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(fr) Retour sur mai-juin 2003 : ce n'était qu'un début

From Courant alternatif <oclibertaire@hotmail.com>
Date Sun, 2 Nov 2003 14:44:39 +0100 (CET)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
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En cette rentrée de septembre 2003, il est très certainement utile de
revenir sur le mouvement social de mai-juin avec un certain recul.


De 1995 à 2003...

Une première constatation s'impose. Le mouvement, au niveau de ses
causes, est dans la suite logique de celui de 1995. En effet, un
gouvernement de droite s'est attaqué, encore une fois, à des acquis
sociaux " historiques " de certaines catégories de travailleurs, ceux des
services publics et parapublics.

En 1995, le déclencheur de la grève fut un projet de suppression de
régimes spéciaux apportant des garanties sociales, notamment l'âge de
départ en retraite (mais pas seulement), qui trouva chez les cheminots
uneopposition farouche. Ce mouvement qui toucha quasiment le seul secteur
public et parapublic gagna par rapport à ses objectifs initiaux, à savoir
le retrait d'un certain " plan Juppé ". Mais il n'avait rien gagné de
fondamental, c'était donc reculer pour mieux sauter. S'il eut sans doute
pour conséquence politicienne l'échec de la droite en 1997, la gauche
plurielle évita de 1997 à 2002 " les questions qui fâchent ", à savoir
les retraites, la décentralisation appliquée jusqu'au bout avec toutes ses
conséquences sociales pour un certain nombre de travailleurs (dont les
personnels techniciens, ouvriers et de services, les TOS) ou de jeunes
(suppression du statut de surveillant, remerciement aux aides-éducateurs
en fin de contrat). Il faut rappeler que ce statut d'aide-éducateur n'a
jamais été autre chose qu'un statut précaire, mais ô combien utile pour
l'Educationnationale, inventé par la gauche plurielle afin de faire baisser en son
temps le nombre de jeunes chômeurs diplômés, sans se préoccuper de la
pérennisation de la fonction sociale qu'on allait leur faire épouser sur
le terrain.

En fait, nos politiciens élus ne peuvent que gérer au mieux la société
dans l'intérêt du système économique : le capitalisme. Les réformes
aujourd'hui nécessaires au Capital que la gauche n'a pas osé faire
(c'est-à-dire, entre autres, nous faire bosser plus longtemps, et surtout
nous filer moins de fric lorsque nous ne sommes plus bons à rien pour le
système), la droite s'est sentie les coudées franches, après les fameux
82 % de Chirac en 2002, pour les mener à bien.

Nous avons donc droit à un pouvoir politique qui exécute la partition du
MEDEF. Comme les gouvernants l'avouent de concert, les impératifs de
restructurations économiques ont besoin de modifications importantes
dans les conditions générales de travail. Bien sûr, c'est selon eux pour
notre bien-être et notre avenir, quand la seule chose qui les anime en
fait, c'est comment maintenir le niveau d'extorsion de la plus-value de
notre travail même si notre fonction sociale ne contribue qu'à sa
réalisation immédiate (cheminots, postiers...) ou future
(enseignants...). Quoi de plus logique !


Des points communs mais aussi des différences

Qu'en 1995 les cheminots aient été le fer de lance du mouvement alors
qu'en 2003 cela a été les travailleurs et travailleuses de l'Education
nationale (pas seulement les enseignant-e-s) ne change pas grand-chose...
sinon qu'une grève quasi générale des transports par voies ferrées de
trois ou quatre semaines, comme en 1995, coûte plus cher au Capital que
deux mois de grève reconductible dans l'Education nationale. D'où
peut-être l'intransigeance du pouvoir en 2003.

Le principal point commun de ces deux mouvements aura été le fait que
Paris ne soit plus le lieu central de l'expression d'un mouvement social
de masse en France (ce qui a été le cas de 1789 à Mai 68 en passant par
la Commune de Paris...). Ce qui s'est passé dans " les provinces " était
quantitativement et qualitativement plus important. Un changement
historique, au niveau de toutes les luttes importantes dans l'Etat
français, et aussi une conséquence de ce que les politiciens appellent
depuis 1981 " la décentralisation ". Ce changement (non pris en compte
par le pouvoir) n'a d'ailleurs pas été compris par tout le monde car,
dans les premiers jours de mai 2003, des forces syndicales
institutionnelles ont lancé l'appel à une manif géante à Paris le 25 mai
comme aboutissement logique du mouvement, afin prétendument de faire
céder le pouvoir central (en fait, d'appuyer la gauche dans les débats
suivants au Parlement) dans la bonne tradition jacobine française et...
juste avant la supposée reprise du travail. Pour la petite histoire,
cette manif fut géante, trop même pour les organisations syndicales, qui
y virent juste 600 000 manifestant-e-s... dans une situation susceptible
de leur échapper complètement, avec les slogans de " grève générale " qui
fleurissaient (j'y reviendrai plus loin).

