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(fr) De Hiroshima a Tchernobyl

From worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Mon, 26 Apr 2004 11:55:11 +0200 (CEST)


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(18ème anniversaire de Tchernobyl, le bilan de la catastrophe oscillera
entre 40 000 et 560 000 morts, voir davantage, selon les estimations.
Dossier complet (textes, videos, interviews...) sur:
http://www.dissident-media.org/infonucleaire/special_tcherno.html )


De Hiroshima à Tchernobyl

Avril 1986: un accident dans la centrale nucléaire de Tchernobyl en
Ukraine. Était-ce un simple accident de même nature que ceux qui ont
émaillé l'histoire de la société industrielle et qui ne laissèrent de
trace que dans les familles des victimes? C'est bien comme cela que
Tchernobyl fut présenté, mais, quelques années après, cette vision ne
résiste pas à la réalité. Il ne fait plus de doute maintenant qu'il
s'agit là d'une catastrophe bien particulière. Tchernobyl inaugure une
ère et ouvre des perspectives vraiment modernes aux catastrophes de notre
société industrielle. Depuis quelques années, on a pu assister à un
accroissement considérable de l'ampleur des accidents industriels(1), et
l'on peut s'attendre à quelques " progrès " importants dans le domaine de
la chimie. Avec l'industrie nucléaire, les accidents industriels prennent
de nouvelles dimensions à la fois dans l'espace et dans le temps. La
gestion des situations accidentelles et post-accidentelles ne peut se
faire qu'avec l'intervention de l'État, non seulement techniquement, mais
aussi socialement. L'État doit mettre en place les moyens qui lui
paraissent nécessaires pour assurer la gestion sociale des catastrophes
nucléaires. L'expérience de Tchernobyl a dû être particulièrement
intéressante en ce sens.

L'accident a toujours fait partie des productions de l'industrie, mais
jusqu'à présent il n'était qu'un sous-produit dont la consommation
demeurait locale. L'ère nucléaire fait passer cette production du stade
artisanal au stade véritablement moderne, et sa consommation au niveau
d'une consommation de masse.

L'énergie nucléaire se manifesta publiquement pour la première fois le 6
août 1945 (à cette époque, on utilisait généralement l'expression
"énergie atomique"): destruction à peu près complète et instantanée d'une
ville, Hiroshima. La performance fut répétée trois jours plus tard sur
Nagasaki avec le même succès, confirmant la fiabilité de cette nouvelle
source d'énergie. Si la surprise fut grande dans l'opinion publique,
parmi les savants il n'en fut rien car ils envisageaient ce développement
scientifique depuis 1939. Contrairement à ce qui a été écrit plusieurs
années plus tard, ces destructions de masse ne traumatisèrent ni le
milieu scientifique ni l'opinion publique. Elles furent perçues comme le
début d'une ère nouvelle, l'"âge atomique ". Le mercredi 8 août 1945, on
put lire à la une du journal Le Monde : "Une révolution scientifique: Les
Américains lancent leur première bombe atomique sur le japon. "
L'unanimité fut assez parfaite dans l'ensemble de la presse. L'ampleur du
désastre, ces êtres vivants qui, en quelques millionièmes de seconde,
furent "sublimés " et ne laissèrent qu'une ombre sur les murs, loin de
déclencher horreur et indignation (2), fut reçue comme la preuve
objective d'un avenir radieux pour une humanité qui allait enfin être
débarrassée à tout jamais des contraintes du travail. La matière se
révélait source inépuisable d'énergie, qu'il serait possible d'utiliser
partout sans limite, sans effort, sans danger. D'invraisemblables projets
étaient présentés sérieusement comme à notre portée dans un avenir
trèsproche. Le délire scientiste n'a plus jamais atteint de tels sommets.
Hiroshima devait ouvrir à l'humanité une ère de liberté. Les explosions
sur le japon furent glorifiées et bénies par tout ce que l'establishment
scientifique avait de disponible: à l'époque cela s'appelait "les
savants". La mobilisation fut spontanée pour nous initier à cet avenir
que les prix Nobel du "Projet Manhattan" nous avaient soigneusement
préparé. On entrait dans la modernité libératrice.

