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(fr) Globaliser la résistance, localiser la nuisance

From Sébastien Denys <sdenys@ulb.ac.be>
Date Fri, 16 May 2003 10:46:20 +0200 (CEST)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
http://www.ainfos.ca/
http://ainfos.ca/index24.html
_________________________________________________

Invitation à une semaine européenne de GeneSpotting

Après avoir testé à quatre reprises la formule du GeneSpotting, le CAGE,
Collectif d'Action GènÉthique, qui dénonce depuis plusieurs années en
Belgique les nuisances sociales et environnementales inhérentes au génie
génétique, vous invite à participer à une semaine internationale de
GeneSpotting, du 14 au 20 mai.

En quoi consiste exactement ce néologisme ? Le GeneSpotting, terme forgé
sur base du « Bombspotting » pratiqué par les pacifistes anglo-saxons,
consiste à intervenir sur-le-champ (avec des tirets). C'est-à-dire qu'il
s'agit de localiser puis inspecter un site, ou questionner des
responsables sur place sans la sempiternelle médiation des représentants
politiques ou
scientifiques.

Les cibles ne manquent pas : une parcelle d'expérimentation de végétaux
transgéniques (et s'ils sont voués à la fabrication de médicaments, vous
touchez à un alibi crucial de la propagande pro-OGM), un laboratoire de
recherche universitaire (vivier à innovations technologiques et haut lieu
de l'irresponsabilité organisée), le siège d'une firme de biotechnologie,
un centre de recherche unissant public et privé (pour montrer leur
collusion organique), un organisme de récolte de fonds pour la recherche
en génétique (l'occasion de dénoncer les faux espoirs et la spoliation
organisée), etc.

À vous de voir. La façon de mener l'action est tout à votre guise. On
peut par exemple débarquer sans crier gare dans un laboratoire, ce qui
permet de rencontrer le personnel et les techniciens au lieu de
l'habituel émissaire formaté responsable de la communication. Ou dans une
séance d'experts - autres petits soldats de la guerre au vivant - pour
les faire sortir brutalement de leur anonymat coupable, tout en
constatant l'ahurissant bricolage empirique qui résume l'ingénierie
génétique. On peut à l'inverse rendre la visite au maximum publique en
contactant médias, promoteurs du projet OGM, responsables politiques
locaux (le bourgmestre, l'échevin de l' environnement, celui de la santé
publique, le commissaire de police), en distribuant un tract dans les
boîtes aux lettres de la Commune, en contactant des associations anti-OGM
et les secteurs concernés (des producteurs Bio ou même « traditionnels »
dont les cultures sont menacées de contamination).

À titre d'illustration, vous trouverez ci-joint un récit détaillé des
quatre Genespottings menés en Belgique depuis le mois de septembre 2002.
En ce qui concerne la situation en Belgique, il faut savoir que ce pays
vient d'être officiellement libéré de son statut de laboratoire grandeur
nature du génie génétique. En effet, après la décision d'abandonner en
2003 tout essai en plein champ prise par le lobby des biotechnologies, la
seule demande d' autorisation (une expérience de pommiers transgéniques
menée sous le giron de la recherche publique et sur laquelle le CAGE est
intervenu à deux reprises) vient d'essuyer un refus ministériel ce 11
avril 2003. Pour le GeneSpotting européen, les efforts du CAGE se
porteront dès lors sur d' autres expériences liées aux biotechnologies.
Des groupes anglais, hollandais et espagnols ont d'ores et déjà souscrit
à cet euro-GeneSpotting.

Étant donné que dans certains pays les renseignements restent difficiles
à trouver, vous pouvez contacter l'association « A Seed », qui a créé une
importante base de données européenne, et qui vous indiquera par où
entamer efficacement vos investigations. (A SEED Europe, Post Bus 92066,
1090 AB Amsterdam, Pays-Bas ; www.aseed.net ; tél. : +31206682236).

Pour couvrir les GeneSpottings, nous réalisons nos propres documentaires
(pour recevoir la cassette vidéo de l'action menée à « Florennes »,
contactez genespotting@altern.org).


