'État ? Dans cette façon de souligner l'altérité fondamentale de
celui-ci par rapport au capitalisme, l'on retrouve les traces de la
représentation classique de l'État que défendait la social-démocratie
européenne au début du XXe siècle.
À travers les événements de Gênes, le courant antilibéral a dû découvrir
avec stupeur la face répressive de l'État, puis, à travers les
interventions en Afghanistan et en Irak, et avec la même stupeur, son
rôle de fauteur de guerre. Il n'a voulu y voir, tout au plus, que des
dérives autoritaires, inévitables conséquences d'un libéralisme
envahissant. L'opposition à la « mondialisation militarisée », on le
voit, ne retient que des explications strictement économiques, qui ne
renvoient jamais à la nature
fondamentalement répressive et guerrière de l'État moderne. On ne
s'étonnera donc pas de constater que la critique des comportements de la
police et de l'interventionnisme américain n'a pas été suivie d'un examen
minutieux et systématique du rôle de la police et de l'État dans les
sociétés
contemporaines. L'opposition simpliste entre capitalisme mondial (à
combattre) et souveraineté étatique (à sauvegarder ou à restaurer), mais
aussi le fait que la nature de l'État contemporain se laisse
difficilement saisir, se traduisent par une incapacité à élaborer une
critique de la logique étatique en tant que telle. Ce courant refuse de
réfléchir à l'État en tant qu'ensemble d'institutions, de ressources et
de mécanismes de contrôle ayant essentiellement pour but de garantir
l'ordre social. Et pourtant comment l'État (national), le détenteur du
monopole de la violence légitime (Weber) sur un territoire donné,
pourrait-il se priver de l'usage d'un appareil de police lui permettant
de réprimer toute force susceptible d'affaiblir et d'ôter sa légitimité à
ce monopole ?


2. La mondialisation par en bas et la ré-appropriation des « réseaux
administratifs »

La seconde conception de l'État est surtout promue par les courants du «
mouvement des mouvements » qui, tels les « Désobéissants » d'Italie,
misent sur ce qu'ils appellent la mondialisation par en bas - par le
biais, par exemple, du « budget participatif » - et sur une aspiration
plus générale à une « démocratisation » des structures de l'État. Ce
courant hétérogène est mû par le désir de fournir une réponse « pratique
» à l'expropriation du pouvoir des citoyens par le capital et par les
institutions nationales et internationales en place. Parmi les multiples
expériences qui vont dans cette direction, il y a celles qui, dans les
métropoles européennes et sud-américaines, désignent les institutions
locales, voir communales, comme les lieux de la ré-appropriation ; d'où
l'émergence d'une critique de l'État se focalisant sur son caractère
centralisateur et bureaucratique, expression d'une démocratie décadente.
Mais les promoteurs de cette conception, qui en général critiquent la
conception souverainiste de l'État, partent d'une représentation
idéalisée de celui-ci et de ses rapports avec la « société civile ».
L'État contemporain est un appareil complexe, segmenté et, un peu partout
désormais, décentralisé. La participation « alternative » dans le cadre
des pouvoirs locaux, quand elle ne remet pas en cause les rôles
hiérarchiques (qui décide des secteurs et des ressources qui doivent être
soumis au débat et surtout aux prises de décision ?) et ne s'inscrit pas
dans un contexte de changement radical, à l'échelle nationale, régionale
et locale, des rapports de forces - entre capital et travail mais aussi
entre logiques administratives, fondées sur la délégation de pouvoir, et
logiques de libération sociale, supposant une véritable ré-appropriation
- ne peut mener bien loin. Car sans cette dimension, la critique
théorique du pouvoir étatique qui prône la participation à la base -
thème qui en soi peut s'inscrire dans une théorie critique libertaire -
se traduit par un refoulement de la logique étatique. Le problème, c'est
que, dans cette conception, l'État tend à se confondre, par
simplification et mauvaise intelligence du phénomène, avec l'État
national. Et qu'en conséquence, une fois que l'on a déclaré son aversion
pour la « nation » et redécouvert le « local » et la « société civile »,
l'État perd tout caractère problématique, que ce soit sur le plan
théorique ou politique, et reste un « lieu » fondamentalement neutre,
apparemment ouvert à la ré-appropriation.


