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(fr) Pourquoi faut-il être absent d'Evian?

From Worker <a-infos-fr@ainfos.ca>
Date Mon, 3 Mar 2003 14:28:46 +0100 (CET)


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[article repris d'Indymedia Suisse  : http://switzerland.indymedia.org/]


Pourquoi faut-il être absent d'Evian?
par Zoé Wasc, 26.02.2003

Aller à Evian ; plus encore qu'aller à Gênes ou Barcelone la question est
devenue un rituel dans les milieux réformistes, gauchistes, anarchistes,
ou anti-globalisation.

réflexion autocritique sur les mobilisations anti-globalisation,
et leur rôle dans les démocraties occidentales.


** Le rituel

Aller à Evian ; plus encore qu'aller à Gênes ou Barcelone la question est
devenue un rituel dans les milieux réformistes, gauchistes, anarchistes,
ou anti-globalisation. Plusieurs mois avant le déroulement du sommet du
G8 à Evian, elle se fait de plus en plus lancinante . La question même,
sa récurrence, indique déjà le vide de cette éventuelle présence.
Qu'importe de décrire quelle action on va y mener, dans quel objectif, ni
surtout en quoi cela s'inscrit dans une continuité de comportement ou
d'action, l'important est d'être à Evian, ou pas. La question se suffit à
elle-même et devient vite accusatrice, voire agressive, provenant d'un
militant, si
l'interlocuteur ne répond sobrement et par l'affirmative.
Pour l'essentiel des participants à cette mobilisation, cette présence
devra répondre à un refus romantique de l'ordre du monde, dont le sommet
du G8 symboliserait l'un des piliers. Romantique parce que ce refus
provient d'un raisonnement intellectuel, d'une séduction de l'idée avant
tout, d'une réduction des enjeux et des actions à une confrontation
idéale. J'y reviendrai.
On ne peut guère douter de la sincérité de chacun en la matière, d'une
réelle volonté de compassion avec les premières victimes de cet ordre du
monde. Mais il reste que cette sincérité n'amène qu'à une confrontation
rituelle avec la symbolique du G8. Rituelle parce qu'elle obéit à des
codes très établis, différents pour chaque groupe. Rituelle y compris
dans les risques pris par les manifestants au cours des rencontres avec
les forces de l'ordre. Rituelle parce qu'elle revient à intervalle
régulier - quelle déception ce serait à la fin d'un sommet de ne pas se
donner rendez-vous au prochain. Rituelle parce qu'il y a une véritable
délectation, un profond plaisir à se retrouver quelques heures, quelques
jours au plus, entre communiants d'une même utopie, et je connais bien ce
plaisir.


** La valse des icônes

La force et la présence du rituel permet d'occulter toutes les autres
questions. A rechercher le rôle et l'impact d'un sommet du G8, quelle
devrait en être alors la réponse la plus appropriée ' Mais surtout
qu'est-ce qui, dans l'impact du G8, nous impose le rituel de la
confrontation idéale 1 à 2 fois par an ' De quoi nous détourne-t-il '
Le G8, l'OMC, les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale),
les méchantes multinationales sont devenues nos cibles. Mais surtout nous
en avons fait nos cibles. Il y a une photo prise à Seattle pendant le
blocus de l'OMC en novembre 99. Cadrée en plongée, on y voit un flic
américain caparaçonné des pieds à la tête, matraque et masque à gaz,
immobile et le regard froid, à ses pieds une jeune femme est assise en
tailleur, les mains jointes, elle évoque le courage d'une résistance
non-violente. Cette photo peut raconter une situation, un avant et un
après. Mais nous ne voulons plus voir le hors-champ. Nous recherchons ce
qui n'est plus qu'une icône, une figure idéale. Un robocop froid, bras
armé de l'OMC, protecteur de l'ordre du monde. Nous lui enlevons sa
réalité pour construire l'iconographie d'un combat idéal, pour nous
construire un ennemi rassurant parce que conforme à nos fantasmes. Je le
regrette d'autant plus que j'ai pris cette photo et que je connais, là,
le hors-champ. A reproduire les rassemblements nous ne construisons plus
que ce rituel romantique et il n'y a rien à gagner ainsi contre des
icônes, contre des photos, contre nous-mêmes.
Ce besoin d'icônes, de figures simples du mal, de confrontation idéale,
cette photo de Seattle nous détourne de l'essentiel : Quel est l'état du
monde qui permet la domination des institutions de Bretton Woods ' Quel
est l'état du monde qui permet l'émergence des multinationales ' Quel est
l'état du monde qui ouvre à l'invention des OGM ' Quel est l'état de la
société qui crée la nécessité du G8 ' Qu'est-ce qui fonde ces figures,
quel est le hors-champ, qu'est-ce qui est derrière le spectacle et lui
donne sa raison d'être ' Nous ne sommes même plus à nous poser ces
questions. Nous en sommes à reconstruire régulièrement la figure de nos
ennemis, à faire valser les icônes, un coup le G8, un coup l'UNICE, un
coup Davos.