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Extrait de "l'homme au foyer" N°2 - février 2003 // 13, rue du Duc, 1150
Woluwe-Saint-Pierre - euros pour l'envoi du prochain numéro et dons de
soutien : compte n°001-2868899-06 (àl'ordre de Guillaume Delaitre,
préciser votre adresse en communication) - Reproduction encouragée


GeneSpotting

ou comment semer des grains de sable dans la machinerie progressiste


Les militants pacifistes ont créé un mode d'action intitulé Bombspotting.
Il s'agit de se rendre sur le lieu où se trouvent entreposées les armes
(des missiles à ogive nucléaire par exemple). Cela permet d'attirer
l'attention sur des entreposages militaires parfois illégaux ou tenus
secrets. Si cette première phase ne suffit pas, les militants passent à
la seconde : le Bombstopping. Cette fois-ci, non seulement ils pénètrent
sur le terrain militaire, mais en plus ils emmènent avec eux quelque
outil (un marteau par exemple) avec lequel ils procèdent à la destruction
de l'arme décriée.

Linguistiquement inspiré du Bombspotting, un GeneSpotting consiste à se
rendre à un endroit (spot) où se décide le dérèglement inouï de notre
environnement génétique. Il n'est pas faux que la dissémination de
transgènes dans l'écosystème constitue une manière de bombe à retardement
et que, comme le dit Jean-Pierre Berlan à propos des OGM agricoles et en
particulier du transgène Terminator, le génie génétique mène une guerre
au vivant.

Voici donc le récit des quatre GeneSpottings expérimentés en Belgique de
septembre 2002 au mois de mars 2003 par le CAGE, « Collectif d'Action
GènÉthique ».


--- Menace sur Florennes

Parfois, le contexte sociétal peut conférer au GeneSpotting une efficace
inespérée. C'est ce qui survint à Florennes.

Dans cette commune connue pour sa culture d'ogives nucléaires de variétés
nord-américaines, se trouvait emblavé un double champ de colza OGM. Il s'
agissait du seul Farm Scale Trial expérimenté en Belgique, c'est-à-dire
un
essai à l'échelle d'une ferme » juxtaposant deux champs, l'un
transgénique
l'autre pas, visant à vérifier le degré de contamination. Devenu
entre-temps propriété de Bayer, ce FST avait été initié par Aventis
CropScience. Cette firme, principale expérimentatrice d'OGM sur
l'environnement belge, avait essuyé durant les deux années précédentes
plusieurs destructions nocturnes de parcelles expérimentales. Voilà qui
avait de quoi insuffler un peu de soufre à notre intervention.

Ce premier GeneSpotting avait joui d'une grande publicité. L'action
devait prendre pour lieu de départ le salon Valériane, grand rendez-vous
annuel du Bio en Wallonie. Outre les habituels envois courriels et autres
tractages, l 'invitation parut dans le magazine de l'association Nature
et Progrès qui organise ce salon annuel du biologique.

La simultanéité de notre « initiation à l'environnement transgénique »
avec le salon pouvait laisser supposer une grande affluence. Las ! Pas un
visiteur du salon Valériane ne participa à notre action. Avec ses
emplacements de stands aux prix exorbitants, avec son entrée payante et
ses marchandises perfectionnées, qu'elles soient bio, recyclées,
fermières, éthiques ou « en cuir végétal », ce salon Bio transforme les
visiteurs en consommateurs exigeants et les exposants en gérants de
vitrine commerciale. Bref, pas de temps ni d'argent à perdre en activisme
préventif (on paiera quand il le faudra une marchandise sécurisée par un
label « sans OGM » dont on sait par ailleurs la fallacieuse
signification). La principale leçon à tirer de ce GeneSpotting inaugural,
c'est qu'il n'y a pas de mobilisation sans communauté, sans réseau
éthique préalablement constitué.