3. L'État défenseur du capitalisme, donc à détruire

Le troisième courant est celui qui met le mieux en lumière la pénétration
des logiques de domination au sein des structures étatiques . Toutefois,
la représentation qu'il se fait de l'État reste schématique, focalisée
sur le rôle ouvertement répressif d'appareils ayant pour fonction de
défendre le capital et ses propriétés. Dans la mouvance du Black Bloc
notamment, l'État et le capitalisme constituent un objectif unique, « à
détruire » par la pratique de l'action directe. Inspirée d'un modèle
insurrectionnaliste classique adopté par de nombreuses minorités au cours
des XIXe et XXe siècles, l'action directe ou l'action exemplaire,
violente, contre la propriété privée, contre les « symboles » du capital,
serait le moyen de mettre à nu le vrai visage, violent lui aussi, du
capital et du pouvoir d'État. Or cette conception repose, il est facile
de s'en rendre compte, sur une méconnaissance de la complexité de
l'action que les États exercent, à travers mille ramifications, sur et
dans les sociétés contemporaines, où la mise au pas se fait par bien
d'autres biais que les seuls canaux « traditionnels » de la répression
policière et carcérale. Cette
représentation très simplifiée des fonctions de l'État méconnaît le rôle
« sécuritaire » et « protecteur » qu'il joue de façon de plus en plus
nette, en réponse - du sommet - à une crise des liens communautaires et
du lien social que « l'anarchisme insurrectionnaliste » du XIXe siècle ne
pouvait encore entrevoir.


