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(fr) La "France d'en-bas" n'est pas lepéniste… ni sarkozyste

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Wed, 7 May 2003 14:37:51 +0200 (CEST)


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A G E N C E D E P R E S S E A - I N F O S
http://www.ainfos.ca/
http://ainfos.ca/index24.html
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[ Repiqué au numéro d’avril Alternative Libertaire disponible
intégralement à http://www.alternativelibertaire.org ]

Après le score historique du FN au premier tour de l'élection
présidentielle du 21 avril, les commentateurs politiques, tout en
évoquant un " retour de la classe ouvrière ", l'analysaient quasi
exclusivement sous l'angle du lepénisme. Dans la foulée, la droite
agitait le gadget de la " France d'en-bas " pour vendre une politique
réactionnaire dominée par le sécuritaire à des classes populaires
prétendument ralliées massivement au tout-répressif.

Pierre Tévanian réfute ce discours et propose une autre lecture du
rapport des classes populaires au vote.

Dans le semblant de débat qui a lieu en ce moment autour des " lois
Sarkozy ", il est un point sur lequel les partisans et les adversaires de
l'intégrisme sécuritaire se rejoignent, une évidence qu'il serait
pourtant opportun d'interroger : l'idée selon laquelle le discours et les
mesures prises par Nicolas Sarkozy recueillent l'adhésion de " l'opinion
", et notamment celle de la " France d'en-bas ". Qu'un gouvernement de
droite s'autorise ainsi du soutien de " la majorité " et des " plus
démunis ", c'est après tout de bonne guerre. Il est en revanche grave que
ce discours, qui relève de la pure propagande, ait fini par persuader un
si grand nombre de ceux-là même qui, courageusement, tentent de s'opposer
aux lois Sarkozy.

Nombreux sont en effet les militants qui, face à des mesures qu'ils
qualifient de " populistes " ou de " démagogiques ", ont aujourd'hui
l'impression de parler et d'agir " dans le désert ", au milieu d'un "
peuple " complètement " lepénisé " ou " sarkozyfié ". Et le plus
décourageant est sans doute que les ouvriers et les chômeurs, pour qui
ces militants combattent, semblent les plus " atteints " par cette "
sarkozyfication des esprits ".

Sarkozyfication des esprits

Il n'y a en réalité pas de raison de désespérer, car tout cela repose sur
une immense illusion d'optique. Une illusion entretenue d'abord par les
sondages. Or, il convient d'être prudent face aux résultats de sondages,
et de prêter attention notamment à la manière dont ont été formulées les
questions. Par exemple, lorsqu'on demande s'il faut " sanctionner la
mendicité agressive ", on prend parti, de fait, pour le ministre, en
adoptant son vocabulaire, et on pousse une partie des " indécis " à
approuver une sanction qu'ils auraient sans doute désapprouvée si la
mendicité n'avait pas été qualifiée " d'agressive ", et si la dureté de
la sanction avait été mentionnée. De même, lorsqu'on demande s'il est
juste de sanctionner " l'outrage à l'hymne et au drapeau ", sans préciser
la nature dérisoire de l'outrage ni la lourdeur de la sanction, on
recueille une majorité d'adhésions, qu'on ne recueillerait sans doute pas
si la question était plus honnête et précise.

Il faut s'interroger également sur la représentativité des " échantillons
de population " interrogés, surtout lorsque, comme c'est avéré, de plus
en plus de personnes refusent de répondre aux sondeurs (notamment au sein
des classes populaires). Il faut enfin s'interroger sur le matraquage
médiatique et sur l'imposition de problématique qu'il peut produire : une
récente enquête montrait par exemple que les personnes interrogées
faisaient de " l'insécurité "; le " problème le plus préoccupant " du
pays, loin devant les problèmes des retraites, de la pauvreté, de la
sécurité de l'emploi, de l'hygiène alimentaire ou de la pollution, mais
que, lorsque la question spécifiait " pour vous, dans votre vie, dans
votre ville ", les mêmes personnes plaçaient l'insécurité liée à la
délinquance de rue en dixième position, avec seulement 20 % de personnes
" plutôt insatisfaites ", et près de 80 % de " plutôt satisfaites ".
Comment dire de manière plus éloquente que les sondages sont moins un
moyen de s'informer sur la vie concrète et les préoccupations réelles des
habitants du pays qu'un moyen de faire entériner par " le peuple " des "
problèmes de société " que la classe politique a construits et que la
télévision a " homologués " ?