S'ils sont restés malgré tout minoritaires, les mouvements de 1995 et
2003 ont permis bien des débats de fond pour un nombre important de
grévistes. En 1995, ces débats furent centrés sur le sens et le contenu
d'un service public, alors qu'en 2003 furent entre autres abordés le
libéralisme international et ses grands projets de destruction des
services publics. En 1995, ces débats ont pu plus facilement qu'en 2003
déboucher sur des pratiques sociales ayant un caractère de classe très
prononcé (refus de coupures d'électricité pour les non-payeurs,
distribution des pensions aux retraités malgré la Poste en grève...),
quoique celles-ci soient restées locales. Mais ces deux mouvements furent
des facteurs de politisation même si, globalement, nous sommes encore
loin d'une prise de conscience anticapitaliste, car l'anti-libéralisme
débouche souvent sur le désir d'un capitalisme soft, maîtrisé par
l'exercice d'une démocratie citoyenne à construire...

Ces mouvements ont aussi été assez bien perçus par une frange importante
de la population. La sympathie qu'ils ont engendrée a été encore plus
importante en 2003, mais l'opinion publique se façonne et, dans les deux
cas, le pouvoir médiatique a tout fait pour siffler la fin de la partie
avant une quelconque baisse des mobilisations. Ce fut, par exemple, la "
mise en boucle " des gênes que procure forcément tout mouvement de grève
dans la fonction publique. Ce fut aussi la quasi-absence d'explications
des raisons profondes des mobilisations. C'est une constante depuis que
les médias sont devenus un véritable pouvoir. En 1968, le Journal de 20
heures de l'ORTF était déjà dénoncé par des affiches devenues pour
certaines célèbres : A 20 heures, la police vous parle.

Pour conclure, la différence essentielle entre ces deux mouvements, c'est
qu'en 1995 beaucoup de cheminots ont eu le sentiment d'avoir
ponctuellement gagné, avec le retrait du " plan Juppé " concernant leur
régime spécial, alors qu'au printemps 2003 toute la fonction publique n'a
pas réussi, sur ses principales revendications, à faire céder le pouvoir.
L'incapacité du mouvement social à balayer l'intransigeance du pouvoir,
qui avait et a décidé de frapper fort, a eu pour conséquence ‹
contrairement à ce qui se passe lorsqu'on obtient une victoire, même très
partielle ‹ qu'aucune négociation sur le paiement d'une partie des jours
de grève n'a été possible. A première vue, l'inflexibilité du pouvoir
concernant ce fric perdu devrait contribuer à un automne calmeŠ ou c'est
du moins ce qu'espère le pouvoir. Mais le mouvement du printemps 2003
devrait rebondir un jour ou l'autre, car ses causes profondes demeurent.
D'ailleurs, si on compare les dernières manifestations du mouvement de
1995 (en décembre) avec celles de la mi-juin 2003, on constate que
l'envie d'en découdre a été bien plus importante dans le second cas. Bien
sûr, certains grévistes du printemps dernier ont des problèmes financiers
et cherchent à présent des moyens d'action autres que la grève ‹ d'autant
que pour les enseignants il est toujours plus difficile, au niveau
pédagogique et des relations avec les parents d'élèves, de faire grève
dès la rentrée des classes (sauf en cas de fermeture de classes). Mais le
feu couve sous la braise, d'autant plus que le mouvement du printemps a
eu quelque part un prolongement avec la lutte des intermittents du
spectacle.