J'imagine que les membres des communautés noires de Colombie qui sont
venus en Europe de janvier à mars 2001 pour témoigner n'ont guère le
besoin d'iconographier leurs oppresseurs. L'oppression existe parce
qu'elle s'oppose fondamentalement à eux, parce qu'elle détruit leur mode
de vie. S'ils luttent contre les multinationales pétrolières américaines,
c'est qu'elles sont chaque jour criminogènes de leur existence. Ce n'est
pas notre cas. Notre vie quotidienne, largement hors sol, s'accommode
assez bien de ces multinationales. Prétendre le contraire est
profondément hypocrite. Et pour les combattre, par compassion avec les
colombiens, dans une résistance hors sol, nous avons besoin de réduire
les enjeux à de simples figures, d'en faire des icônes, de nous inscrire
dans une confrontation idéale, sans réalité.


**  Les trois sommets

Se retrouver à Evian, dans cette seule définition, est le rouage bien
huilé d'une démocratie médiatique, en aucun cas le grain de sable
qu'espèrent certains. Outre le sommet du G8, on y trouvera donc le
contre-sommet in, celui d'ATTAC et des grandes ONG, des réformistes, des
verts et des communistes lorsqu'ils sont dans l'opposition. Ce sera celui
des
propositionnels, que le véritable sommet commence à écouter dans ses
requêtes les plus acceptables, c'est-à-dire les plus inoffensives. Il est
certain qu'une grande porosité existe entre le sommet et le contre-sommet
in, permettant aux uns d'apprendre le vocabulaire nécessaire à la
soumission ultérieure de l'opinion, permettant aux autres d'approcher les
antichambres du pouvoir, de se préparer à la cogestion.
On trouvera également à Evian le contre-sommet off, celui des radicaux,
des vrais gauchistes, des anarchistes, des autonomes. Le sommet leur
laissera un bac à sable, pour jouer. Ils feront un village, ou même des
villages, pendant trois jours ou une semaine pour montrer que l'on peut
vivre autrement. Il n'y aura pourtant aucune réalité à Evian. Ce sera
pour beaucoup une projection artificielle pendant trois jours de ce qui
restera toute l'année un fantasme. Ce sera pour quelques uns la
reproduction artificielle - parce que face aux G8 et autres
propositionnels, sourds à ce témoignage - d'un équilibre de vie attaché à
d'autres lieux qu'Evian. La plupart manifesteront leur opposition,
radicale et non-violente. Ils montreront malgré eux que la démocratie
fonctionne, qu'elle accepte la présence des opposants, même les plus
turbulents, et qu'elle sait aussi les réprimer lorsque les limites,
communément admises, sont dépassées. Ils seront utilisés comme caution
médiatique d'un système démocratique, que le G8 représente, qui a besoin
d'opposants fussent-ils énervés dans un bac à sable, pour valider
complètement ses décisions.
Anticipant sur les manifestations du 15 février contre la guerre en Irak,
Tony Blair annonçait le 14 qu'elles seraient preuve d'une véritable
démocratie, libre et juste jusque dans sa décision de faire la guerre !
Il précisait que les manifestants pouvaient être un million, ils seraient
toujours moins nombreux que les victimes de Saddam. Il a tristement
raison. C'est une profonde erreur d'attendre une quelconque légitimité du
nombre de personnes rassemblées dans un cortège ou un village de trois
jours. C'est reprendre à son compte les règles d'un système politique
versé dans la manipulation médiatique, le contrôle de l'opinion et le
progrès des intérêts militaro-industriels.
Je n'irai pas au sommet du G8 d'Evian, parce que je n'y suis pas invitée.
Je n'irai pas au contre-sommet in - je n'y suis pas invitée non plus -
parce que je me méfie presque autant de celui-ci que du premier tant il
travaille à l'accompagnement de la catastrophe et donc à son acceptation.
Je n'irai pas enfin au contre-sommet off, même si je suis sûre d'y
retrouver une forte illusion de liberté, de combat juste et de
fraternité. J'aurais participé au village, qui reste à ce jour pour moi
un fantasme, pour essayer qu'il ne devienne un folklore bio éthique
alternatives et bignou.