Mais soit. Aussi illusionnées que nous sur le taux de participants, les
autorités communales de Florennes avaient allumé un contre-feu préventif
visant à réduire en poussière tout motif d'agitation anti-progressiste
dans leur commune. Concrètement, le bourgmestre, qui jusqu'à l'annonce de
notre venue avait pu se contenter d'adopter la motion « Commune sans OGM
», ordonna au fermier l'arrachage prématuré du champ de colza
génétiquement modifié. Ce qui fut fait quelques jours avant la visite
guidée dûment annoncée. Comme le disait Marcel Duchamp à propos des
échecs, rien n'est plus beau que lorsque la menace est plus forte que
l'exécution.

Cette inspection citoyenne orchestrée par le CAGE avait pour but de
montrer que les normes les plus élémentaires n'y étaient pas respectées :
variétés cousines à proximité (du chou, de la moutarde sauvage), potagers
à l' intérieur de la zone officielle de dissémination, etc. Comme nous
l'avons dit plus haut, cette inspection démocratique fut sabotée par ce
vandale de bourgmestre qui ordonna l'arrachage prématuré du champ. Bons
joueurs, nous avons néanmoins rencontré le maïeur en question, dont
l'acte innommable poursuivait deux objectifs : d'abord prévenir tout
risque d'agitation dans sa commune ; ensuite éviter toute contamination
de ce type d'action auto-organisée : la politique, il est payé pour la
faire et compte bien le rester. Après la discussion avec le bourgmestre
et son comparse, dont le sens de la responsabilité épouse strictement des
visées carriéristes locales (« nous avons fait tout ce que nous avons pu
pour protéger nos électeurs, pour le reste, cela ne relève pas de notre
compétence »), nous avons rencontré, aux abords du FST préventivement
récolté, le fermier qui avait emblavé ce champ pour Aventis. Discussion
fort enrichissante.

Nous nous étions passé le mot de subir calmement son énumération de la
gamme attendue d'arguments de mauvaise foi. Il y eut bien entendu le «
Venez travailler à la ferme six mois, et vous verrez » (sous-entendu :
vous réviserez votre opinion à l'égard des OGM ?), il y eut également un
audacieux « Les vents dominants empêchent la contamination des choux (qui
poussent à deux pas du champ) ». Quoi qu'il en soit, une rencontre avec
un agriculteur présente l'intérêt de constater qu'il est à l'image de la
société : isolé et contraint de participer au système. Mais en l'absence
de communauté ou de souffle séditieux ne nous arrive-t-il pas même à
nous, contestataires de la ville, de sombrer dans les pires aliénations
(le travail, la consommation, la ruée compulsive sur la technologie) ?
Peut-être des rencontres avec les agriculteurs permettraient-elles à
moyen terme d' établir ou de rétablir des circuits mangeurs-producteurs
courts, évitant un tant soit peu les canaux industriels.


--- Warcoing : toute résistance est inuline[1]