Le désir d'extension, de radicalisation et de généralisation du mouvement

Les mouvements de 1995 et 2003 ont touché principalement et naturellement
la fonction publique, visée par des mesures gouvernementales. Or, tout
mouvement social important se pose toujours le problème de son extension
:

- Au niveau géographique, ces mouvements se généraliseront à tout l'Etat
français, y compris au niveau de certains DOM-TOM (la Réunion pour 2003)
et de zones rurales. Nous n'en sommes pas encore à nous coordonner au
niveau de l'Europe, mais ce que nous subissons ici comme attaques du
Capital concernant certains acquis sociaux est évidemment identique dans
toute cette région du monde (le reste n'a, lui, presque pas d'acquis
sociaux, et subit de plus en plus de plein fouet le capitalisme). C'est
ainsi qu'en Italie, en Autriche... il y a eu des mouvements sociaux de la
même teneur qu'en France sans qu'aucun échange entre n'ait
malheureusement lieu. Et ce ne sont pas les structures syndicales
européennes (la Confédération européenne syndicale, par exemple...) qui
peuvent faire ce travail, car ce n'est tout simplement pas leurs
fonctions.

- Au niveau radicalisation du mouvement s'est bien sûr posé le problème
des évaluations, des examens, et plus particulièrement du Bac. A noter
que dès que le boycott de ce dernier a été évoqué, on a vu monter au
créneau dans une belle unanimité républicaine la droite et la gauche,
tous les syndicats représentatifs des profs, les associations de parents
d'élèves... Mais le mouvement n'était pas assez fort pour imposer un tel
boycott, d'autant qu'il n'avait pas pu mobiliser la jeunesse scolarisée,
qui est restée avec la trouille de se voir supprimer ou reporter l'octroi
de son passeport favori. Le mouvement pouvait imposer le boycott du Bac à
condition d'avoir au moins l'adhésion des jeunes lycéens et lycéennes,
mais ils-elles ne se sont pas sentis directement concernés par ce
mouvement.

- Au niveau catégoriel s'est posé le problème de l'extension de ces
mouvements au " privé ". En 1995, ce fut concrètement impossible, car
n'oublions pas que deux ans auparavant le gouvernement Balladur avait
fait passer à 40 annuités la durée du temps de travail permettant
d'obtenir une retraite à temps plein dans ce secteur. La mesure
gouvernementale était passée sans que les travailleur-se-s concernés ne
réagissent, car ils -elles n'en ont pas les moyens, devant l'ampleur des
restructurations capitalistes impliquant licenciements, plans sociaux,
précarité, flexibilité, retraite anticipée, chômage de longue durée,
reconversions bidons... Quant au " public ", il ne comprit pas que cette
mesure allait demain s'appliquer à lui. De ce fait, à l'automne 1995, le
" privé " ne se sentit pas directement concerné par les revendications
des cheminots à la base du mouvement. En 2003, le même phénomène s'est
reproduit au niveau des revendications concernant les retraites des
fonctionnaires, mais ce mouvement social était/est porteur d'autres
contestations (entre autres sur les conséquences de la décentralisation
et du libéralisme appliqué à l'éducation, la santé, les transports, les
communications...) qui touchent directement le prolétariat, de quelque
secteur que ce soit, y compris pour celui qui n'en a plus. C'est pourquoi
certains secteurs du privé, minoritaires, se sont impliqués dans le
mouvement du printemps 2003 ; mais il est tout à fait logique que cette
union dans l'action soit restée minoritaire : les préoccupations des
travailleurs et travailleuses du " privé " ne peuvent être aujourd'hui
les mêmes que celles du " public ". En effet, au niveau du " privé ",
ils-elles se battent bien souvent le dos au mur pour survivre, même si,
dès qu'une accalmie a lieu au niveau des dangers de licenciement,
ils-elles n'hésitent pas à avancer des revendications sur leur salaire et
leurs conditions de travail. Ainsi va la lutte des classes ! Quant aux
personnes qui ne sont pas arrivées à (ou, minoritairement, n'ont pas
choisi de) vendre leur force de travail dans des contrats à durée
indéterminée en continu depuis leur jeunesse, elles ne peuvent
naturellement pas se sentir concernées par le moindre débat sur le nombre
d'annuités impliquant tel ou tel taux de pension. Un nombre croissant de
la population n'atteindra jamais le nombre d'annuités requis. La retraite
à 60 ans ne restera possible que pour ceux et celles qui ont bossé sans
interruption depuis la fin de leurs études très courtes ! Leur nombre ne
fait évidemment que décroître en Europe, sans parler du fait que leur
espérance de vie n'excède pas, en moyenne, 65 ans. Les valides ayant eu
un emploi continu seront en retraite à temps plein entre 65 et 70 ans ;
pour les autres toujours plus nombreux, la retraite n'aura pas de
signification particulière, si ce n'est que pour survivre ils-elles
devront faire des petits boulots jusqu'à leur mort ‹ comme c'est déjà le
cas au sein même de l'Europe, surtout en
Grande-Bretagne.