** Lorsque la fête est finie

Si je devais réagir à la tenue du G8 à Evian - mais dois-je vraiment
répondre au G8 - si je devais répondre à la violence inouïe des membres
de ce sommet, je quitterai ma famille, ma maison, j'irai brûler Evian ou
plus précisément le G8. Je ferais le choix de l'action directe,
certainement violente. Je n'ai pas ce courage, je n'ai pas non plus le
désespoir des vraies victimes qui m'amènerait à prendre les armes, non
par choix mais par survie.
Mais je ne participerai pas pour autant à un rassemblement qui se fonde
sur le rituel et la nostalgie de résistances passées. La non-violence de
Gandhi, les rassemblements contre la guerre du Vietnam, le blocus de
Seattle, sont utilisés en vrac et parmi d'autres pour légitimer les
mobilisations actuelles. Est-ce pourtant possible de comprendre les
différences et les spécificités entre chacune de ces résistances et
qu'elles répondaient précisément à des oppressions et des situations
distinctes '
Les rassemblements sont clonés les uns derrière les autres et lorsque la
fête est finie chacun reprend ses habitudes. C'est quelque chose de
traverser la France, brûler du pétrole, prendre tout un week end, pour
aller crier 'tous ensemble', agiter des masques, à gaz ou pas, sous le
nez des flics, pendant trois jours. Pourquoi aller à Evian ' Pour
réclamer d'être entendu du G8 et intégré aux inflexions sociales, ou pour
retrouver le plaisir romantique d'une résistance non-violente et
radicale, debout face aux puissants ' Le sommet du G8 ne tombera pas face
au village
anticapitaliste, il sait désormais jouer de cette opposition pour
renforcer son argumentaire démocratique. Tomberait-il qu'il serait
remodelé en une institution plus fine, plus présentable, un G8 durable.
L'évolution de ces institutions et de leur vocabulaire depuis cinq ans,
depuis la reproduction régulière des contre-sommets anti-globalisation,
devient significative de souplesse et d'adaptation. Cela indique que le
G8 est aussi une cape rouge qui s'agite sous nos yeux, remplaçable au
besoin. Mais surtout, s'il devait réellement être la cible, le G8 ne
pourrait tomber que sous les coups de personnes déjà, ou encore, prêtes à
vivre sans ce système, et pour qui il constitue véritablement un
obstacle. Je ne crois pas que cela soit profondément notre cas. Avant
d'aller sur le gazon d'Evian, posons-nous la question de savoir ce que le
G8 détruit de si indispensable dans nos vies, aujourd'hui. Cela
supposerait de savoir répondre à une autre question : Que voudrions-nous
conserver de ce monde-ci '


** Enrayer la catastrophe

Bien sûr, la réponse à apporter à Evian est de se soustraire à l'emprise
de la catastrophe, et pas seulement durant trois jours. Cela demande d'en
comprendre la nature même, de comprendre notre rôle fondamental dans sa
progression. Cette catastrophe, technologique, industrielle, se nourrit
de notre acceptation quotidienne bien plus qu'elle ne freine face à notre
opposition rituelle. Si nous avons un rôle à jouer pour enrayer
l'artificialisation du monde, cela ne peut être en jouant au chat et à la
souris avec les membres du G8, mais en comprenant combien notre quotidien
nourrit cette artificialisation, en commençant par enrayer ce lien.
Chaque action, si action il doit y avoir, menée directement contre les
piliers de la catastrophe ne sera alors qu'une conséquence, un geste
logique dans une survie quotidienne. Ces actions auront alors un sens.
Si nous travaillons chacun sur l'état du monde, sur le hors-champ, sur ce
qui fonde la catastrophe, si nous ré-ancrons profondément nos vies dans
le sol, si nous savons retrouver ce qui partout dans les pays en
développement disparaît chaque jour, produire et échanger localement
notre nourriture, nos vêtements, nos maisons, nous reconnecter avec les
autres et notre
environnement, ré-apprendre des gestes et des métiers nécessaires à notre
survie, à notre autonomie, nous réorganiser politiquement, casser
localement les institutions, alors je ne doute pas que des actions
quotidiennes harcèleront le G8 et consorts qui ne seront plus des icônes
mais de véritables menaces. Nous ne répondrons plus alors au spectacle,
au jeu des sommets et contres-sommets. Nous agirons directement là où la
catastrophe progresse contre nous, où elle détruit nos vies. Evian est
une scène, un théâtre, certainement pas un de ces lieux de lutte.




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