En novembre 2002, le CAGE organisa près de Tournai la visite d'un site
industriel au sein duquel sont expérimentés des plants de chicorée
génétiquement modifiée. Nous avons rencontré, dans l'ordre, le
bourgmestre, un échevin, un directeur de l'entreprise, des agriculteurs
locaux venus écouter l'invité. Cette fois-ci, pas question pour le
bourgmestre d'ordonner l'éradication de l'expérience en cours :
l'entreprise constituait, comme il nous l'avoua lui-même, une des
principales entrées financières de sa commune. Quant à l'échevin des
affaires économiques qui l'accompagnait, il déploya à notre égard tout le
panel de lieux communs en matière de défense des OGM : l'argument
d'autorité « Étant donné que je suis moi-même biologiste de formation. »,
le chantage émotionnel « Comme je souffre moi-même de diabète et que
désormais l'insuline est fabriquée à partir d' OGM[2]. », ce à quoi nous
répliquions non sans malice que c'était de l' inuline à but commercial et
non de l'insuline qui était produite à la SA Warcoing. Lors de la visite
du site industriel qui succéda à cette savoureuse confrontation, nous
avons rencontré l'un de ses directeurs qui compléta l'argumentaire
fallacieux que nous avait rabâché l'échevin des affaires économiques :
l'invocation du libre choix : « Chacun fait comme il veut », la
déresponsabilisation caractérisée : « Ce n'est pas à moi de prendre des
décisions politiques », le fatalisme prométhéen : « la main ouverte
n'arrête pas le vent », proverbe chinois maintes fois traîné dans la boue
progressiste. La fin de l'après-midi se poursuit dans la salle d'un café
que nous avons obtenue grâce à la ruse d'une complice locale qui l' avait
réservée sans préciser le contenu de la réunion. Il faut savoir que nous
avions essuyé une annulation dans un autre café, situé juste en face de
celui-ci, le commissaire et le bourgmestre ayant dissuadé la tenancière
en évoquant la venue d'agitateurs violents résolus à transformer le
village en un nouveau Gênes. Plus simplement, une bonne part de la
clientèle de ce bar est employée par la fructoserie, véritable pacemaker
économique du village. Mais revenons à notre petit débat. Notre invité,
Gabriel Dewael, membre de la Confédération paysanne du Nord, est un
endivier artisanal. Il ne cultive pas ses chicons suivant les normes Bio
car sa clientèle est essentiellement issue de milieux populaires. Il nous
raconte les luttes qu'il a menées dans le Nord contre l'industrialisation
de sa profession. La dérive
technologique, par exemple la « culture » de l'endive par hydroponie[3],
sous un abord avantageux de facilitation pour le producteur, a tout
bonnement fait disparaître les petits endiviers. C'est un principe
inhérent à la technologie : soit on peut se la payer, soit on disparaît,
soit on devient exploitant pour l'industrie capable de s'offrir cette
technologie. La discussion avec des agriculteurs locaux ayant cultivé de
la chicorée pour la fructoserie locale fut aussi éclairante que celle que
nous eûmes avec le fermier de Florennes. Était encore présent un
fonctionnaire d'État, agronome universitaire responsable de tests de
présence d'OGM dans les lots de semences. Il ne jurait que par l'État,
seul capable selon lui de garantir le contrôle sérieux des OGM.
L'assistance et les membres du CAGE local étaient peu nombreux mais
avertis. Pour illustrer la formidable capacité de reprise de la chicorée,
notre endivier français avait enterré quelques semaines plus tôt un éclat
de racine. Lorsqu'il nous le ressortit, il était hérissé de radicelles
vigoureuses. Ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un producteur
artisanal et autonome qui défend un autre mode de production, qui
critique les fermes pédagogiques (« le zoo »), qui participe à de
nombreuses luttes pour sauver le peu d'autonomie paysanne qui survit.
L'authenticité de son vécu et la véracité de sa parole nous ont incité à
l'inviter à témoigner pour la deuxième audience du procès de Monsanto
dans lequel un membre du CAGE est inculpé[4].

Parallèlement à ces ingérences citoyennes, une lettre signée de
l'acronyme ALADIN avait été distribuée par on ne sait qui dans les boîtes
aux lettres de la commune concernée. Cette parodie de circulaire de
service de biosécurité dispensait aux populations conseils et
avertissements relatifs aux risques de dissémination de transgènes dans
l'environnement (par exemple la possibilité de croisement avec la scarole
potagère, variété cousine de la chicorée, et naturellement compatible
avec elle). Dans une invention relevant de l'anticipation, la circulaire
simili officielle impose aux habitants d'introduire des demandes pour la
mise en culture de variétés compatibles avec les OGM cultivés par
l'entreprise locale. Le document parodique mentionne encore la
possibilité pour l'autorité imaginaire de recourir à des amendes en cas
de non-respect des mesures, ce qui n'est pas très éloigné de la réalité
quand on entend des représentants de producteurs d'OGM prétendre que ce
sont aux autres types d'agriculture de se protéger contre la
dissémination.

L'apparition soudaine d'ALADIN, l' « Agence Locale d'Accompagnement des
Dysfonctionnements Industriels et des Néotechnologies », a d'ailleurs
quitté le domaine de la fantasmagorie pour rejoindre la réalité en
janvier 2003, lorsque le gouvernement français a créé le PPRT, le « Plan
de Planification des Risques Technologiques » !