L'unité dans l'action est ainsi difficile, voire impossible sur un
certain nombre de thèmes, comme ceux de la retraite et de la sécurité de
l'emploi, même si celle-ci tend à diminuer fortement dans tout le secteur
" public ".. Nous sommes encore loin d'un mouvement social pouvant se
généraliser, d'une tentative de remise en cause de l'organisation
sociale... Donc encore loin d'une grève générale porteuse de changements
sociaux.


Le mouvement par rapport aux organisations syndicales

Certains grévistes ont dénoncé les organisations syndicales
représentatives qui auraient trahi le mouvement en n'appelant pas à la
généralisation des grèves, à la grève générale, comme si leur raison
d'être était d'organiser les mouvements sociaux afin que ceux-ci gagnent
sur leurs propres
revendications. En fait, ces organisations ont toutes joué leur partition
suivant les créneaux qui les font vivre aujourd'hui et espérer pour
demain. La plus ennuyée fut la CGT, qui a encore pour sa base une image
de syndicat combatif, mais qui voudrait réussir son tournant de syndicat
" force de proposition ", après avoir été pendant une soixantaine
d'années le syndicat " courroie de transmission " d'un parti désirant
accéder au pouvoir étatique. La CGT, forte de son expérience historique,
avait d'ailleurs peur de la grève générale et de ses conséquences, car,
comme ses dirigeants le dirent, " il n'y a pas aujourd'hui d'alternative
politique " ‹ sous-entendu " politicienne " ‹, de gestion de l'Etat. En
conséquence, pour elle, une grève générale pouvait déboucher sur
l'imprévisible, et l'imprévisible fait toujours peur aux corps
institutionnels.

Si les conditions avaient été réunies pour une grève générale, cela
aurait pété avec ou sans syndicats représentatifs, et ils auraient couru
derrière le mouvement avec des extincteurs de la marque " Il faut savoir
terminer une grève ", comme ils l'ont fait en 1936 et 1968 !

Aujourd'hui, les syndicats savent très bien que les grèves "
presse-bouton " sont terminées, qu'il ne suffit pas d'appeler à la grève,
même de 24 heures, pour que celle-ci soit un succès. Ils hésitent
d'ailleurs très souvent à lancer de tels mots d'ordre, de peur de se
décrédibiliser vis-à-vis des travailleur-se-s, directement concernés,
mais aussi et surtout vis-à-vis de l'Etat et du patronat, qui leur
permettent d'exister sur les plans structurel et financier grâce à des
tonnes d'accords législatifs,
contractuels, paritaires, tripartites... Un syndicat est une entreprise
qui se doit de préserver ses postes de permanents, lesquels n'ont qu'une
trouille : retourner au turbin ! Rassurons-les, ils sont encore
représentatifs, et d'autant plus représentatifs qu'il n'y a pas encore de
mouvements sociaux emportant dans un tourbillon révolutionnaire leur
base, c'est-à-dire leur raison de vivre.

Néanmoins, les organisations syndicales ont eu du mal à suivre, à
accompagner le mouvement. Mettez-vous à la place d'un responsable
confédéral de la CGT. Au dernier congrès de son organisation, avant le
mouvement de mai-juin, il abandonne en catimini la revendication des 37,5
annuités pour tous, privé ou public, dans le but d'une unité syndicale
avec la CFDT. Quant aux retraites, les confédérations représentatives,
dont la CGT, ont accepté depuis février 2001 de gérer des fonds d'épargne
salariale placés en bourse, pour un montant global de 13 milliards
d'euros de fonds de réserve des retraites, projet initié par feu la
gauche plurielle... Ce ne sont que des exemples de, excusez le mot, "
collaboration " avec le Capital dans sa représentation la plus libérale.
On comprend mieux pourquoi ces
confédérations voulaient " négocier " pendant que le mouvement exigeait
le retrait pur et simple des projets gouvernementaux.

En ce qui concerne les organisations syndicales n'ayant pas le statut de
confédération, il faut distinguer celles qui veulent le devenir très
franchement et jouer enfin dans la cour des grands (comme la FSU et
l'UNSA), celles qui n'en sont pas encore là, mais ont en leur sein des
tendances intégratrices montantes (les SUD) et celles à qui leur
idéologie interdit ce mauvais pas (les CNT).