4. Affinités, potentialités et contradictions non résolues

Une fois illustrées les trois principales conceptions de l'État présentes
au sein du mouvement des mouvements, il devient possible d'en repérer les
affinités et les différences. Ce qui unit le troisième et le deuxième
courant - celui qui voit dans l'État un ennemi à abattre, hors de toute
médiation, et celui qui imagine une possible « appropriation » par le
biais de processus de participation démocratique - c'est la critique de
la notion de souveraineté nationale. Critique qui les distingue du
premier courant, lequel voit au contraire dans la restauration de la
souveraineté « perdue » un moyen de combattre la mondialisation des
marchés. Le courant «
insurrectionnaliste » se distingue par l'usage de formes immédiates de
violence symbolique et de rue, destinées à provoquer une réaction des
classes subalternes contre les appareils répressifs de l'État et du
capitalisme, les deux autres visant, bien que sous des formes
différentes, à une « démocratisation » de l'État par des moyens
pacifiques ou en tout cas légaux : renforcement des Parlements contre des
pouvoirs exécutifs considérés comme otages des multinationales et des
organisations économiques supranationales (FMI, Banque mondiale, etc.)
dans un cas, « municipalisme » et « budget participatif » dans l'autre.
Aucune remise en cause, en l'occurrence, des appareils de délégation de
pouvoir, auxquels l'on demande plutôt de s'ouvrir à la participation des
citoyens, autrement dit d'engager un processus de réforme qui réalise la
promesse dont est plus ou moins explicitement porteuse l'idéologie
démocratico-représentative.
La prise de distance et la méfiance vis-à-vis des partis, perçus comme
des organes bureaucratiques ne se référant qu'à eux-mêmes, semble être le
substrat commun à ces trois conceptions. L'idée qu'il existe une crise de
la politique est largement partagée, même si les conséquences tirées de
ce diagnostic ne sont pas les mêmes. Si potentialités libératrices il y a
de façon diffuse au sein du mouvement des mouvements, ce que je crois,
c'est là qu'elles se situent, malgré des expressions contradictoires. Ce
serait en effet une erreur de croire que le mouvement altermondialiste
n'a pas, en termes pratiques, créé d'obstacles ou de risques aux classes
dominantes dans leur lutte pour imposer l'hégémonie de la logique
étatique. Un des enjeux de cette lutte étant la neutralisation des
conflits sociaux par le biais d'un traitement administratif des
problèmes, force est de constater qu'il exerce une certaine fonction de
résistance. Qui pourtant ne parvient pas à s'exprimer en termes
contre-hégémoniques, faute d'une conscience solide, chez ceux qui
l'animent, des logiques de domination étatique.
Aucune de ces conceptions n'est porteuse de questionnements sur le
développement des appareils administratifs de l'État moderne, sur la
complexité croissante de leurs procédés décisionnels, sur le fait que la
sectorisation des tâches et la spécialisation technocratique tendent,
dans une phase de crise du mouvement ouvrier, de crise des idéaux
communistes et socialistes et de fin du monde bipolaire, à se renforcer
et à s'imposer dans toutes les sphères de la vie. Une part importante du
mouvement des mouvements, de surcroît, ne voit pas de contradiction entre
une
participation de la base dans le cadre de l'ordonnancement
juridico-administratif actuel et l'exercice par l'État de son rôle «
social », car le fait que la mise en place de l'État social dans le
second après-guerre a largement contribué à la croissance des appareils
de contrôle de l'État n'est pas pris en compte.
Dans une phase de crise de légitimité de la démocratie partidaire, de
crise de l'État social, à une époque d'État « flexible » en devenir, il
n'est pas exclu qu'une logique de « démocratie par en bas » réussisse à
se faire une place. Mais uniquement dans certains secteurs d'importance
marginale, où tout risque de remise en cause de fond de la logique
étatico-administrative est écarté. Si une coexistence de ce genre
apparaît possible, ce n'est pas seulement en raison du fait que les
gardiens de cette logique (les élites bureaucratico-administratives) sont
convaincus de leur légitimité en toute circonstance, ni qu'entre des
structures d'État relativement autonomes (locales, régionales,
nationales) il existe une articulation complexe, mais aussi en raison du
caractère « soft » que la logique
administrativo-bureaucratique est contrainte d'adopter sous la pression
d'autres logiques, dont celle du marché. Les appareils administratifs (et
de police) produisent, de facto, des lois et des règlements destinés au
fonctionnement interne et à leur fonction d'ordre ; mais cette marge
croissante d'autonomie et de pouvoir n'est qu'à peine perturbée par les
effets des tornades électorales et par l'éventuelle participation des
citoyens à la gestion de parts infimes du budget de l'État. En même
temps, ces appareils répressifs ont été contraints d'adapter leur logique
à un monde occidental où le pouvoir ne s'exerce généralement pas par la
répression ouverte ou ponctuelle des corps (comme cela se produit parfois
lors des manifestations et surtout dans les prisons), mais par le biais
de formes plus douces et plus flexibles de socialisation par
l'obéissance, adaptées à la société de consommation (si on ne consomme
pas, on enfreint les règles du vivre ensemble et on devient un paria) .
Face au règne actuel de la logique étatique, la stratégie de provocation
à la répression ouverte se trouve avant tout confrontée à sa propre
impuissance. La violence, guère plus que symbolique, des composantes «
insurrectionnalistes » est loin de pouvoir déclencher un processus
d'érosion du monopole de la force et de l'exercice socialement légitime
de la violence physique que détiennent les États occidentaux. L'important
soutien social dont bénéficie l'État aujourd'hui ne résulte pas tant et
pas seulement d'une confiance manifeste, mais du fait que, pour la
majorité des gens, militants des mouvements compris, ses structures et
ses services (pas seulement sociaux) font partie des conditions de vie et
de l'univers des certitudes minimales . Deux éléments sont en outre à
prendre en compte, relatifs à la fonction et à la représentation de la
violence physique dans les sociétés contemporaines : d'une part, le rôle
joué quotidiennement par les médias, qui savent si bien mettre en scène
et banaliser ou censurer la violence ; d'autre part, un phénomène
dérivant de la soumission du corps social au monopole étatique de la
violence, donc de l'intériorisation de l'interdit de se faire justice
soi-même, à savoir que, dans les sociétés contemporaines, les formes de
violence manifeste apparaissent moralement de plus en plus inacceptables
.
Quoi qu'il en soit, l'intérêt essentiel des classes dominantes est que se
perpétue la scission qui prévaut actuellement entre une représentation de
l'État mettant l'accent sur sa fonction protectrice (contre le marché et
les incertitudes des conditions de vie) et celle qui fait de lui un
appareil répressif. En d'autres termes, que le questionnement sur ce qui
lie indissolublement ces deux visages de l'État n'entre en aucune manière
dans le domaine du sens commun, ne sorte pas de la niche où sont
cantonnées les minorités marginales. Consolider cette scission, tel a
bien été l'objectif implicite de la répression policière qui s'est
déchaînée lors des
manifestations anti/altermondialisation de Göteborg puis d'ailleurs
(Prague, Gênes, etc.). Et si cette répression s'est entre-temps réduite,
ce n'est pas seulement parce que, dans le contexte d'aujourd'hui, la
violence « gratuite », ouverte, publique, exercée par les appareils
d'État risque de miner la crédibilité des élites gouvernantes, mais aussi
parce que, jusqu'ici tout au moins, l'objectif est atteint : isoler les «
violents » des « pacifiques » et des « démocrates », donc empêcher que
des sujets autres que ceux reconnus par l'État (autres États, partis,
etc.) posent le problème de la légitimité des normes du système et,
surtout, remettent en cause le monopole étatique de la domination et de
la violence.


5. En guise de non-conclusion

La question de l'État semble bien être la face cachée du mouvement des
mouvements, celle qui en dévoile les faiblesses. Les conceptions de
l'État qui prévalent au sein de la vague « altermondialiste », et qui
prônent sa « défense », son « appropriation » ou sa « destruction
immédiate », semblent incapables de remettre en cause la logique étatique
profonde de l'État capitaliste actuel. Les considérations faites ici,
plus qu'une critique moraliste des faibles capacités des diverses
composantes du mouvement des mouvements à « penser l'État hors de l'État
», se veulent une invitation à approfondir une phénoménologie du pouvoir
étatique tel qu'il s'exerce aujourd'hui, afin d'en déceler la puissance
mais aussi les contradictions. Cette tâche, qui reste à accomplir, est
sans doute la condition nécessaire de l'élaboration d'une théorie
libertaire de la domination véritablement adaptée aux défis du XXIe
siècle.

[ fin de la 1re partie ]

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