La pression démocratiquement exercée par ces deux premiers GeneSpottings
là où on ne l'attendait pas a vraisemblablement pesé dans la décision des
entreprises de biotechnologie de ne pas procéder à des expérimentations
en plein champ en 2003 sur le sol belge. En effet, en décembre 2002,
Belgo Biotech, l'organe de lobbying des entreprises de biotechnologie
implantées en Belgique, déclare l'arrêt de toute expérimentation de
végétaux
transgéniques en plein champ.


--- Là où la caste des experts s'autopollinise

Une expérimentation a néanmoins fait l'objet d'une demande
d'autorisation, mais il s'agit en l'occurrence d'une entreprise de
production « classique » de pommes et d'une spin off ad hoc qui se sont
lancées, en collaboration avec l'université catholique de Louvain (la
KUL), dans la mise au point de pommiers transgéniques capables de
s'auto-fertiliser.

Aussi en février le CAGE s'invita-t-il à la séance d'experts réunis pour
décider s'il fallait autoriser oui ou oui cette expérimentation
étatico-économique. Le CAGE a distribué un rapport circonstancié de son
point de vue sur la pertinence du recours aux OGM, agrémenté d'arguments
d' ordres scientifique et socio-économique, le tout mâtiné de scepticisme
à l' égard des experts, en particulier dans le domaine des
biotechnologies qui, loin d'être une science, en est plutôt au stade de
la découverte empirique par à-coups[5].

L'organisateur de cette journée, le matois William Moens, s'efforce
depuis peu d'amortir la contestation des OGM en l'intégrant
doucereusement aux processus de décision. À notre arrivée inopinée, il
proposa de distribuer lui-même nos tracts et nos pommes de variétés
rustiques issues de vergers biologiques. Il a ensuite invité un seul
membre de notre groupe à assister à la séance. Cette intégration
improvisée nous révéla que si pour la première fois l'assemblée comptait
effectivement divers représentants de la société civile (une étudiante,
un journaliste du Soir), ils étaient réduits au statut de téléspectateurs
(synonyme de spectateur passif) étant donné que tous avaient dû signer au
préalable un « Certificat de confidentialité » stipulant que chacun
s'engageait « à ne divulguer aucune des données confidentielles qui
pourraient être mentionnées dans les dossiers à évaluer »[6]. La
transparence oui, mais entre gens de bonnes compagnies. De plus,
l'inexistence de publicité de la séance et la nécessité d'un bagage
scientifique adéquat réservaient de facto l'accès à un public extrêmement
restreint ; et étant donné que les rares représentants de la société
civile tenus au courant et capables de comprendre les risques et les
enjeux ne sont pas autorisés à transmettre les informations au reste de
la société civile, on peut en conclure que la transparence reste un
mirage que les réformistes professionnels se condamnent sciemment à
poursuivre toute leur carrière durant : accepter le système c'est se
résigner à l'améliorer.

Durant la séance, de nombreuses remarques scientifiques ont fait
apparaître la méthode hasardeuse et les profondes zones d'ombre des «
scientifiques » menant l'expérimentation. Le projet doit sa sauvegarde à
l'habileté administrative de William Moens qui est parvenu à transformer
les remarques en demandes de complément d'information, et donc à la
nécessité de poursuivre l'expérimentation afin d'y répondre.

Fort instructive également fut la brève discussion avec le représentant
du ministre Ecolo de la Santé publique, qui nous demanda aimablement de
ne pas empêcher la réunion. La fonction du syndicaliste consistait à
taper sur l' épaule de l'ouvrier pour le persuader amicalement de
remettre au lendemain ses aspirations révolutionnaires, celle du
mandataire Écolo consiste à apaiser l'activiste environnementaliste, pour
éviter de se voir obligé de le réprimer lui-même. Le nouveau ministre
fédéral de la Santé publique, l' Agalev[7] Jef Tavernier, n'a-t-il pas
d'ores et déjà condamné publiquement toute forme d' « éco-terrorisme » ?