Sur le terrain, il s'est passé au sein du mouvement dernier des tas de
choses contradictoires qui ont fait sa richesse mais aussi sa faiblesse :

- En général, les grévistes ont laissé les syndicalistes organiser les
assemblées générales, les manifestations de rue. Localement, ceux-ci ont
d'ailleurs laissé les gens s'exprimer, proposer des actions même si
celles-ci restaient très encadrées (beaucoup plus qu'en 1995) par des
négociations entre responsables syndicaux et gardiens de l'Etat (dont les
Renseignements générau,x omniprésents dans les villes). En fait, les
conflits en AG furent peu nombreux, une certaine démocratie formelle
existait.

- S'il n'y avait pas un rejet des organisations syndicales, la
détermination des grévistes dépassait le cadre syndical ; cependant, les
représentants syndicaux de quelque étiquette que ce soit ont pu garder
leur aura ou gagner des galons, dès lors que leur pratique paraissait
correcte ‹ d'ailleurs au même titre que d'autres grévistes non syndiqués
ou syndiqués de base. Cette grève a eu bien des aspects d'autonomie dans
son déclenchement puis dans l'organisation de sa durée. Sa
reconductibilité, pendant des semaines, fut bien souvent " sauvage " dans
des écoles, collèges, lycées, sans aucun mot d'ordre syndical clair, les
grévistes s'assurant seulement auprès des organisations syndicales
qu'ils-elles étaient bien couverts par des préavis.

- Certain-e-s grévistes ont pesté contre les confédérations, qui
proposaient un temps fort par semaine alors qu'ils-elles étaient en grève
reconductible, pendant que d'autres (majoritaires au niveau national !)
se contentaient de ces temps forts dans un établissement scolaire (ou à
la Poste, aux télécom ...) où les grévistes déterminés étaient
minoritaires.

- L'unité et la force du mouvement, donc son extension intercatégorielle,
ont primé sur une unité syndicale que les grévistes n'ont finalement
jamais recherchée, très certainement parce que cette unité existait de
fait entre des boutiques se serrant les coudes dans cette période trouble
qui les faisait frémir d'angoisse. Le fait que la CFDT " trahisse " le
mouvement semblait, majoritairement, ne concerner que ses syndiqué-e-s
(des " quadras " qui disent être au SGEN sans être à la CFDT !). La
position prise par cette confédération n'a été une surprise que pour les
naïfs et les responsables confédéraux CGT, qui se sont vu trahis et remis
en cause dans leur stratégie d'union interconfédérale.

- Néanmoins, surtout dans ses composantes les moins engagées dans la
grève reconductible, le mouvement a été en attente " politique " (au
niveau de la réflexion, des actions) vis-à-vis des militant-e-s les plus
dynamiques. Rien de bien nouveau, si ce n'est que cette attente était
d'ordre politique et non strictement syndicale.

En fait, aucune réelle tentative de dépassement des structures syndicales
existantes n'a eu lieu car, en général, les grévistes voulaient les
utiliser tant que c'était possible. En déduire (comme semble l'y inciter
l'article sur l'école paru en débat dans CA n° 130) que les militant-e-s
révolutionnaires devraient s'investir dans le syndicalisme, pour tenter
un jour de peser dans le bon sens, revient à ne pas prendre en compte les
diverses composantes et contradictions du mouvement dernier. En effet, si
là des militants syndicalistes menaient la lutte, ailleurs c'étaient des
grévistes non syndicalistes, souvent jeunesŠ La structuration en "
coordination " n'a suscité que très peu d'engouementŠ et alors ? En quoi
une coordination serait-elle plus intéressante qu'une organisation
syndicale, si ce n'est dans le contenu des revendications et le
fonctionnement collectif pour les faire aboutir ? Dans ce mouvement
social, les demandes ont été ailleurs, non dans la forme mais dans le
contenu. Et si le problème d'une autre structuration de lutte ne s'est
pas imposé cette fois-ci, rien ne dit que demain il ne se posera pas dans
une période où les syndicats auront d'autres chats à fouetter et
¦uvreront clairement contre la radicalisation d'un mouvement social
important.