Tchernobyl, c'est la malédiction. Encore une fois, l'establishment
scientifique (cela s'appelle maintenant "les experts ") s'est
spontanément mobilisé. Il ne s'agit plus de révéler l'avenir, mais de
camoufler l'ampleur du désastre et les perspectives sombres qu'on peut
attendre de cette modernité née en 1945. Il y a danger, car cette
nouvelle manifestation spectaculaire de l'énergie nucléaire pourrait être
source de réflexion et de révision sur notre société et son avenir. À
défaut de confirmer cet avenir radieux que les savants promettaient en
1945, nos experts tentent de nous montrer que, si catastrophe il y a, ils
sont, en fin de compte, capables de la gérer socialement, dans la mesure
où l'on ne se préoccupe pas de la protection des individus et où ceux-ci
acceptent de se laisser gérer au nom de la protection de la société. Pour
les experts, cet avenir "radiant" que Tchernobyl nous laisse entrevoir
serait inéluctable, le prix à payer à la modernité. On nous présente
cette catastrophe comme "inacceptable" (sous-entendu: pour les
individus), mais parfaitement "tolérable pour la société " (3), devant
ainsi être acceptée. En somme, curieusement, la survie de la société
serait conditionnée par la mort par irradiation des individus. On est
loin de l'hymne à la joie qui accueillit les bombardements atomiques de
1945.

Hiroshima célébrait l'ouverture sur la modernité mais entraînait une
profonde division du monde scientifico-technique. La compétition
scientifique participait largement à la coupure du monde et à la guerre
froide entre 1'Ouest et 1'Est. Tchernobyl ferme ce monde moderne né en
1945, met fin aux illusions mystico-scientifiques. Mais cette fois, cela
se fait dans la réconciliation internationale des experts scientifiques
(4). Loin de mettre en cause le pouvoir qu'ils se sont assurés dans la
société, la catastrophe nucléaire leur permet de se constituer en un
corps unifié international aux pouvoirs encore renforcés. C'est au moment
où les experts scientifiques ne peuvent plus rien promettre d'autre que
la gestion des catastrophes que leur pouvoir s'installe d'une façon
inéluctable.



NOTES

1) L'accident de l'usine de l'Union Carbide, à Bhopal (Inde), en décembre
1984, peut servir de référence pour l'industrie chimique. Une fuite d'un
gaz servant à la fabrication de pesticides entraîna la mort "certifiée "
de 2 850 personnes. Plusieurs centaines de morts suivirent. Près de 500
000 personnes furent affectées par le nuage toxique.

Pour l'industrie des combustibles, on peut citer les explosions et
incendies dans un centre de stockage de gaz liquéfié (propane), en
novembre 1984, à Ixhuatepec au Mexique: officiellement plus de 500
disparus dans les flammes, probablement beaucoup plus, environ 7 000
blessés.

L'interférence accidentelle des industries chimiques et nucléaires,
l'introduction des sites nucléaires civils parmi les objectifs militaires
de guerres conventionnelles ouvrent certaines perspectives à la
production des catastrophes. Les actes de terrorisme sont très rarement
évoqués à propos des dangers nucléaires. En 1986 et 1987, des revues
scientifiques (Nature, Science, New Scientist) y consacrèrent quelques
pages dans le cadre du terrorisme vis-à-vis des technologies avancées. Un
texte sur ce sujet fut présenté au Conseil de l'Europe au cours d'une
audition parlementaire (Paul L. Leventhal et Milton M. Hoenig, Nuclear
Installation and Potential Risks. The Hidden Danger: Risks of Nuclear
Terrorism). Certains auteurs de romans policiers ont traité le problème
du terrorisme nucléaire avec beaucoup de pertinence. Par exemple Michael
Maltravers, dans La Maladie de Chooz (Série noire, Gallimard, 1966),
décrit des terroristes répandant des déchets nucléaires dans les villes
et la façon dont le pouvoir entend gérer une telle crise. Ce texte a été
écrit avant que les programmes nucléaires aient pris des dimensions
industrielles. Frederick D. Huebner, dans La Cité des pluies de sang
(Série Noire, Gallimard, 1987), traite un acte de malveillance terroriste
dans une centrale, par une séquence de défauts provoqués en mode commun,
type d'accident particulièrement redouté des experts en sûreté nucléaire.
Enfin, signalons que la revue les Annales des Mines a consacré son numéro
d'octobre-novembre 1986 aux "Risques technologiques majeurs ",
l'introduction fut confiée à un général!

2) La seule voix discordante fut celle d'Albert Camus dans l'éditorial de
Combat le 8 août 1945: "Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de
chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert
que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de
déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au
milieu d'une foule de commentaires enthousiastes, que n'importe quelle
ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la
grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et
français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé,
les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers,
les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe
atomique. [ ... ] Il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à
célébrer une découverte qui se met d'abord au service de la plus
formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des
siècles. " Ces positions lui valurent, quelques jours plus tard, de
violentes critiques.