--- Tomber dans les pommes sans être Kao[8]

Le quatrième GeneSpotting eut lieu le dimanche 16 mars, près de la ville
flamande d'Aarschot. Il visait à une occupation de l'emplacement prévu
pour les pommiers transgéniques, sur la pépinière expérimentale dont le
propriétaire est une université étatique (la K.U.L.). Le CAGE et d'autres
groupes souhaitaient tout d'abord procéder à la conversion préventive
d'une zone en passe d'être contaminée en un espace d'agriculture
réhumanisée : installation de tentes, d'une feuillée et d'une roulante ;
aménagement d'un potager biologique ; plantation de pommiers de variétés
rustiques. Dans cet environnement arboricole et potager assaini, devaient
encore se dérouler une série d'ateliers d'initiation et de modules
didactiques relatifs à diverses nuisances technologiques. Enfin, un
atelier d'épandage de chaux vive devait procéder au marquage de la limite
de contamination telle qu'elle a été évaluée officiellement (cent mètres
!).

Le but n'était pas de foncer en kamikaze sur la serre contenant les
pommiers transgéniques, mais d'attirer l'attention sur la poursuite et la
non pertinence des expérimentations transgéniques, et de pointer dans la
foulée la participation active des institutions publiques dans
l'élaboration des nouvelles technologies. Rappelons que le nucléaire fut
et reste un projet étatique (comme le confirme sa renationalisation en
Grande-Bretagne) et que le premier végétal transgénique est sorti des
laboratoires d'une université publique belge, dans le cadre d'un
programme financé par la région flamande et la Communauté européenne[9].

Tout ce joli programme d'aménagement d'un village alternatif fut tué dans
l' ouf par une prévention policière particulièrement zélée. C'est en
effet tout un comité d'accueil et d'encadrement qui attendait les
participants à ce quatrième GeneSpotting. Des flics en civil, un flic en
altermondialiste, des pandores à toutes les gares, contrôlant les
identités y compris dans le train qui nous menait près du centre
expérimental, et puis encore dans le village qui constituait l'un des
points de chute. Jusqu'à ce que le dernier participant prenne la route,
les policiers resteront présents. Malgré la tension qui régnait à
l'ultime point de rendez-vous, un café en face de la gare d'Aarschot,
nous décidons de visiter notre objectif. Nous entamons donc les quelque
quatre kilomètres séparant la gare du « fruiteelcentrum » universitaire,
accompagnés comme il se doit d'une camionnette à bande bleue. Lorsque
notre petit cortège arrive au carrefour d'où part le chemin menant au
centre situé à environ 800 mètres de là, la voie est déjà bloquée par un
maigre cordon d'agents. Nous obtenons de rester sur la portion congrue d'
asphalte où nous étendons nos calicots anti-OGM et autres sigles
Bio-hazard », où nous déballons le pique-nique prévu : pain fait maison,
salade folle à base de pomme, tartes aux pommes achetées la veille chez
un petit producteur « Bio » et local, des bouteilles de jus de pomme de
même provenance. Nous installons encore les petits pots de fleurs que
certains avaient prévu de repiquer. Quant aux poireaux et aux quatre
pommiers haute tige également au programme, ils sont restés dans la
voiture. Le chef des bleus nous prévient : « Tout rassemblement de plus
de trois personnes à l' intérieur de cette zone sera considéré comme une
manifestation et fera l' objet d'une arrestation immédiate ». Après une
discussion polyphonique écrite par Samuel Beckett, nous obtenons de nous
rendre près de la serre contenant les arbres transgéniques, mais par
deux, et escortés par un pandore veillant à ce que nous ne quittions pas
la voie publique. Nous montrons à notre hôte parfait bilingue les
lucarnes grand ouvertes de la serre théoriquement confinée. Bien qu'il
nous expliqua qu'il était payé pour ne pas penser, il dut reconnaître que
n'importe quel oiseau ou insecte pouvait y pénétrer et en ressortir
aisément. Qu'apercevons-nous dans le bâtiment, qui nous guette par la
fenêtre ? Un chercheur. Nous demandons à le voir. Le flic s'exécute. Deux
hommes sortent. Ils ne sont pas chercheurs, nous prétendent-ils, mais
techniciens, simples exécutants-laborantins. Bref, ils se
déresponsabilisent à fond bien que l'un des deux était présent à la
séance d'experts au conseil de biosécurité. Il invoque le directeur de la
recherche, nous livre fissa son numéro de portable (ce n'est pas tous les
jours qu'on vient le mettre face à ses responsabilités). L'échange est
savoureux et révélateur. Quand nous rappelons à ce laborantin que selon
le protocole qu'il est censé respecter, l'expérience doit être
intégralement confinée dans des serres dépressurisées et équipées de sas,
il nous répond par un grand sourire crispé. Même le flic, qui lui a
spontanément demandé dans leur langue natale si des oiseaux ou insectes
ne pouvaient y pénétrer, a compris qui se foutait de la gueule de qui. Au
retour, le gentil bougre a même songé (au mépris de sa fonction
rémunérée) à une solution : « Eh bien portez plainte ! ».