Il y a fort à parier que le mouvement de ce printemps n'impliquera pas de
grands chamboulements dans les organisations syndicales, contrairement à
ce qu'on nous a annoncé.. La CFDT ne perdra que quelques milliers de
cartes (sur 800 000 ou 900 000, c'est négligeable), et ses syndicats dits
" oppositionnels " resteront dans la maison mère tant que leurs
permanents n'auront pas réussi à sauver leur emploi de bureaucrate dans
une autre boutique. A terme, ce sera peut-être l'UNSA ou la FSU ? Et
après, on s'en fout ! Globalement, il n'y a aucune raison pour qu'on
assiste à une syndicalisation massive, beaucoup de grévistes font
d'ailleurs l'analyse qu'on ne change pas de l'intérieur une organisation
syndicale ‹ qui a son propre créneau d'existence et sa raison d'être, non
pour lutter mais pour cogérer l'existant avec l'administration. On
imagine mal un ou une gréviste en grève reconductible pendant deux mois
devenir un ou une syndicaliste enseignant-e gérant avec l'administration
rectorale les dossiers de mutation de ses collègues : ce serait très
certainement palpitant !

Peut-être que Sud-Education et dans une certaine mesure les CNT vont voir
venir de nouvelles têtes ‹ et tant mieux, mais cela ne changera en rien
le paysage syndicalŠ et il n'est pas sûr que ce mouvement enrayera la
tendance à la baisse, constatée depuis plusieurs années, du taux de
syndicalisation dans l'Education nationale, et plus globalement dans la
fonction publique.


D'autres conséquences envisageables ?

Le mouvement de mai-juin ne cherchait pas fondamentalement des formes
nouvelles d'expression démocratique ; il ne cherchait qu'à gagne,r et
pour cela il ne pouvait qu'aborder, discuter des questions de fond
dépassant le cadre syndical ‹ lequel, dans ce milieu plus que dans tout
autre, a une fonction de compagnie d'assurance sociale.

On en vient à aborder l'évolution des salarié-e-s de l'Education
nationale. Les enseignant-e-s ont traditionnellement pour fonction de
contribuer à reproduire les classes sociales dans un cadre républicain.
Ils-elles sont traditionnellement de gauche, la base d'élu local du PS,
du PC et des Verts. Mais il y a eu l'" épisode Allègre " (pas le criminel
de Toulouse, mais le sinistre de l'Education nationale de Jospin...), un
personnage qui s'était donné comme mission de dégraisser le " mammouth ",
afin d'adapter notre système scolaire aux nécessités de restructuration
du capitalisme. Sa méthode n'a pas plu.

Le milieu enseignant est en train de changer, avec l'apport important de
jeunes qui se sentent salariés avant d'être enseignants. Le sacerdoce
laïc traditionnel de ce milieu est en train de se transformer, d'évoluer.
Il est évident qu'avec le milieu enseignant traditionnel aujourd'hui
quinquagénaire, sans parler des retraités... on n'aurait jamais connu un
tel mouvement social. D'ailleurs, nous avons peu vu (ou pas du tout) dans
le mouvement de ce printemps les cadres syndicaux du SNES, qui syndiquent
majoritairement les profs sur des bases corporatistes d'assistance et
sont porteurs de l'héritage républicain séculaire. On assiste peu à peu,
dans le milieu enseignant, à un glissement du républicanisme vers une
autre idéologie voisine : le citoyennisme (1). C'est une simplification,
car la différence est tout en nuances, générationnelle. Ce glissement
permet dans des cadres associatifs, non partidaires, de trouver des
réponses aux questions que beaucoup se posent par rapport aux
conséquences malfaisantes de la mondialisation du capitalisme. Ce n'est
donc pas un hasard si aujourd'hui les principaux bénéficiaires du
mouvement du printemps 2003 sont, à mon avis, non les organisations
syndicales mais les associations comme ATTAC, et plus globalement les
structures du mouvement dit " altermondialiste ". Mais ce n'est
peut-être qu'une étape, car tout peut encore et toujours évoluer,
d'autant plus vite que des mouvements sociaux se développeront. En fait,
notre principale stratégie révolutionnaire demeure notre participation
active aux mouvements sociaux pouvant être source de remise en cause
fondamentale du système capitaliste.

Denis, Reims, le 10/9/03

(1) Lire à ce propos le hors-série n° 9 de Courant alternatif.


Article tiré de "Courant alternatif" # 132 - octobre 2003.
24 pages. 2,3 euros.

Journal disponible dans les maisons de la presse, dans certaines
librairies et par abonnement : pour 1 an (10 numéros mensuels + 2
hors-séries) 31 euros. 1 numéro gratuit sur demande.

pour contacter l'Organisation communiste libertaire :

OCL c/o clé des champs, BP 20912, 44009 Nantes cedex 1
E-mail : oclibertaire@hotmail.com
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