Pour France-Soir, l'ère nouvelle fut inaugurée le 16 juillet 1945, date
de l'essai de la première bombe atomique. Il titre le 8 novembre 1945:
"Le 16 juillet 1945 à Alamogordo, par une nuit d'orage, le monde est
entré dans une ère nouvelle". L'article se poursuit ainsi: "L'espèce
humaine a réussi à passer un âge nouveau: l'âge atomique. "

Ce même journal titrait un article le 9 août 1945: "L'emploi de la bombe
atomique ouvre des horizons illimités. "

Le 10 août 1945, après la destruction de Nagasaki, France-Soir confiait
ses colonnes à "un prince, académicien français et prix Nobel de physique
" qui titrait son article: "L'homme pourra demain tirer plus d'énergie de
quelques grammes de matière désintégrée que de la houille, de l'eau et du
pétrole, par le prince Louis de Broglie, de l'Académie française. "

Le 8 août 1945, le journal Libération titrait en première page: "La
nouvelle découverte peut bouleverser le monde. [ ... ] Charbon, essence,
électricité ne seraient bientôt plus que des souvenirs. "

L'Humanité du 8 août 1945 titre en première page: "La bombe atomique a
son histoire depuis 1938, dans tous les pays des savants s'employaient à
cette tâche immense: libérer l'énergie nucléaire. Les travaux du
professeur Frédéric Joliot-Curie ont été un appoint énorme dans la
réalisation de cette prodigieuse conquête de la science. "

Les journaux mentionnent à de nombreuses reprises la part jouée par la
France dans cette prodigieuse découverte. Ainsi on trouve dans le Figaro
du 9 août 1945 un communiqué de l'AFP: "Paimpol 8 août - M. Joliot-Curie
fait de Paimpol la communication suivante: L'emploi de l'énergie atomique
et de la bombe atomique a son origine dans les découvertes et les travaux
effectués au Collège de France par MM. Joliot-Curie, Alban et Kowarski en
1939 et 1940. Des communications ont été faites et des brevets pris à
cette époque. "

Un de ces brevets porte sur les "Perfectionnements aux charges explosives
", brevet d'invention n° 971-324, "demandé le 4 mai 1939 à 15 h 35 min à
Paris ". Cependant, personne n'osa réclamer au gouvernement américain des
royalties, bien que finalement on affirmât que la destruction de
Hiroshima était couverte par un brevet français! Seul un bénéfice moral
était attendu en exigeant que l'opinion mondiale reconnût la
contributionfrançaise aux massacres d'Hiroshima et de Nagasaki.

Le livre de Géraud Jouve, Voici l'âge atomique, publié aux Éditions
Franc-Tireur au début de 1946, décrit bien les mythes et les phantasmes
de cette époque. C'est un des rares textes de cette époque qui laisse
entrevoir quelques-uns des problèmes que devait poser l'usage de
l'énergie nucléaire (le danger du rayonnement, les rejets des
installations, les difficultés du stockage des déchets, etc.).

3) Ces propos ont été tenus par Morris Rosen, directeur de la division de
la sûreté nucléaire à l'Agence internationale de l'énergie atomique, au
cours de l'audition parlementaire du Conseil de l'Europe tenue les 8 et 9
janvier 1987 à Paris sur les accidents nucléaires. Un compte rendu de
cette réunion a été fait dans la Gazette Nucléaire n° 84/85 de janvier
1988.

4) Ainsi, le journal Sovietskaya Bieloroussia du dimanche 1er juillet
1989 publie une interview du professeur Pierre Pellerin, le grand maître
de la radioprotection en France. À la remarque: "L'accident de Tchernobyl
a compromis la confiance dans la sécurité des centrales atomiques ", il
réplique: "Oui, c'est vrai. Mais je crois que cet accident n'a pas eu que
des conséquences négatives mais qu'il a eu aussi des conséquences
positives. Comme résultat positif je pense qu'on peut noter
l'élargissement des contacts internationaux dans le domaine de l'énergie
nucléaire. " Ainsi, les cancers radio-induits par la catastrophe ne
seront pas inutiles, ils auront permis de réunifier le corps des
scientifiques experts.

Roger et Bella Belbéoch, "Tchernobyl une Catastrophe"
(www.dissident-media.org/infonucleaire/tcherno_une_catastrophe.html),
Editions Allia 1993.
Posté par: Mathias Goldstein (infonucleaire@altern.org)
webmaster du site d'information contre le nucléaire : www.infonucleaire.net




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