Pour tuer le temps, nous allons informer les badauds qui attendent un
spectacle depuis le pas de leur porte. Un tract en néerlandais eut sans
doute donné un peu de consistance à nos explications. À l'heure du
totalitarisme techno-industriel, la méfiance des citoyens à l'égard de
toute contestation fait sourire ou pleurer. Plus jamais ils ne se
laisseront manipuler par des idéologues ; ils ont bien appris la leçon
démocratique. Mais combien d'entre ces braves citoyens accepteraient de
voir que le moindre recoin de leur existence se trouve colonisé par le
système industriel-marchand qui a su, lui, occulter toute forme
d'affirmation idéologique ? Ceci étant dit, ces brèves rencontres ne
coûtent rien et présentent au moins le mérite d'humaniser le
contestataire aux yeux de ce petit public occasionnel.


--- Bilan et remarques sur la forme GeneSpotting

Dans un contexte d'intensification de la répression, en France et en
Belgique tout au moins, le GeneSpotting permet de maintenir la pression
avec des risques judiciaires minimes.

Le GeneSpotting permet d'informer les populations en les initiant à des
moyens simples et sans risques de refuser de laisser leur environnement
être converti en laboratoire du progrès technologique. Par exemple,
autour des champs expérimentaux, on organisera une initiation à la
reconnaissance des plantes cousines susceptibles de se croiser avec les
végétaux transgéniques. Nous savons pertinemment que les mesures de
biosécurité sont dérisoires, et il n'est aucunement question pour nous de
vouloir les améliorer (des réformistes professionnels sont payés pour
cela). Toutefois, cette initiation qui consiste à vérifier en toute
ingénuité les mesures
biosécuritaires des autorités compétentes permet d'intégrer le citoyen à
un processus de remise en question du développement techno-industriel
tout en constatant le rôle du pouvoir politique : celui d'un promoteur
incontournable des désastres passés (nucléaire, amiante, pétrole,
automobile, biochimie, perte de sens due à l'organisation industrielle de
l' existence) et à venir (OGM, pollution électromagnétique).

La répercussion médiatique, tant au niveau local que national, fut
globalement satisfaisante. En revanche, la suscitation espérée auprès des
habitants locaux constitue un échec cuisant. Ces GeneSpottings nous
rappellent que notre monde de mobilité obligatoire fonctionne non pas en
fonction de zones géographiques que ses habitants défendraient avec
quelque conscience du pays (au sens de région), mais suivant des réseaux.
Ainsi le seul cas de rencontre avec les réseaux locaux déjà constitués
eut lieu à Warcoing, avec le CAGE très autonome de Tournai. Pour le
reste, force est d' admettre qu'un important travail préalable de prise
de contact reste à réaliser.

L'un des aspects les plus positifs sans doute des GenSpottings, c'est l'
émulation intellectuelle que ces actions suscitent. Recherches, réflexion
collective, rédaction à plusieurs mains. Ce travail conséquent de
documentation et d'argumentation forcera par exemple la firme de Warcoing
à s'expliquer publiquement par des communiqués de presse.

