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(fr) Parle à mon cul, ma tête est malade

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Sun, 5 Oct 2003 13:51:37 +0200 (CEST)


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[ ce texte est en couverture du dernier numéro de CQFD :
http://www.cequilfautdetruire.org/ ]


Parle à mon cul, ma tête est malade
Lettre ouverte au monsieur plans sociaux du gouvernement

Cher Jean-Pierre,

Tu permets que je t'appelle Jean-Pierre ? Entre camarades, pas de
chichis. De ton passé d'homme de gauche, je gage que tu as conservé cette
familiarité huileuse qui autorise le tutoiement et met de la brillantine
dans les rouages. Tu sais, je suis content pour toi. Je viens d'apprendre
que Raffarin t'avait nommé « responsable de la Mission interministérielle
sur les mutations économiques ». Jean-Pierre Aubert, le « nouveu Monsieur
plans sociaux », c'est comme ça qu'ils t'appellent dans les journaux.
Enfin un reclassement réussi ! Une bonne paie, une bagnole avec
chauffeur, un boulot pépère dans un secteur d'activités que la récession
ne menace pas. Les plans sociaux, c'est un peu comme le champagne et les
dentifrices, ça se vend tout seul. Tout ce qu'il y a à faire, c'est
regarder les courbes et rester humble. « Si l'on attend de moi que
j'arrête les mesures de restructuration, les plans sociaux, je ne suis
pas Zorro, je ne viens pas pour cela », c'est toi-même qui l'as dit (AFP,
4 septembre). Moi je trouve ça fort. Imagine un plombier qui dirait : «
si l'on attend de moi que je répare les robinets, vous pouvez vous
brosser ». Ça ferait encore un chômeur de plus à reclasser. Avec toi,
c'est pas pareil, les gens le savent bien que tu sers à rien. A commencer
par tes employeurs, occupés à refiler le pays à leurs cousins du Medef,
le coeur sur la main et la main si lourde que même les pères de l'Eglise
libérale, à Bruxelles, tirent un peu la tronche. Mais quand on aime on ne
compte pas, et vas-y que je te fasse un prix sur les impôts, les charges,
les retraites, les fonctionnaires, les artistes, les chômeurs et la
vaisselle de mémé. C'est sûr que toi, au milieu de tous ces cadeaux,
c'est à peine si tu sers de papier d'emballage. « Ma préoccupation n'est
pas d'éviter [les restructurations] mais de regarder les réalités telles
qu'elles sont », dis-tu encore. Les réalités telles qu'elles sont, il y
en a des millions qui les regardent en face tous les jours et qui
voudraient bien en voir une autre, mais toi, tu as une excuse : tu es
payé pour.

Rappelle-toi, Jean-Pierre. Quand tu es entré à la CFDT en 1971, tu avais
25 ans et un doctorat de sciences économiques. Quand on te pressait le
nez, il en sortait du milk-shake à la fraise semi-écrémé : tu pensais
qu'il n'y avait aucun problème qui ne puisse se résoudre par le dialogue.
La suite t'a donné raison. Ton sens du compromis a réduit à néant tous
les obstacles qui auraient pu gêner ton ascension. Après quinze années
d'apprentissage à la CFDT, tu te hisses au rang de conseiller technique
dans les gouvernements gestionnaires, de droite comme de gauche, surtout
de gauche. Tes compétences permettront à plusieurs ministres ‹ Edith
Cresson, Jacques Chérèque, Yves Galland ‹ de vendre à l'opinion leurs
charrettes sociales sorties d'usines. Et ce, grâce à un maître-mot promis
à un avenir triomphant : la «
négociation ». C'est quoi, une négociation réussie ? C'est quand le
patron dit « parle à mon cul ma tête est malade », et que les partenaires
sociaux, enfin mis sur le chemin de la sagesse, ajustent leurs
revendications au niveau requis. Petit à petit, tu deviens expert
officiel en « reclassements ». Tu reclasses à Chausson, à Superphénix, à
Giat. Tu crées un modèle dont les innombrables avatars ‹ les sinistres «
cellules de reclassement » ‹ offriront à d'autres éjectés (Moulinex,
Cellatex, Bata, Levi's ) le droit de boire un café tiède avant d'échouer
à l'ANPE. L'air de rien, tu inaugures la voie royale qui mène de la CFDT
au Medef, de la troisième gauche à l'ultra-droite, des licenciements aux
licenciements.

Cher Jean-Pierre, dans un rapport commandé en mars 2000 par ton patron de
l'époque, Lionel Jospin, tu observais que « la réduction des effectifs
fait figure de "décision particulièrement rentable", dans la mesure où
elle permet de diminuer les coûts assez rapidement, pour un montant
relativement faible ». C'est le bon côté des choses : un petit plan
social rien que pour toi, ça coûterait pas cher et rapporterait gros. Et
si tu veux te reclasser une dernière fois, on est au moins deux millions
de chômeurs à pouvoir t'arranger ça.



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