Contre les idées reçues

Mais, dira-t-on, il y a aussi le " séisme du 21 avril " ! On a bien vu,
ce jour-là, que le Front national avait recueilli près de 30 % des
suffrages chez les chômeurs, et presque autant chez les ouvriers : c'est
bien la preuve que le vote FN est un " vote d'exclus ", un vote "
protestataire ", un vote de " désespérés ", c'est bien la preuve qu'il
existe, dans les classes populaires, une immense " demande de sécurité ".
Ce discours, là encore, est acceptable dans la bouche d'un Sarkozy, dont
la préoccupation n'est ni la vérité, ni la justice ; mais ses adversaires
devraient réfléchir à deux fois avant de s'y rallier. D'abord parce que
cette analyse repose sur une omission : le candidat FN a recueilli
également 30 % des suffrages chez les "
artisans-commerçants-chefs d'entreprise ", et de cela, on ne parle guère…
Ensuite, parce qu'elle repose sur une seconde omission, qui fausse
radicalement notre vision du " paysage politique " : en oubliant de
prendre en compte la non-participation (qui représente plus de la moitié
des comportements chez les chômeurs), on passe d'un constat exact (le
score de Le Pen est de 30 % chez les chômeurs) à une conclusion inexacte
: " 30 % des chômeurs ont voté Le Pen ". Car en réalité, les chômeurs,
comme les ouvriers, se caractérisent avant tout par un très fort taux de
non-inscription (près de 15 % de non-inscrits dans la cité des
Cosmonautes à Saint-Denis, par exemple ) et d'abstention (près de 40 %
d'abstention chez les chômeurs, au niveau national), ce qui fait que
(même si l'on ne prend pas en compte les chômeurs étrangers, qui n'ont
pas le droit de vote), on peut estimer que moins de la moitié des
chômeurs s'est exprimée à l'élection de 2002. Par conséquent, les 30 % de
suffrages FN représentent en réalité 30 % de moins de la moitié des
chômeurs, soit : moins de 15 % des chômeurs.

Si, dans chaque classe sociale, on prend en compte ces " invisibles " que
sont les étrangers, les non-inscrits, les abstentionnistes et les votants
nul, on aboutit à des conclusions très différentes des conclusions
habituelles : les chômeurs n'ont pas plus voté Le Pen que la moyenne
nationale ; ce sont essentiellement les " artisans-commerçants-chefs
d'entreprise " qui ont voté Le Pen dans des proportions supérieures à la
moyenne nationale.<:p>

Il est enfin un dernier poncif qui entretient toute une série d'illusions
sur le caractère prétendument " populaire " des dérives racistes et
sécuritaires : c'est l'idée selon laquelle les ouvriers seraient passés
du vote communiste au vote FN. Or, là encore, on passe d'un constat exact
(dans les circonscriptions autrefois dominées par le vote communiste, le
FN augmente ses scores, tandis que le Parti communiste chute) à une
conclusion inexacte : " les électeurs sont passés du vote PCF au vote FN
"). Car en réalité, rien n'indique que dans ces circonscriptions, les
électeurs qui cessent de voter PCF sont les mêmes que ceux qui se mettent
à voter FN. Au contraire, les quelques données dont on dispose indiquent
qu'il y a peu de passages directs du vote PCF au vote FN. Par exemple,
seuls 5 % des électeurs PCF de 1995 sont passés au vote Le Pen le 21
avril 2002 (c'est le plus faible taux de " fuite vers le FN " : 18 % des
électeurs de Chirac de 1995 et 8 % des électeurs de Jospin en 1995 sont
passés au vote Le Pen le 21 avril 2002). En somme, ce qui explique la
chute du PCF et la montée du FN dans les anciens " fiefs communistes ",
c'est non pas un passage massif des électeurs PCF vers le vote FN, mais
plutôt un ensemble d'évolutions parallèles : les anciens électeurs PCF
arrêtent de voter ; et la minorité des ouvriers votant à droite se
radicalise et passe au vote FN.

Toutes ces illusions liées à l'oubli de l'abstention et de la
non-inscription sont très lourdes de conséquences. Tout d'abord, elles
contribuent à occulter un problème crucial, le seul problème spécifique
des classes populaires du point de vue du jeu électoral : un problème
bien connu depuis les analyses déjà anciennes de Pierre Bourdieu ou de
Daniel Gaxie, mais soigneusement refoulé, celui de la non-participation.
Ensuite, ces illusions aboutissent, y compris dans des organisations
antifascistes ou antiracistes, à un découragement qui n'a pas lieu
d'être, et, plus grave, à un discours misérabiliste expliquant le vote FN
par des difficultés sociales. Ce qui revient en définitive à occulter ou
à minorer la question raciste.

Car il faut se rendre à l'évidence : si les ouvriers ou les chômeurs ne
votent finalement pas davantage FN que les autres classes sociales, la
vérité de ce vote doit être cherchée ailleurs que dans la précarité
sociale, et la réponse s'impose assez vite : c'est bien le racisme, en
particulier l'antisémitisme, le racisme antinoir et plus encore le
racisme antimaghrébin, qui est en France l'une des choses les mieux
partagées - pour des raisons historiques sur lesquelles il serait temps
de s'interroger. Et c'est bien le racisme anti-arabe qui est au cœur du
projet de loi Sarkozy, caché derrière des euphémismes (comme " inquiétude
" et " sentiment d'insécurité ") et des périphrases (comme " outrage au
drapeau français " ou " occupation des halls d'immeuble "). C'est bien le
racisme, enfin, et lui seul, qui, pour reprendre une formule de Sartre,
permet aux maîtres de communier avec leurs serviteurs.

Pierre Tévanian

Pierre Tévanian professeur de philosophie à Drancy, membre du collectif "
Les mots sont importants " (www.lmsi.net), auteur du Racisme républicain
(L'Esprit frappeur, 2002), et co-auteur (avec Sylvie Tissot) de Stop
quelle violence ? et du Dictionnaire de la lepénisation des esprits
(L'Esprit frappeur, 2001 et 2002.).



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