Le GeneSpotting permet de confronter notre connaissance - ni
compartimentée ni intéressée - aux arguments des promoteurs de la
bricologie généticienne et autres complaisants. Comme nous sommes devenus
malgré nous des
spécialistes du sujet, ces rencontres sont immanquablement l'occasion de
désacraliser ces ignorants imbus de leur titre d' « experts scientifiques
». Dans une civilisation où le savoir est organisé en compartiments
étanches, tout individu socialisé s'interdit de penser au-delà des
limites imposées : schizophrénie généralisée. Ainsi le scientifique, être
sursocialisé par excellence, à plus forte raison s'il est carriériste,
refoule spontanément toute velléité de réflexion critique et se défend de
penser plus loin que le bout de son éprouvette, autrement dit en dehors
du cadre du projet pour lequel on lui a accordé des crédits. « Je ne suis
pas responsable de l'usage qu'on fera de mes recherches » me confiait
récemment une lointaine connaissance qui a pour métier (ou plutôt pour
fonction) de fabriquer des clones dans quelque laboratoire de l'ULB.

En tout état de cause, la lutte contre le génie génétique aura montré que
des actions collectives auto-organisées sont parvenues à retarder son
développement de façon conséquente.

Enfin, ce 11 avril 2003, le ministre vert de la Santé refusait l'
autorisation de mise en culture in vivo des pommiers transgéniques testés
dans la serre de la KUL. Officiellement, la Belgique cesse donc d'être un
laboratoire grandeur nature pour le génie génétique.



*** Surdéveloppés de tous pays, la fuite en avant technologique n'est pas
une fatalité !

*** Invitez-vous là où les experts préparent le chaos génétique de
demain.

*** Du 14 au 20 mai 2003, participez au GeneSpotting européen.



--------------

[1] L'inuline est à la chicorée ce que l'amidon est à la pomme de terre.
L' hydrolyse de l'inuline permet d'obtenir du fructose.
[2] Et dont la fabrication par procédés transgénétiques reste un mystère
cf. Berlan ; de plus, d'autres techniques préexistaient. « L'insuline
fabriquée par chimère génétique était inactive. Explication : la protéine
était mal pliée. Pour une raison que l'on ne connaît pas, en changeant
les conditions de sa fabrication, elle a accepté de se plier
correctement. Rappelons-nous que les scientifiques nous disent que la
protéine du prion mal pliée est pathogène pour les animaux et les humains
», Le Monde, novembre 2002. Ce texte est disponible sur le site
anti-industriel http.//netmc.9online.fr . [3] La culture hydroponique
consiste à cultiver des plantes terrestres en faisant l'économie du
support d'un sol. Les végétaux cultivés trempent dans des bacs où
s'écoule une solution nutritive.
[4] Le 7 mai 2000, près de deux cents opposants aux OGM s'étaient
introduits sur le terrain expérimental de Monsanto installé à
Franc-Waret, près de Namur. L'empoisonneur international poursuit en
justice quatorze inculpés. La première audience du procès s'est tenue le
3 février 2003. Les prochaines séances sont programmées pour le 6 octobre
et le 10 novembre 2003. [5] Cet argumentaire de quatre pages est
disponible à la page électronique suivante : hnf.samizdat.net/article.php
?id_article=2432
[6] Dans sa recension de cette journée d'expertise, le journaliste du
Soir mentionne notre intervention, reprend l'argument le moins alarmant
de nos arguments et, évidemment, oublie de signaler le certificat en
question. [7] Nom du parti vert flamand. Agalev est l'acronyme de «
Anders gaan leven », formule en néerlandais signifiant littéralement «
(Aller) vivre autrement ».
[8] Le professeur Kao est le chercheur états-unien d'origine asiatique
qui est à l'origine de ce projet.
[9] Lire à ce sujet « La biotechnologie dans tous ses États », L'HAF,
n°1, décembre 2002, p.4.




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